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19/09/2017

Nîmes, Feria des Vendanges 2017. En roue libre, sur pente douce....

Vendredi 15 septembre 2017- Colombo, Jorge Isiegas, Tibo Garcia/ José Cruz

Petits formats, quelques signes de faiblesse bien sûr, mais de bon moral, des novillos qui servent dans l’ensemble, sauf le 3ème.

Très forte impression de Colombo, tant à la cape qu’à la muleta sur ses deux toros : aisance, autorité, technique, allure et temple, avec un physique court que l’on sent puissant et la mèche de cheveux rebelle qui rappellent vaguement Chamaco. Enfin un novillero prêt, que nous attendons avec impatience. Une merveille d’engagement à l’épée sur son second (seule oreille du jour).

Jorge Isiegas a été appelé, en remplacement de Salenc, la veille. Rien à en dire, à aucun égard.

Tibo Garcia nous intéresse beaucoup mais nous laisse toujours un peu sceptiques. Complètement desconfiado sur son premier, que son entourage explique par un problème affectant la vision de son toro. Il est cependant étrange qu’en s’accrochant enfin en seconde partie de faena, il soit mieux sorti de l’épreuve qu’il n’y était entré. C’est un autre homme sur son second, méconnaissable, engagé, élégant et de grande sûreté de gestes. Il est enfin dans les arènes de Nîmes et cela fait plaisir. Ne reste plus que l’épée….

Samedi 16 septembre, matin- Juan Bautista, Talavante, Andy Younes(alternative)/ Nunez del Cuvillo, 1 Victorina del Rio et 1 Garcigrande

Pour de déplorables motifs auxquels nous nous sommes tous accoutumés, on a renoncé à tout, même au sorteo. Les deux toros les plus armés ont échu au jeune impétrant, comme s’il convenait qu’il se fasse les dents et les nerfs. Sauf à imaginer qu’on attribue désormais les toros au sort un par un, la circonstance est inédite. Ce doit être l’apprentissage à l’ancienne : durs avec les faibles, complaisants avec les forts. Et on attend sans doute de la tricherie et de l’humiliation qu’elle forge les caractères. Ce n’est plus une alternative, c’est un western ! La corrida dans l’ensemble était correctement présentée pour Nîmes, mais que le Garcigrande de Talavante, bœuf sans cornes, ait pu paraître dans une arène de première catégorie laisse songeur.

Andy Younes, ce jeune homme au visage d’enfant qui défile au paseo en lançant drôlement les jambes en avant dans des ondulations de ballerine n’a eu peur de rien et en tout cas pas des cornes. Voilà enfin un torero qui aime le ruedo, comme d’autres la poudre. Ravi d’être là, sûr et démonstratif à la cape, profitant de la mobilité de son adversaire en première partie de faena. Statuaires, trinchera et pecho en entame, le tout très gracieux, série de derechazos très templés, profondeur sur celle qui suit avec la main basse : le voir se régaler à ce point et nous offrir la qualité de ce qu’il nous présente est très émouvant. Sa mère à laquelle il a brindé son premier combat de torero, doit être comblée. Hélas, ça baisse un peu sur la main gauche, mais Andy se reprend par deux séries de redondos sur un terrain si réduit qu’il se fait soulever. Revient comme si de rien n’était pour un bouquet de bernardinas et, après pinchazo, se rue sur son adversaire avec cœur (une oreille).

Fait face à la vivacité de son second avec beaucoup d’allure par cite depuis le centre pour passes du cambio, un mépris de toute beauté et deux passes basses. Faena de fulgurances, avec de très jolis enchaînements, quelque fois la main basse à droite, beaucoup de temple, avant que l’agitation à trop vouloir en faire dissipe un peu l’impression d’ensemble sur une musique de toreo grande qui fait tout de même un peu contraste. Mais Andy est heureux et regarde le gradin en souriant. Un sourire un peu forcé mais craquant de jeunesse. Quelques grincheux y lisent une forme précoce d’arrogance. Je crois vraiment qu’ils se trompent. C’est le sourire des affamés, le sourire des condamnés à ne se plaindre de rien, celui des éprouvés lorsqu’ils cherchent un peu de lumière. Se fait bousculer à l’épée, et on le voit, le visage et l’habit en sang, claudiquant en avançant vers son toro, les bras écartés, riant à la chance ou à la prouesse, ou à cette vie de torero qui commence comme il en avait rêvé. Non Andy n’a pas peur des cornes (2 oreilles pour une, comme d’habitude).

Juan Bautista a surclassé son premier adversaire, bien présenté, mais médiocre qui a meuglé à fendre l’âme durant toute la faena tout en se laissant toréer. Faena a mas avant porfia finale très impressionnante (oreille). Grand toreo de cape sur son second tant à la réception qu’au quite avant une faenita sans reproche au maestro sur un toro quasiment non piqué mais fléchissant (au moins six fois durant le troisième tiers). Une faena de temps morts obligés et d’incidents orthopédiques animaliers donc, avant une épée inouïe de pureté et de loin la plus belle du cycle et peut-être de la saison (2 oreilles tombées du ciel).

Talavante a longtemps porté sur un visage à la Philippe II, prognathe et sans éclat, le détachement des martyrs sans gloire. Son cartel qui a fait de lui le grand torero qu’il est depuis 10 ans et les prouesses du relooking ont beaucoup estompé cet aspect de désolation des retraites à l’Escorial que je lui trouvais jadis. Mais aujourd’hui, dans cet habit noir sous un soleil de plomb, sa main gantée de cuir et son teint livide, sans envie, ni engagement, il ploie sous la mélancolie. La mélancolie glacée des portraits de gentilshommes du Greco. Sa démission devant son premier adversaire retors et son impuissance sur le Garcigrande sans cornes qui donne de grands coups de tête brutaux en fin de passe, tant à droite qu’à gauche, sont pénibles. Malgré tout, on le sent triste, très triste sous la bronca, et cela nous rassure presque : s’il est si triste face à l’échec, c’est qu’il est encore un peu des nôtres.

Samedi 16 septembre, après-midi – Ponce, Castella, mesclum d’élevages

Castella a besoin d’un toro et de cornes qui seuls lui donnent sa dimension torera, faite d’abord et avant tout d’aguante, d’un terrain réduit où il se met en danger, où soudain ses passes obligent et pèsent.

Sa faena devant le Fuente Ymbro sorti en 4, très armé, de belle présence, noble con genio qui cherche l’homme, fut le moment de toreria de l’après-midi. Il l’a offert à Ponce avant de s’imposer en cinq passes de bandera sans bouger et d’offrir une faena très largement gauchère, de naturelles templées et très dessinées en terminant par tres en uno répétés et porfia dans les cornes, vraiment très impressionnante. Un régal gâché à l’épée.

Autre démonstration devant le dernier un Cortes de 533 kgs, outrageusement brocho et noble, peu piqué mais qui fait tomber le piquero, (7 banderas sans bouger en citant le toro depuis le centre, verticalité et main très basse, changement de main somptueux, esthétiquement le meilleur de l’après-midi, puis derechazos sur un terrain réduit au minimum où il est si a gusto qu’il s’en fait désarmer par excès de confiance, redondos interminables, tout est de temple et de douceur. Ma voisine murmure «  On est presque au bord de la grâce ». Ce n’est pas faux, même le « presque » qui est souvent chez lui, comme d’ailleurs chez son compagnon de cartel du jour, le « trop long ». Pinchazo, entière, pluie de descabellos….

Ponce, lui, un rien lui suffit ! Ce rien sera son premier, faible et sans grandes cornes, un Vellosino, très économisé à la pique. L’économie de geste, l’emplacement toujours parfait, la suavité de la passe sont d’une extrême pureté. Un étincelant bijou de toreo de salon qui justifiait l’oreille accordée sur pétition majoritaire mais bruyamment contestée par une partie du public qui vient encore à Nîmes en rêvant d’une arène première catégorie…

Sa seconde faena devant un Nunez del Cuvillo de 494 kgs, piqué celui-ci et pas trop mal, brave, vif et noble, sera sans doute plus complète, avec des moments de grâce moins « presque » mais pas constamment (enganchones ici ou là, cela peut arriver à tout le monde mais chez Ponce, c’est rarissime ; génuflexions et étirements de la taille trop précoces et manquant d’évidence) avant une dernière série vraiment merveilleuse de verticalité et de main basse, rematée par un desprecio souverain. Entière (2 oreilles, vuelta au toro).

Pour son dernier combat, Ponce parviendra à améliorer sur les deux côtés un Parlade, faible et qui n’humilie pas, équation pourtant impossible. Ce type est quand même un vrai prof.

Coupe la coleta à son peon Antonio Puchol (et on a rarement vu un peon aussi heureux d’en finir avec sa passion ; a dû en trouver une autre, jolie, plus jeune et assez récente….) avant de sortir une fois encore par La Porte des Consuls.

Dimanche 17 septembre, après-midi- Paco Urena, Joselito Adame, Juan de Alamo/ Fuente Ymbro

Ciel bas, public clairsemé, et corrida de grand abattement. On sent chacun ronger son frein, sans oser trop le dire. Des vétérans fatigués qui viennent encore en réunion de section, ou de cellule, ou de quartier, par fidélité et parce qu’ils l’ont toujours fait, mais qui n’y croient plus. Taraudés par le doute : cela devient de plus en plus pénible. Le cœur battant de l’aficion flotte ce jour dans les vêtements usés des illusions perdues et de la mélancolie. On imagine l’arène murmurer dans un dernier souffle «  Je suis Talavante». Celui d’hier.   Serait-il temps de lâcher l’affaire ? Et à ce point dans l’introspection qu’on en oublie même de voir ce qui se passe.

Ce qui se passe ? (1) Une corrida excellemment présentée (en tête) sauf le premier.

(2) Un immense torero à l’allure timide, pas chiqué du tout, faire des prouesses de la main gauche devant un toro assez faible et médiocre de comportement, réduire le terrain au possible en s’offrant à ses cornes (saludos après petite pétition) puis le même face à un coriace très armé, qu’il torée de verdad en se croisant comme un malade, la cuisse offerte, recherchant la position comme d’autres creusent la mine, à petits pas, sans se lasser, allant au-delà de toute ligne de front, s’exposant dans un esfurerzo qui aurait levé Las Ventas comme un seul homme avant d’arracher les passes une à une, dégageant des pépites de la gangue de cette piètre roche. Toréant. Allant a mas jusqu’à la rupture. Et ceci dans un silence de plomb : le coeur battant de l’aficion cuve sa feria ! (saludos de rattrapage du public amorphe).

(3) Les retrouvailles avec la toreria folle de Fernando Sanchez, banderillero de Joselito Adame.

(4) Deux toros de mala casta (les 5 et 6), le cinq de grande présence, très toreable ; bien sûr, entre les mains de Joselito Adame, nous n’avons rien vu. Il n’est pas sûr que ce torero soit bien à sa place dans une corrida de fin de cycle où ceux qui ne prennent pas le train attendent tout de même que la feria soit rematée. Juan de Alamo, lui, en dépit de sa frayeur de la vielle où il a été sévèrement bousculé, s’est arrimé dans un toreo de jambes et un silence de mort. Moi, jai bien aimé.

Voilà, c’est fini, on sort et on échange autour d’un dernier verre.

La tauromachie s’accommode assez mal des considérations générales. Je songe cependant à l’imprésentable Garcigrande de Talavante, aux toreros qui viennent à Nîmes avec leurs toros, aux deux demi-entrées le samedi matin et le dimanche après-midi, aux présidences majoritairement sans critères (songeons que nous avons «  vu » samedi matin une corrida à 6 oreilles, avec deux Portes de Consul, ça devrait être historique dans une arène de première, non ?). Même les cartelitos qui sont normalement distribués à l’entrée de la plaza et qui font le bonheur des collectionneurs et des aficionados (programme de la course, toreros de la terna, noms des peones, ordre de lidia des toros avec leur nom, leur poids, leur âge) et qui nous donnent l’illusion, à nous public, d’être un acteur de la corrida, ont disparu, ou presque (seul le samedi après-midi a fait exception).

Nîmes désormais est en roue libre, sur une pente douce. En ce cas, il n’y a généralement guère de miracle.

Ne serait-il pas temps de rendre avec tous les honneurs possibles l’hommage qu’elle mérite à l’empresa historique et glorieuse qui nous a tant choyés. Non qu’elle aurait démérité en rien mais parce que le temps a passé. Ou est venu. Et que l’empresa est naturellement beaucoup occupée ailleurs où elle réussit comme ici, il y a vingt ans. Un changement de cycle a toujours un effet régénérateur. L’envie de surprendre à nouveau, le goût de la prise de risque. Le changement pour ce que toujours, intrinsèquement, il apporte au-delà des qualités des hommes. Le talent n’a pas de monopole. Mais la routine et la lassitude sont souvent irréversibles.

Ici, on aime les fêtes, alors on en ferait une immense, dans les arènes, pour le passage de témoin. Une corrida de gala où on dirait « Merci » à l’empresa. Et il y aurait José Tomas, et Morante, et un Talavante requinqué, et Manzanares, et Ponce et Juan Bautista et Castella, et le Juli. Dans le callejon, tous les autres qui ont laissé leur empreinte, Paco Ojeda, Emilio Munoz, César Rincon, Espartaco, Litri et Camino, Sanchez Mejias et Denis Loré, Juan Villanueva et tous les toreros français. Et les Andalous, et les Madrilènes et les Mexicains et les Péruviens. On serait heureux, reconnaissant et comblé. On verserait une larme. A la fin, on ferait des discours, les écrivains, les revisteros seraient là aussi. L’arène serait pleine à craquer. Ce serait une merveilleuse despedida. Tout le monde parlerait de nous comme on l’aime tant à Nîmes. Il y aurait des reportages. Ce serait unique.

On aurait bien sûr, sur le moment, un pincement au cœur, brin de remords ou crainte de s’être trompé. Vertige de l’orphelin. Puis on passerait à autre chose.

13/09/2017

Arles, Feria du Riz 2017 - Corrida des villes, corrida des champs...

Corrida des villes et corrida des champs. J’aime de plus en plus cette ville d’Arles, et Juan Bautista qui fait si bien les choses.

La Goyesque et ses fanfreluches, paillettes en piste et ruedo saturé de musique, corrida à grand spectacle qui attire un public nombreux, nouveau et jeune qui sort ravi parce que l’arène était bellement décorée, la musique formidable et les toreros soucieux que tout se passe au mieux. C’est la corrida des villes, attentive au prestige et au bien recevoir. Une vitrine de Noël, avec ses guirlandes et son goût à la fête. Et si la vitrine est belle, peu importe la marchandise. La vitrine et cette foule si nombreuse suffisent à nous combler.

Et la corrida du lendemain, avec des toros de respect face à une triade de toreros pour la plupart inemployés auxquels on donne une chance. C’est la corrida des champs, authentique, un brin austère. On n’y vient pas pour frimer. Nous sommes moins nombreux, mais notre attention n’est distraite par rien d’autre que le combat d’un homme face à un toro, ses maladresses ou son savoir-faire, son entrega ou ses facilités. L’animal y est roi, comme à la campagne. Et l’homme doit s’aligner. Cette corrida- là n’est plus un spectacle, c’est un métier.

Je dois confesser que j’aime bien les deux et qu’elles puissent coexister à deux jours d’intervalle dans la même arène. Libre à chacun de préférer être hémiplégique….

Samedi 9 septembre 2017- Goyesque- Juli, Juan Bautista, Cayetano/ Domingo Hernandez, Garcigrande

Grand spectacle et petite corrida. Di Rosa était le décorateur de l’année. Des peintures en forme de capotes de paseo éclatants de couleurs vives tout autour de l’arène et, sur la piste, la silhouette essentiellement noire, un peu picassienne, d’un torero enveloppé dans sa cape de gala, dessin un peu confus depuis ma place. On n’a jamais fait mieux jusqu’à présent que Christian Lacroix et Rudy Ricciotti, seuls à avoir compris qu’une arène étant ronde, ce qui se donnait à voir devait l’être également de tous points de la circonférence. Di Rosa, lui, paraît avoir œuvré pour la photo prise depuis la Grande Porte….

Très beaux costumes des toreros, dans un registre de gris satiné – Cayetano en bas blancs du plus bel effet- les chevaux des piqueros sans leur caparaçon lors du paseo et accompagnement musical de prestige avec l’ami Rudy - l’autre !-, sa bande Chicuelo II à son plus haut et un trompettiste soliste vénézuélien éblouissant, Pacho Flores. Dieu que c’était beau ! Presque un peu trop en deuxième moitié de corrida. Un vrai concert.

Question toros, évidemment…. Pas présentés, sans trapio, piqués pour le symbole, sans trop grande faiblesse et mobiles sur les deux premiers tiers, mais sans aucune présence ni transmission au troisième où ils s’éteignent après deux ou trois séries. Avec ça, d’une noblesse de carreton, sauf le deuxième, le moins inintéressant du lot, que Juan Bautista, sans doute contrarié par l’intrusion perlée de deux anti-taurins, torse nu, à la mort du premier, a aimablement toréé, manifestement la tête ailleurs. La responsabilité du directeur d’arène, sans doute soucieux qu’il n’y ait pas d’autres perturbateurs, pèse alors sur le torero. Et c’est bien dommage (1 oreille).

Cayetano, qui n’a certes pas eu le meilleur lot, a été transparent sur son premier adversaire. Et sa toreria sur l’entame de faena du suivant (aidées par le haut, trinchera, puis une série de derechazos, dont l’un interminable et de grand temple) est passée un peu inaperçue du public. El sabor de boca dulce s’est ensuite dissipé, on n’avait plus qu’yeux et oreilles pour ce trompettiste coruscant dont les gammes s’accordaient assez mal avec les onctueuses préciosités de Cayetano.

Et Juli a triomphé, bien sûr, d’un matériel aussi facile. Mais son aisance, sa sûreté, son entrega, la variété de son jeu tant à la cape qu’à la muleta impressionnent. Quand le quatrième est sorti en piste, ce fut un festival. Delantales somptueuses, cordobinas enjouées. Il fallait le voir ensuite au quite, citant son toro à 20 mètres, les jambes écartées, le buste rejeté en arrière, arrogant et rieur, mettant le feu à l’arène en quatre zapotinas qui ont déclenché la musique. Ce qui enthousiasme alors ? Cette insoupçonnée envie de gosse. Juli soudain, devant nous, a 16 ans, il torée si comme tout était à refaire. Comme s’il se présentait pour la première fois. Comme s’il devait vaincre encore. L’arène s’enflamme, Juli prend les banderilles qu’il partage avec Juan Bautista. Hélas, le toro se cassera une patte durant le tercio. Dans l’enthousiasme général, on le change. Le toro suivant est tout aussi insignifiant mais moins allant. Qu’importe…Rudy et sa banda nous servent une musique de péplum ou de tournoi du Moyen-Age. Juli sait entretenir le feu et comme toujours concocter la faena qui va a mas. En dépit de tout (et de ses épées), quand il sort en triomphe par la Grande Porte (1 oreille et 2 oreilles), on ne peut réprimer un sourire d’admiration.

Le public est resté longtemps dans les arènes pour écouter Rudy et la bande Chicuelo que nous ne parvenions plus à arrêter ! Un vrai maestro, ce Rudy ! Qui faisait penser un peu au Juli de tout à l’heure. Comme si c’était le premier jour, comme si tout était à démontrer. Enivré de soi, sûr de son talent. Il plane et nous avec. C’est puissance 10. LSD pour tout le monde. Il avait en grande partie sauvé la corrida lors de l’intrusion des anti-taurins en distrayant aussitôt la foule d’une belle « Coupo Santo » puis, plus curieusement, d’une « Marseillaise » dont je croyais qu’elle n’était plus qu’un chant anti-djihadiste. Et le voilà qu’il nous sert au final, « La Marche de Radetzky ». C’est «  Concert du Nouvel An » pour tout le monde. Version « Sonnez trompettes !» Rudy ? Le vrai triomphateur de la tarde.

Dimanche 10 septembre- Miuras, Baltasar Iban/ Rafaelillo, Mehdi Savalli, Ruben Pinar

Revoir des toros ! Présentation, trapio, présence, caste, plusieurs applaudis à leur sortie. On peine à croire qu’ils soient de la même espèce que ceux d’hier. Deux Miuras sur 3 ( le premier était très faible) et 2 Baltasar Iban sur 3 (le cinquième de Medhi un grand toro qui ne méritait certes pas une vuelta mais qui nous a régalé) de grand jeu, sauf aux piques, quoique le cinquième y soit venu 4 fois en galopant, de loin et merveilleusement piqué par Gabin Rehabi (sûreté, élégance, dans le morillo les quatre fois, pique rapidement levée pour ménager les forces de l’adversaire) qui a remporté le prix du meilleur piquero. Frustration de voir les tercios écourtés mais sans doute les toros n’en auraient-ils pas supporté davantage. Nobles pour l’essentiel sauf le premier Baltasar Iban, beaucoup plus exigeant.

Ce toro-là m’a plus enthousiasmé que Rafaelillo qui a dû se le coltiner. Un torero si petit face à un toro si long, le combat était inégal. Avait désarmé le torero dès les passes de réception, posé beaucoup de difficultés aux banderilleros. Un toro gorgé de caste, pas forcément de la bonne… Et que l’effort surhumain auquel le torero dût consentir, et qui lui coûte, n’améliore pas. Rafaelillo, après avoir tenté de réduire la voilure de son adversaire par des doblones puissants, ne parvient pas à allonger le bras, crie beaucoup au passage comme si la passe était longue, mais son cri se perd quand le toro s’est déjà retourné, à nouveau prêt à en découdre. Un vrai combat. Un combat comme on peut. Pas brillant, un peu frustrant pour nous autres, mais assez digne au fond. Et conclu d’une épée fulminante, justement récompensée par une oreille.

Ruben Pinar qui doit toréer, comme Mehdi, trois fois l’an, m’a paru serein, bien dans sa tête et ses zapatillas, face à son Miura. Un toreo académique, appliqué, plus technique que je l’aurais imaginé, sérieux, contraint de réduire les distances en fin de faena, son toro se révélant tardo, pour une porfia pleine d’aguante (oreille). Sans option sur le BI suivant.

Mehdi a vaincu dans son arène. Vaincu l’adversité et les rumeurs, le scepticisme ou l’indifférence. S’alignant au paseo sans attendre ses compagnons de cartel, fier et déjà victorieux, gorgé de la volonté d’en découdre. Bien !!!! Capote dominateur et templé de grande beauté, banderilles de verdad, allure, geste puissant, aisance absolue face à un Miura de belle présence, joueur et noble ( public debout en fin de tercio). Entame de faena par banderas, trinchera somptueuse, passes par le bas en gagnant le centre. Cite de loin pour une série de derechazos, en offre une autre puis soudain paraît douter un peu. En dépit de deux naturelles très belles et bien dessinées, la faena va a menos (saludos). Son triomphe sera sur le suivant, le Baltasar Iban à 4 piques. Faena bien conduite, construite, pleine d’allant, sérieuse et complète. Incompréhensiblement la musique réclamée par tout le monde tarde à jouer. «  Nul n’est prophète…. ». La présidence finit par se raviser après une si consternante faute de goût et accorde l’oreille plus que méritée pour le torero de trente ans aux cheveux blancs….

Mehdi fait partie de la race, que j’adore, des affranchis. On sent que la convention lui importe peu et que la liberté lui est tout. Ce n’est pas si facile la liberté.…. Cela suppose beaucoup d’orgueil, le goût de la solitude, une forte personnalité et l’esprit de résistance. Ca ne fait pas bon ménage, la liberté, avec l’ordinaire, le convenu, le stéréotypé auquel le siècle nous condamne. Mais la liberté console, même dans les moments les plus éprouvants. Elle nous fait tenir. Seuls les si précoces cheveux blancs disent le reste : les doutes, les avanies, le sentiment d’injustice, la révolte tue. Mais la liberté, plus que les cheveux blancs, nous épate. Il y a du El Pana en lui. L’autre faisait le paseo dans un poncho mexicain en fumant le cigare ; Mehdi, lui, est arrivé ce jour aux arènes en habit de lumières sur la Harley Davidson de son pote ! Olé torero !

 

21/08/2017

Malaga, feria d'août 2017- Enrique Ponce et les senteurs de jasmin

Malaga, 15 août 2017 - Paco Urena, Javier Jimenez, José Garrido/ Fuente Ymbro

Première corrida depuis la mort de Fandino. Malaga est mon arène préférée, le cœur intime de mon aficion, mon île cachée que je ne partage qu’avec mesure, mon trésor secret. Et c’est cette arène que j’ai choisie comme dernière chance d’une convalescence possible : réparer mon aficion, m’extraire d’un deuil trop douloureux qui m’a fait beaucoup douté du bien-fondé éthique de cette passion d’un peu plus de trente ans. Je le fais pour mes amis, plus que pour moi. Ne sais trop comment l’expliquer. La peur de les perdre sans doute si je n’allais plus aux arènes. Après tout, on ne sait jamais si les sacrifices du veuvage procèdent d’une digne fidélité ou d’une vilaine déprime. Peut-être est-ce une déprime… Alors, un jour on se laisse convaincre et on retourne au bal. On va bien voir.

Hélas, l’arène est aux trois quarts vide. Mais dès le paseo, la musique flatte des impressions agréables, une vie qui défile, l’émotion à fleur de peau, un mano a mano Curro Romero/ Paco Ojeda, Espartaco auquel on refuse la deuxième oreille et dont le père tente en vain d’escalader le palco présidentiel pour casser la figure du président, les banderilles d’Espla, les doutes de Joselito avant sa retirada, croisé plus tard dans la soirée sur les allées du Paseo del Parque, Javier Condé découvert novillero puis vu seul contre six avec la muleta blanche, un jour de pluie, José Tomas, vu trois fois ici, dont deux le jour de son anniversaire et toujours triomphant, une faena de Morante, et tant d’autres choses.

Les Fuente Ymbro sont bien sortis, très joliment présentés quoique d’un lot disparate (de 486 à 580 kgs), 4 sur 6 nobles et offrant du jeu, 2 plus exigeants. Corrida entretenida mais les hommes ont été en dessous des toros, sauf Urena.

Il faut toujours se méfier des apparences. Le cheveu ras le front, le nez pointu, le cou dans les épaules, un regard de chien battu, ce torero dégage une impression de fragilité et de tristesse infinies. Quand il marche, c’est à petits pas, mais d’un petit pas tout sauf solennel, un petit pas de timide ou de Pierrot lunaire. Il avance en balançant drôlement les jambes en avant, dans un mouvement suspendu, un peu éthéré, mais en cadence et à la raideur militaire, donnant l’impression que seul l’effet de balancier parvient à entraîner un corps qui résiste. Urena, c’est une silhouette de mannequin articulé dont on aurait perdu les fils. Et qui se trouve là contre son gré. Auquel le ruedo serait infligé.

Mais qu’un toro paraisse et cette silhouette devient torero de verdad, un des plus engagés qui soit, toujours dans le sitio, croisé comme un belluaire. Sa faena sur le premier, cornivuelto, très bien fait, toréé sans zapatillas -même les timides ont leur fantaisie- était gorgée de toreria. Position centrée, main basse, grand temple et beaucoup de mando, la muleta près du corps : le torero et la codicia du toro donnent au tout des effluves de toreo grande. Les quatre séries à droite sont émouvantes de sitio, de poder et de beauté. Le toro est plus récalcitrant à gauche. Penché sur son ouvrage, croisé, Urena insiste et gagne en servant une naturelle océanique. Le toro se fige en cours de passe ? Le torero menacé aguante sans broncher, et reprend le cours de sa faena conclue par bernardinas et trincherillas de toute beauté. Epée fulminante. Une énorme oreille avec pétition de la deuxième non accordée. Vuelta en zapatillas.

Deuxième faena d’une même eau mais plus irrégulière notamment à gauche où le tout manque un peu de liaison. Mais des derechazos de macho, jambes écartées, où Urena cite son adversaire depuis le centre, avant de l’embarquer, et un changement de main avec naturelle vibrante à suivre restent dans l’œil cinq jours après. Autre grande épée. Oreille réclamée avec force et non attribuée par une présidence inflexible mais avec critères – ça nous change ! Boudeur, Urena ne veut pas sortir saluer, s’y résout sous la pression, fait sa vuelta des larmes de colère dans les yeux et ne cessera pendant le combat suivant de son compagnon de prendre à partie tous les hommes qui l’entourent dans le callejon pour se plaindre de l’injustice. Cet homme est un fiévreux, comme souvent les grands timides…

Son compagnon suivant était le blond Javier Jimenez, l’Andalou de l’étape, très soutenu par l’aficion locale et qui temple bien, comme on aime ici, mais sans liaison et le plus souvent avec trois pas en arrière entre chaque passe. De très belles naturelles a camera lente devant son premier, brave, noble mais très affaibli par la pique ensuite d’une vengeance idiote du piquero qui s’était laissé surprendre sur la première rencontre – bousculé à nouveau sur la seconde, il en perd ses étriers et pique littéralement couché sur son cheval , les jambes flottant au-dessus de l’arrière train de sa monture, dans une scène de grande exaltation collective (saludos), et une jolie faena sur le suivant dans le style Espartaco, très templée, bellement rytmée, mais toujours un peu décentrée (saludos).

Garrido m’a beaucoup déçu. Il est certes tombé sur le lot le plus exigeant, avec un premier tardo, vif et brutal, et un second manso, gratteur et peu coopératif mais les deux avaient leur faena, que le torero, pas très allant en dépit d’un merveilleux habit écru aux parements noirs en forme de ramages baroco- sud américains, n’a pas su ou voulu trouver. Débordé sur le premier, il a davantage pris sur lui sur le suivant qu’il avait reçu par largas affaroladas de rodillas et un bouquet de véroniques dominatrices, mais on sentait que le trasteo lui coûtait, et n’étant ni à Madrid ni à Bilbao il a abrégé.

Malaga, 17 août 2017, Picasiana- Enrique Ponce, Javier Condé/Juan Pedro et Daniel Ruiz

La féérie n’est pas la réalité, c’est à ça qu’on la reconnaît ! Et c’est pour cela qu’elle enchante.

Il ne fallait pas venir à cette corrida avec des semelles de plomb. Ceux-là, les forçats de l’aficion, les virils du Vallespir, les bagnards du tercio de piques, les fans de l’intoréable, les saliveurs du terrorifique, devaient rester à la porte de la Malagueta. Cette corrida n’était pas pour eux. Mais Dieu, pour tous les autres, si nombreux ce jour (une des plus belles entrées du cycle en dépit de la présence de l’incertain Javier Condé), quel spectacle !

Dont Enrique Ponce fut le maître d’œuvre. C’est lui qui a tout décidé, tout organisé, tout conceptualisé. Puisqu’il y a concept comme on nous l’a bien expliqué. Pas la partie d’emblée la plus convaincante certes, mais il faut bien en dire un mot. Le concept, c’est celui de la corrida totale (toreo, costumes, peinture, musique, tout en fusion) en un temps où le mundillo se convainc, à tort ou raison, que la corrida tout court ne suffit plus à remplir les arènes, les aficionados étant une espèce en voie de vieillissement sinon de disparition, de sorte qu’à défaut de trouver un nouveau public il nous faudra bien un jour fermer les portes ! Le mundillo, qui vit du spectacle, se lance, telles les boîtes qui flanchent, dans le marketing, le packaging et autre chasse aux prospects, comme on jette une bouteille à la mer. Alors, cette corrida est dite « Cristol ». C’est la marque déposée….

D’abord, les badigeons de la Picasiana – corrida traditionnelle à Malaga en hommage à Picasso. C’est cette année l’artiste français Loren Pallatier qui a décoré la talanquera de ses œuvres, des trempés de muleta dans de la peinture, et de part en part des imitations d’encre de Chine, avec les muletas/pinceaux suspendues au-dessus du patio de cuadrillas, comme du linge à sécher dans les rues de Naples – le tout néanmoins assez discret et plus réussi que sa déco d’il y a trois ans avec les visages de Picasso, trop présents. Puis les costumes, mais seuls les peones sont en habit goyesque, pas les matadors, on ne comprend guère pourquoi.

Enfin, la musique. C’est la vraie nouveauté. Foin du pasodoble, on veut de la variété, de la musique de film, du classique, un philarmonique, des chœurs, une soprano, des flamenquistes ! La banda Chicuelo II de l’ami Rudy qui a inventé le genre n’a qu’à bien se tenir ! On a, lors de cette «  Cristol », entendu du Brel (« Le Rêve impossible » de « L’Homme de la Manche » ), du Barbara (« L’Aigle noir »), de l’Aznavour (« She » dans Notting Hill), du Julio Iglesias (oui,oui), « Mission » de Morricone et le « Concerto d’Ajanjuez » bien sûr, désormais des classiques dans le Sud Est de la France, mais aussi « San Juan de La Cruz » et même le « Panis Angelicus » de César Franck sans oublier un inattendu « O Fortuna » du Carmina Burana pour le paseo, ce dernier sous quelques sifflets épars tout de même. C’est bien beau, merveilleusement exécuté, de très grande qualité mais, pour sûr, cela sature vite le ruedo d’émotions qui tiennent autant sinon plus à ce que la musique suggère qu’à ce qui s’y joue « a musica callada » comme le disait Bergamin qui ne s’y serait sans doute pas bien retrouvé.

Le concept « Cristol », c’est cela. La saturation. Des volutes d’opium anesthésiantes. Mais bon, à être dans une fumerie, autant se laisser aller.

Et la féerie fut ponciste, comme on ne peut guère le raconter.

C’est Ponce qui a convaincu Javier Conde de rependre l’habit pour l’occasion. On ne pouvait imaginer mano a mano plus singulier. L’eau et le feu, l’impeccable science du maître et les géniales mais désordonnées saillies du cancre, la soie et la lame. Ponce est le parrain du fils de Condé et d’Estrella Morente. Ami fidèle, il a su trouver les mots, et voilà Condé qui paraît à ses côtés au paseo, dans un merveilleux habit noir aux éclats de diamant.

Ponce fut pour lui, toute la corrida, son apoderado, son peon de confiancia, penché derrière le burladero pendant que Condé torée, un ami lui infusant le courage qui lui manque ou la science qui lui fait défaut, un frère le déniaisant d’une quite sur son toro pour lui monter que celui-ci peut servir, ou un compagnon l’encourageant d’une tape sur l’épaule quand ça se passe bien.

Et Conde en effet a ressurgi. Dans l’incertitude et des éclairs de foudre ; entre la frousse qui lui marque le visage et les inspirations où il se retrouve. Entre tremblements de couard et ébranlements du duende. Discret à la cape, sauf un quite sur le premier toro de Ponce, oh presque rien, deux véroniques, une demie et un desplante, mais le tout d’une allure folle qui fait rugir la place, et un bouquet de véroniques de cartel, muy paulistas, sur le dernier où soudain el arte vous pète à la gueule.

Pour le reste, le toreo de Conde a été comme à l’accoutumée tout de ruptures, de lignes brisées, de fulgurances, souvent de demi-passes. La beauté et le génie de son toreo c’est le tissu qui se dérobe, pas celui qui accompagne. Sa manière n’est pas de jouer le jeu, c’est de le rompre. Sa passe est une caresse sans finition, dont la violence tient précisément à l’inachevé, à la frustration à quoi elle vous laisse suspendu. Il y a dans cette manière une volupté. La volupté sadique d’un amant magnifique qui jouit de voir un corps se tendre sous ses charmes et en reste là. Pour recommencer à l’occasion, sans jamais en finir, sans jamais conclure. Son toreo se nourrit de l’illusion du revenez-y, mais le revenez-y n’est jamais sûr. Sa marque est la décharge électrique, l’attente fiévreuse, l’imposture grandiose.

Sa première faena sur le toro que Ponce lui a fait découvrir d’un quite sera, à cet égard, une leçon de choses. Un changement de main de grande allure et pour faire quoi de la gauche ? Non pas une naturelle interminable mais un desprecio, venimeux, de châtiment ! Le geste d’un souverain. Et puis deux brèves séries de naturelles, le bâton comme suspendu à la main, tenu à l’oblique, le tissu au plus près du corps, lui, le torero, vertical et relâché, dessinant non plus une passe mais un ensorcellement de cercles de feux. On avait précédemment vu Ponce faire des merveilles, mais c’est à cet instant que la Malagueta avait les larmes aux yeux (vuelta).

Fera le clown sur le suivant, un petit toro de 465 kgs mais à la charge brutale. Un clown inspiré par instants. Sur le Concerto d’Ajanjuez, au milieu de mille précautions, soudain deux derechazos comme tombés du ciel, et une trinchera, après quoi Condé, effrayé, part en courant, s’arrête 10 mètres plus loin et mime alors un desplante dépourvu de sens mais muy flamenco. Un peu plus tard, deux autres, les jambes écartées, des derechazos de macho dont il sort étonné, regardant à droite et à gauche comme s’il cherchait à cet instant le ressort du miracle. Irrésistible ! puis tout va un peu à vau-l’eau (silencio).

La dernière faena sur un Juan Pedro très armé sera de gala après des véroniques et une demie d’estampe, très centrées, vibrantes, de grande allure. Eclats de diamant noir à la muleta. C’est son épouse Estrella Morente qui chante « Mientras que tu toreas, voy a sonar ».. Manifestement, ça le perfuse de duende. On le voit après une courte série de la droite (une paire de derechazos, une trinchera) saluer la foule comme un chef d’orchestre le fait en fin de concert, inclinant le buste, se redressant les bras levés, dans un geste ample de reconnaissance à l’armée invisible des anges qui l’ont accompagné. A gauche, des naturelles envoûtantes, les plus toréées de l’après-midi sans doute, après quoi il abrège alors que son adversaire, allant et de grand jeu, avait encore trois ou quatre séries à donner. Une épée défectueuse le prive de trophée pour cette faena toute d’évaporation inspirée (saludos).

Quant à Ponce. Comment dire ?

Un seigneur en majesté sur ses trois toros dont deux (de JPD le premier et le cinquième) d’une classe infinie quoique flojitos. Pour moi, le meilleur de Ponce depuis Séville en 2006. Limpidité de la construction, soin dans l’exécution, technique inouïe qui se fait oublier par l’évidence d’un accord parfait avec ses adversaires qu’il sait ranimer, entretenir, grandir dans des faenas, sans vrai toreria mais au jeu somptueux d’intelligence et de limpidité de lignes. Verticalité, relâchement, temple, il est l’envers de Conde : tout chez lui est aboutissement. Pas le genre à laisser quoique ce soit en suspens. Sa passe ? C’est « Je te raccompagne chez toi, je t’amène dans ta chambre, je t’allonge dans ton lit, je te borde et je veille sur ton sommeil, si tu veux bien ». Cette sollicitude de chevalier-servant qui dissipe toutes préventions a des vertus anesthésiantes. On sombre dans le rêve, dans le songe, tout devient soyeux, cotonneux. On est dans le chatoiement et dans les limbes.

Le miracle qui s’est produit sur le cinquième tient à ceci  que le torero lui-même s’est laissé hypnotiser par le charme puissant qu’il distillait en toréant. Pas la moindre scorie, pas le moindre replacement après la passe ou la série- Ponce ne consent jamais à se replacer, la distance plus que le sitio est sa spécialité, et s’il lui faut rectifier la position, sa grande muleta le lui permettra sans qu’il ait à consentir un pas de plus ou de moins, c’est son toro qui devra se plier à sa volonté. Ponce sur un nuage donc, en trois séries de la gauche, inouïes de tracé, de douceur et de lenteur. La première fera se lever la moitié de l’arène, la seconde l’arène tout entière. La troisième où il joue du pico de la muleta sur le sol, à l’envers puis embarquant son toro d’un mouvement de poignet remettant le pico à l’endroit dans une passe interminable et comme suspendue, met la Malagueta en ébullition : 8 000 personne debout et hurlant « TORERO, TORERO,TORERO » et pluie de sombreros cordouans sur le ruedo. On n’entend plus la musique ; c’est la fusion, le délire. C’est encore la commotion quand Ponce fait ses poncinas, pour une fois d’évidence, puis on le voit aller à la barrière, on croit que c’est fini. Non ! Le voici qui revient une cape en main. Pour faire de nouvelles poncinas avec le capote ! C’est beaucoup moins joli mais la tocade où Ponce s’oublie fait plaisir à voir. Il est comme nous, il succombe, il transgresse. Il est ailleurs. Il va chercher l’épée et se met à genoux pour une série de derechazos. On est heureux, on est épuisé, on ne sait plus quoi inventer, on est d’accord pour que cela ne cesse jamais.

D’où l’indulto qui n’avait guère de sens taurin en dépit de l’immense classe du toro - mais comme les autres largement économisé à la pique et avec quelques signes de faiblesse. Un indulto que des circonstances exceptionnelles imposaient d’évidence. Toute une arène criant « INDULTO INDULTO INDULTO » comme quelques instants auparavant « TORERO, TORERO, TORERO ». Une présidence se laissant finalement convaincre et on ne peut guère le lui reprocher : c’est la seconde fois en 150 ans (et la première était également le fait de Ponce). Et c’est ainsi que, dans un enthousiasme indicible, nous avons récompensé Ponce d’un indulto. Puisque vous l’aurez compris, il s’agissait de cela : consacrer un instant de grâce torera. (Une oreille, une oreille et deux oreilles sur le dernier indulté en dépit de la pétition unanime mais non concluante pour la queue).

Avant de raccompagner son toro vers le toril, Ponce invite Conde à s’en régaler de quelques passes puis mime le geste de la mort.

Après la dernière faena de Condé, comme à l’opéra, les artistes sont tous venus saluer, les toreros, Loren le plasticien, les chanteurs, Estrella Morente, la soprano, le chef – montois dit-on-, Juan Pedro Domecq lui-même. On vit Ponce, toujours bon camarade en dépit du triomphe, écarter les porteurs qui proposaient déjà leurs épaules pour associer Condé à son triomphe et faire à ses côtés une ultime vuelta à pied, accompagnés tous deux de toute la troupe du « Cristol ». Ponce dans les étoiles, Condé ravi de ses retrouvailles réussies avec la Malagueta, Juan Pedro en gloire, et Estrella Morente en figure de proue conquérante d’un mouvement de foule joyeux et désordonné.

Ponce sortit finalement en triomphe par la Puerta Grande, raccompagné à hombros au travers des allées du Paseo del Parque jusqu’à son hôtel.

Moi, je flâne sous les brands arbres, dans des senteurs de jasmin, en contemplant dans la nuit les fluorescences des murs de brique rouge de l’Alcazaba.

Malaga, 18 août 2017- Francisco Rivera Ordonnez, Cayetano, Gines Marin/ Juan Pedro Domecq

Les jours se suivent et comme chacun sait…. Les Juan Pedro du jour, bellement en cornes, mais d’une faiblesse insigne, arrivèrent tous muy aplomados à la faena de muleta. Sauf le quatrième, plein de race, et dont Francisco Paquirri qui l’avait banderillé avec classe ne sut trop que faire. Ses adieux, ici, furent comme ailleurs, sympathiques, plein de nostalgie mais sans regrets (saludos, saludos) . Adios maestro.

Cayetano a une telle planta torera et, cette saison, un tel sitio, que pour cela seul la Malagueta réclama l’oreille sur son premier combat, laquelle ne fut naturellement pas accordée. Parmi les mille détails de toreria, sa passe de réception à la cape, par larga afarolada de pie, de grande inspiration, et ses quatre derechazos, très serrés, assis à l’estribo, outre la plus belle épée du cycle ( vuelta, saludos).

Mais c’est encore Gines Marin qui, ici, a marqué les esprits en dépit de son jeune âge et de la piètre qualité de ses adversaires. Sérénité de sa tenue en piste, élégance, sitio et distance, arôme de la passe, savoir-faire impressionnant pour son âge, aguante dans un numéro de porfia de verdad devant un adversaire outrageusement armé. On sent chez ce très jeune homme d’à peine 21 ans un niveau d’exigence torera impressionnant et une quête de l’essentiel qui fait espérer le meilleur. L’exact inverse des jeunes toreros de la modernité, les Roca Rey ou autres Lopez Simon. Por fin ! Peut-être devra-t-il cependant travailler l’épée… (saludos, saludos).