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18/09/2018

Nîmes, feria des Vendanges 2018

Nîmes, 16 septembre 2018- Octavio Chacon, Emilio de Justo, Pepe Moral/ Victorino Martin

A Michel F.

Tu étais paysan, mon ami, comme tu aimais le dire pour te moquer un peu de nous. Tu aimais la Formule 1 et les toros. Ayrton Senna et Morante. Morante d’ailleurs était une exception, car tu n’aimais guère les toreros punteros et les figuras. Tu n’aimais pas aimer comme tout le monde, comme les autres. Tu aimais aimer un peu tout seul, qu’on te fiche la paix sur les tendidos. Tu aimais la Maestranza et Las Ventas plus que Nîmes ou Arles. Parce que tu n’y connaissais pas tes voisins de rang et que tu n’étais distrait pas rien qui ne vienne du ruedo. Tu aimais Céret. Et question toreros, tu aimais les modestes qui toréent sans faire de bruit. Ceux qui ne se prennent pas pour des idoles, qui ne suscitent pas des fans, qui ne fabriquent pas des groupies. Tu aimais Fernando Cepeda et Miguel Abellan, Curro Diaz et Robleno, Fernando Cruz et Juan Mora. Fandino. Tu préférais la sensation aux triomphes. Le sentido. El sentimiento. Et tu aimais plus que moi les toros et les ganaderias. La vérité de la corrida. Tu aimais bien que les toreros se donnent un peu de mal et tu adorais qu’ils le fassent avec la manière. Bien sûr, le cartel nîmois de ce dimanche te parlait et tu avais prévu d’y venir. Seul ou avec ta fille. Sans le dire à personne. Tu n’as pas pu : tu es mort dans la nuit. Le cœur a lâché sans prévenir. Une « mort-descabello ».

Les Victorino étaient si beaux, si présentés, qu’ils ont tous été applaudis à leur entrée en piste (surtout le 1, le 2 et le 6 aux cornes impressionnantes) et quasiment tous à l’arrastre. Des toros de caste, qui ne s’en laissent pas conter, pas nécessairement braves mais qui vont à la pique avec alegria ou puissance sans cependant pousser beaucoup, dont la plupart se retournent comme des chats, ou coupent, ou donnent de la corne, qui défendent leur terrain de la tête et de leurs longs corps souples. Des toros, la gueule fermée, jusqu’à l’épée. On n’est pas là pour rire. De ces toros qui donnent sa dimension à la corrida. Toute passe est essentielle. Toute série décisive. Tout y est défi.

Le combat d’Octavio Chacon sur son premier était un combat madrilène. De sûreté, de lidia et de poder. Le torero, croisé, dans le sitio, ne consentant rien à son adversaire, qui ne veut rien entendre sur la corne droite mais se laisse dominer sur la gauche, d’abord par naturelles aidées, puis par naturelles tout court, trois séries énormes de tout, avant que Chacon ne reprenne la main droite pour faire la démonstration de l’efficacité de son trasteo (une oreille de poids). Chacon se montrera immense lidiador à la cape sur le suivant, avec lequel il joue des rebords de la cape d’un côté à l’autre de l’arène, comme s’il voulait lui inculquer ce qu’est la noblesse d’une charge. Superbe ! La faena sera peut-être un peu moins convaincante qu’à son précédent, Chacon étant moins centré et moins croisé en son début. Mais elle va a mas, avec une série de naturelles aidées puis de derechazos vibrants, où on retient le souffle à chaque passe (oreille après pinchazo et entière).

Emilio de Justo, lui, s’est plutôt ouvert sur son second. Face à l’impressionnant berceau de son premier, qui cherchait l’homme, je l’ai trouvé vaguement fuera de cacho. Sauf sur une série où soudain il se croise et remate d’un pecho qui nous rend nerveux et nous comble, et c’est très beau (saludos). Son toreo puissant et classique, il l’offrira sur son suivant, d’abord à la cape de réception, des véroniques dominatrices et centrées, puis dans une faena allant a mas, avec une série droitière de toute beauté où le toro saute littéralement en fin de passe, en se cabrant comme un cheval, puis à gauche avec dominio, et une autre à droite, le bras contraire alors relâché comme bois mort à la manière de Joselito. Belle épée. Les descabellos incertains ne le privent pas de trophée et c’est justice (oreille).

C’est Pepe Moral qui est tombé sur le lot le plus noble. Je l’avais peu vu, peut-être à Séville, une année de peu. Quelle injustice ! Une planta torera comme je les aime. Belle gueule, grande allure. Le geste toujours un peu exagéré, à la manière gitane. Vaguement pinturero comme disent les espagnols. Un rien forcé dans l’esthétique. Viril et maniéré à la fois. Somptueusement baroque. On le voit reprendre sa respiration entre deux passes, la bouche ouverte comme un poisson et l’on se dit «  Mon Dieu que ce doit être dur… », puis soudain citer son toro, les pieds bien en terre, les jambes écartées, la tête dans les épaules, tout le corps accompagnant la charge et l’on se dit «  Putain, que c’est beau ! ». Le toreo romantique et profond. Chaque passe est dessinée, templée, habitée. Il me fait beaucoup penser à David Luguillano. Un mélange de recherche de l’effet et d’authenticité pure. Le voilà de la main gauche, complètement relâché, le bassin en avant. Trois ou quatre séries sont le plus beau de mon année taurine (vuelta).

Même chose sur le suivant, sans doute le plus beau et le meilleur toro du lot. Son entame de faena a été superbe. Hélas, Pepe Moral, trop confiant, se laisse bousculer, tombe à terre, se fait reprendre. C’est horrible. Tous les toreros accourent en piste, on éloigne le toro pendant qu’on prend soin du torero, le visage couvert de sable et de sang, puis, une fois essuyé, livide comme la mort. On le dévêt de sa chaquetilla, mais le torero reste en piste toujours ausculté à l’aveugle par ses compagnons de cartel. Il ne veut pas de l’infirmerie. On le voit protester, puis s’évanouir sur l’épaule d’un péon. La scène est insupportable. Le torero revient en piste en gilet et bras de chemise, un morceau de tissu blanc noué autour de la jambe de son costume. Il revient, puis se ravise et fait demi-tour vers la talanquera. C’est trop douloureux. Il s’évanouit encore et cette fois-ci on le transporte à l’infirmerie, les peones faisant brancard de leurs bras pendant que sa tête ballotte. Pas pour longtemps : le voilà qu’il met pied à terre et revient à nouveau, la muleta au bout d’un bras mort, traînant dans le sable. L’arène, saisie d’effroi, n’est qu’un hurlement de compassion, de douleur, et de protestation «  Nooooon !!! » «  Nooon !! ». Mais le règlement n’a pas prévu de mouchoir pour interdire le suicide d’un torero en piste. Alors, les bras ballants, la muleta basse, tel un mort debout, un torero de l’au-delà, un revenant d’aficion y de oficio, Pepe Moral, mi naufragé-mi rescapé, chemise blanche sous gilet rouge, garrot blanc sur costume sang, offre trois naturelles miraculeuses qui sont comme la résurrection de Saint-Lazare. Pepe Moral se met en suerte avec l’épée et se jette sur le toro. C’est fini.

Hombria del torero. Honneur et folie pure. Voir ce torero titubant, le corps martyrisé par la corne (éviscération du testicule, coups à l’aine et au scrotum), s’obstiner à achever son combat par la muleta et l’épée était irrésistible, insupportable et grandiose.

Ce jour était le sien, Pepe Moral le savait. Il ne voulait se le laisser voler par personne, ni même par la corne du toro. Quel qu’en soit le prix profane. Car, là, à cet instant on touchait au sacré (une oreille d’évidence pour la geste et le sens de ce dont nous venions d’être les témoins commotionnés).

La suerte de mort accomplie, Pepe Moral s’est enfin laissé emporter sur un brancard de bras vers l’infirmerie, par le callejon, son visage de piéta secoué dans les cahots de cette escorte improvisée, devant une arène debout, exaltée et splendide qui hurlait « Torero ! Torero ! Torero » comme on tente de conjurer le sort tout en s’embrasant à la déraison des hommes.

Tu aurais aimé, cher Michel, cette corrida, une des plus complètes et vibrantes de ces dix dernières années à Nîmes. Mais, homme pudique et d’exaltations secrètes, assez peu expansif, si tu y avais assisté, tu te serais levé et tu m’aurais dit : «Alors, on va le prendre ce pot ? je n’ai pas que ça à faire, demain je travaille ». Alors j’aurais su que tu étais comblé.

 

10/09/2018

Arles, 9 septembre 2018- Emilio de Justo, Juan del Alamo, Juan Leal/ Baltasar Iban

Une corrida comme on les aime : des toros et des hommes, à un degré d’intensité et de vérité auquel on n’est plus guère accoutumés. La vie même.

Des toros d’abord : très bien présentés, du trapio, de la présence, de la caste, des cornes, et avec cela du jeu et de la noblesse. Mais c’est la caste qui domine, cette violence de début de charge, ces départs en trombe vers le piquero, cette manière de ne pas lâcher le torero. Seul le 5ème sera de comportement médiocre, les 1, 3 et 4 (manso) d’un intérêt constant, le 2 (seul à avoir pris 3 piques) était sans doute le plus brave mais hélas un problème inattendu de pattes l’a affaibli au 3ème tiers. Sans doute la vraie bravoure n’était-elle pas au rendez-vous et les piques étaient-elles trop puissantes pour nous donner de beaux tercios ( le 2 et le 5 étaient cependant spectaculaires, et le prix de la meilleur pique récompensera le 5).

Avec de tels adversaires, tout est beau à voir, chaque suerte est gorgée d’intérêt : la brega des peones ; la pose de banderilles où la cuadrilla de Emilio de Justo s’est bellement illustrée sur son lot ; ces toros qui suivent les hommes jusqu’à la barrière ; les passes qui se méritent et l’entame de Juan Léal par passes du cambio depuis le centre, en citant son toro de 30 mètres, face à un adversaire de cette catégorie, n’avait soudain plus rien à voir avec celles de la veille devant un torito plein d’allant mais qui n’était alors que joueur.

Oui, la corrida ! Pas l’historique, mais la vraie. Voilà qui nous change. Tout y est authentique.

La pâleur extrême de Juan del Alamo, à la talanquera, dans l’attente de son premier. Son apoderado, José Ignacio Ramos, l’ancien torero, qu’on voit se signer dix fois dans le callejon avant la sortie des toros de son poulain. Deux ou trois banderilleros qui échappent à la corne par le miracle d’un quite. La rage furieuse et irrépressible d’Emilio de Justo qui, après un désastre à l’épée, joue du descabello comme, sur le ring, un désespéré des poings sur plus fort que lui, face à un toro qui ne baisse plus la tête, sans plus aucun souci, d’ailleurs, lui le torero, de mettre en suerte son adversaire, bazardant ses coups comme le ferait un puntillero psychopathe à un toro encore debout, impuissant mais persévérant sans doute dans la hantise d’entendre sonner un troisième avis, s’en remettant à la seule providence pour que dans cette grêle de frappes mécaniques, insistantes et pistonnées, la pointe d’acier qui se dérobe puisse enfin être décisive. Et la Providence tardera beaucoup. Dans cette scène belle et tragique, il y avait un désespoir d’assassin. C’était très fort.

Et l’embarras de Morenito d’Arles auquel Emilio avait brindé son toro et qui ne savait plus que faire après un tel désastre, qui s’approchait les bras ballant du torero abattu à la talanquera, sans oser ni lui parler, ni le remercier, ni lui restituer sa montera, tenu à distance par le respect et le deuil des trophées évanouis.

A part ça qui est déjà beaucoup quand on aime la vie et l’intensité des émotions, nous avons vu un Juan Léal, épatant de courage et d’allant sur son premier, depuis les passes d’entame (les passes du cambio émouvantes de vérité) jusqu’aux bernardinas finales très serrées et ces pechos de ceinture qui sont sa marque avec une belle élégance dans le ruedo . Très jolie et méritante faena pour signer son retour dans les ruedos après sa spectaculaire blessure de Bilbao. Un bajonazo le privera de trophée (l’après-midi n’était pas celles des épées…). Moins convaincant avec le sixième, sans doute le plus incommode, un toro incertain et brusque, devant lequel il hésite à décoller le bras du corps, ne sachant pas trop qu’en faire avant de l’étouffer dans un numéro de porfia sur un terrain réduit, impressionnant mais à contre style (du toro).

Juan del Alamo n’a pas eu le meilleur lot. Appliqué et sérieux devant son premier faible, et à assez quelconque sur le cinquième qui s’est révélé médiocre au troisième tiers.

Emilio de Justo a dominé l’après-midi. C’est un capeador puissant et sans fioriture. Sa première faena gâchée à l’épée était très belle avec notamment trois séries de naturelles allant a mas de toute beauté puis une très grosse série finale de derechazos qui aurait pu nous emballer n’auraient été les aciers. Le plus beau aura cependant été sur son second aux cornes, notamment la gauche, impressionnantes. Hélas, ni les doblones d’entame un genou ployé, plein de dominio et de toreria ni trois séries de naturelles profondes, centrées, dessinées, templées n’ont porté sur un public alors apathique et qui n’a pas su voir ce qui aurait fait rugir Las Ventas. Voici deux fois que je vois ce torero. J’aime beaucoup sa main gauche et assez sa gueule aux traits de mec, un peu marqués, la peau tannée, dont se dégage une impression de maturité et grande puissance, avec un rien dans le visage et l’allure d’un Joselito ou d’un Paco Ojeda, selon les moments. Reste sa position souvent fuera de cacho, surtout à droite et cette après-midi (hélas) sur la série finale devant son dernier toro dans des naturelles de face terriblement abâtardies. Dommage. Mais on sent tout de même que ce torero est d’un autre bois que bien de ses contemporains.

Moitié d’arènes, ce qui n’est pas si mal. Arles fait des efforts (goyesques, variété des cartels et choix raisonné des encastes, mise en valeur de la suerte des piques, récompenses en piste) et cela commence à payer. Si Nîmes pouvait s’en inspirer un peu….

17/07/2018

Céret 2018

Céret, 14 juillet 2018. Robleno, Javier Cortes, Juan Leal/ Sao Torcato

J’ai fait Céret un peu la tête ailleurs. Fatigue, belle soirée entre Llança et Cadaques, la France en finale de la coupe du monde le lendemain. Ce qui m’amuse le plus ici, c’est le public, sa manière savante et bavarde de tout commenter, son ridicule à ne pas vouloir s’en laisser conter, ses vanités de village gaulois à résister pour résister. Enfin Gaulois, vous voyez ce que je veux dire. Je ne veux offenser personne en pays catalan !!! Et le respect que cette plaza inspire bien sûr, tenue par une association d’aficionados de verdad qui tentent de faire les choses bien et différemment. Et l’intérêt qu’y suscitent le toro, la mise en valeur de la suerte de piques, la conviction qu’ « a cada toro su lidia », tout cela a la saveur des temps anciens. On y fouille comme dans les vieux greniers. En remuant la poussière et en tombant quelques fois sur une pépite.

L’aficion et la temporada étant ailleurs ce qu’elles sont, on y vient comme le noyé s’accroche au dernier bois flottant. Céret a des airs de refuge, de centre de remise en forme, et quelques fois de cure psy.

Les Sao Torcato sont d’une ganaderia choyée par un passionné portugais mais inédite. Ceret leur offre, si j’ai bien compris, leur première sortie. Trois exemplaires qui n’ont rien de toros mais avec des cornes énormes au dessin irrégulier, à l’horizontale, interminables ou en courbes, coude ou zigzag, genre zébus sauvages du grand ouest américain, et trois autres, morphologiquement moins étranges, le tout autour de 500 kgs, peu ou prou. Au comportement : décastés, venant à la pique mais ne poussant pas comme il faut, donnant de la tête de manière imprévisible, mansos, errant parce qu’il faut bien faire quelque chose en piste, tardos et brutaux, genre mendiants agressifs. Et armés.

Robleno est le torero affectionné de Céret et c’est pourtant ce qu’on lui a offert à combattre. Digne, élégant et un peu lointain sur son premier, un brin faible (vuelta après pétition d’oreille), sans grand intérêt sur son second. Une série volontaire, engagée et vibrante après des récriminations naissantes du public a donné cependant à penser qu’il y avait plus à faire (silencio après épée caïda).

Javier Cortes m’a fait très bonne impression sur son premier, le plus laid du lot, au comportement erratique qui, cité à droite passe à gauche, répand une impression de grand danger aux deux premier tiers et spécialement durant le tercio de banderilles, après avoir pris pourtant médiocrement trois grosses piques, où un péon s’illustre, bravant le danger, avec décision et toreria.

Cortes commence par doblones au centre, très toréés et une trinchera inattendue sur cet exemplaire qui révélera un fond de noblesse à chercher et capter comme le sourcier le filet d’eau. Cortes le torée par en dessous, comme ce toro l’exige, la main basse, en mandant beaucoup et c’est très beau. Une série de naturelles me parait énorme de position, de tracé, de temple et de toreria. Il faut aimanter ce toro, aller le chercher, tirer la passe, comme un toro à la corde, en forçant avec beaucoup d’abnégation et c’est ce que fait Cortes. Ma voisine espagnole qui ferait passer le tendido 7 de Madrid pour une bande de jeunes filles en vacances mais qui a dû apprendre la tauromachie dans les livres murmure «  no », « no » « no » à chaque fin de passe, faisant vivement reproche à son compagnon d’applaudir ce qu’elle blâme ! Une oreille récompense cette faena méritoire.

Faena gauchère où le toro, compliqué et mal piqué par Gabin, doit être très sollicité pour avancer. Trasteo moins convaincant que le précédent alors que ce toro était sans doute le plus intéressant pour l’aficionado.

Plus beau tercio de pique sur le troisième, un piquero sûr malgré la carioca à la première, toro parfaitement piqué à la suivante où il vient bien et pousse. Le toro, noble mais affaibli, manque de jeu et de caste pour un Juan Léal sérieux, appliqué, qui tue d’une épée plate.

Elégance du geste, temple, mais tenue un peu lointaine en début de faena, sur un adversaire médiocre qui donne un petit coup de tête vipérin en fin de passe, avant deux grosses séries de la main droite, profondes. Ca baisse ensuite un peu, Juan tente de se recentrer et se fait violemment enlever deux fois avant de reprendre avec courage et décision.

Bref, rien de de bien grandiose question toros et du côté toreros un Cortes épatant sur le second et un Juan Léal qui tient son rang, avec cependant un manque de quelque chose.

Mais un sentiment constant de difficultés à résoudre ou de danger qui retient l’attention. Ce «  a cada toro su lidia » sur ces « machins » fut un idéal inaccompli. Mais la corrida est passée très vite et sans ennui en dépit de la grosse chaleur et de l’inconfort des gradins qui nous rappelle qu’être aficionado à Céret est également une discipline et un esfuerzo.

Dimanche 15 juillet 2018, matin. Angel Jimenez, Curro Duran, Aquilino Giron/ Maria Cascon de Salamanque (2 et 3) et Raso de Portillo de Valliadolid (novillada)

Ceret, instruit par l’expérience déplorable consistant à mettre de jeunes novilleros sans contrat face à des mastodontes sans âge, a refusé deux exemplaires de Maria Cascon, suspects de tricherie sur l’âge : on les avait fait passer pour mineurs ! Deux seuls sont sortis de cette ganaderia (le 2 et le 3), l’un qui paraissait néanmoins de plus de 4 ans, un toro, toro, avec du bois, et un auroch …. à la croissance sans doute également précoce. Les quatre autres sont des novillos comme on en voit dans les arènes de première, plutôt jolis, sauf le premier, aux cornes courtes mais astifinas (deux petits poignards) et le quatrième maigre mais avec des cornes imposantes.

Trois novilleros sérieux, bien dans leur tête et leurs zapatillas tout au long d’une novillada entretenida.

Bonne impression d’Angel Jimenez, un peu sur le reculoir face au premier, qui avait été coriace sous la pique par deux fois, soulevant le piquero sur la seconde rencontre, jusqu’à une dernière série finale où enfin il pèse, avant une demi-épée contraire, mais à son aise sur le suivant, qu’il accueille avec entrega par véroniques de verdad avant d’en donner une à genoux et de se relever intelligemment. Son novillo, après deux piques traseras, le tercio étant interrompu par le palco au grand désarroi du maestro et du public pour des raisons contraires, se révèle vif et très noble. Un toro de grand jeu, de beaucoup de présence auquel Jimenez s’accorde bien, souple et élégant, avec une belle allonge de bras, une jolie main basse à droite, citant de loin et embarquant en dessinant de temps en temps une passe de cartel. Le tout néanmoins un peu marginal compte tenu de la position. Sérieux problème à l’épée. Pétition de vuelta au novillo, refusée par le président, qui ne veut pas se dédire, d’un geste dédaigneux de la main intimant à l’arrastre de pourvoir à l’ordinaire. Novillo applaudi à tout rompre et saluts du torero, un peu déçu, depuis le centre du ruedo. Angel Jimenez a tenu à la perfection son rôle de chef de lidia.

Aquilino Giron a le prénom d’un technocrate bien chaussé de chez nous et un patronyme glorieux sur la planète des toros. Est-ce ce choix, l’hérédité ou la seule force de la volonté ? Ce type est un tueur et un tueur grandiose. Dieu que la suerte (suerte ?) est belle quand elle est exécutée ainsi. Décidée et décisive. Pure, sans fioriture ni astuce. Une roulette russe au ralenti mais où le tireur est si sûr de son fait que l’on ne ressent aucune crainte pour lui. On est saisi par tant de force et de courage, par tant d’orgueil et d’abnégation. Par un tel goût du sacrifice. Par ce point final qui fait l’œuvre. Et ce jour, ce furent, à chacun de ses combats, deux points d’exclamation gigantesques qui ont fait se lever le public comme un seul homme. Et le reste, ce que cette épée conclut, fut également d’importance.

Surtout sa première faena, très bien conduite, depuis les passes du cambio au centre, jusqu’aux naturelles de face finales en dépit de la mansedubre de son adversaire qui recherchait sa querencia vers les planches d’où le maestro est parvenu à l’extraire avec décision et savoir- faire (une oreille). Sérieusement bousculé lors d’un quite sur le quatrième et disparu à l’infirmerie, Aquilino est réapparu pour son dernier combat. Il a rapidement levé tout doute sur son état d’esprit par quatre vibrantes afaroladas à genoux avant la demie où il était comme enveloppé dans la percale. Un peu moins convaincant a la faena sur un novillo de beaucoup de présence, jusqu’à l’épée qui le sanctifie (saludos).

Curro Duran est tombé sur le lot le plus exigeant et le plus incommode, le premier merveilleusement piqué par Gabin, qui se révèlera tardo et brutal, le suivant, violent, à charge courte, les deux des novillos à trois piques -et des grosses !!!- mais sans grande mobilité au troisième tiers (ceci expliquant sans doute cela, mais Céret tient à ses trois piques même en novillada). Curro a fait face dignement à une telle adversité.

Bonne ambiance, public assez bienveillant aux piétons et la merveilleuse cobla qui joue sa musique de tournoi du moyen-âge avec ses instruments traditionnels : le tenora, sorte de hautbois au son chaud, le tible, à la musique aigre,  le flabiol, pipo à peine plus long qu’un sifflet, un tambourin suspendu sous l’aisselle en prime.

Cette musique tantôt solennelle, tantôt dansante sonne un peu étrange dans un ruedo. Mais c’est ici la tradition, comme cette « Santa Espina » avant la sortie du dernier, cette « Marseillaise » des Catalans des deux côtés des Pyrénées, qui tire sa force d’avoir été interdite sous Primo de Rivera et sous Franco. Aragon en a même fait jadis un poème ( « Je me souviens d'un air qu'on ne pouvait entendre/ Sans que le coeur battît et le sang fût en feu/Sans que le feu reprît comme un coeur sous la cendre”).

Un demi-siècle plus tard, les dictatures révolues nourrissent toujours les forces centrifuges. De vrais déchets nucléaires, les dictatures…Même enfouies sous l’histoire, elles continuent de polluer les esprits.

Dimanche 15 juillet, après-midi- Finale de la Coupe du monde. Nos joueurs sont champions du monde. Une Marseillaise aurait été entonnée a capella dans les arènes par certains aficionados mais la cobla n’a pas suivi. Catalans on vous dit !