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19/04/2017

Feria d'Arles, Pâques 2017

Arles, samedi 15 avril – Juan Bautista, Manzanares, Roca Rey/ Garcia Jimenez

Affluence exceptionnelle pour cette première arlésienne qui fait plaisir à voir. Est-ce le temps, pour une fois clément en cette feria 2017 ? Le cartel ? Une allergie passagère aux pollens présidentiels que BFM TV nous jette à la figure à jets continus depuis des semaines ? L’ambiance est en tout cas à la trêve et à l’apaisement, l’humeur désinvolte et badine tant on est heureux de faire nombre. L’arène est quasiment pleine ; on en applaudirait de joie après tant d’avanies d’époque.

Ni la faiblesse du premier et du cinquième Garcia Jimenez, ni l’insignifiance de présentation du lot sans trapio de Roca Rey, ni la médiocrité de celui de Manzanares, qui n’a pas forcé, ne nous gâcheront la fête. Les toros manquent de beaucoup de présence, le tercio de piques est d’artifice, mais au fond ce jour, on s’en moque un peu : on est là et qu’importe le breuvage, on n’en attend même plus l’ivresse, l’important, c’est cet amphithéâtre plein qui nous illusionne sur une renaissance possible de l’aficion. Mes amis mélenchoniens grinceraient sans doute qu’Arles ce jour était un peu comme un meeting de Macron : beaucoup de monde et peu de fond.

Moi, je ne sais pas, je ne fais de politique. J’observe cependant que revenu de tout, l’aficionado est désormais comme le pêcheur à la ligne, des heures immobile sur son petit pliant, les yeux rivés sur une eau sans ride, attendant sans gaité que l’hameçon soudain frétille.

L’hameçon ce fut ce jour Roca Rey à son entame à la cape par parones, certains lentissimes, puis par chicuelinas exposées au possible et très décomposées, à camera lenta. Puis ses deux spectaculaires cambios de muleta en début de faena et deux changements de mains souverains. Ce torero est celui du surgissement, de la rupture, de l’inattendu. L’intuition et le courage ne lui manquant pas, dans ce registre il est unique (avec et très en dessous d’un Talavante). Mais en dépit de sa technique et de son aisance, et ce jour d’un « adversaire » de belle mobilité, je ne l’ai pas vu construire, s’accorder, dialoguer avec son toro. Sa botte, c’est la feinte ; sa nature, celle d’un gamin espiègle ; son objectif, l’épate ; le reste l’ennuie et nous aussi au demeurant. Il est suffisamment intelligent pour le savoir et il se décide soudain, au milieu d’une série de naturelles que l’allonge de son bras rend lointaines et sans vibration, à nous dérider d’un farol inattendu, avant de reprendre un ouvrage pour lequel il n’a guère de goût : toréer. Très beau geste à l’épée cependant, laquelle est néanmoins trasera, et gros impact sur les gradins, qui le récompensent de sa jeunesse, de son entrega, et d’un incontestable charisme (oreille).

Mais la prise du jour, ce fut une fois encore, une fois de plus, Juan Bautista, souverain devant un manso de grande noblesse à la muleta. Entame à genoux et deux derechos souverains de ligazon et de temple en se relevant. La suite sera d’une même eau, aisance, poder, allure. Grande allure. Il fallait le voir les jambes légèrement écartées, le corps relâché, la main basse, liant les passes dans un terrain réduit au maximum, dans une série qui sera la plus profonde de la faena et qui fera retentir Caridad del Guadalquivir. Tout alors enlumine le ruedo, la musique, les naturelles à suivre, les trois redondos successifs, les passes à genoux pour remater l’affaire, cet accomplissement souverain, le plaisir du maestro et le bonheur de la foule.

Pinchazo suivi d’un recibir de feu, parfait de décision, d’exécution et d’effet. Deux oreilles pour cette belle faena magnifiquement conclue, dont l’une sera incompréhensiblement sifflée, sans doute par ce qu’il y a eu pinchazo (sur recibir tout de même, on en a vu d’autres….) et que Juan Bautista est le directeur des arènes (ça, c’est, il est vrai, inédit, sauf à Ronda qui est un décor de théâtre, plus qu’une arène).

Faut-il que la campagne présidentielle nous ait intoxiqués à ce point, instruits que nous sommes désormais des conflits d’intérêts, trafics d’influence et autres délits d’initiés au point de les soupçonner toujours, fût-ce à tort, pour avoir l’opportunité de les blâmer en ne passant plus pour un nigaud ? Je crois qu’il y avait de cela dans les protestations de cette seconde oreille accordée au torero-directeur d’arènes. Une humeur ombrageuse et « dégagiste » qui s’enivre d’indignations d’artifice. Car, sinon, quoi ?

Dimanche 16 avril, matin- Andy Younes, Tibo Garcia, Adrien Salenc/ ganaderias françaises

Très jolie novillada française. Des novillos bien présentés, les quatre derniers presque toros, avec du trapio ou du bois, quelquefois les deux. Plus de piques que durant la corrida de la veille, et plus de présence. Une novillada intéressante de bout en bout, avec deux exemplaires, le 3ème de Los Galos (primé) et le 6ème de Gallon, supérieurs.

Les novilleros ont été à la hauteur du sorteo qui fut le leur.

Andy Younes a été brillant sur son premier, tant à cape dans un jeu sûr et de grande variété, qu’à la muleta. Irradiant la joie de toréer et toujours enivré de soi, sourire mécanique des vedettes de la télé et aisance des chanceux, il a convaincu par son culot et son savoir-faire, surtout à gauche, dans des passes apaisées où soudain il oublie le chiqué pour toréer avec goût. Belle épée (oreille). Très joli capote sur son second, précieux et comme suspendu à ses doigts, à la manière d’un Luque des grands jours. Plus de problème durant la faena où il se laisse un peu déborder par le sérieux novillo de San Sebastian, très armé, avant de se fixer entre les cornes avec un aguante impressionnant, riant aux éclats de se trouver-là, innocent et glorieux, au cœur de son rêve. Un rire que l’on sent cette fois-ci sans calcul, un peu étrange compte tenu du danger qui menace, le rire d’un fou, d’un enfant ou d’un monstre. De quelqu’un qui n’est pas comme nous…. C’est assez peu torero mais ça électrise.

Adrien Salenc n’a pas plus laissé filer sa chance. Une bouille à la Pepin Leria ou à la Rafaelillo, voici un jeune torero d’entrega et de poder, qui se tanque sur ses courtes jambes puissantes et torée dans un terrain réduit, sans grand souci de la joliesse de la passe. Pas mal devant le meilleur novillo du jour (Los Galos), il a surtout impressionné son monde sur le dernier, plein d’énergie combattante et de dominio, avec une technique qui en impose. Il domine manifestement son affaire, à sa manière, celle de machos, des combattants, des belluaires. Les chichiteux de mes amis le trouvent sans art. Ce n’est pas faux : même ses trincheras sont laides ! Mais ce ne sont pas des trincheras pour la galerie, des trincheras d’entrechats, ce sont des trincheras pour châtier, des trincheras de dominio, des trincheras de tueur. Mes amis toréent trop de salon. Quand je préfère pour ma part un peu de vaisselle cassée (2 oreilles, trophée du meilleur novillero).

Tibo Garcia n’a pas a eu au sorteo la chance de ses compagnons. Il n’en a pas non plus l’énergie dévorante et brouillonne et on ne l’imagine guère rire aux éclats ni manger avec les doigts. Ce torero est la classe même, tout en retenue, en élégance discrète, ne consentant à rien qui flétrirait la haute idée qu’il se fait du toreo. Ce flegme ne doit pas nous tromper. Il en veut autant que ses petits camarades, comme il l’a manifesté en allant systématiquement au quite sur leurs toros et en se concentrant sur ceux que le sort lui avait attribués. Belle attitude, grande allure, recherche du beau, surtout à droite sur son premier après des doblones très dessinés, et durant la première moitié de sa faena sur le second, temple, ligazon, et une série de très jolies naturelles templées, douces et lentes, avant que le toro ne se complique et que tout à son souci de bien faire, il en oublie un peu l’efficace et d’allonger le bras. Très beau geste à l’épée qui ne suffira pas, ni à la mort de sa bête ni à son triomphe ce jour. Il m’a fait beaucoup penser à Fernando Cepeda. Un torero classique et émouvant. Dont la sobriété était la signature. Un jeune novillero, dans une si grande arène aux appétits de marâtre, peut-il s’y condamner par souci d’honnêteté à soi et aux autres ? C’est la question.

Dimanche 16 avril après-midi- Enrique Ponce, Talavante, Tomas Joubert/ Juan Pedro Domecq, un Palardé

Ambiance à la fête, et les toreros sont appelés à saluer après le paseo. Je trouve les gradins rajeunis et c’est tant mieux. A quelques rangs de nous, un jeune homme et son amie, beaux comme le jour, assistent à leur première corrida. On les voit frémir, se tendre, applaudir quand il le faut, et s’embrasser un peu. Pour sûr ce seront de bons aficionados. Un livre est posé à côté du garçon. C’est « Un roi sans divertissement » de Giono. Je trouve cela un peu étrange, un livre si mystérieux, avec ces crimes irrésolus, le suicide inexpliqué de Langlois et un procureur du Roi « amateur d’âmes ». Giono y écrit que le « ciel est bleu comme une charrette neuve » et c’est en effet la couleur du jour. Le titre au demeurant est assez adapté à l’après-midi.

Le Roi, c’est Talavante. Qui, devinant la belle mobilité de son adversaire aux signes de faiblesse marqués, le brinde au public sous les sifflets. Ce déchaînement hostile le laisse indifférent. Il sait. Il sait qu’en deux séries nous aurons tout oublié de la faiblesse de son toro, qu’il le rectifiera, le grandira et lui inventera une faena insoupçonnée. Une faena commencée à genoux, aux enluminures constantes, un changement de main à la taille, une série de derechazos souverains, des naturelles millimétrées, une aruzina inattendue et sûre, des faroles limpides (et le farol limpide est toujours un miracle à la muleta), des molinetes enveloppants, une passe de las flores d’eau pure, un autre changement de mains après deux manoletinas, le tout sans aucune scorie, le tissu jamais accroché (jamais !), varié, allant a mas. Un bijou de faena. Il y a dans cette manière, de la variété, de la construction et l’évidence d’une parfaite exécution. Du José Tomas de Nîmes, mais la gravité en moins. Le toreo de Talavante n’est ni introverti ni sacré. Ce n’est pas un toreo de la piété, de prières chuchotées, de pénitence ou de sacrifice. C’est un toreo joueur, ouvert et fluide d’un monde d’avant le péché, un toreo mutin, lutin, plein d’une grâce païenne, un peu hérétique, très libre penseur, voilà, c’est cela, diaboliquement libre. Pas curé du tout. Une épée al recibir conclut l’œuvre, et un descabello. Une oreille récompense cette grande faena. Sans doute l’insignifiance de l’adversaire qui manquait de chispa et de gaz explique-t-elle une telle retenue, pour moi incompréhensible.

Thomas Joubert, lui, est un peu curé, c’est comme cela qu’on l’aime. Toujours solennel, vaguement somnambulique, il y a quelque chose d’irréel en lui qu’une incroyable économie de gestes et une lenteur en tout flatte encore davantage. Une très belle et émouvante première faena où il s’empare de la gauche dès les passes du cambio mais ce sont les derechazos liés en un mouchoir de poche qui épatent, corps relâché, main basse. Long, il torée lentement, le tissu à ses pieds, et c’est très beau (une oreille face au meilleur du lot). Son second adversaire est médiocre, tardo puis aplomado. Que faire d’une telle enclume ? Ce que Thomas Joubert sait le mieux faire : c’est un torero du sitio, de la position, de l’emplacement. Toujours au plus près. Cette longue attente d’une charge qu’il apprivoise en se rapprochant, bien droit, à petits pas, la muleta tenue dans le dos, puis qu’il provoque en allant au-delà de toute ligne de front possible, est merveilleuse à voir. Et les naturelles de face à suivre sont somptueuses. Demie-épée aléatoire ( une oreille).

Pour le reste, c’est-à-dire trois toros sur six, ce fut l’absence totale de divertissement du livre de mon jeune voisin, avec un Enrique Ponce malchanceux sur son premier qui se blesse en début de faena et un interminable second combat où le torero tente d’imposer sa manière, sa faena standard, à un adversaire médiocre qui n’en veut pas. La corrida alors se plombe, nous traversons un pénible tunnel (les 4 et 5), dont seul Thomas Joubert nous sortira, à sa manière de spectre, envoûtante et tamisée.

Lundi 17 avril, après-midi- Morenito de Aranda, Fandino, Roman/Pedraza de Yeltes

Présence du toro, résurrection de Fandino. Un régal de corrida avec deux toros de vuelta ( le 2 et le 4) dont aucune ne sera accordée, et un toro très intéressant (le 6), mis en valeur durant le tercio de pique présenté comme en corrida concours avec un seul piquero devant la Puerta grande. Pas exceptionnels, sans doute, sauf le 4ème qui s’est illustré face au picador de Morenito, dans un tercio d’enthousiasme tant on avait oublié ici l’émotion que cela pouvait provoquer, devant un public debout à la sortie du piquero, Pina Varas, éblouissant de sûreté et qui remportera le prix du meilleur piquero du jour. Pas exceptionnels donc, mais à la gueule fermée, qui s’intéressent à tout, suivent les hommes jusqu’à la barrière, les mettent en danger, nécessitent d’être toréés et dominés. Enfin !

Et deux toreros machos, au mieux de leur forme.

Le trop rare Morenito de Aranda, torero affectionné à Madrid, sérieux, alluré, citant ses adversaires de loin depuis le centre de la piste, avant de les embarquer dans une muleta sûre, dominatrice sans excès, intelligente, adaptant les séries à ce toro qui gratte le sol, le mettant en confiance, avant d’essorer sa sauvagerie dans une faena allant a mas ( beaucoup de ligazon à droite, sur un terrain réduit, très belle série de naturelles, passes aidées par le bas, la dernière très fluide) mais qu’une méchante épée caida laisse sans récompense. Celle-ci viendra sur le suivant, que le tercio de piques avait cependant pas mal amoindri, en dépit d’une épée encore basse mais d’effet foudroyant.

J’aime Fandino, c’est ainsi ! Et je m’attristais beaucoup de cette longue période de doutes depuis son solo de Madrid. Manifestement les doutes sont levés. Il nous revient en force et la démonstration fut magistrale face au meilleur toro de la course. Ce que j’aime, chez lui ? Cette rogue résolution, un orgueil de granit, l’absence de toute fioriture, son visage fermé quoiqu’il arrive, cette concentration quasi-hostile à tout ce qui n’est pas l’essentiel, cette allure altière et ramassée à la fois, cette puissance virile que l’on sent contrariée, un peu boudeuse, sans complaisance à soi. J’aime ce torero barricadé. Aujourd’hui curieusement en habit vieux rose.

Allure dans le ruedo, centré sur son ouvrage, terrain réduit, cuisse en avant, dominio, temple inouï, toreria folle, variété – ce qui chez lui est plus rare-, tout aujourd’hui fut une leçon de choses face à ce toro de beaucoup de charge et de présence dont il avait heureusement et sans démagogie interrompu le tercio de piques à la frustration de la foule. Faena de grande intensité qui méritait bien plus que l’oreille accordée après une épée merveilleuse d’exposition et d’exécution, tenue à la manière du maestro, lorsqu’il se met en garde, à mi-poitrine et non à hauteur du visage, avant de se lancer façon catapulte basque. Le meilleur de la feria, question torero et toro, et de loin.

Une vuelta de campana affectera hélas son second adversaire auquel Fandino avec le même sérieux mais sans brio compte tenu de l’état de la bête, servira un trasteo attentif, intelligent et hautement méritoire. Tant d’abnégation sera justement récompensée par d’insoupçonnées séries finales où le toro se refait. La plus belle épée du cycle, Fandino littéralement couché entre les cornes du toro, lui vaudra une seconde oreille.

Roman assure sur son premier, médiocre et faible, et sera dépassé sur le suivant, qui sortira victorieux de son combat face à la jeunesse du torero.

Saluts au ganadero, peut-être exagérés, mais la différence avec l’ordinaire et l’intérêt étaient tels qu’on a applaudi quand même.

Le cycle s’achève. Le dernier toro combattu s’appelait Holandero -suivez mon regard.

Cet après-midi, en traversant la place du Forum avant la course, j’ai entendu la foule chanter à tue-tête « La Marseillaise ». Savais pas que c’était une chanson à boire, ou pour faire la fête. Drôle d’impression….

21/09/2016

Nîmes, Vendanges 2016 - La féria grave

Ceux qui auront eu la bonne idée de se dispenser de la corrida du samedi matin, souci d’économie, douce frivolité ou coup de fatigue précoce, auront assisté à une belle feria des vendanges et sans doute à une très belle. Pas loin de l’exceptionnel pour qui sait encore goûter la chose, juger sans trop jauger, s’abandonner sans calcul à ses émotions.

Le vendredi 16, la novillada étonnante d’un ganadero français (San Sebastian) avec six exemplaires bien présentés et d’un joli jeu en dépit d’une sourde faiblesse et trois novilleros agréables, Manolo Vanegas, sûr et allant, Andy Younes, toujours un peu «  petit coq » mais qui en veut, et le jeune Tibo Garcia, tête bien faite et le plus fondamental capote du jour. Le tout un peu plus scolaire qu’on ne souhaiterait mais les deux derniers paraissant avoir un fond de caractère à la française en ses deux versants, l’arrogance bravache et une très distinguée mélancolie. Andy et Tibo, c’est un peu Céline et Marcel Proust. Pourvu que l’aficion nîmoise, plus snob qu’on ne le pense, ne fasse pas trop la fine bouche, surtout à l’égard d’Andy….

Le solo de Castella du lendemain après-midi face aux Adolfo Martin, la plupart très armés, fut une belle leçon de choses. Cette manière du maestro d’entamer son paseo, avec cet imperceptible petit recul qu’ont les toros de caste avant de s’élancer lorsqu’on les cite. Que l’on voit se ramasser sur eux-mêmes, bander leurs muscles, tirer une dernière énergie de l’immobilité avant de rompre. Pour une ultime bataille. Oui, cette entrée en matière était belle comme celle d’un toro de caste. Un Castella impassible, sans signe de nervosité ou de fatigue durant ses six combats, concentré comme nous l’étions nous-mêmes. Une corrida à livre ouvert, dont il ne nous serait pas venu à l’esprit de sauter la moindre ligne. Son dominio et sa toreria sur le second, noble mais très armé, son mando, ses deux changements de main avant les naturelles sublimes à suivre, sublimes les deux fois. Une épée aléatoire et deux descabellos le privent des trophées que sa faena de muleta appelait (une oreille). Le tercio de piques sur le quatrième en quatre rencontres, la dernière, la cavalerie sous la présidence, le toro étant cité à 30 mètres ; la très brillante et sûre lidia de sa cuadrilla sur le même (Gabin Réhabi, Morenito d’Arles et le petit Léal) ; la faena encore sur le cinquième avec des séries de derechazos qui pèsent (une oreille) ; tout ceci fut d’un combattant et d’un vainqueur aux points, sans discussion possible. Même si ses combats sur le 3, brutal, distraido et sans classe, et le 4 qui serre, donne des coups de tête en fin de passe et finira par le désarmer auraient pu l’inciter à nous offrir un toreo moins cérébral, moins à la recherche d’esthétique, plus soutenu, davantage « rentre dedans ». On aurait aimé voir Castella « marcher » sur ces deux toros-là plus qu’il ne l’a fait, les dominer et les vaincre plutôt que de tenter de les polir avec patience, de les apprivoiser en égrenant les passes jusqu’à tirer de ces deux dangereux médiocres ici de très beaux pechos, là une inattendue série de derechazos.

Le dimanche matin (Cortes/Victoriano del Rio) fut émotionnellement de la corrida à la puissance X, sauf les cornes mais on hésite à le souligner tant elle fut tour à tour atroce et voluptueuse, tragique et solaire. Un Juan Bautista souverain plus encore qu’à Arles la semaine passée face à un toro vif et mobile, qu’il banderilla avant de nous rendre fous, de relâchement et de variété, d’enchaînements, de main basse, de temple et de lenteur, d’inspiration, ramassant le tissu de sa muleta dans la main avant de citer son toro en la déployant pour dessiner trois naturelles qui seront les plus belles du cycle ou en fin de série en se bandant comme un arc avant un desprecio qui se dérobe : un remate de gitan. Il avait jusqu’ici la technique et une manière d’être dans le ruedo. Il a désormais tout le reste plus la chance qui est le talent des vainqueurs. Un recibir de feu conclut le chef d’œuvre (2 oreilles et la queue et vuelta al toro après une oreille sur son précédent).

Manzanares lui n’a pas forcé, mais son talent est supérieur à son indolence, qui irrigue quasiment tous ses pechos et donne, ce jour, de la profondeur à une paire de naturelles. Epée al volapié en s’engageant qui résulte basse (une oreille sur son premier).

Quant à Thomas Joubert, il y a trop à dire, je le garde pour la fin.

Dimanche après-midi, un lot de toros (Nunez del Cuvillo) extraordinaires de comportement, mobilité, grand jeu, fond de caste, la plupart mangeurs de muleta (1, 2, 3, 5) d’un intérêt constant en dépit d’un trapio un peu juste, même pour Nîmes. Alternative du frère cadet Adame, Luis David, ambitieux et sympathique, irradiant la joie mexicaine de toréer (oreille et oreille) qui sortira en triomphe, enveloppé dans le drapeau au condor et porté par ses deux frères. Un bijou de faena de Talavante, faena de caractère, d’expressivité, d’allure et de profondeur, face à un toro très anovillado qui s’épuise vite incitant le maestro à un numéro de porfia finale de très grand impact (deux oreilles, dont l’une tombée du ciel). Et pas grand-chose de Lopez Simon qui croit que toréer consiste à faire passer le toro sur le plus long parcours, à l’exception d’une série à genoux très templée et dominatrice sur son premier auquel il servira ensuite un festival d’enganchones et qui passera à côté du meilleur toro de la feria, non sans insister mais sans rien transmettre de bien notable, hormis les qualités de son inlassable adversaire.

Un grand cycle, donc. Mais en rester là serait taire l’essentiel. Car cette féria restera pour moi une feria solennelle et grave. Assez retenue en dépit des triomphes. Un public à la fois sonné, songeur et recueilli comme si ce qui se jouait dans le ruedo n’était plus un jeu, ni un spectacle, ni même un art, mais une manière d’être à chérir, à protéger, à entretenir comme on le fait des souvenirs fragiles.

J’ai rarement vu les arènes de Nîmes si attentives que le samedi après-midi du solo de Castella, respectueuses, et un peu interdites. Comme si le défi du torero était pour elles, pour nous tous, une épreuve, comme si le torero n’était pas un autre, un tiers, une vedette, mais une part de nous-mêmes dont nous souhaitions l’accomplissement et la réussite. Portant Sébastien comme on veille un proche. Compréhensives et soulagées à la sortie du torero par la Puerta des cuadrillas, mais sans exaltation. Impressionnées sans doute par la sobriété du maestro, son mental, la distance qu’il a entretenue avec les tendidos en ne consentant à rien qui aurait pu le distraire, qui aurait pu nous distraire, de ses propres combats, bannissant fariboles et fantaisie. Et il était curieux d’observer ces timides ébranlements de foule quand Castella a traversé le ruedo pour quitter les arènes, l’obligeant à saluer et à saluer encore, mais n’osant pas exiger de lui une ultime vuelta, comme si, malgré tout, l’heure n’était pas à la fête. Et nous l’avons honoré, un peu embarrassés, comme ceux de l’arrière saluent un officier qui a gagné la bataille dans une guerre dont on ignore encore les échéances prochaines et l'issue finale. Oui, c’est la féria grave.

Voir Thomas Joubert, le lendemain, allongé inerte sur le sable, voir son long corps tout mou à nouveau soulevé par la corne et s’écrasant sur la piste comme une poupée de chiffon, voir cela puis le reste, les toreros accourir, le toro qu’on éloigne, l’ami Alain Montcouquiol qui saute la barrière comme on l’a vu faire cent fois pour son frère, a cuerpo limpio, sans autres armes que l’instinct, sans autre chose que ses mains, voir ces hommes faire brancard de leurs bras et rempart de leurs corps en ne pouvant s’empêcher de songer qu’il y manquait un linceul tant la chose était atroce, suivre ces hommes qui courent et voir la tête de Thomas balloter un peu, les barrières rouges qui s’ouvrent, le callejon qui s’agite, l’infirmerie toujours trop loin, songer à Thomas, à Alain, ne pouvant s’interdire de penser à Christian Nimeno, voir tout cela et imaginer les rêves qui se brisent et le reste qui taraude était proprement insupportable. L’attente angoissée et interminable. Quand saura-t-on quelque chose ? Qu’allons- nous apprendre ? Complètement laminés par le fracas du tragique avec le  « show must go on ». On se foutait de ce qui pouvait suivre. Jusqu’à ce que Rudy et la banda Chicuelo prennent prétexte de la faena de Manzanares pour interpréter la merveilleuse « Caridad de Guadalquivir », cette musique de Semaine sainte à Séville qui nous a soulevé le cœur et nous a tiré des larmes. Cette musique, à ce moment-là, était une prière, immense, solennelle, recueillie et fervente. Pour toute l’arène, une procession immobile et muette. A la fin de ce paso de Nîmes, le combat de Manzanares terminé, nous apprenions que Thomas allait reparaître…Feria grave.

Le voilà plus pâle encore qu’à l’accoutumée, ne marquant, en dépit d’une fracture de la mâchoire, aucun signe de souffrance, venant au quite sur le toro d’un de ses compagnons, comme si de rien n’était. Irréel. Un fantôme. Son toro sort, noir et blanc, 515 kgs avec des cornes. On frémit. Thomas conclut les passes de réception par une demi-véronique vaporeuse, templée et d’une lenteur inouïe. Le cauchemar se fait rêve. Son toro vient trois fois à la pique avec alegria et puissance.

La muleta en mains, Thomas va brinder ce dernier combat du jour à F. l’épouse d’Alain Montcouquiol. On n'imagine guère plus juste réconfort après les instants qu'elle vient de vivre.

Une faena de moine. Ceux de Zurbaran tels que décrits par Théophile Gautier ( « Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans l’ombre, / Glissez silencieux sur les dalles des morts/ […] Quel crime expiez-vous par de si grands remords ?/ […] Tout jeunes et déjà plus glacés qu’un aïeul/ N’ayant pour horizon qu’un long cloître en arcades/ Avec une pensée, en face de Dieu seul »).

Le torero se tient droit, le visage impassible. Il n’est qu’une maigre et longue silhouette perdue au milieu de l’immense piste. Son toro, noble, lui fait face. Il s’approche à petits pas, presque en glissant et se fixe dans le sitio. Celui du plus grand danger. Sans recours, ni habileté. Son office, l’idée de son métier, c’est seulement de citer son adversaire et de le voir passer au plus près. En s’abandonnant totalement à lui. Comme on se sacrifie. Des passes de bandera, les pieds joints, de l’entame, à un changement de main par devant somptueux, jusqu’aux derechazos et aux naturelles de face avant les manoletinas finales que complètent deux aidées de ceinture, tout vous soulève l’âme, la rectitude qui n’est pas que physique, l’abandon, le geste. Son toreo est de la famille des tremendistes, mais pas un tremendisme d’épate, pas un tremendisme pour la galerie, plutôt une vibration intérieure, intense et sans doute exaltée en dépit de l’impassibilité apparente, de la tenue et de la classe folle qui s'attache à sa façon d’être en piste.

Un toreo bouleversant et philosophique.

Récompensé par deux oreilles, Thomas Joubert, récusant toute idée de triomphe, sortira à pieds par la Puerta des cuadrillas, saluant aimablement la foule, comme s'il s'excusait de l'avoir trop éprouvée.

Les Vendanges 2016 ? La féria grave, je vous dis !

13/09/2016

Arles, 11 septembre 2016- Corrida concours, Morenito de A., Mehdi S. Jimenez Fortes

Quel bonheur ! La corrida concours est l’art roman de la tauromachie.

Dépouillée, austère, sans fioriture, un monde qui puise sa force dans l’humble quête de l’essentiel. Une corrida pas nécessairement « meilleure » que les autres mais où tout, soudain, est d’évidence.

Une «  concours » c’est d’abord une affaire de ganadero, où ceux qui vont se mesurer l’un à l’autre ne sont pas d’abord les toreros, mais les toros. On n’est plus au campo, mais au fond on y revient. On ne tiente plus les vaches, mais on éprouve des années plus tard la vista d’un mayoral et les mystères d’une lignée autour de la figure redevenue centrale du picador.

Et ceux qui ont eu la chance d’assister au tercio de piques sur le quatrième toro du jour, un El Tajo Y la Reina de Joselito, un toro couleur sable de 545 kilos, âgé de cinq ans, qui s’est élancé, non sans réfléchir, mais débordant de caste une fois résolu, par quatre fois sur la cavalerie du piquero José Quinta Ruiz, ceux qui auront vu ce piquero citer le toro avec la manière, n’abaisser sa pique qu’à juridiction, la planter avec décision exactement là où il le fallait, la relever rapidement pour ménager les forces de l’adversaire et tester à nouveau sa bravoure, ceux qui auront éprouvé à chacun de ces cites la tension de l’attente et l’ébranlement d’émotion lors de la charge du toro placé de plus en plus loin de la cavalerie, ceux-là sont des bienheureux . Debout, tous debout tant c’était beau et grandiose ! Sans doute grâce à l’homme à cheval, à sa classe altière, plus encore qu’au toro, lequel s’emploie moins sur le caparaçon que son avide galop ne le laissait penser. Mais quel galop ! Puissant, allant, comme aimanté. Olympique !

A l’avis de changement de tercio que la présidence, imbécile, crut devoir faire sonner après la troisième rencontre, l’arène ne fut qu’une immense protestation inconsolée, comme si on lui arrachait le cœur. Sous l’injonction du public et par quelque miracle inexpliqué, le picador revint, s’empara d’une pique de tienta pour une dernière rencontre après quoi il s’en alla sans façon, étranger à l’ébranlement de foule qu’il avait suscité, osant à peine saluer d’un geste incertain en nous tournant le dos (Prix du meilleur piquero et vuelta al toro).

Tout bien sûr ne fut pas de la même eau.

Le Puerto de San Lorenzo, sorti en premier, un toro gorgé de caste, s’emploie moins au cheval mais se reprend durant la faena de muleta, plein d’énergie et de présence.

L’Escolar Gil, très joli toro gris, avec peu de tête mais un bon moral, mal mis en suerte au cheval, avait de grandes qualités de noblesse mais hélas un léger handicap de l’arrière train qui minera la faena de Medhi.

L’Alcurrucen, sorti en troisième position, était un manso con genio, limite vermine, piqué avec beaucoup de sûreté en trois rencontres, la troisième très appuyée et c’est bien ce que ce toro méritait.

Le Flor de Jara, un toro de cinq ans et demi, se réserve mais pousse en trois rencontres que Gabin parvient à lui arracher dans un tercio un peu pénible ; assez inintéressant à la muleta où il manque de présence.

Le sixième, Le Robert Margé, très joli colorado, se fait châtier trois fois, pas de très heureuse manière et s’éteint vite au troisième tiers.

Deux toros donc et trois toreros, des toreros du petit circuit qu’on se régale de voir en lumières.

Jimenez Fortes, impressionnant d’abnégation, toujours dans le sitio, s’exposant au possible devant son premier, se battant sur chacune des passes qu’il parvient à extorquer à ce manso con genio qui sort de la passe la tête à mi- hauteur en se retournant aussitôt pour chercher l’homme. Problème à l’épée. On applaudit le mauvais sort, non celui qui s’abat sur ce jeune torero, mais celui auquel il a fait face avec beaucoup de dignité. Faena gauchère sur le suivant en égrenant les naturelles dont beaucoup pèsent mais qui, faute de lié, indifférent le public.

Mehdi a fait face à son piètre lot. L’Alcurrucen, noble mais handicapé, ce qui plombe la faena, et le For de Jara, dont il offre la mort à son pote Djibril Cissé, présent parmi nous. Toro sans grand intérêt et de demi-charge, mais Mehdi ne se décourage pas, torée beaucoup à gauche, sert une ultime série de passes basses suaves, se positionne l’épée en main, se concentre, on entend son souffle depuis les gradins comme une forge froide, et plante une épée phénoménale qui lui vaut les deux oreilles. Une de trop en jour ordinaire mais ce jour précisément ne l’était pas. L’arène avait rendu hommage en fin de paseo à ses dix ans d’alternative entre Arlésiennes et bouquets de fleurs. On songeait que moins de flonflons et un peu plus de contrats le rendraient assurément plus heureux. Est-ce cet hommage ? Est-ce la « concours » ? En dépit du sorteo qui ne lui a guère été favorable, je n’ai pas retrouvé le Mehdi de Béziers, gorgé d’enthousiasme, à l’abattage intact, donnant l’impression qu’il allait avaler son monde tout cru. Non pas une lassitude, mais une sobriété nouvelle et inattendue qui me paraît à contre-style. A revoir donc, le plus tôt possible dans les arènes du coin où il mérite de paraître et où il a en tout état de cause toute sa place.

Morenito de Aranda qui a tiré le meilleur lot a fait forte impression par son sens de la lidia au premier tiers, son allure dans le ruedo et face aux toros. Le plus souvent croisé, citant son premier, très vif, de loin, les jambes écartées, dans une attitude de torero macho, il a donné de belles choses à voir ( doblones très toréés, changement de mains, passes par le bas, trincheras) mais au fond il a davantage mis en valeur son adversaire qu’il ne l’a dominé, le toro le débordant quasi systématiquement au troisième temps de la passe et plus encore dans la seconde moitié de la faena. Qui l’a vu à Madrid, surtout de main gauche, reste un peu sur sa faim d’autant que ce toro était sans doute le meilleur à la muleta (pétition, saludos). Plus convaincant sur le Tajo, surtout en début de faena, avec de grosses séries de derechazos, avant une très belle épée qui lui arrache les deux oreilles, la seconde incompréhensible.

Présentation des toros et des piqueros avant chaque combat sobre et parfaite. La présidence cependant débordée et «  à l’ouest ». Dommage.