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11/04/2011

José Tomas, Nîmes, 29 mai 2009

Vendredi 29 mai 2009, Garcigrande pour Javier Condé, José Tomas et Matias Tejela.

Un lot rare et exaltant de tauromachie moderne. 6 exemplaires très homogènes (de 480 à 510 kgs) aux armures commodes mais de beaucoup de présence en piste, nobles avec piquant, braves pour la plupart, venant de loin aux piques en dépit de la faiblesse de la lidia pour la mise en suerte, poussant avec classe (1er, 3ème, 4ème) mais sans puissance(5 et 6), de grande noblesse, buvant l’étoffe avec allegria, comme les Jandilla de naguère. Récompensé le 3 d’une vuelta méritée, gracié le 4 pour sa noblesse et sa présence de grande classe en piste, rentrant au toril avec du jus, la tête encore haute, sous les applaudissements du public debout.

Arène pleine et ensoleillée avec José Tomas au cartel. Assez curieusement les toreros ne seront pas applaudis après le paseo, comme on aurait pu l’imaginer, seul José Tomas ayant été invité à saluer avant son premier combat.

Et le toro qui sort augure mal de la suite. Courant en tous sens, coupant droit sans suivre l’étoffe, menaçant par deux fois José Tomas, se ruant sur le cheval sans manière, il paraît aveugle ou borgne pour le moins. Le public, déçu qu’un tel matériel puisse priver le torero du triomphe annoncé, suggère par ses protestations et ses palmitas un changement qu’il n’obtient pas. La pique est évidemment puissante mais ne paraît pas avoir réglé le problème, les peones plantant les banderilles à l’avenant. Pourtant, Tomas ne quitte pas la piste des yeux, observant à trois pas du burladero ce jeu désordonné, sans marquer aucun signe de désappointement, comme s’il savait pouvoir y mettre en terme.

Il y parviendra en une seule série, la première, le genou ployé, par doblones lents et suaves dans lesquels il tient le toro, aimantant sa charge, la dirigeant avec confiance, la prolongeant avec douceur, l’abandonnant quand aucune scorie ne vient plus en altérer le cours.

Cette série paraît relever de la magie noire, quand de quelques fumerolles mystérieuses un sorcier parvient à apaiser les convulsions d’un possédé.

Cette séance d’exorcisme achevée, sûr de son fait, José Tomas se place à vingt mètres et cite son toro de la gauche, sur cette corne qui l’avait par deux fois menacé et qui était si erratique que nous pensions, à sa sortie, qu’il était borgne. Vingt mètres, de la gauche, le toro accourt avec classe, suit l’étoffe avec noblesse et revient, recommence inlassablement, quand l’étoffe, plus ramassée, glisse sur le sable au plus près de l’homme, un soupir de toreo. Une série, deux séries, dix séries ...qu’importe.

Comment expliquer l’impact d’une telle tauromachie qui fait se lever le public mais retient les cris de l’arène (“torero/torero”) comme si chacun sentait confusément qu’il y aurait blasphème à rompre cette versification de mystère et de silence, aux rimes soudain ornées de trincherillas, changement de main dans le dos, et kirikiki limpide comme l’eau pure d’une cascade de roche?

Il y a dans la distance que José Tomas met dans toutes choses - oubli apparent de soi, étanchéité aux autres, au plus prés du toro- une solennité qui en impose, et qui confère à ses gestes une gravité d’officiant. C’est un torero lointain qui, comme un prêtre derrière l’autel, le dos aux fidèles, désigne le sacré.

Estocade al recibir mais finalement al encuentro, descabello : deux oreilles pour le mallarméen.

Le troisième exemplaire de Garcigrande, de belle présence à son entrée en piste et qui se ruera sur le piquero deux fois avec allegria sera pour Matias Tejela qui, en dépit de quelques fulgurances (série de naturelles galbées en entame, plusieurs pechos profonds, derechazos mains basses en fin de faena), ne sera pas à hauteur de son adversaire. Epée foudroyante. Deux oreilles et vuelta méritée au toro de grande classe.

Javier Conde accueille son second par des véroniques flamencas, le compas ouvert, d’un grand style baroque, avant de conclure par une larga méprisante, comme on jette le gant à un adversaire. Enivré par ce qu’il vient de se surprendre à faire, il oublie de mettre en suerte le toro qui se rue sur le picador, pousse le cheval jusqu’à la barrière puis s’éteint un peu. Une deuxième rencontre fait illusion et le tercio est très applaudi.

La surprise est totale quand on le voit offrir la mort de son toro à José Tomas, comme une lorette taperait la bise à un évêque. “Quel toupet!”.

Mais sans doute le prélat a-t-il béni la pécheresse. En tout cas, l’esprit souffle en piste.

Trinchera vibrante, série de derechazos les jambes écartées et la main basse, changement de main, trinchera encore, celle-ci comme on expire.Hébété, le pas mécanique, la muleta tenue à l’horizontale à bout de bras comme on exhibe un morceau de la Vraie croix, Javier s’éloigne du cercle de feu où il vient de se croiser.

Il se retourne soudain, et d’un zapateo cite le fauve qui ne demande qu’une nouvelle rencontre. A nouveau, trois passes d’inspiration, conclues par le mépris. Javier s’éloigne, sidéré, la muleta traînant à terre, interminablement.

L’objet du destin tente à nouveau une prière, hurlant sa misère mais électrisé par la foi. Récompensé par le duende, il s’enivre de son toro et de son art, comme si les deux lui étaient donnés en inattendue récompense. On ne sait plus ce qu’il fait, et lui doit le savoir à peine, mais l’arène hurle ses olés et lui pleure de joie, tour-à-tour vertical, hiératique, la muleta dans les pieds, paratonnerre d’inspiration, tantôt pantin désarticulé, magie des jouets inanimés.

Voilà, c’est beau, tout de ruptures et de fulgurances, la main dédaigneuse et inspirée face à un adversaire inlassable et joueur.

Le public crie sa joie, et son désir que le toro soit sauvé. Il sera gracié, comme il le méritait -malgré la polémique qui s’est ensuivie- au regard des canons de la tauromachie moderne qui devrait attendre avec impatience, dans quatre ans, le sang de ce sang. Deux oreilles au torero qui pleure.

Le 5ème gazapon et cahotant mettra un peu en échec José Tomas, toujours décidé mais qui ne parvient pas à faire sien un matériel aussi médiocre. Quatre statuaires d’entrée, trinchera et pecho. Puis trinchera encore et passes par le bas souveraines et dominatrices.Mais le toro est andarin, et finira la tête mobile. Une oreille sans autre justification que d’autoriser une sortie par la Porte des Consuls.

Matias Tejela m’a paru plus que méritant devant un adversaire laid, efflanqué, au quart de charge et cherchant l’homme, le tout sous le vent. Valeureux mais composant la figure avec quelque raideur et sans peser suffisamment sur son adversaire. Une série à gauche et les pechos se détachent du tout.

José Tomas? Javier Condé? Le Livre et le Paraclet. Le Docteur de l’Eglise et le Prophète ivre de désert. Mais bon sang, quelle belle religion, ce jour, dans les arènes de Nîmes.

Commentaires

Non Monsieur, vous n'êtes pas fou ou bien nous sommes au moins deux et cela me rassure quelque peu. J'ai fait le même trajet mais dans des conditions plus rocambolesques si je puis dire. Étant médecin dans les services d'urgence du CHU de Nîmes et également médecin à l'infirmerie des arènes de Nîmes, j'ai du modifier non sans mal mon planning de garde dés l'annonce du retour de Monsieur José Tomas à valencia. Ainsi, j'ai passé 24 heures dans mon service le vendredi 22 juillet pour pouvoir prendre la route dés 8h30 sans omettre auparavant de remercier ma consoeur qui avait accepter de changer la garde avec moi. Nous voila donc partis mon fils (12 ans) et moi-même pour 700 kilomètres d'autoroute un jour rouge pour bison futé. Cela se vérifie entre Narbonne et la frontière avec en prime un accrochage dans un ralentissement subi avec seulement un pare-chocs arrière embouti mais l'essentiel est préservé, nous pouvons continuer à rouler et pas de blessés. Une seule pause "pipi et nous roulons vers notre but avec fort heureusement un trafic fluide une fois passée la Jonquera.
Nous arrivons, GPS aidant devant la plaza de toros à 16h30 pour nous engouffrer dans le premier parking souterrain. Chaleur lourde, luminosité caractéristique intense et feutrée à la fois et le parvis des arènes me paraissant paradoxalement calme à 2h30 d'un tel événement. Taquilla, "no hay billetes para la corrida de hoy", premier petit accès de tachycardie dans l'angoisse que l'enveloppe à mon nom ne soit plus là. Mais non, tout est en ordre, paiement en liquide obligatoire, je discute pas et je regarde les fameux sésames, tendido sol, priméra fila, 34 euros, quel bonheur, je regarde mon fils, l'oeil humide et je l'embrasse sans dire mots, il comprend et ne dit rien de plus, il est heureux tout simplement.
La fatigue de la garde et du trajet disparaît ou plutôt semble vouloir se blottir aux bas des jambes comme pour vouloir se faire la plus discrète possible encore pour quelques heures. La faim et la soif nous guident instinctivement sur la voie piétonne en face de la plaza où nous nous installons paisiblement à une terrasse, cerveza, coca-cola et paëlla valenciana por favor et comme il se doit. Nous sommes dans un état de plénitude contribuant à notre bonheur. Nous saluons au passage Simon Casas, Curro caro puis Jacques Durand qui en profite pour discuter quelque peu avec nous, nous nous apprécions mutuellement. Je reconnais au passage l'ambassadeur de France en Espagne mais peu importe, l'heure de l'échéance approche, le ciel ne m'inquiète pas, le vent un peu plus. Je me pose inévitablement ces question anodines de savoir où il se trouve, à quoi pense t'il, comment gère t'il la pression médiatique comme pour détourner ma propre angoisse.
18h25, nous quittons les lieux direction le patio de caballo où nous attendons. Quelques minutes plus tard j'aperçois un bout de fourgonnette bleue, je le sais c'est lui. Une ovation monte du public amassé contre les barrières depuis l'extérieur, nous l'apercevons, il approche, il marche vite, il sourit, c'est le même, il râlentit, nous regarde, serre la main de mon fils et la mienne, il disparaît et j'ai la larme à l'oeil sans aucune pudeur.
Acceso 10, tendido sol 21, priméra fila, numéros 77, 78, nous y sommes, je respire encore normalement pour dix minutes, ensuite c'est fini, j'entre dans ma sphère très personnelle et je vis, intensément grâce aux valeurs que le maestro José Tomas va véhiculer, je suis plus en phase à cet instant présent avec la vérité de l'existence qu'à tout autre moment. La suite ne démentira pas. Hugo, mon fils se souviendra, il n'a rien commenté à la sortie de la course, empreinte mnésique et émotionnelle obligent, remparts pour sa vie d'adulte future contre les mensonges grandissants de notre société. Il revivra ceci dans quinze jours à Bayonne.

Écrit par : benezet jean françois | 26/07/2011

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