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12/04/2011

José Tomas, Malaga, 20 août 2009

Malaga, jeudi 20 août 2009, toros d’El Pilar pour Sergio Sanchez, José Tomas et Luis Bolivar

Grande corrida ternie, ô combien, par la blessure de Luis Bolivar sur le troisième (550kgs), de charge âpre, très châtié en trois rencontres et qui avait avisé le torero dès les passes de réception à la cape. La Malagueta, tirée du songe qui précédait par la dangerosité du fauve qu’affronte Bolivar, retient son souffle, sidérée par l’aguante du torero qui reste devant et se croise pour une série de derechazos puissants. Luis prend la main gauche mais ne terminera jamais la troisième passe naturelle, trop naturelle pour ce toro-là, auquel le torero se confiait autant qui le lui dictait son courage mais bien plus que ne le lui permettaient ses moyens. Bolivar est pris sauvagement, fiché entre les cornes, interminablement, tombe à terre ; le toro le piétine, s’arrête, le secoue encore ; le peonage accourt, éloigne le danger et transporte le torero à l’infirmerie. Triste comme un jour de fête qui vire au drame et qui laisse un goût de sel dans la bouche. Sergio Sanchez, desconfiado, doit terminer le trasteo. Mete y saca, trois ou quatre épées.

Sergio Sanchez remplaçait Le Fundi. Je ne l’avais jamais vu. De Valladolid je crois, ce torero a le temple castillan, un toreo sans fioriture, tantôt de ceinture tantôt de main basse, un toreo d’un autre temps, sans vanité ni artifice, tout d’orgueil de pierre sèche. De temps en temps, il lève légèrement le pied de sa jambe arrière, s’étirant pour citer son adversaire, seule fantaisie qu’il consent au paraître. La raideur du maintien et son temple font contraste : une saveur de temps lointains s’en dégage.

Sur son premier toro, les séries droitières seront de grande allure, comme ses pechos où le temple ne cesse pas. Plus marginal à gauche. Le toro baisse de ton. Son second, que Sergio Sanchez toréera en cinquième, gros (592kgs), très en cornes, pousse avec force et puissance en deux puyazos dont il prend le second avec classe. Le torero, au centre du ruedo, sert des aidées très templées, puis une série de derechazos, les jambes écartées, où le toro fait l’avion. Derechazos encore, toujours templés puis une main gauche qui, comme sur son premier, ne pèse pas suffisamment. Des passes en rond, les premières très templées, videront le toro de son gaz, lequel finira aplomado et étouffé par le maestro. La démonstration n’est évidemment pas complète mais comment dire le plaisir à voir servies tant de passes templées, cadensées, ralenties, où le bâton de la muleta est tenu à l’oblique en milieu de passe, donnant une intensité à la faena qui se fait si rare en France. Et à découvrir un inattendu torero qui ne paraît rechercher que cela, ne savoir faire que cela, templer. Cela ou rien, tant pis, mais Dieu que c’est saisissant!

Et José Tomas? On ne sait ce qui est le plus impressionnant de sa présence (il sort tout de suite en piste et affronte le toro sans barguigner), de son poder (en quatre véroniques d’emblée dessinées et une demie, il s’impose au toro, et choisit son terrain), de sa vista (aux quites par parones, il remate avec force pour éviter que son toro, querencioso, n’aille aux tablas, il évitera pour la même raison la passe du pecho, préférant conclure les séries par des passes par le bas qui laissent le fauve à ses pieds) ou de son souci de construction d’une faena dont rien n’est laissé au hasard et moins encore à l’initiative de son adversaire...

Son premier de 573 kgs, bien présenté, est d’emblée dominé par des véroniques puissantes et deux demies qui mettent la plaza en ébullition. Quites par parones attentifs et contraignants ( le remate...). Faena construite par trincheras et passes par le bas qui amènent le fauve des tablas au centre sans aucune scorie. Série de derechazos conclue d’un trincherazo. Entame par autre trinchera, liée aux derechazos avec changement de main et passes par le bas en aller retour avant autre série souveraine de la droite. En dépit de cette domination sans faille, le toro parvient à s’échapper vers les tablas. Tomas va le chercher et le ramène aux medios par naturelles, le reprend à droite puis le ramène vers les tablas (c’est moi qui commande) par manoletinas serrées. Pinchazo, puis entière al encuentro. Oreille.

On sort de tant de perfection comme d’un songe. Et les tendidos chantent au passage du maestro, qui a trente quatre ans ce jour, “Cumpleano feliz” jusqu’à ce que la banda de musique joue à son tour ce “Joyeux anniversaire” que l’arène reprend, cette fois-ci tout entière, en un hommage affectueux et un peu incongru pour celui qu’ici on traite en demi-dieu.

Le palco annoncera, après la blessure de Luis Bolivar et la mort de son toro (le 3ème de la course), que notre demi-dieu se propose de combattre le toro restant de son compagnon de cartel blessé qui aurait dû, normalement, revenir au chef de lidia. On est heureux, un peu gêné, certains applaudissent, d’autres sont intrigués, tous surpris tant Tomas a la réputation de ne pas faire de cadeaux à quiconque et moins encore aux empresas (sûr de lui et de remplir les arènes, il est cher voire hors de prix, refuse les corridas télévisées, et comme tant d’autres figuras ne veut jamais être chef de lidia, ni troisième, etc...).

Le quatrième de 533 kgs est fuyard, andarin, prend mal ses deux piques, pose difficulté aux banderilles. A la muleta, Tomas l’amène au centre par aidées par le haut, alternées de passes basses et trincheras, l’y laisse, le reprend par séries de derachezos aux terminaisons inattendues, trincheras, kirikiki, etc. A gauche, le toro le voit, suspend sa course, mais Tomas, immobile, l’aguante, suspend la passe sans bouger, le cite à nouveau pour reprendre la passe interrompue, le “mande” à mort. Que se passe -t-il après? Je ne sais plus, plus pris de notes. Ce que je sais en revanche, c’est que Tomas va dérouler, pour finir, l’exact inverse du début, le revers de son entame, en conduisant le toro du centre d’où il n’avait jamais cessé d’être aux tablas par aidées de ceinture alternées de passes par le bas et trincheras.

Voilà, c’est fait, un trasteo puissant, lumineux et construit, dans le seul terrain où le torero avait décidé d’être avec ce toro qui était sorti si mal, avait si mal pris les piques, andarin difficile à banderiller et qui fut tué d’une entière après une scène de dominio sans férir. Deux oreilles et une pareille vuelta qu’au premier.

Pas grand chose à retenir du sixième, très faible en dépit ou à cause de ces 587 kgs. Un trasteo luxueux d’infirmière. Si, une chose cependant : des véroniques de réception un genou en terre, depuis les tablas jusqu’au centre, lentes et dessinées, et une demie puissante, toujours un genou en terre, au centre exact du ruedo. Autre chose aussi : le quite par véroniques de cinq passes et une demie après la pique, sobres et altières, pour donner le change au baroque de réception.

Tomas en dépit de ses deux triomphes, et de ses trois toros, sortira humblement par la porte des cuadrillas, par respect pour son compagnon blessé.

Et nous, des arènes, abasourdis de toute l’évidence de cette manière de toréer.

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