Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

14/04/2011

Morante, Nîmes et une chaise, 23 mai 2010

Nîmes, 23 mai 2010, matin, mano a mano Condé-Morante /Juan Pedro Domecq

Spectacle attendu, tant nous avions oublié le précédent mano a mano de ces deux- là, servi il y a plus de quatre ans, un 18 septembre, par une matinée ensoleillée où l’arène, debout, s’était au final égosillée d’indignation en jurant qu’on ne l‘y reprendrait plus. Le temps de fabriquer un toro (quatre ans et demi) et nous y revoilà. L’arène est pleine !

Le soleil est dru et les ombres poudreuses sur le ruedo. Les toreros en habit de gala, Javier Condé en Christian Lacroix aux complications d’Arlequin, Morante de la Puebla dans un somptueux velours grenat aux parements noirs, genre Camp du Drap d’Or.

Le soleil tape et nous engourdit. Condé par terre, bousculé entre les pattes de son petit toro, et qui ne se remettra pas d’une telle frayeur, Morante joliment expressif face à une chose douce, notamment dans des chicuelinas aux mains basses, puis sans intérêt face à une chose boiteuse.

Six toros au soleil, c’est presque trop.

Et puis vint le sixième, bien joli, bien noir, bien noble et un peu moins faible que les précédents.  Morante le conduit des barrières jusqu’au centre de l’arène avec une voluptueuse décision à la véronique, puis au cheval par chicuelinas et larga. L’allure du torero, le mouvement de la cape, dans cette torpeur soudain une brise.

Un peu d’agitation dans le calleron, comme des bougies d’anniversaire qu’on allume en cuisine. Le bras du torero qui se tend au-dessus de la barrière et…. une chaise qui apparaît. Oui, une chaise, une petite chaise Napoléon III, en bois blanc et velours garance, dont le torero s’empare, qu’il place sur la piste où rode le toro, et sur laquelle il s’assoit. Et il fallait le voir y prendre place, le dos bien droit, les jambes écartées, les bras détendus, comme pour faire conversation dans un tablao, ou, guitariste, accorder son instrument.  Souriant de son bon tour, heureux de la mise en scène et sûr des images qu’elle charrie. Et elle en charrie des images, cette chaise. La suerte bien sûr du divin chauve et autres frères Gallo, des eaux-fortes de Goya, des voyages en Espagne de Théophile Gautier,  mais aussi toutes les solitudes de bodegon où jaillit soudain la lueur d’une présence flamenca, inattendue et gratuite.

Morante, assis,  déploie la muleta dans des rumeurs de foule, cite son adversaire et dessine à son passage deux aidées par le haut. Le toro serre, contraignant l’homme à se lever. Molinete libérateur mais la chaise est renversée. On croit que la part de rêve s’achève mais le songe ne fait que commencer. Le corps est détendu au centre de toutes choses et la main suave ralentit la charge de la bête jusqu’à nous faire douter de toute raison ; dessinée, vaporeuse, brève, et comme arrêtée, la passe aimante si parfaitement l’animal que le torero en sourit. Puis, alors que nous sommes suspendus aux recommencements d’un tel don de soi, Morante décide d’interrompre, comme pour se jouer de nous, avant de reprendre dans des soupirs d’aise à quoi s’abandonne désormais le gradin, irradié de duende.

Tant d’orfèvrerie savante et variée nous en ferait oublier la chaise.

C’est que pulvérisée par un coup de corne, un péon maniaque était venu en ramasser les débris, ce que voyant, quelques instants plus tard, le maestro avait protesté : « Où est la chaise ? Rapportez-moi ma chaise ! » Le péon s’exécute, à la manière d’un péon, enfin comme nous l’aurions fait vous ou moi, en rapportant une chaise neuve et en la posant à l’endroit même où se trouvait l’autre. Croyez-vous le maestro satisfait ? Nullement ! Ce torero est un artiste, Madame ! Alors, tout en toréant, il se rapproche de la chaise et d’un souffle de muleta, subrepticement, la renverse, les quatre pieds en l’air, comme un élément de décor qui n’aurait jamais dû disparaître de la scène, avant de poursuivre sa faena.

Morante va chercher l’épée, et foudroye le tio avec une énergie qu’on lui connaît peu. Il tourne le dos à son adversaire, s’empare de la chaise, l’éloigne un peu de l‘agonie et s’y assoit, attendant son heure. Le toro le voit, approche à petits pas, tend le mufle à hauteur de genoux. Les cornes balancent en encensoir, mais c’est la fin. L’homme ne bouge pas ; la bête s’effondre comme on rend grâce.

Deux oreilles et la queue pour cette geste.

Pour cette chaise de début de faena, de risque et de défi. Pour cette suerte tombée en désuétude, et soudain exhumée, comme on rend hommage à une lignée. Pour cette faena de duende pur qui a ralenti le temps à ce point que les gloires du passé devenaient nos voisins, Gautier en gilet rouge, le vieil Hugo, Mérimée non loin, ceux-là mêlant leurs regards aux nôtres dans une communion étonnée et fervente. Pour cette faena de haute littérature, intemporelle et romantique. Pour tout ceci en jour possible d’une vie d’aficion, qui nous rend à la fois plus léger et plus dense : Olé Maestro !

 

 

Les commentaires sont fermés.