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16/04/2011

Juan Mora, Curro Diaz, Madrid, 2 octobre 2010

Madrid, samedi 2 octobre 2010, Juan Mora, Curro Diaz, Morenito de Aranda/ Torrealta

Quatre cinquièmes d’arène pour un cartel de demi-gloires comme les affectionne Madrid.

Juan Mora a le visage de bronze et le port altier d’un empereur romain. Oublié de tous depuis une blessure quasi-mortelle à Jaen qui l’a tenu éloigné des ruedos durant près de 10 ans, Madrid se souvient de lui et de sa singulière toreria, de ses beaux gestes un peu amidonnés, et de son triomphe ici-même en 1997. Se souvient et l’exhume. Mora apprécie et se sait accueilli comme un fils éprouvé. 

Son premier toro (Recato) sort, 615kgs, très joli type, robe luisante. Mora, décidé, lui sert sans attendre une série de véroniques en parones, d’un geste ample où l’étoffe est lente, conclue par une demie au relâchement souverain, la moitié du tissu au sol. A la pique, il conduit son adversaire au cheval par largas alternativement données d’une main et de l’autre, où se conjuguent décision, variété de l’effet, et personnalité. Deux piques et un péon blessé plus loin, puis encore de longues minutes à trouver celui auquel il souhaite offrir la mort de son toro, le public s’amusant de cette laborieuse quête d’un brindis - ça y est, c’est Barquerito, le critique taurin-, c’est encore la décision qui étonne, avec des derechazos de grande aisance, aussitôt suivis d’un changement de main, conclu par une passe du mépris puis, la série suivante, de deux pechos enchaînés qui nous laissent sans voix. Trois courtes séries de naturelles, les épaules rejetées en arrière, la muleta en arc de cercle autour de la ceinture, Juan étire les dernières passes interminablement. La troisième série se conclut à peine d’un pecho dans des rumeurs de foule que le torero sort l’épée – qu’il a toujours eu d’acier sous la muleta, refusant le postiche des autres toreros durant la faena-, se met en suerte et estoque en todo lo alto. Alors, sans attendre que son adversaire ne rende grâce, Mora tourne les talons et se dirige vers la barrière, sûr de son fait, levant le bras par-dessus la tête pour signifier qu’adviendra ce qui doit advenir. A cet instant le toro s’effondre et la foule exulte, qui s’était trouvée bousculée par cette si prompte liaison entre les vingt passes données et la suerte de mort, toutes de perfection, un rêve de toreo puro.

Deux oreilles dans le délire, que sans façon le torero donne à son fils avec lequel il fait la vuelta, ravi comme en famille, le garçonnet exhibant les trophées à bout de bras, tandis que le père rit sans amertume, ayant en vingt minutes de triomphe effacé dix années de désoeuvrement et de doute.

Son second, jabonero au pelage velours, a le berceau très ouvert mais ne force guère à la pique, où il marque divers signes de faiblesse. Mora le conduit cependant par delantales au cheval, s’enveloppant gracieusement dans les replis de cape. Là encore, à la muleta, l’économie de moyens, le relâchement, la variété des remates éblouissent : un pecho templé et toréé comme on en voit guère, deux passes du mépris qui s’accordent si bien au style du maestro, puis une série, une seule, de naturelles, lentes, amples, où tout, le tissu et le toro, paraît aspiré par une force mystérieuse, en une évaporation d’art. Epée aussi prompte qu’au premier mais moins rapidement décisive. Le torero caresse la corne du taureau déjà à terre, mais celui-ci se relève d’un méchant coup de corne et touche. On tend au torero un mouchoir blanc où panser sa blessure à la main, il le noue à la corne de son toro que l’arrastre emporte. Une oreille fêtée dans la ferveur des temps retrouvés.

Mais la course était loin d’être finie…

Curro Diaz, auréolé de son succès nîmois de septembre, si inattendu et si colporté que la rumeur du triomphe l’a lesté ici d’une queue en récompense qui n’a pas été accordée là-bas, avait revêtu en guise de porte bonheur son habit vert-Empire de la feria des Vendanges. Les véroniques dessinées à son premier, inspirées et vibrantes, ont fait espérer le meilleur. Hélas, le toro était fuyard, tant aux piques qu’à la muleta. Une énorme série droitière, pleine de dominio puis de temple demeure cependant en mémoire.

Mais il arrive qu’un sorteo défavorable augmente le cartel d’un torero. Trajesucio, 631 kgs, presque cinq ans, très armé, sort en piste ; à son passage devant chaque tendido, son trapio et sa présence déclenchent des applaudissements. A Madrid, ça fait froid dans le dos. Le toro prend mal les piques, se révèle violent et tardo, se pose en querencia devant le tendido 5 et se défend de la tête avec une grande brutalité, attendant les assauts. Curro Diaz s’approche et lui sert deux doblones qu’une trinchera conclut, d’un dominio et d’une toreria à faire hurler. Mais le leurre se révèle ensuite impuissant à provoquer la charge : il faut y mettre la cuisse, en se croisant à l’extrême, comme on appâte un fauve avec de la viande fraîche. Alors, Curro Diaz s’y emploie, avançant à petits pas face à l’animal qui se réserve, dans des terrains si inouïs que le public tout entier applaudit la position, et la force d’âme qui seule y mène. Il tire une naturelle, se replace à petits pas sous les bravos, en dessine une autre, de face, qui extrait le toro de sa feinte torpeur, et ainsi de suite, jusqu’à allonger le bras, à prolonger la passe, comme un mage tirerait du suc à une pierre. La scène est cruelle, émouvante et grandiose à la fois, dans une attente crispée, chargée des âpres séductions de l’aléa, où la foule frémit en s’enivrant de ses craintes.

Une trinchera finale signe la fin du combat où le torero gagne aux points avant de livrer pour conclure deux aidées par le bas suaves et vipérines. Entière foudroyante. Une oreille énorme pour ce toreo de verdad , où l’exposition de soi est allée tenter la grâce.

Morenito de Aranda était le plus jeune. Rien ne justifie a priori son bien mystérieux apodo tant il est ce jour pâle comme un linge. 25 ans, long et noueux comme une liane, les cuisses puissantes d’un faune, et avec ça, un visage étroit, aux yeux immenses, à fleur de peau ; le physique de ce torero a les ondulations fiévreuses des saints martyrs du Greco. Après le paseo, il se tient le buste rejeté en arrière, les bras tendus à la talanquera, s’agrippant au bois, menton en l’air, comme un marin au bastingage par jour de gros grain. Son premier toro de 560 kgs est changé pour faiblesse, le second, un Martin Lorca de six ans, 580kgs, ne permet pas grand-chose, le troisième, castano de 602 kgs, sera le bon. Il le sait et, sans souci de la bienséance, il refuse comme un sale gosse à Juan Mora de se présenter au quite, préférant se réserver le toro auquel il sert une série de cinq ou six véroniques dont deux, templées au possible, sont du plus bel effet.

La faena sera exclusivement gauchère après une seule série de la droite, et chaque passe dessinée, rythmée, de plus en plus ample, tire des olés puissants au public et… des larmes au torero. Oui, Morenito de Aranda pleure de se sentir ainsi soutenu à Madrid, de toréer aussi a gusto et avec tant de facilité  -c’est donc cela le duende, quand ça vient tout seul, il suffit de tirer un peu le bras et ça passe, et le public crie « Olé ! » ? - Il achève sa série par une trinchera pleine de dominio, et s’éloigne en pleurant. Il revient les larmes à peine séchées, et sert de nouvelles variations de naturelles, lentes, puissantes, vibrantes, et se remet à pleurer de cet art qu’il distille, comme un gosse à la vue d’un cadeau qu’il n’aurait pas même osé imaginer. Il pleure à gros bouillons, et pendant ce temps torée néanmoins, et de mieux en mieux, servant dans les larmes les plus belles naturelles du jour, les plus limpides, les plus dominatrices et au fond les plus simples, s’enveloppant de naturelles avant de se libérer d’un molinete élégant. La séquence finale est de même inspiration, le torero sur la pointe des pieds frôlant la robe du toro qui s’enroule dans les replis d’une trinchera très basse, servie en alternance avec une naturelle où la jambe contraire s’expose, et ceci, une fois, deux fois, et encore.

La foule frémit de tant de maîtrise, et du prix incalculable que le torero, par son émotion même, lui accorde. Morenito s’apprête à la mort, se jette de toutes ses forces sur le tio et, quand il se retire, c’est le drame : l’épée est fichée dans le flanc de la bête ! L’épée des lâches, une épée si honteusement placée, si ridicule, que nul ne lui en reparlera jamais. Il sait qu’elle sera comme une cicatrice indélébile, douloureuse à vie. Pour l’heure, c’est un chancre repoussant qui anéantit le chef d’œuvre. Morenito le sait, cette épée le prive de tout, du souvenir de cette faena, des «Olés » à chaque passe, de ses larmes d’émotion, et des trophées, surtout de ses trophées.  Alors, accablé par ce qu’il voit et que nous voyons aussi, il s’assoit à l’estribo et pleure, mais cette fois de rage et de douleur. Un péon s’approche et lui caresse affectueusement la nuque ; Mora, pas rancunier pour le quite, s’approche à son tour, lui tend le bras comme une invite à se reprendre, puis sa montera pour qu’il redevienne torero. Morenito se lève, un peu groggy, la tête basse, montera à la main, n’osant lever les yeux.

Je ne sais ce qui est advenu du toro, tant l’immense douleur du torero nous hypnotisait, et le sort cruel qui allait le priver de récompense. Alors, submergée par l’émotion soudain Las Ventas se raidit comme une mère orgueilleuse soucieuse de protéger son fils, se raidit contre le règlement, les usages et toutes les injustices du monde, et réclame à grands cris une oreille. La présidence consent à la force majeure, et Créon récompense Antigone. Vuelta triste du torero avant que Juan Mora ne soit porté en triomphe pour une sortie par la Puerta Grande.

Voilà ce qu’était cette corrida. On reprend pour dix ans d’aficion, et face à ces « demi-gloires » qui triomphent de la sorte à Madrid, l’ordinaire de nos stars en province nous laisse un peu songeurs.

Salutations à Curro Diaz le soir dans son hôtel madrilène, charmant au milieu de sa petite famille, tonton, tante, petite sœur et beau-frère, assis en rang d’oignons sur un canapé face au lit un peu défait ; le torero en jean, sortant de sa douche, soulagé ; son père, un visage de pomme ridée, des yeux de braise, reconnaissant et chaleureux, nous raconte avec passion l’histoire de son fils, la vente de son affaire pour pouvoir tourner, le triomphe de Nîmes et la suite qui s’annonce. Notre amie Conchita est ravie de nous faire le plaisir de cette rencontre, et Montoliu vient nous saluer en partant. Quelle journée !

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