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10/04/2011

José Tomas, Malaga 20 août 2008

Eh oui, c’est ainsi, José Tomas est à l’affiche et le Paseo del Parque paraît plus beau que d’habitude. Les murailles et les tours maures de l’Alcazaba en surplomb se découpent si nettement sur le ciel qu’une impression d’artificialité s’en dégage, comme des étranges murs de briques rouges de Giorgio de Chirico. L’arène est pleine trois quarts d’heure avant le début du spectacle. C’est sûr, il se passe quelque  chose.

Jose Tomas entre dans le jeu dès le quite sur le premier toro de Pepin Leria par gaoneras, le tissu replié à l’extrême, le reste de la cape au sol, citant à 25 mètres. L’effet et l’exécution sont de perfection.

Son premier toro pèse 545 kgs, a l’encornure commode et paraît un peu anovillado. Il marque de discrets signes de faiblesse mais s’emploie au piquero avec moral et cette alegria du premier de Leria. Quites par parones ajustés et passes du tablier. Mais ce tablier-là n’est plus un tissu tendu à bout de bras, comme l’on évente un drap de lit, c’est un tablier de sévillane, replié par devers soi, qui colle à la taille, une robe à volants dont on joue, Carmen devant Don José.

A la muleta, passe de bandera liée à un pecho qui aspirent le silence. Cite à 20 mètres pour une série de derechazos en chargeant la suerte, en mandant à mort, le geste est parfait de puissance contenue, contraignante, puis libératrice. A la naturelle, le bras est avancé, la taille aimantée par le toro, puis le toro aimanté par l’étoffe qui traîne par terre, dessinant un cercle lent. Tomas s’apprête à faire, toujours de la gauche, une passe inversée, le toro voit la flanelle, bronche mais ne suit pas ; le torero, impassible, ne frémit pas d’un millimètre, remet le bras devant et tire, tire, un toro récalcitrant mais contraint désormais à obéir. Tant d’aguante et de sûreté de soi mettent le feu aux arènes. Derechazos de face, distillés comme des naturelles, un à un, expirant sur le sable, puis le toro est ramené vers les barrières par trincheras et aidées par le bas, pour la mort.

Tout paraît pur, l’emplacement, le geste, la passe et la série, d’une maîtrise sereine et, dans de telles circonstances, presque inhumaine. Cette science de la position, celle du corps face au toro, de la main sur la muleta, de l’étoffe qui va chercher l’adversaire, puis du tissu devant les cornes, est si absolue que tout -l’homme et le toro- paraît s’effacer pour ne laisser voir que le geste taurin, le reste - c’est-à-dire les protagonistes, homme et toro ensemble- étant renvoyés au conjoncturel. Un peu comme ces mains de Michel-Ange sur le plafond de la Sixtine, où l’espace vide entre le doigt de Dieu et la main d’Adam, ce frôlement et cette distance ne nous disent ni Dieu ni  l’Homme, mais autre chose.

Alors, oui, l’arène est debout, couvrant la musique de ses “olés” et de ses “Torero/Torero”, car il faut bien se libérer de tant d’intensité. L’épée de mort en mains, ce sont des manoletinas où le tissu de la muleta n’est plus qu’un ornement à la taille. Pinchazo, entière, le toro s’affaisse puis se relève, rinçant un peu l’enthousiasme. Une oreille. Qui n’a pas de sens faute d’une échelle commune....

La vuelta est, en ce 20 août, d’anniversaire, chaque tendido chantant, à son tour, “Feliz cumpleano” face au torero amusé, jusqu’à ce que la musique s’en mêle : José Tomas a trente ans ce jour. Cette manifestation d’affection terrestre jure un peu avec ce que l’on vient de voir qui était d’un autre ordre.

Sort un toro de réserve de 535kgs de septembre 2002, soit un toro de près de 6 ans. La faena, excepté des trincheras et passes par le bas en entame, sera exclusivement gauchère. Des séries de naturelles, croisées, templées, infinies, toujours recommencées, presque hypnotiques, comme si le torero se disait pour lui-même : “ Pas mal mais je peux mieux faire. Voilà, celle-ci est bien . Et celle-ci n’est-elle pas plus lente? Celle-là pas mieux dessinée? Celle-ci encore. Encore une pour voir” et ainsi de suite, sans pouvoir mettre fin à une recherche intérieure de pureté et d’absolu.

Fin par manoletinas, une épée foudroyante. “Torero/Torero”. Deux oreilles. “Cumpleano feliz” plus fort encore. On ressort hagard, comme d’un songe philosophique. (Malaga, 20 août 2008, Le Pilar)

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