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19/04/2011

Impressions d'arènes

Antequera  (1/ L’écrin)

Antequera, blottie contre une chaîne de montagnes qui fait frontière avec la côte, surplombe une vaste plaine, passage obligé entre Grenade, Cordoue, Séville et Malaga. Cette situation en a fait un carrefour opulent sous les Romains, les Arabes puis lors de la Reconquista, influences mêlées qui ont façonné cette ville blanche, aux façades de chaux agrémentées de ferronneries, aux toits de tuile couleur sable, le long de rues pavées plantées d’orangers où l’on ne se promène qu’à l’ombre. Des dizaines d’églises et de couvents aux clochers en forme de minarets et des palais Renaissance ou Baroque que l’étroitesse des rues parfois dissimule entourent l’Alacazar. Juché sur les hauteurs, on y accède, passé une porte dite de los Gigantes. La forteresse, battue par les vents, rivalise d’austérité avec la roche nue de la sierra qui lui fait face ; elle paraît encore faire le guet, veillant aux menaces qui surgiraient de ces désolations.

La rue principale s’appelle calle del infante Don Fernando. “El de aqui”est-il quelquefois précisé sur les plaques!

La plaza de brique et de chaux rappelle par le rythme de ses ouvertures sur l’extérieur, ses galeries couvertes de tuiles beiges, son sable ocre et ses élégantes tribunes, la Maestranza. Depuis les places à l’ombre, les grands arbres du parc qui jouxte les arènes dessinent un auvent au-dessus des tuiles pâles ; le soleil du soir aiguise l’éclat distinct de ces verts qui se mêlent, comme une vague suspendue. Est-ce la présence de cyprès? Cette arène andalouse baigne dans une atmosphère toscane qui lui confère une harmonie et une quiétude singulières en tauromachie. Son aficion n’est pas un combat, ni une exigence; elle est là, comme un écrin qui serait offert aux toreros qui voudront bien y paraître, pour ressusciter le souvenir  d’élégances du passé.

Antequera (2/ L’aficion)

Les aficionados d’ici savent que l’arène est de troisième catégorie et qu’ils n’y verront jamais des toros du trapio de Séville ou de Madrid. Bilbao, Ceret ou Vic ne font pas partie de leur imaginaire. Ils s’extasient en disant que Malaga est de première catégorie et, au seul énoncé de ma bonne ville de Nîmes, ils s’exclament admiratifs“ Là, il y a des toros!” On sent seulement, à un rien de retenue, une fois  cette politesse faite, qu’ils ne sont pas loin d’estimer, par devers eux, que la vie est mal distribuée et que ces toros qui sortent à Nîmes seraient plus profitables à l’aficion d’ici!!

Ils savent que leur aficion et la tradition de cette plaza ne leur permettent pas d’exiger beaucoup plus que le bétail qu’on leur donne. Ils le regrettent sans doute, mais s’en font une raison: c’est la condition des cartels de luxe qu’on leur offre. Ponce, El Juli, Morante ou, jadis, Curro ou Rafael ne viendraient pas affronter, ici, autre chose que des toros anovillados ou afeités. Mais, comme tous les Espagnols, ils n’oublient pas que Manoletete est mort à Linares et Paquirri à Pozoblanco, que la corrida est toujours un combat contre l’aléa, que tout peut y arriver et que seul le destin commande. L’aficion , ici, est admirable de noble abnégation. Comme à la cour des Angleterre, c’est “Never explain, never complain”.

Alors, ils font fête à leurs toreros, ils les applaudissent, ils les encouragent quand il le faut, ils crient “TORERO! TORERO!” aussi fréquemment que le plaisir le leur dicte, réclament à tout coup deux oreilles quand l’une est accordée et ne se font aucun souci à voir le président quelquefois dodeliner de la tête, comme s’il s’apprêtait à leur refuser cette récompense: ils savent que c’est un bon président et que pour rien au monde il ne songerait à leur gâcher la fête.

On ne passerait pas toute la vie dans un salon de thé, pas plus qu’à  ne voir de corridas qu’à Antequera, mais quelle fête et quelle joie! (20 août 2005/ Manzanares, Espartaco, Rivera Ordonez).

Arènes d’Arles ( restauration)

Au débouché des rues étroites qui mènent aux arènes qu’elles surplombent- un peu à la manière des ruelles de Sienne qui, en  grimpant, vous font la surprise de la piazza- c’est un véritable massacre qui s’offre aux regards : le virage sud-ouest des arènes a été restauré. Un carton pâte lisse, blanchâtre, découpé en arêtes tranchantes. Ce n’est plus Viollet- le- Duc, c’est Hollywood!  Stupéfaits, on s’aperçoit vite que les travaux ne sont pas achevés. On  bénit alors la paresse des restaurateurs, les fonds qui ont manqué, la  révolte des arlésiens, peu en importe la cause, l’essentiel c’est que  les travaux nous aient laissé sur les trois quarts restant les arches  de pierre rongée, leurs jambages aux contours incertains, les piliers  aux ombres obscures, les traces d’un combat contre le temps depuis  Rome ; comme une peau distendue qui donne sa majesté au visage d’un  vieillard. Sans doute convenait-il de traiter la pierre contre les  attaques de nos pollutions contemporaines, mais ce qui a été fait et  qui se donne à voir est un atroce lifting qui, s’étant assigné de  rajeunir le monument, l’a avalé tout cru, l’a fait disparaître, a  dissous l’amphithéâtre de tant de drames et de passions en un vilain  décor de supermarché à la Ricardo BOFILL, qui serait posé là le temps  d’un faux combat de gladiateurs avant d’être démonté pour être  installé dans d’autres foires où il aurait tout autant sa place. Oui,  de l’extérieur nous avons perdu un quart de nos arènes.

A l’intérieur, rien n’a bougé. Il fait grand soleil, le chaudron se  remplit peu à peu et les tours sarrasines sont toujours aussi  belles.(14 avril 2006)

 
Bilbao

Un faux air de ville de province des manuels d’espagnol des années 70, des avenues de capitale, larges et ombragées avec des immeubles hauts aux façades placardées de bow windows, et ici ou là des boursoufflures fin de siècle comme à Madrid. On sent que les années 1880 furent prospères. La gare et ses voies ferrées sont un fleuve qui traverse la ville quand le rio Nervion paisible, tout en ondulations douces, étrangle lentement le vieux Bilbao, coupe-gorge de rues étroites, sombres et humides, mi-Naples, mi-barrio Chino. Ici, les rues ont pour nom « libertad », «autonomia » ou « Hugo Chavez », et le drapeau basque est partout. Au Nord, suspendu, comme saisi au-dessus du fleuve, un soulèvement tellurique aux rondeurs de caravelle galactique, une Santa Maria en titane : le musée Guggenheim.

Une arène qui surprend : à l’extérieur, une armure de béton en écaille, avec pour seule fantaisie une frise de devises de ganaderias. A l’intérieur, les couleurs mal assorties d’un jeu de Lego : barrières vermillon et blanc, contre-piste crème anglaise, balcons coquille d’œuf à larges bandeaux rouille, et des gradins de béton brut couverts de sièges bleu ciel. Le ruedo, lui, beaucoup plus petit qu’à Madrid, Séville ou Malaga, est couleur taupe : on sent que les choses sérieuses commencent.

Mais pas tout à fait encore ! Au paseo, les deux agualziles sont précédés par une jeune fille à cheval vêtue d’une cape de velours vert. C’est elle qui salue la présidence, récupère la clef du toril, et offre leur récompense aux toreros. Les mules de l’arrastre sont emplumées aussi haut que Lisette Malidor, suivies par une armée d’areneros tout de blanc vêtus, taillole  et béret rouges. Les clarines sont en redingote rouge et une musique maigre de sardane accompagne le tercio de banderilles lorsqu’il est pratiqué par les peones.(25 août 2010, Padilla, Urdiales, El Cid/ Vitorino Martin)

Madrid

Des grappes de foule s’écoulent lentement des rames du métro et suivent une même direction, formant un fleuve puissant de processionnaires aimantés par un même courant. Au débouché de la station, on grimpe ensemble les marches vers la lumière, dans un silence de martyrs aztèques. Et soudain, les arènes vous tombent dessus. Une forteresse de briques rouges, aux hautes tours carrées, reliées par des galeries en terrasses de style arabo-andalou, dont on pressent qu’elles sont une ultime diversion. Deux groupes de sculptures y font face qui nous disent le reste : un hommage au torero El Yio, mort à 21 ans, comme un ange suspendu à la corne d’un toro, pleuré par les siens, et un buste du Dr Fleming que salue un maestro de bronze. Le sacrifice et la pénicilline, la mort et la blessure. On n’entre pas dans Las Ventas, les arènes de Madrid, ces arènes du monde, sans un frisson et la mine grave.  Voilà pour l’aficionado. Songeons au torero qui franchit le patio de cuadrillas

Il n’y a  ici ni fantaisie, ni légèreté. Il n’y a pas, comme à Séville, de calle Iris par où les toreros rejoignent l’arène applaudis par les badauds qui les encouragent dans une atmosphère chaleureuse de fête partagée. Madrid, ce n’est pas la fête. Les toros y sont généralement redoutables et le public est au torero plus redoutable encore. Il exige de lui d’abord le plus grand courage, ensuite de la personnalité. Pour cela, il lui faut un toro morphologiquement parfait, aux cornes les plus exagérées possibles, et de caste, pour que le combat soit «à la loyale» ; la moindre boiterie de l’animal déclenche protestations et sifflets jusqu’à ce que la présidence en ordonne le changement. Quand le toro est exempt de tout défaut visible, alors le toro n’a jamais tort, et si le toro est compliqué, vicieux, couard, con genio, et que le torero ne s’accorde pas avec lui, on siffle le torero parce que « à chaque toro sa lidia» et que l’homme n’a pas le droit d’être en échec.

Madrid n’aime rien mieux que la force d’âme. Voilà pourquoi, les toreros punteros, les stars de la tauromachie, y sont généralement mal accueillis. Aux yeux de Las Ventas, leur succès durable manifeste un trop insolent désir de vivre. Ceux qui en sont dépourvus, les chevaliers à la triste figure, les moines de l’Escorial, et quelques toreros de second ordre n’ayant plus rien à perdre, et qui le montrent, sont attendus avec curiosité. Et ils le savent : une oreille coupée ici vaut dix ailleurs, un prochain contrat à Madrid et une dizaine de plus dans la saison. Deux oreilles, c‘est une Puerta Grande et une temporada assurée et peut-être même deux. (1er octobre 2010, Nunez del Cuvillo/ Cid, Talavante, Sotto)

Mort d'un taureau

Peu de chose, sauf la mort d’un grand toro, belle à voir comme c’est peu dicible. Pas la mort en elle-même bien sûr, ni cette résistance à mourir que dicte quelquefois la bravoure, le toro terrassé par l’épée puisant une énergie dernière à retarder sa chute. Non, pas ce type de mort. Celle-là n’était plus un combat, c’était une sagesse. En voyant ce Jandilla combattu par Talavante traverser le ruedo pas à pas, sans fléchir, presque sans broncher, au rythme d’un vieillard qui sait sa fin dernière et ne s’en offusque pas, souhaitant seulement en finir la tête haute, avec dignité, on songeait aux martyrs chrétiens des premiers âges. La scène était saisissante de ce toro refusant de mourir là où il avait été frappé pour s’efforcer de rejoindre les siens, de l’autre côté de l’arène, près du toril d’où il était sorti 20 minutes auparavant pour son dernier combat, ou -qui sait ?- les terres célestes des toros bravos. Cette traversée lente du ruedo n’était pas une agonie, c’était une traversée du Styx, interminable, résolue et grandiose. Chacun comprenait qu’il ne revenait à quiconque de l’interrompre ou de la profaner. Talavante était bien un peu embarrassé, nous aussi au fond, mais la noblesse de la scène nous imposait le respect. Alors, sans que l’on sache bien pourquoi, on s’est tous levé et on a applaudi à tout rompre, au bord des larmes, au bord du gouffre. Et quand le toro est tombé, on était 8 000 à lui fermer les yeux, orphelins de son mystère.

Musique à Malaga

Qui n’a pas entendu les castagnettes de la banda de Miraflores y Gibraljaire de la Malagueta ne sait pas ce qu’est une banda de musique dans une arène. Ici, c’est chaque jour un concert quoiqu’il se passe. Un philarmonique. Et nul ne se plaint jamais que la musique joue davantage que les canons taurins ne l’exigent, tant elle fait spectacle, sollicitant quelque fois l’attention de l’aficionado bien plus que les vicissitudes du ruedo.

C’est ce qui advint ce jour alors que Manolo Sanchez tentait bien maladroitement de s’accorder avec un très bon toro, brave, noble, de belle caste et de grand jeu, sorti en cinquième position (un San Mateo de 560 kgs, quatre ans et quelques). Une belle entame, un genou en terre et en mandant beaucoup, puis une série de derechazos, la main très basse, laissaient espérer le meilleur de ce torero de Valladolid, assez peu sollicité, inédit en France ou à peu près, au toreo sans fioriture mais avec temple que j’avais vu l’an passé aux côtés de José Tomas, ici même, le 20 août. La seconde série de la droite est supérieure, mais c’est que le toro s’emploie en transmettant beaucoup, beaucoup trop pour le torero qui se profile, torée du pico, complètement fuera de cacho, sans idée et sans recours. La banda qui s’était mise à jouer comme une promesse de grand toreo raisonne désormais, dans le vide et somptueuse, comme un reproche. Dieu que ce pasodoble est beau ! Et quand la foule applaudit, c’est, sans cruauté, à la reprise d’un mouvement du pasodoble et non pour Manolo Sanchez. Silencio résigné et assez « classe » après la mort lamentable du toro déjà désigné toro de la feria, laquelle vient pourtant de commencer… Le trasteo n’avait pas été meilleur sur son premier (San Mateo de 505 kgs), très bien présenté et aux armures redoutables, comme on n’en voit jamais à Nîmes. Rien à la cape, quelques passes d’entame suaves, puis un torero desconfiado, parallèle et lointain- qui sera néanmoins applaudi et ne se fera pas prier pour saluer aux tablas.

Musique à Séville

Séville restant toujours Séville, il faut cependant dire un mot de la bronca. Oh, non, pas de celles où la plaza s’étourdit de sa propre rage, généralement réservée à ses toreros, ceux de Séville qu’elle chérit toujours, sermonne quelquefois et déshérite avec violence - mais alors le temps d’une faena, ou, au pire, d’un après-midi- parce que, ce jour, le torero apathique ou couard lui fait honte ( “Le sang de mon sang! Un tel spectacle! Ne peut-il donc être digne de ses anciens, nous qui l’avons tant choyé, qu’aurions donc nous dû faire si tout cela n’a pas suffi? Ah, non, quel sort cruel! Fuera! Fuera! Je ne  te connais plus, je ne te reconnais plus. Tu me fais trop de mal. Tu es la honte de la famille! Va, va et que je ne te revoie plus”) avant de se raviser dès le toro suivant parce qu’un fils est un fils, et que celui-là est d’un bon sang, que l’on est fier de le voir resplendissant dans son habit de lumière et que l’on sait de quoi il est capable, les jours avec.


Non, pas ce type de bronca mais une récrimination incertaine, presque timide, à peine osée parce que celui qui en est l’objet n’est pas torero, en tout cas il n’affronte pas les toros à pied. Celui-là est un sage et un savant. C’est le maestro de la banda de musica de l’arène et il est si savant et normalement si sage qu’il serait inconvenant de le rabrouer, comme on peut le faire d’un mauvais fils. Mais aujourd’hui on le siffle quand il joue parce qu’il n’a pas joué précédemment et que, sur ce toro-là, il a joué trop tard, quand tout était accompli.

Dans toutes les arènes du monde- sauf Madrid où l’on ne joue jamais durant le combat-, la banda de musica des arènes est appelée à accompagner la faena d’un pasodoble lorsque la présidence de la course estime que le travail du torero le mérite et qu’elle en donne l’ordre à son chef. Le maestro alors se lève et la fanfare retentit avec plus ou moins de bonheur, étant plus ou moins en harmonie avec le jeu de l’homme et de la bête. Quelquefois, le choix du paso qui porte presque toujours le nom d’une figura du toreo (Belmonte, Manolète, El Cordobès, Paco Ojeda) trace une généalogie, illustre une parenté, distinguant une manière de toréer, récompensant le torero d’un parrainage glorieux. Oui, un paso peut adouber un torero, surtout à  Séville.

Mais ici, on ne donne pas d’ordre au maestro de la banda de musica,Don Tristan, Tristan Tejera. C’est lui, et lui seul, qui décide de la musique et de son moment. Nul ne conteste son titre à le faire tant il est devenu, du son des cuivres qu’il dirige, le meilleur chroniqueur de la course, jouant joyeux, épique ou grave selon ce que les circonstances lui dictent, cessant de jouer lorsque les choses se dégradent, soulignant les faits d’arme, l’inspiration ou el arte du toreo mais préférant toujours le silence à une musique qui ne serait que d’encouragement ou d’agrément. Don Tristan a ses pasos préférés, enregistre des disques, ne parle jamais et joue rarement.

Il a la retenue et l’autorité d’un oracle. Son silence nous dessille de l’illusion, de la tricherie ou de la facilité et son office nous dit la rareté du duende. Il a aussi ses fantaisies et joue quand ça lui chante, à tout moment de la lidia, sans se borner, comme partout ailleurs, à n’accompagner que le troisième tiers- celui de la faena. Un quite de cape, une demi-véronique d’anthologie, une paire de banderilles valeureuse, un toro qui charge avec alegria pour sa troisième pique, tout lui fait profit dès lors que la toreria souffle et que le moment est exceptionnel. Etant très exigeant, ce moment demeure rare à ses yeux et donc à nos oreilles.

Aujourd’hui, le maestro n’a pas joué lors de la faena del Cid au troisième à la grande déception du public- et l’on entendait, de-ci de-là quelques fort irrévérencieux “ musica!” comme si la foule pouvait, ici, s’autoriser une telle injonction ; il n’a joué qu’en extrême fin de faena pour Pepin Leria sous les sifflets du public qui lui reprochait d’avoir tant tardé à le faire; a semblé s’irriter, enfin, de la règle qui impose de jouer quand le torero plante lui-même les banderilles en servant un pasodoble suave “ Por sevillanas” tout à fait mal adapté aux rencontres entre Encabo et son faible cinquième.

Pourtant...Comment mieux dire qu’un combat avec un toro décasté ne suscite aucune forme de plaisir qu’en lui opposant, d’un contre pied ironique, une jolie sévillanne? Que le Cid sur son premier avait incompréhensiblement insisté sur la difficile corne droite qui lui imposait de rompre après chaque passe alors que son toro passait bien à gauche, qu’en faisant le silence ? Enfin, que l’on ne joue pas un pasodoble quand le torero se joue la vie, seule l’issue du combat pouvant justifier de fêter sa victoire ? Olè, y olé. Viva el maestro Tristan! (20 avril 2006)

Ola dans les arènes

Et puis, après la mort du cinquième, le public dont on aurait pu croire qu’il n’espérait plus rien de ce morne cycle se met à sautiller, debout, chacun à sa place, pour lutter contre le froid. C’est assez drôle à voir, ces grappes d’ennui qui s’agitent tout au tour de l’arène. Puis, ces grappes deviennent plus nombreuses, tout le monde est debout, et tout le monde saute, en frappant des mains. Cela amuse, cela distrait, et l’idée, tout à coup, surgit : ces nervosités, ces gigotements, ces ridelles de foule se soulèvent soudain en une gigantesque “ola” qui court tout au long de l’amphithéâtre sans souci d’un rivage où se disperser. Une fois, deux fois, trois fois. La musique se met à jouer, les gens rient sous les secousses de la vague qu’ils viennent d’inventer et qui, pourtant, les submerge, se substituant au spectacle attendu et qui ne leur a pas été offert. Elle est immense, cette vague. Nul ne veut y échapper, même les invités du palco s’y mettent. Elle est ingrate et rigolarde. Chacun y vide sa colère et sa frustration, chacun s’y lave de son ennui, chacun y puise une émotion dont il est frustré, chacun s’amuse de soi et des autres, et puis, comme un corps fourbu trop longtemps battu par les flots, l’énergie mauvaise se dissipe, la vague se charge peu à peu d’espérance et le goût de cette fête improvisée d’une attente nouvelle. Et c’est alors dans la joie que le conclave, voyant Sébastien CASTELLA s’apprêter à recevoir son ultime toro, s’assied en frappant dans les mains et en criant, sur l’air des lampions, “ SEBASTIEN ! SEBASTIEN !”, faisant injonction au torero d’inventer, lui aussi, son triomphe. (Nîmes)

Véronique à Séville

Cette passe est une merveille quand le torero n’oublie pas son catéchisme et le geste de la Sainte sur le chemin de Croix, tentant de soulager les souffrances du Christ. A Séville, où les Vierges sont toutes de douleurs, le visage en larmes, un poignard fiché au cœur, cette passe est sacrée, et les toreros sévillans la chantent chacun à sa façon. C’est une saeta de Vendredi saint. Celle de Curro Romero était un geste simple et profond de compassion pure, celle de Rafael de Paula, un cri de révolte, fiévreux et vibrant, celle de Morante, plus enveloppante, déjà un luxueux linceul. Celle de Luque, maniériste, un signe élégant et discret de réconfort au passage du martyr, sans envisager la fin. Les autres toreros la font comme ils peuvent, assez républicaine en un mot, mais ils roulent davantage l’épaule quand ils sont à Séville, sans savoir pourquoi, sinon qu’ici il faut pratiquer de la sorte (Séville mai 2011).

 

 

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