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20/04/2011

Portraits de toreros

 

Aparicio

Après c’est un toreo de ceinture à droite, le bras le long du corps, très relâché, dans une grande économie de geste, la main qui avance peu, comme s’il suffisait de donner le toque quand on est bien placé - de trois quarts-, la muleta à l’oblique du sol dans une passe dix fois plus courte que celles que nous servent les toreros du temps, dix fois plus courte mais riche de toutes les émotions du toreo, la lenteur, le dessiné, la domination de la bête. Une passe vaporeuse à regarder- commencée aérienne, de ceinture, puis dense de domination, le bras très lent, la main plus basse, avant de relâcher la pression, rematant en revenant à la ceinture-, mais vipérine de tout le venin du monde pour le toro. Une passe. Et une passe de poitrine kilométrique et templée en terminaison. Autre série, le toro cité à 15 mètres, deux derechazos de la même eau, changement de main, et une naturelle templissime, de tout le temps suspendu du monde. Une série gauchère qui pèse moins mais de belle suavité et puis une dernière de la main droite, les pieds joints, d’un grand classicisme et de très puissante allure. Voilà, c’est tout. Quinze passes, vingt peut-être, dont chacune était une leçon de toreo fondamental, sans autre fioriture qu’un changement de main et des terminaisons par le bas, qui laissent le toro aux pieds du torero.

Une belle entière, un peu en avant, ne parvient pas à nous réveiller d’un tel songe et lui, comme en proie aux ultimes secousses du duende, longeant la barrière, comme le font les toros braves pour mourir, groggy par ce qu’il vient de réaliser, serrant les poings près de la tête, comme si cela faisait trop plaisir, ou trop mal, d’avoir été ce jour le jouet d’un destin favorable, un entremetteur d’art, comme il savait et nous savions qu’il l’était, depuis ses premiers pas de novillero à Nîmes il y a plus de vingt ans, par une matinée  écrasée de soleil. Et qui ne nous sommes jamais lassés, ni lui ni nous, d’en attendre, sans impatience, une nouvelle preuve, sachant qu’elle serait alors étourdissante.

Une  vuelta excessive al toro et deux oreilles, bien sûr, pour le torero qui entreprend une vuelta lente fêtée dans la ferveur du temps retrouvé – nous avions, chacun, vingt ans de moins-, après avoir ramassé une poignée de sable de la piste que normalement le torero pose sur le cœur et que lui met près de sa bouche, comme pour s’en barbouiller le visage en un geste de sacrifice et d’offrande, qui sonne comme un baptême au paganisme étrange. (Nîmes, 20 mai 2010, Nunez del Cuvillo)

Curro Diaz

Curro Diaz, la trentaine un peu gitane, les cheveux dans le cou, noueux comme un arbre mort, un nez cabossé et une bouche immense qui étirent un visage émacié aux reflets bistre, a un regard de velours, incertain et fiévreux, aux éclairs de braise lente.

C’est  un torero discret de Linares, un torero de jolis gestes, de plaisir fugace, un peu décoratif, qui enlumine une corrida sans jamais y laisser d’empreinte durable, un torero modeste qui n’a pas encore trouvé son cartel. Voilà ce qu’était Curro Diaz avant cette corrida de Nîmes.

Son premier combat fut tout de suavité, le torero se tenant à juste distance ni trop près ni trop loin pour être au centre des arabesques lentes qu’une main sûre près du corps, droit et relâché, dessine, sans scorie ni hésitation. Une faena de courbes douces, sans fioriture, mais aux terminaisons variées par trincheras, kirikiki, comme une versification aux rimes inattendues. Du grand style. Le suivant, Azulejo (5ans, 508kgs), fait une entrée fracassante en se ruant sur les talanqueras dont il démonte les planches en deux coups de cornes. Un instant plus tard, Azulejo est la muse de notre poète qui lui tend la cape, comme en offrande, le tissu glissant pour moitié sur le sable, avant de l’envelopper dans deux véroniques de grande volupté.

Le corps droit, très vertical mais sans raideur, Curro Diaz cite le toro à quelques mètres, attend impassible la charge, muleta offerte, puis l’accompagne au passage d’un discret relâchement de  hanche, comme un frisson dans ce toreo de ceinture. Et chaque passe au dessin retenu est pleine de cette certitude de soi, sans mépris ni violence, comme une étreinte pudique, toujours recommencée, dans une intensité lente à faire perdre la raison. Rien de plus qui se donne à voir que ces passes que le torero livre, comme un maître des coups de pinceaux sur une toile vierge, chacun mystérieux mais dont la combinaison dévoile l’oeuvre peu à peu, comme s’il revenait à l’artiste, non d’en être l’auteur, mais le découvreur devant nos yeux étonnés.

A gauche, la main est basse, le tissu au sol, la muleta tenue à la verticale, comme un ruban  dont le torero se joue dans des ensorcellements limpides et des frôlements de corps à l’oblique, obligeant l’autre à revenir et revenir encore, dans un jeu inassouvi d’enjôleuses caresses.

Un changement de main, comme un soupir continué, puis à nouveau ces ruisseaux de fluidité, toréant par derechazos, dans un si grand relâchement de soi que la main gauche paraît morte, comme à un bras suspendue. Et il y a encore une trinchera, dense, habitée, vaporeuse, où le toro s’enveloppe dans les replis d’une muleta qui se dérobe.

C’est tout.  Et cette main morte comme à un bras suspendue quand de l’autre côté de cette taille étroite s’engage un fauve d’une demi-tonne donne envie de hurler. Et si l’on garde son calme c’est que les passes recommencées d’un toreo si invraisemblablement serein et pur a sur nous un effet hypnotique. Ce toreo rondeno se déploie sans faste ni fantaisie. Un toreo de failles obscures dans la roche brute, de peaux tannées par un soleil froid et des horizons salubres. Un toreo de silence, comme on se recueille, épuré et sûr, à la découpe franche, aux vibrations discrètes. La langue élégante et muette des sourates gravées dans le stuc des palais mudejar.  Une fleur d’amandier sur une pierre sèche. Deux oreilles qui en valent dix mille. ( Nîmes, 19 septembre 2010, La Quinta)

Denis Loré

Une gueule de belluaire, des jambes arquées, des épaules tendues  au-dessus d’une taille étroite, ce portrait, comme une caricature de  torero de l’autre siècle, n’aura pas suffi, jusqu’à présent, à  permettre à Denis la carrière qu’il mérite -celle de successeur de  Nimeno- en dépit du souvenir notable de grandes faenas que je conserve de lui, tant comme novillero que depuis son alternative. Que  faudrait-il qu’il fasse pour sortir enfin de la grisaille dans  laquelle on le confine? Peut-être ce qu’il a fait aujourd’hui devant  ce cinquième Samuel Flores, maigre, efflanqué, très laid, mais aux  cornes si longues et effilées qu’elles dessinent une immense lyre,  diabolique. A l’entrée du fauve, les applaudissements que suscite  spontanément le sérieux des armures s’interrompent soudain : le  public, se ravisant, est saisi d’effroi.

Denis cite, Denis aguante, Denis torée en faisant passer ce toro  autour de sa taille qu’il est forcé de comprimer pour que les cornes  ne l’atteignent pas. Ces cornes cherchent, ces cornes menacent et Denis, les pieds bien en terre, ne cède rien du terrain, balayé par  ces lances, comme des sabres qui zèbrent l’air ou, soudain immobiles, en suspension à hauteur de ses épaules. Ni la première alerte - le gilet de l’habit déchiré par la corne- ni  le vent n’y peuvent rien. Le danger est d’ailleurs tel qu’on en oublie  le vent. Ce sont les cornes - et elles seules- qui désormais laissent  le torero constamment à découvert. Et elles frôlent la chaquetilla à  chaque pecho, la bête paraissant hésiter entre son instinct - frapper  son adversaire au coeur- et le mouvement de l’étoffe dominatrice qui  l’éloigne du torero. Le public retient son souffle et la tension, à  son comble, explose en applaudissements à chaque fin de série. A la  mort, le public plein de rage, comme s’il avait été mis en danger lui-même et se trouvait, lui aussi, victorieux du combat, crie “  TORERO” “TORERO”, comme une libération.

Denis est pâle. Il sourit gentiment et lève les bras en saluant la  foule l’épée dans une main, avec sérieux et sobriété, comme s’il  n’était étonné ni de ce qu’il venait d’accomplir, ni de sa réussite, un peu surpris cependant de l’enthousiasme qu’il suscite et paraissant  dire au public de sa ville qui n’a jamais voulu en faire un roi, avec  une modestie mêlée de reproche: “ Mais n’est-ce pas ce que vous  attendez de moi? Et n’est-ce pas ce que vous m’offrez à toréer?”. Une oreille pour cette geste comme une succession, cette fois-ci  réussie. Denis de Nîmes est né.

Etre le torero du jour

Le torero du jour fut Daniel Luque. Mais être “le torero du jour”  résulte moins des qualités de l’homme que des circonstances. Qu’il y  ait un “torero du jour”, peu importe lequel, en dit beaucoup de la tarde. Un “torero du jour”, c’est nécessairement une tarde médiocre, d’un long ennui, avec, c’est à parier, des toros qui sortent mal, donnent peu de jeu, faibles ou décastés. Et cette impression  persistante, poisseuse qui envahit le gradin : voilà bien une corrida  de trop!

Dans la hiérarchie des commentaires, le “torero du jour”est très  inférieur au torero “qui a sauvé la tarde”. Le triomphe de ce dernier  efface la grise couleur de l’après-midi tandis que “le torero du jour”  n’est rien sans cette tonalité dépressive : c’est la silhouette claire qui se détache d’une grisaille. Le “torero du jour” ne sauve jamais  l’aficonado d’une mauvaise tarde ; il parvient seulement à tirer son  épingle du jeu.

En outre, le “torero du jour” est nécessairement un modeste, jeune,  fragile, peu aguerri ou obscur. On ne songera jamais à dire d’une  torero de première classe qu’il a été “le torero du jour”. On dira de  lui qu’il a triomphé, qu’il n’a pas déçu, qu’il a été regular ou au  contraire en dessous- de son niveau, de son toro. Par définition, une  figura ne peut jamais être “le torero du jour”, c’est le torero d’une  temporada, de quelques saisons ou un torero d’époque. Le“ torero du jour”, lui, est le torero d’un jour et d’un jour “sans”. Mais ce peut  être quelque fois, s’il “répète”, une promesse. Surtout s’il a l’âge de Daniel Luque. 18 ans et demi ce jour. (Malaga, 18 août 2008)

Fernandez Meca (Stéphan)

C’est la despedida de Stéphan Fernandez Meca, torero brave qui n’a pas eu le choix de ses cartels et qui, condamné à affronter les élevages les plus âpres, l’a fait avec courage, grande toreria, une épée sûre et le sourire un peu sot de celui qui est toujours étonné de triompher de la mort. Son nom sur l’affiche n’a jamais attiré personne, mais s’il est programmé, c’est que les toros sont de respect, alors le public accourt.

Son succès est de procuration? Il le sait et ne s’en offense pas. Il fait ce que l’on attend de lui: mettre les toros en valeur, et il le fait très bien, notamment dans des remates virils, lors de la mise en suerte à la pique, laissant la bête à 10 ou 15 mètres du cheval. Ses triomphes, notables à Nîmes devant les Vitorino Martin, sont généralement le signe d’une feria de peu, de celles que l’on oublie quelques jours après, frustrés d’art.

Meca, si jeune et sympathique, n’a jamais suscité l’attente sadique et goguenarde du public à l’égard d’un Richard Millian: disposant de beaucoup plus de recours que ce dernier, il n’a pas son pittoresque. Il n’a jamais, non plus, suscité l’affection qui entourait un Nimeno. Sans doute Nimeno est-il mort de l’arène et Stéphan, lui, annonce, dès le soir de sa despedida, qu’il va devenir agent immobilier...

Le vent souffle par bourrasque et le public applaudit mollement ce torero de Nîmes qui n’a jamais été le sien. Le maire et une autre personnalité lui offrent, aussitôt après le paseo, une sculpture représentant un toro qui, depuis nos places, paraît être de plastique.Tout cela sans façon et sans la moindre émotion. C’est que Stéphan n’est déjà plus parmi nous.

Le vent n’autorisera aucune faena et Stéphan ne se battra pas contre les éléments. Il offre son premier à Denis Loré et le public applaudit chaleureusement ; son second à son jeune enfant et on comprend qu’il lui promet ce soir de rentrer à la maison. Après cette dernière faena dans sa ville, le public applaudit poliment en guise d’hommage. Stéphan reste dans le callejon et refuse de saluer. Tout est dit. (Nîmes, 17 septembre 2005)

Javier Conde (1)

Un remate à la cape. Dans ce marasme, comme un éclair illuminant brutalement une nuit sans lune, un remate à une seule main de Javier Conde à la fin d’une série de véroniques, plein de mépris et de domination, inspiré, lance de gitan pur qui fait rugir le gradin de plaisir, comme si tout le reste, la torpeur et la désespérance, pouvait d’un seul geste être aboli. Comme le corps d’une femme inassouvie qui se cabre et s’oublie sous la seule caresse que lui consentirait enfin un amant qui se dérobe. Cet instant, monstreux et magique, qui joue comme un philtre est la marque d’un maître. (Nîmes, 18 septembre 2005, mano a mano avec Morante)

Javier Condé (2)

Javier Conde accueille son second par des véroniques flamencas, le compas ouvert, d’un grand style baroque, avant de conclure par une larga méprisante, comme on jette le gant à un adversaire. Enivré par ce qu’il vient de se surprendre à faire, il oublie de mettre en suerte le toro qui se rue sur le picador, pousse le cheval jusqu’à la barrière puis s’éteint un peu. Une deuxième rencontre fait illusion et le tercio est très applaudi.La surprise est totale quand on le voit offrir la mort de son toro à José Tomas, comme une lorette taperait la bise à un évêque. “Quel toupet!”. Mais sans doute le prélat a-t-il béni la pécheresse. En tout cas, l’esprit souffle en piste.

Trinchera vibrante, série de derechazos les jambes écartées et la main basse, changement de main, trinchera encore, celle-ci comme on expire. Hébété, le pas mécanique, la muleta tenue à l’horizontale à bout de bras comme on exhibe un morceau de la Vraie croix, Javier s’éloigne du cercle de feu où il vient de se croiser. Il se retourne soudain, et d’un zapateo cite le fauve qui ne demande qu’une nouvelle rencontre. A nouveau, trois passes d’inspiration, conclues par le mépris. Javier s’éloigne, sidéré, la muleta traînant à terre, interminablement.

L’objet du destin tente à nouveau une prière, hurlant sa misère mais électrisé par la foi. Récompensé par le duende, il s’enivre de son toro et de son art, comme si les deux lui étaient donnés en inattendue récompense. On ne sait plus ce qu’il fait, et lui doit le savoir à peine, mais l’arène hurle ses olés et lui pleure de joie, tour-à-tour vertical, hiératique, la muleta dans les pieds, paratonnerre d’inspiration, tantôt pantin désarticulé, magie des jouets inanimés.

Voilà, c’est beau, tout de ruptures et de fulgurances, la main dédaigneuse et inspirée face à un adversaire inlassable et joueur.

Le public crie sa joie, et son désir que le toro soit sauvé. Il sera gracié, comme il le méritait -malgré la polémique qui s’est ensuivie - au regard des canons de la tauromachie moderne qui devrait attendre avec impatience, dans quatre ans, le sang de ce sang. Deux oreilles au torero qui pleure d’émotion. (Nîmes, 29 mai 2009, Garcigrande)

José Tomas (1)

José Tomas est une légende et une légende n’a pas de biographie, regardez ces mythologies qui font tant de vies différentes aux dieux grecs, sans qu’aucune ne soit plus sûre que les autres. Sa légende, elle tient tout entière dans sa manière d’être dans l’arène. Car José Tomas ne torée comme personne. Non pas mieux que quiconque, mais comme nul autre. Le toreo est l’art de l’esquive autour d’un bout de tissu qui leurre le toro, et quand le tissu ne suffit pas, on recule un peu la jambe, ou on torée de profil pour que la passe soit plus longue, plus fluide, à la recherche de cet esthétisme du joli qui est l’ennemi du tragique. José Tomas n’aime pas l’esquive, ramasse le tissu au maximum, ne recule jamais la jambe, ne torée pas de profil. C’est l’homme de la ligne de front, toujours dans le terrain du toro, la cuisse exposée au plus près de la charge naturelle de l’animal. Son combat est de tranchée.  C’est un preux, un torero de position, voilà pourquoi il est si saisissant à regarder quand il choisit son terrain, et Madrid applaudit cette recherche du sitio où il décide de provoquer le toro d’un toque. C’est un idéaliste, sa tauromachie est tout entière dans cette loyauté du combat, cette exposition géométrique et insoupçonnée de soi, le refus de tous les trucs contemporains : peu de tissu, la main basse, la recherche du temple, mais la jambe toujours exposée qui contraint le fauve… ou le trouve. C’est un dogmatique enfin, ne consentant à rien d’autre qu’à cette folle orthodoxie, quelquefois peu opportune. Alors, il advient que la passe soit accrochée, beaucoup plus fréquemment qu’avec d’autres toreros plus avisés qui reculent d’un pas ou toréent du pico. Et quelquefois, il se fait prendre car le leurre l’est trop peu, ou le corps trop présent dans le terrain adverse.

Voilà ce qu’est José Tomas. Ajoutez qu’il s’est vidé deux fois de son sang à Aguascalientes au Mexique, au point d’en mourir presque et de ne devoir la vie qu’aux aficionados présents qui se sont battus pour lui donner leur sang, qu’il a été triomphateur à Madrid trois saisons consécutives(97,98,99) avant de rendre les armes sans explications, puis de revenir pour les triomphes de Barcelone dont il a réinventé l’aficion, remplissant à nouveau des arènes longtemps désertées, avant  d’écrire sa geste en deux après-midi de juin 2008 qui ont tiré des larmes aux plus aguerris des abonnés de Las Ventas.

Il parle peu et fuit les gazettes. Au Roi d’Espagne qui sollicitait drôlement la faveur de se voir un jour dédier un combat, José Tomas, qui passe pour républicain, aurait répliqué  « On verra ». On dit qu’il aime marcher dans les bois et qu’il se retire seul en mer pour pêcher sans plus donner de nouvelles à son entourage. Il s’entraîne de salon dans une pièce tapissée de miroirs où il s’enferme comme un photographe dans sa chambre noire, et on s’étonne du choix d’une telle crypte, toute de  transparence et de reflets de soi.

José Tomas est pâle, les traits souvent tendus. Il ne se gomine pas le cheveu, et ne flatte pas son allure dans l’arène. Il n’est ni beau, ni élégant et nul geste d’exhibition de soi ou d’arrogance ne ponctue jamais ses triomphes.  Aveugle à la foule comme au danger, il a la gravité d’un officiant qui ne se laisserait distraire par rien qui ne serait la foi.

Telle est sa légende. Elle agace quelques amis. José Tomas est cher ; il évite fréquemment, sous divers prétextes, les arènes de première catégorie ; choisit ses partenaires de cartel sans jamais affronter les toreros punteros du moment, etc. Tout cela est vrai, mais qu’importe ? Une quête d’absolu ne se jalonne pas de comparaisons (Valencia, 23 juillet 2011).

José Tomas (2)

On attend José Tomas, mais on ne l’attend plus pareil ; on l’attend sans impatience ni nervosité, avec respect et affection. Comme les siens un grand convalescent. Son retour après blessure est digne et incertain. On attendait un dieu ou un martyr, on n’a ni l’un ni l’autre. On ne dit rien mais on voit bien qu’il est plus maigre, les traits tirés, que son teint est de clinique. Heureux qu’il soit là parmi nous, mais nous, comme la famille un dimanche après-midi de visite à l’hôpital. On ira le voir autant de fois que nous le pourrons, par fidélité, parce qu’on ne sait jamais, pour qu’il y croie encore, et peut être nous aussi, mais au fond peut-être sait-on déjà que l’on ne revient pas intact de si loin. Alors on le regarde faire ce qu’il n’a pas oublié de ramener de l’au-delà de cette si longue absence : cette quiétude en piste, cette économie de geste, cette exigence de l’emplacement face au toro, du moins de tissu possible, de pas même un toque, « là-où-je-suis-ça-doit-venir- tout- seul », cette densité de l’évidence, un peu huguenote, comme ces temples  aux murs blancs sans rien pour accrocher le regard qui distrairait de l’Evangile.  C’est ce qu’il a fait face à son premier. Mais le geste reste un peu sans chair et sans rencontre, dépouillé,  presque trop. Rassuré de les avoir retrouvés, de pouvoir les reproduire, la ligne toujours aussi épurée et sûre, mais sans œuvre autre que cette lente résurrection de soi. Deux oreilles pour le prix d’une et un pénible sentiment d’inachevé. Avec son second qui s’économise, prudent et affaibli, il se passe quelque chose d’intime, de fragile et de dense, un rêve de confidences chuchotées dont on serait les témoins saisis. Il y faudrait un absolu silence, mais la musique joue. C’est beau quand même, comme un rêve dont on ne veut pas sortir. Quand la conscience affleure et qu’on veut  l’étouffer de sommeil pour prolonger un peu, et hop, raté, on se réveille. Belle épée, une oreille. (Nîmes, 18 septembre 2011)

Juan José Padilla

Juan José Padilla, comme d’habitude, fait le spectacle. Sa manière paillarde, goulue, rabelaisienne, de se tenir dans l’arène fait le bonheur des foules. Très décidé à la cape sur chacun de ses toros en gagnant du terrain, il sera inégal aux banderilles. Au 4ème, une entame de rodillas (8 passes avant le pecho en gagnant le centre, glissant sur la piste comme un saurien d’avant l’histoire) mettra le public en ébullition, lequel réclamera deux oreilles, sans doute pour faire payer à la présidence le refus de faire jouer la musique durant  la faena. Pas bégueule, la présidence les accordera (Arles, Miura, 12 avril 2009).

El Juli (1)

Juli a tout d’un gosse, un regard de gosse, un sourire de gosse, une allure de gosse. Un peu endimanché, dans une veste trop large, mal assortie au pantalon. Avenant et chaleureux, se réjouissant de tout, allant de groupe en groupe recueillir el piropo, se laissant prendre en photo sans impatience, on ne reconnaît pas du tout le torero puissant et dominateur qui ne se laisse jamais surprendre par ses adversaires quand ces derniers sont des bêtes.

Il a encore triomphé ce jour. Très applaudi après le paseo, le public voulant le remercier de cette Porte du Prince ouverte trois jours auparavant, il s’est montré professionnel  face à son premier mais son triomphe sera sur le quatre, un toro assez vilain, bas et lourd, puissant à la pique mais jouant de la tête et que Juli offre à une Maestranza, soudain exaltée par cette bonne manière. Une faena puissante devant un adversaire qui transmet beaucoup et ne paraît pas se lasser de la muleta. Rythme, liaison, puissance et aguante quand par deux fois le toro s’arrête dans la passe et que, sans bouger, Le Juli toque la muleta, manda à mort et tire la charge interminablement. Il baisse la main à gauche, raccourcit les séries quand il le faut, reprend le toro à droite, réduit le terrain pour une série de derechazos puissants et de grande aisance. La dernière série s’illumine d’un changement de main, lié à deux naturelles qu’un pecho conclut jusqu’au Guadalquivir.

Quand Juli prend l’épée, c’est la sidération d’un tel savoir-faire, d’un tel impacte comme l’on dit ici,  qui domine, puis, après l’épée, deux oreilles qui tombent et la Maestranza tout entière qui salue le maestro de « torero/torero ». Vuelta fêtée mais sans façon. Comme l’on applaudit un madrilène à Séville. On ne ménage pas sa peine mais n’y met guère de cœur.

Et chez Soco, ce soir, El Juli était un enfant, ravi mais un peu gauche dans ce costume trop grand, dansant la Sévillane avec la maîtresse des lieux, comme il l’aurait fait avec toute autre. Parce qu’il faut bien danser et que c’est toujours un plaisir. (Séville, . (Séville, 20 avril 2010, Torrealta)

Juli (2)

Pour être tout à fait franc, si El Juli parle souvent à mon intelligence sur l’instant, il imprime peu ma rétine. J’ai eu de tels professeurs, en classe : l’excitante impression, en les écoutant, d’enfin comprendre avec aisance, et le constat navré, le lendemain, de n’avoir rien retenu. C’est sans doute que le brio sans finalité ne suffit pas. J’ai vu, outre José Tomas, trois toreros techniques et savants pouvant tirer de la race à une pierre : Rincon, Ponce et Juli. Mais les deux premiers le faisaient pour quelque chose de plus grand qu’eux mêmes, ils inventaient un toro, nous l’offraient, et avec lui la saveur singulière de leur toreo, tandis qu’El Juli, aussi impressionnant soit-il, est comme un inventeur sans projet pour sa découverte. Rincon et Ponce : des alchimistes. El Juli : un maître du profane. (Bilbao, 26 août 2010, El Ventorillo)

Luis Francisco Espla

Voilà longtemps que je n’avais plus vu Espla. Sa petite taille et sa calvitie me surprennent. Il se tient droit, très droit, sans doute pour ces deux raisons et pour une autre, elle, que je n’avais pas oublié : sa toreria.

Chef de lidia attentif et quelque fois cérémonieux, banderillero habile, tantôt mutin, tantôt goguenard, muletero technicien qui a en suffisamment vu pour ne plus s’illusionner ni sur les toros ni sur le public ni sur son art, Espla en impose par sa manière d’être dans l’arène, celle d’un artisan qui connaît le métier, sans forfanterie ni fioriture. Le personnage qu’il se compose, étranger à l’hyperbole et au songe, aux images romanesques et au charme du duende, se résume tout entier en une parfaite connaissance du toro au service d’une tauromachie désacralisée. Il reste, et depuis plus de trente ans, celui qui combat les bêtes que le sort lui réserve dans toutes les arènes d’Espagne, de France et d’ailleurs, admiré de Madrid, apprécié des publics torista et sachant consentir quelques clins d’oeil aux autres, mais sans façon ni vanité. On le dit artiste - mais alors en peinture, art qu’il affectionne- , intelligent et cultivé. On l’a vu mille fois dodeliner de la tête face à l’adversité, comme si on ne la lui faisait pas, sans se démonter jamais et retournant à l’ouvrage en prenant le public à témoin. Et pour avoir vu des scènes de ce genre dix fois, vingt fois, peut-être plus, on aime Espla qui nous dit que la corrida est un fichu métier (Malaga, août 2008).

Manzanares (1)

Manzanares chez Soco, dans un impeccable costume bleu de belle étoffe, chemise blanche, cravate rouge, les manches retroussées jusqu’aux coudes parce qu’on est jeune, paraissait exhiber sans plaisir cette beauté qui l’encombre. Un visage de sculpture romaine qu’une ligne de nez adoucit, des lèvres pulpeuses et deux fentes, comme des cicatrices indiennes, d’où s’échappe un filet de regard, couleur miel mais dur comme une lame. Un peu inexpressif. Nerveux, parlant peu, s’asseyant à une table entouré de sa bande qui respecte son silence et nelui parle pas plus, il est comme échoué là par erreur. Aussi mal qu’il le serait ailleurs. Il se lèvera passer quelques coups de fil, boira un Red Bull au bar où nul ne l’approche. S’en dégage une impression de sauvagerie indomptée et de douleur secrète qui jure avec sa mise à la mode. Un air de Marlon Brando qui émeut et épouvante. (Séville, nuit du 20 avril 2010, Torrealta)

Manzanares (2)

Manzanares, lui, est le meilleur acier trempé du moment et paraît le savoir. Avant la sortie de son premier, un très beau toro de 530 kgs, aux armures redoutables, il se donne à voir en piste, le dos abandonné à la barrière, la cape étendue à ses pieds, revers légèrement relevé sur bas roses, les bras en croix de Saint André sur le torse, en une attente arrogante, où il paraît éprouver sa puissance. C’est ainsi qu’il se recueille. Mais à la fin, tout de même, il se signe. Le toro, vif et puissant, ne passe pas la cape dont il cisaille le bord de ses grandes cornes. Le torero entreprend alors de l’amener au centre par un travail de brega sûr, tout de domination guerrière qui fait rugir le gradin. Le toro pousse à la pique et plus encore à la seconde et la cuadrilla brille de tous ses feux au tercio de banderilles face à cet adversaire indocile et menaçant. Le triomphe de Juan José Trujillo, contraint de saluer, montera en mains, paraît crisper le maître. Le visage fermé, l’allure décidée, José Maria, muleta en mains, change le toro de terrain, lui sert un derechazo où il se trouve avisé, reste en place et punit son adversaire d’une série féroce de domination, dans le sitio, conclue d’un trincherazo si puissant qu’on en lèverait le poing de rage. Le reste est de la même eau, ce toro qui menace, se retourne comme un chat, cherche les mollets de l’homme et Manzanares qui ne consent rien, se bat comme un macho, cite dans les canons, baisse la main, combattant héroïque qui irradie de toute sa puissance. Il se fait bousculer, se remet dans le sitio sans ses zapatillas, cite à nouveau, baisse la main, et cette fois esquive la fin de passe où le hijo de puta l’attend. La faena est d’une force inouïe. L’épée, la plus belle du cycle, jusqu’à la garde, vengeresse. Manzanares, encore tout à son combat, se met en garde, le coude plié à l’horizontale en direction de son toro. Le fauve le regarde, fait un pas et se rend. Une oreille de feu pour ce combat ardent de toreo grande. ( Malaga, 17 août 2010 ? JP Domecq)

Manzanares (3)

Et il fallait voir la vuelta, et il fallait voir Manzanares sortir de l’arène en traversant le ruedo, heureux de son après-midi à Bilbao, faire d’étranges petits signes de la main aux tendidos, en repliant les doigts sur la paume, comme le font les bébés et les jeunes filles coquines, puis, sur le marchepied de son fourgon, à l’arrêt devant la plaza, assis, en habit de lumières, accueillir interminablement la foule, signer des autographes, dire un mot aimable à chacun, s’exposer aux téléphones portables multifonctions. Jose Maria offrait généreusement sa popularité aux âmes inconsolées, comme un jeune prince thaumaturge … (Bilbao, 26 août 2010, El Ventorillo)

Matias Tejela

Oh Matias n’a guère d’imagination, il n’est pas un lidiador, ni davantage un torero d’inspiration ;  son répertoire est limité, comme sa connaissance des terrains, et le sens du sitio.  Non, il n’a que peu de tout ce qui fait les grands toreros.

Mais il a la grâce d’un poignet et le don du temple,  cette douce lenteur qu’il imprime à son geste, à sa muleta et donc à la course du toro qu’il sait ralentir au-delà de toute raison. Ce don, il l’a, il l’entretient et il n’en est pas avare. A la différrence des artistes qui ne templent que s’ils s’acordent avec leur adversaire, lui temple comme il respire, en tout cas chaque fois qu’il le peut, sans attendre LA faena. Il temple ici ou là, sur une passe isolée avant de rompre, et peut tenter sa chance dans le marasme. « Et si on templait ? » a-t-il l’air de se dire. « Chiche !».  Alors il tente, fut ce devant un toro à contre-style.

Le temple, chez tous les autres toreros qui en sont dotés – une petite dizaine-, est un plus, une grâce qui ne peut qu’être appelée par le cours des choses, évidemment rare et pécieuse. Lui, le temple, c’est sa ressource,  son truc, son seul bagage. Alors, il n’en est pas économe et en répand comme d’autres l’eau bénite, en une inattendue abondance, les jours avec comme les jours sans.

Morante (1)

L’ami Michel raconte avec gourmandise la genèse d’une telle affiche. Morante aurait l’hiver dernier téléphoné au Cid pour lui proposer de combattre en mano a mano des Victorino durant la feria de Séville et un dîner pour en discuter. Le Cid, étonné de voir l’inégal et précieux Morante souhaiter se confronter à lui, le plus grand spécialiste de cet élevage, mais, au fond, simple, modeste et sans façon n’a, à cette heure, qu’une contrariété : comment s’habiller pour ce repas avec un tel dandy ? Il consulte sa femme qui, soucieuse, convient en effet qu’il faudra faire un effort. L’histoire ne dit rien du choix vestimentaire finalement opéré, mais le conteur laisse imaginer que c’est un Cid très endimanché qui voit arriver à sa table un Morante.... enveloppé dans un long manteau de fourrure blanc, bébé phoques ou renard de Sibérie. Un à zéro pour l’excentrique, toujours à hauteur de sa réputation.(Séville, mano a mano/Vitorino Martin, 23 avril 2009)

Morante (2)

Un mot encore. Pendant le tercio de banderilles sur le toro de Castella, Morante et Ponce, à leur poste dans le ruedo, prêts à faire le quite si les peones se trouvent en danger.  Généralement, les maestros se tiennent immobiles pendant la brega du subalterne qui s’efforce de mettre le toro en suerte pour la pose des bâtons. Immobiles, la cape placée devant eux, attentifs à ce qui se passe. Immobiles par devoir, un simple geste inopportun pouvant distraire le toro et mettre à bas le délicat travail de brega, et par respect pour les peones qui oeuvrent. Voir Morante à cet instant : s’assurer de n’être pas vu du toro, et attendre que la bête lui tourne le dos, pour subrepticement déployer sa cape ….et dessiner deux véroniques de salon, et « j’ai le temps d’une troisième », une autre encore ; replier le capote, comme le voleur efface la trace de ses pas, puis, c’est trop fort, en lancer une quatrième qui meurt sur la sable pendant que les autres s’amusent….. Se reprendre, ramasser le tissu, le plier en accordéon par devant soi, se le coller le long du corps, incliner la tête pour voir ce que ça donne, « C’est pas ça ! », recommencer l’opération, « Là, c’est bien ! ». Avancer de quelques pas, la cape bien serrée sur soi. Y imprimer ses formes. Esquisser un sourire de contentement. « Que c’est bon ! » Puis poser les mains à mi-hauteur du tissu, exercer une pression de part et d’autre pour que la cape s’évase en éventail. « C’est top beau » doit se dire Morante à cet instant, indifférent à ce qui se passe à quelques mètres de lui. Et, n’y tenant plus, d’enfouir soudain le visage dans les replis de soie et de percale.

Oui, la scène était étrange de ce torero qui, prenant sa cape par la taille et lui mordillant gentiment l’oreille, s’oubliait devant huit mille personnes. Morante glissait sur la corrida, tel un cygne piquant la tête dans l’eau sans laisser d’autre trace que le sillon lent de son cours majestueux. (Béziers, 12 août 2010, Nunez del Cuvillo)

Ponce (1)

Il est d’usage désormais, à Nîmes, d’applaudir Enrique Ponce dès la fin du paseo. On ne se souvient plus très bien pourquoi. Il n’a jamais été le torero de Nîmes comme l’avait été en son temps Paco Ojeda qui avait signé ici ses plus grands triomphes, ou Emilio Munoz dont le club taurin a si longtemps enflammé les nuits de la feria nîmoise, ou encore Joselito que l’aficion locale a toujours attendu avec patience et respect, lui ayant offert mano a mano ou un contre six, aux résultats souvent aléatoires mais dont aucun n’a déprécié le cartel. Non, avec Ponce, ce serait sans doute plutôt l’inverse. On l’applaudit par remords de l’avoir fait si tard, quand l’aficion partout ailleurs rendait des hommages tonitruants à sa régularité, à son beau cartel de torero de transition, de basse époque, la mine triste et la muleta large comme un drap de lit, savant et valeureux, sans doute, mais sans vraie profondeur, sans romantisme, étranger à l’épopée et complètement dépipolisé. Ses très grands triomphes, ailleurs qu’à Nîmes, dans sa deuxième partie de carrière, et peut-être surtout la tardive reconnaissance sévillane en avril 2006, ont libéré ses fans d’ici et nourrit les scrupules des autres. Le torero reprenait des couleurs, sa longévité lui donnait une patine nouvelle, comme ces rois sans gloire des temps anciens que l’histoire a finalement récompensés pour leur long règne sans crime. (Nîmes, 10 mai 2008)

Talavante (1)

Talavante n’est pas dans le quota des jolis garçons mais, pour peu que l’on soit chanceux, de lui, on se souvient. Inégal, à la recherche d’une tauromachie hiératique, dédaigneuse des vanités de ce monde, il porte sur un visage à la Philippe II, prognathe et sans éclat, le détachement des martyrs sans gloire. Son corps aussi est d’un autre âge -quand celui de José Tomas est si contemporain-, noué, arthriteux, comme abîmé par les désolations d’une retraite à l’Escorial. Enfin, les jours de triomphe, son sourire est laid, sans joie ni charme, un sourire par ce qu’il faut bien remercier, comme le pauvre la main secourable. Tout en Talavante est du XVII ème siècle. Une toile de Vélasquez. Le chevalier à la triste figure et le gueux, tout en un. (Nîmes, 19 septembre 2009, Le Pilar)

Talavante (2)


Il faudra les protestations du public qui, à son second, lui refuse la musique dont la présidence le récompensait généreusement pour que le torero soit appelé à de plus fortes exigences.

Alors, près des tablas, piqué d’orgueil, il avance à petits pas, tout près de la corne. Puis entre les cornes. Puis au-delà de l’autre corne, pour toréer comme il sait le faire, en se plaçant dans des terrains inouïs qui défient l’entendement et hypnotisent la foule  comme si à chacun de ses gestes, réduits au minimum mais au-delà de la ligne du sacrifice, on attendait, interdit, que le destin frappe l’enfant qui gambade dans un champ de mines.

Cette deuxième moitié de faena n’est plus un combat, c’est une attente angoissée face aux cornes, la respiration suspendue que nulle passe ne libère car quelques pas de plus du torero annoncent déjà une autre passe, plus serrée, plus éprouvante. On ne sait s’il convient d’’applaudir le torero, on ne sait plus d’ailleurs si l’on en a bien envie, s’il s’agit d’une fête ou d’un suicide, d’un jeu à deux ou de la prouesse folle, opiniâtre et déraisonnée d’un trapéziste sans filet, d’un “joueur” à la roulette russe. Le public, taisant d’effroi, se libère à la mort et réclame une oreille, attribuée.(Nîmes, 9 mai 2008, San Lorenzo)

Torero gitan

Aparicio est un torero gitan. On se garde depuis Hemingway d’y revenir mais le préjugé est tenace : le torero gitan serait peu conventionnel, tout d’inspiration, couard ou bravache, selon les jours, les deux le plus souvent à la même minute, irrégulier, très gravement irrégulier, à tous les sens du mot, mais c’est aussi, c’est surtout, un immense artiste. Rafael de Paula, Curro Caro, Aparicio, et tant d’autres avant eux. Le préjugé est si tenace qu’il cimente une forte complicité entre le torero gitan et les aficionados. On n’attend rien d’un torero gitan, on sait qu’il ne faut rien en attendre. On attend seulement que ce soit son heure, qu’il en décide ainsi, quand il le voudra, aujourd’hui devant un toro astifino, ou dans trois ans devant cet autre con casta, sans qu’aucune rationalité n’ait sa part dans le choix de l’instant, si longtemps différé, mais alors de grâce. On attend comme on le fait pour un guitariste ou un cantaor flamenco. Ca peut venir, ou pas, ça peut venir un peu ou surgir soudain, comme l’eau que découvre le sourcier. Mais alors, d’un coup, tout se met à trembler.

La certitude de ce mystère apaise les aficionados que jamais l’échec du torero gitan ne déçoit. Les plus toristas des afionados ne font pas exception à la règle. Ils n’aiment pas moins que les autres le torero gitan, parce que, comme tous, ils savent que le jour « où ça veut»….. Les aficionados goûtent aussi les déroutes du torero gitan, parce qu’elles sont souvent grandioses, et au vrai, chaque fois différentes, aussi insoupçonnées que ses triomphes. Ils s’amusent de sa frousse, de ses mimiques, de cette tête qui dodeline, des ses bras grands ouverts qui prennent le public à témoin que c’est impossible, là vraiment impossible ! Ils s’en amusent, pas par méchanceté mais par mimétisme.

Car c’est un autre mystère de l’irradiation gitane que le public finisse par ressembler au torero, irrévérencieux là où l’autre néglige la convention, braillard et persiffleur quand l’autre gesticule en courant sans façon vers ses peones qu’il injurie comme un charretier,  n’hésitant pas, lui le public, à interpeller le maestro avec familiarité, dans une complicité de registre où il faudrait commencer par le vulgaire.

Vieux péon

Alors, rien ? Si !  Il y avait ce vieux peon, le vieux peon du Cid. Enfin, vieux, disons de mon âge ou à peine plus. Grand, de belle allure encore, les cheveux blancs, légèrement voûté, dans un habit gris perle et argent qu’il porte aussi bien qu’il porterait un costume du ville ou le traje corto des paysans. Qui court légèrement penché vers l’avant, économe de ses gestes mais attentif à tout, discret comme un majordome de maison anglaise. On le voit mais on n’y prête guère attention. Il est comme une ombre pâle dans le ruedo, un double transparent du torero qu’il sert. Voyons le, cape en mains, dans une brega sûre, face au toro qu’il ménage ;  transmettre les messages au piquero ; derrière le burladero veillant sur son maestro. Et c’est lui, à la pique sur le sixième, quand le toro renverse la monture, le piquero à terre, les jambes prises sous le cheval immobile, les deux monosabios qui tentent de protéger de leurs mains nues leur animal des assauts répétés du toro, Juli et El Cid tentant  d’intervenir en vain, qui parvient, un peu tard – ah, l’âge…- mais assuré, à éloigner le danger.

Je ne connais pas le nom de ce vieux peon, ni sa carrière. Quel âge peut-il avoir ? Que fait-il encore dans le ruedo ? Pas envie d’une jolie retraite, d’un peu de repos ? S’ennuierait hors le sable et le sang ? Sait pas quoi faire d’autre ? A d’emblée choisi l’habit de plata ou l’or lui a-t-il été refusé ? A-t-il femme et enfants ? Dans ce cas, ceux-là sont sans doute en âge de se marier. Profession du père ? Que disent-ils à leur future belle famille ? Torero ? Peon ?

Torero, claro ! La fidélité à ce métier, la sûreté du geste, ces cheveux blancs sous la montera furent pour moi la seule lumière du jour. La flamme d’une bougie dans une crypte obscure, comme un maigre signe d’espérance à quoi la foi se réchauffe. ( Nîmes, 17 septembre 2010, Garcigrande)

 

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