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30/04/2011

Feria d'Arles 2011

Arles, vendredi 22 avril 2011- Juli, Manzanares, Thomas Joubert/Garcigrande

Ca fait vingt ans qu’il y pense, ou pas vingt ans - il n’en a que vingt et un- mais alors quinze, disons. Se vêtir de lumières, se retrouver à côté des plus grands, faire le paseo devant ses parents et ses amis, devant tous ceux qui ont soutenu ses efforts ou cru en son rêve. Des années qu’il ne pense plus qu’à cela : prendre un jour l’alternative, devenir torero devant de vrais toros, non plus jouer avec un carreton ou un becerro pour tester le geste ou l’allure, mais toréer de verdad. Faire le paseo au moins une fois, en corrida formelle, et après on verra. Il sait que le parcours sera long, et aléatoire plus encore. Mais cette alternative il la prendra, et dans les arènes d’Arles, les arènes où enfant il a vu des toreros portés en triomphe ou seuls face à l’échec, des toros de grande caste et des faenas d’artistes, et voilà quinze ans que ces émotions peuplent ses nuits. Et ce jour est arrivé, ça y est, c’est programmé : c’est aujourd’hui avec El Juli, le numéro un, pour parrain et Manzanares le grand, comme témoin.

Quand on a annoncé la nouvelle, il a ressenti comme un déclic : cette alternative il la voulait prendre pour lui-même, non pour les autres, comme un acte de foi intime ; un baptême. Alors il a fait savoir qu’il entendait abandonner son apodo, le surnom de torero auquel il avait accroché ses premières armes et ses rêves de gosse. Ce ne serait plus Tomasito, ce serait Thomas Joubert, comme dans la vie. Torero d’état civil. Torero dans les gènes. Cependant, nul ne s’est avisé à temps de cette mue où l’on redevient soi-même, et c’est le nom de Tomasito qui figurait encore sur les affiches de la féria et partout encore durant la corrida…

Le ciel était gris entre les tours sarrasines. Et le paseo un peu triste sous le temps menaçant. La minute de silence pour Juan Pedro Domecq n’a rien arrangé, mais nous faisions mine de n’en rien voir, tout à notre joie de soutenir un jeune torero du pays pour la première corrida de l’année.

Après, il y a eu cette puerta gayola, Thomas Joubert, recueilli, la mine grave, debout face au toril,  droit comme un cierge de Vendredi Saint, la cape repliée sur soi, en statue orante, puis se mettant à genoux comme on va au sacrifice. Après de longues minutes, le toro de 525 kgs apparaît et se rue sur Thomas, toujours à genoux, qui esquive maladroitement d’un farol approximatif. Mais il se reprend et sert des véroniques très dessinées, lentes, un rien précieuses. Après la cérémonie d’alternative, Thomas s’approche de la barrière pour offrir ce premier combat à ses copains de l’école taurine. Une grappe de jeunes gens agités, s’agglutinant pour être au plus près de leur pote, mais demeurant dans le callejon, de l‘autre côté de la barrière, sans sortir en piste. Cette frontière-là aussi était un peu dissonante.

La fanea est propre, le bras détendu, un peu abandonné comme chez les plus grands, le geste encore  retenu, mais sûr. Le torero ne perd pas les papiers, met la jambe, rectifie sa position s’il y a lieu, récite sa leçon. Le tout ne manque pas de charme ni de variété, ici un changement de main dans le dos, là un pecho plein de desmayo. Le tout joliment mené mais pesant insuffisamment sur un toro à fond de caste qui exigeait d’être davantage contraint. Le soutien chaleureux du public ne peut rien à la mort et le toro, trop ménagé, se venge : deux épées, quelques descabellos. Tomasito se dirige vers la barrière, déçu.

Thomas sert sur le sixième les plus belles véroniques du jour, templées et douces. Après avoir restitué sa muleta et son épée à El Juli pour prendre ses propres armes, Tomasito offre ce combat au public et lance sa montera ….qui retombe à l’envers. La superstition enseigne que cela n’est pas bon signe. Tomasito se retourne pour voir ce qu’il en est et fixe longuement cette montera à l’envers, dans un murmure d’arène. Ainsi cul par-dessus tête, ce n’est plus le couvre-chef ouvragé de belle allure, comme un point fixe sur le ruedo, c’est une chose béante, la gueule ouverte vers le ciel. Le torero, tétanisé par une telle disgrâce, a paru indécis, ne sachant s’il valait mieux laisser les choses en l’état ou flatter le destin de la pointe de l’épée pour remettre sa montera à l’endroit. Finalement, il n’en fait rien et se met en suerte loin du toro, près du toril, attendant immobile la charge du fauve, attendant sans bouger que l’autre arrive pour lui faire alors une passe dans le dos. Ca y est, le toro charge à petits pas puis accélère brutalement. Tomasito hésite, se ravise, mais trop tard : c’est le drame. Le toro le soulève, Thomas tente de se dégager et tombe à terre, le toro lui marche dessus,  , cherchant, les cornes basses, sa proie au sol. Aussitôt, un, deux, dix, quinze hommes envahissent le ruedo pour venir au secours du petit torero, le relèvent, le conduisent à la barrière, pendant que d’autres éloignent le toro de la scène. Le sang coule sur l’habit de cérémonie, on se penche, on voit la blessure sur la cuisse, alors les hommes font civière de leurs bras, y juchent le blessé qu’ils ballottent jusqu’à l’infirmerie, à cet instant si lointaine. La consternation est générale, d’applaudissements et de clameurs mêlée.

Il pleut maintenant entre les tours sarrasines et la piste est sombre sous le ciel gris. Le Juli tente de s’accommoder, difficilement, du toro de Thomas Joubert qu’il lui revient de tuer en sa qualité de matador le plus ancien, mais on ne voit que la montera du jeune Tomasito, que nul n’a songé à ramasser, gueule ouverte comme un cri retenu, tombée d’un rêve d’enfant.

Les Garcigrande sont bien sortis, assez homogènes de type, de très joli trapio, des cornes plus que correctes ici et poussant à la pique comme on en a perdu l’habitude lors de ces corridas de vedettes, avec bravoure et allegria les 1, 2 et 5, puissance les autres, au moins à la première.

Juli est tombé sur un tio d’une inlassable noblesse, faible mais avec du jeu et bon moral, auquel il a servi un véritable festival de passes, depuis les six statuaires sans bouger de l’entame jusqu’à des circulaires en aller retour où, sans rompre ni changement de main, d’une seule volte du poignet, comme une passe de rock and roll, il fait se retourner le toro pour le citer dans l’autre sens. Cela plait beaucoup et si on aime le rythme, l’aisance technique et, en danse, les cavalières accommodantes, il n’y a aucune raison de ne pas aimer. Son toro a fléchi à deux reprises mais il fait aussi l’avion dans la passe. J’ai pour ma part retenu sa première série de derechazos, d’emblée liés et amples, et deux très longues naturelles templées, de grande beauté. Puis Juli a sacrifié la profondeur à la virtuosité en déchargeant la suerte à la recherche d’un plus long trajet, la muleta à bout de bras, puis a sombré dans une débauche vasarélienne par circulaires en tout sens, redondos, inversées, en aller retour, etc. Avec un matériel pareil, on rêve à d’autres artistes. Mais pour l’heure le public voit ce toro joueur et qui ne rechigne à rien, et réclame l’indulto qu’il lui paraît mériter. Juli, muni de l’épée de mort, lève le bras et aussitôt l’arène proteste pour obtenir la grâce. La présidence paraît hésiter. Alors, Juli redonne des passes en guise de démonstration, et la banda se remet à jouer. « Olé », « Olé » crie la foule à chaque nouvelle passe, joyeuse comme au rappel d’un artiste sur scène et moquant l’indécision du palco. Juli se met à nouveau en garde, l’épée levée, mais la foule proteste encore et obtient à l’arraché cet indulto tant désiré. Juli ne cesse plus de toréer, et la banda de jouer et le public d’adorer - et El Juli et ce toro, et cette grâce arrachée. Le toro (du nom « Pasion ») , un peu faible mais très allant à la pique et qui s’est laissé toréer près de quinze minutes durant à la muleta, rentre vivant au toril, dans l’espérance d’une descendance. Les oreilles et la queue symboliques récompensent El Juli qui fait une vuelta de feu.

Son second sera d’une autre eau. Désarmé à la cape, ne parvenant pas à le mettre en suerte de manière convenable à la pique, un peu sur le reculoir, El Juli s’accroche à la muleta, face à ce toro indocile et qui joue beaucoup de la tête. Intéressant travail pour rectifier la bête, des deux côtés, avec plus de dominio à droite et quelques précautions à gauche - des naturelles livrées le corps cassé en deux, la muleta à bout de bras, comme un Thomas Campuzano ou un Espla de jadis, mais alors devant d’autres toros que ceux du jour… Une circulaire inversée qu’un changement de main prolonge en fin de fanea conclut la démonstration. Un trasteo sérieux gâché à l’épée.

Manzanares, en habit de Vendredi Saint, couleur robe du Jesus del Gran Poder, a dû affronter un premier toro à charge courte, violent, irrégulier, les cornes basses toujours à hauteur de chevilles. Le torero l’a amélioré et tué d’une entière un peu basse. Un quite conclu d’une larga pleine de dominio et de mépris à la cape pour la mise en suerte devant le piquero sur le cinquième sera le plus beau du jour en matière de toreria, avec une épée de toute beauté, donnée en todo lo alto, dans un geste décomposé, sûr et décisif qui a compensé une faena restée un peu en dessous du toro. Une oreille pour l’épée, les deux sans barguiner.

Après, ce fut la blessure de Thomas Joubert, et la sortie des cuadrillas par le patio de caballos, l’ambiance n’étant pas à la fête.

Arles, 23 avril 2011- Juan Mora, Juan Bautisa, El Fandi/ Nunez del Cuvillo

Juan Bautista a la tauromachie heureuse, c’est sans doute pourquoi on conserve davantage souvenir de ses bonheurs que du nôtre.

Très joli garçon, veillant à son allure dans l’arène, le geste souvent gracieux, bien dans sa tête et dans ses zapatillas, c’est un torero propre et consciencieux. Oh, tout ne lui a pas été donné et chacun se souvient de ses doutes, de sa retirada puis de son retour dans les ruedos. Mais désormais c’est ainsi qu’il est, ou qu’il paraît : heureux. Sa première faena devant un toro un faible, à l’allure cahotante, et d’une insondable naïveté, était de celles que l’on sait de ce torero : une entame élégante avec quatre passes à genoux mais vraiment livrées de verdad avec changement de main, puis une fois debout, une trinchera et deux pechos enchaînés ; une série citée de 30 mètres, avec à suivre des derechazos templés, changement de main dans le dos et pecho alluré. A gauche, les naturelles manquent de lié, mais qu’importe on dessinera des circulaires de la droite dans la joie du conclave puis, l’épée jetée à terre, les manoletinas maison où la muleta est tenue par les deux bouts du tissu. Un interminable pecho d’une épaule à l’autre pour finir. Une demie, bien placée, sera suffisante.

Telles sont mes notes, et le souvenir que j’en garde est certes celui d’une jolie faena, un peu ornementale, la faena d’un bon garçon, peut-être timide dans les salons mais de bonne éducation. C’est si rare…Deux oreilles en récompense.

Juan Bautista parviendra à améliorer son second, qu’il accueille très bien à la véronique.  Le toro se révèle fuyard, cahote, est irrégulier et brutal ; le torero s’en sort, conseillé par sa cuadrilla. Rien de plus notable, sauf cette impression qu’au fond Juan Bautista préférera toujours une manoletina à une trinchera. Et c’est dommage.

Juan Mora, lui, vise à la toreria, au beau geste, à la grande allure, et les toros du jour ne seront guère ses complices dans cette recherche. Deux véroniques le genou en terre, d’un dessin souverain à son premier, bien présenté mais qui se réserve puis fléchit par manque de force durant la faena. La réception du quatrième sera très pinturera, avec trois passes de cape en parrones d’une lenteur inouïe, un tiers du tissu au sol, comme une corole avec le matador en son centre. L’entame de fanea pleine de toreria, un genou en terre, une série allurée de derechazos conclue par la passe du mépris, des naturelles où la planta torera se cherche, tout cela vaudra à Juan Mora une belle et forte ovation du public, qui y noie cependant sa frustration de n’avoir pas vu plus de toro.

El Fandi, un athlète en habit de lumières qui plante les banderilles et nada mas.

Tout cela ne nourrit pas son aficionado. Sans doute les Nunez del Cuvillo, faibles et sans caste, en sont-ils la cause.

Arles, 24 avril 2011- Victor Puerto, Miguel Abellan, Matias Tejela/ Fuente Ymbro

Grande ambiance sur les marches qui mènent à l’entrée principale des arènes et sous les balcons des maisons provençales qui font face. Une fanfare joue « Mexico » et deux milles aficionados donnent de la voix au refrain en hommage joyeux au patrimoine immatériel que nous venons de découvrir. Une vraie fête de village, et le bonheur à tous les étages, en attendant le spectacle du jour.

Ce jour, c’est une corrida de naguère où l’on fait appel à des seconds rôles pour affronter des toros de caste, avec attribution d’un prix à la meilleure faena pour motiver les troupes. Grand soleil, grosse chaleur, et lot très homogène de magnifique présentation, trapio et cornes surtout, rares sous ces latitudes, qui provoquent les applaudissements à la sortie pour cinq d’entre eux. La plupart, hélas, se révèleront faibles mais offriront du jeu.

Une corrida de naguère avec sa part d’aléa, donc, où le triomphe n’est pas garanti : ça rajeunit, mazette !

Victor Puerto, 37 ans et déjà sur le retour, a été discret. L’arène l’a jugé apathique. Sur le premier, très beau colorado, très armé, mais qui se révèlera faible, et sur son second surtout, aux cornes astifinas, qui fait l’avion dans la muleta mais s’effondre aussitôt. Victor, contraint de toréer à mi-hauteur, soit à contre-style de ce qu’exigent les impressionnantes armures de ses adversaires, joue la montre et sacrifie l’efficacité à la recherche patiente du beau geste, au grand désarroi du public, puis à sa colère. Il reste cependant un chef de lidia à l’ancienne, attentif à tout ce qui se passe dans l’arène, à ses camarades de cartels, à la sûreté des peones, aux quites lors des piques, et fidèle à l’usage quasiment tombé en désuétude consistant à raccompagner le piquero lors de sa sortie de piste au dernier toro.

J’aime Matias Tejela, son plaisir à porter l’habit de lumières – ce jour couleur menthe glaciale aux parements blancs- sa joie de paraître dans l’arène, mais aussi son absence de cœur à l’ouvrage, son imagination limitée, et une forme de salubre indolence que lui dicte le souci, parfaitement arbitré et assumé, de ne pas risquer sa peau. « Je suis torero ainsi, et c’est tout. C’est bien suffisant » a-t-il l’air de dire quand le public s’impatiente. Très jeune homme porté par un physique avenant, les foules s’en accommodent. C’est qu’il est servi par sa taille et une allonge du bras dont il use et abuse. Pas bégueule pour un sou, si sa cuadrilla lui hurle le mode d’emploi depuis le burladero ou si le public le rabroue, il met un peu la jambe, avance le bras ou baisse la main, et alors il temple, car c’est à peu près la seule chose qu’il sache faire, comme un don qui aurait été mal distribué. Sur son premier, l’accueil par véroniques, très appuyées, la main basse, est joli à voir, et plus encore les passes de quite par chicuelinas et passes de detras por delante (navarras ?) alternées, conclues d’une larga qui laisse le toro en suerte pour la deuxième pique. Sa faena sera lointaine, dictée par sa cuadrilla, sans imagination ni art. Très en dessous de son deuxième toro, qui a pris trois piques, il sert quand même, après une longue mise en place, deux séries très templées de la droite puis de la gauche, celle-là conclue par un farol. Se sentant enfin soutenu par le public, il exploite, soudain avec verve, le registre pueblerino, deux cambios, une passe à genoux, vite on se relève, ça passe bien à gauche, alors on termine par une autre série de naturelles fuera de cacho, le tissu à bout de bras, molinetes, une belle épée. Voilà, il est ravi. Vuelta au toro, en effet le meilleur du lot, et une oreille au torero.

Miguel Abellan a été la surprise du jour. Devant un joli jabonero sucio, un peu moins armé que les autres et marquant une faiblesse des antérieurs comme les deux premiers, il cite plusieurs fois de très loin, le toro accourt et se trouve embarqué dans des derechazos de ceinture, templés à mi-hauteur, du plus bel effet. La faena est joyeuse, deux trincheras vaporeuses signent la toreria ; hélas les naturelles, malgré l’envie, sont accrochées. Le tout est sympathique, vu le matériel, et fait tomber une oreille du palco. Mais c’est sur son second, très bien présenté, manso mais offrant du jeu, que le torero sera supérieur, construisant une faena à base de séries courtes, citées de loin, de très grande allure, d’abord à droite, puis une série de naturelles pleine d’empaque, Miguel, parfaitement placé de trois quarts, dans le sitio, toréant despacio, courant la main, tirant deux redondos parfaits. La faena se conclut par les trop rares et pourtant si belles aidées par le haut, alternant avec des passes par le bas.  Une demi-épée suivie d’un descabello rince un peu l’enthousiasme. Une grosse oreille pour le torero qui remporte le prix de la meilleure faena,remis par des Arlésiennes en habit. Vuelta très fêtée pour cette faena variée, colorée, et de ceinture devant un toro de belle présence.

 

 

 

 

 

20/04/2011

Portraits de toreros

 

Aparicio

Après c’est un toreo de ceinture à droite, le bras le long du corps, très relâché, dans une grande économie de geste, la main qui avance peu, comme s’il suffisait de donner le toque quand on est bien placé - de trois quarts-, la muleta à l’oblique du sol dans une passe dix fois plus courte que celles que nous servent les toreros du temps, dix fois plus courte mais riche de toutes les émotions du toreo, la lenteur, le dessiné, la domination de la bête. Une passe vaporeuse à regarder- commencée aérienne, de ceinture, puis dense de domination, le bras très lent, la main plus basse, avant de relâcher la pression, rematant en revenant à la ceinture-, mais vipérine de tout le venin du monde pour le toro. Une passe. Et une passe de poitrine kilométrique et templée en terminaison. Autre série, le toro cité à 15 mètres, deux derechazos de la même eau, changement de main, et une naturelle templissime, de tout le temps suspendu du monde. Une série gauchère qui pèse moins mais de belle suavité et puis une dernière de la main droite, les pieds joints, d’un grand classicisme et de très puissante allure. Voilà, c’est tout. Quinze passes, vingt peut-être, dont chacune était une leçon de toreo fondamental, sans autre fioriture qu’un changement de main et des terminaisons par le bas, qui laissent le toro aux pieds du torero.

Une belle entière, un peu en avant, ne parvient pas à nous réveiller d’un tel songe et lui, comme en proie aux ultimes secousses du duende, longeant la barrière, comme le font les toros braves pour mourir, groggy par ce qu’il vient de réaliser, serrant les poings près de la tête, comme si cela faisait trop plaisir, ou trop mal, d’avoir été ce jour le jouet d’un destin favorable, un entremetteur d’art, comme il savait et nous savions qu’il l’était, depuis ses premiers pas de novillero à Nîmes il y a plus de vingt ans, par une matinée  écrasée de soleil. Et qui ne nous sommes jamais lassés, ni lui ni nous, d’en attendre, sans impatience, une nouvelle preuve, sachant qu’elle serait alors étourdissante.

Une  vuelta excessive al toro et deux oreilles, bien sûr, pour le torero qui entreprend une vuelta lente fêtée dans la ferveur du temps retrouvé – nous avions, chacun, vingt ans de moins-, après avoir ramassé une poignée de sable de la piste que normalement le torero pose sur le cœur et que lui met près de sa bouche, comme pour s’en barbouiller le visage en un geste de sacrifice et d’offrande, qui sonne comme un baptême au paganisme étrange. (Nîmes, 20 mai 2010, Nunez del Cuvillo)

Curro Diaz

Curro Diaz, la trentaine un peu gitane, les cheveux dans le cou, noueux comme un arbre mort, un nez cabossé et une bouche immense qui étirent un visage émacié aux reflets bistre, a un regard de velours, incertain et fiévreux, aux éclairs de braise lente.

C’est  un torero discret de Linares, un torero de jolis gestes, de plaisir fugace, un peu décoratif, qui enlumine une corrida sans jamais y laisser d’empreinte durable, un torero modeste qui n’a pas encore trouvé son cartel. Voilà ce qu’était Curro Diaz avant cette corrida de Nîmes.

Son premier combat fut tout de suavité, le torero se tenant à juste distance ni trop près ni trop loin pour être au centre des arabesques lentes qu’une main sûre près du corps, droit et relâché, dessine, sans scorie ni hésitation. Une faena de courbes douces, sans fioriture, mais aux terminaisons variées par trincheras, kirikiki, comme une versification aux rimes inattendues. Du grand style. Le suivant, Azulejo (5ans, 508kgs), fait une entrée fracassante en se ruant sur les talanqueras dont il démonte les planches en deux coups de cornes. Un instant plus tard, Azulejo est la muse de notre poète qui lui tend la cape, comme en offrande, le tissu glissant pour moitié sur le sable, avant de l’envelopper dans deux véroniques de grande volupté.

Le corps droit, très vertical mais sans raideur, Curro Diaz cite le toro à quelques mètres, attend impassible la charge, muleta offerte, puis l’accompagne au passage d’un discret relâchement de  hanche, comme un frisson dans ce toreo de ceinture. Et chaque passe au dessin retenu est pleine de cette certitude de soi, sans mépris ni violence, comme une étreinte pudique, toujours recommencée, dans une intensité lente à faire perdre la raison. Rien de plus qui se donne à voir que ces passes que le torero livre, comme un maître des coups de pinceaux sur une toile vierge, chacun mystérieux mais dont la combinaison dévoile l’oeuvre peu à peu, comme s’il revenait à l’artiste, non d’en être l’auteur, mais le découvreur devant nos yeux étonnés.

A gauche, la main est basse, le tissu au sol, la muleta tenue à la verticale, comme un ruban  dont le torero se joue dans des ensorcellements limpides et des frôlements de corps à l’oblique, obligeant l’autre à revenir et revenir encore, dans un jeu inassouvi d’enjôleuses caresses.

Un changement de main, comme un soupir continué, puis à nouveau ces ruisseaux de fluidité, toréant par derechazos, dans un si grand relâchement de soi que la main gauche paraît morte, comme à un bras suspendue. Et il y a encore une trinchera, dense, habitée, vaporeuse, où le toro s’enveloppe dans les replis d’une muleta qui se dérobe.

C’est tout.  Et cette main morte comme à un bras suspendue quand de l’autre côté de cette taille étroite s’engage un fauve d’une demi-tonne donne envie de hurler. Et si l’on garde son calme c’est que les passes recommencées d’un toreo si invraisemblablement serein et pur a sur nous un effet hypnotique. Ce toreo rondeno se déploie sans faste ni fantaisie. Un toreo de failles obscures dans la roche brute, de peaux tannées par un soleil froid et des horizons salubres. Un toreo de silence, comme on se recueille, épuré et sûr, à la découpe franche, aux vibrations discrètes. La langue élégante et muette des sourates gravées dans le stuc des palais mudejar.  Une fleur d’amandier sur une pierre sèche. Deux oreilles qui en valent dix mille. ( Nîmes, 19 septembre 2010, La Quinta)

Denis Loré

Une gueule de belluaire, des jambes arquées, des épaules tendues  au-dessus d’une taille étroite, ce portrait, comme une caricature de  torero de l’autre siècle, n’aura pas suffi, jusqu’à présent, à  permettre à Denis la carrière qu’il mérite -celle de successeur de  Nimeno- en dépit du souvenir notable de grandes faenas que je conserve de lui, tant comme novillero que depuis son alternative. Que  faudrait-il qu’il fasse pour sortir enfin de la grisaille dans  laquelle on le confine? Peut-être ce qu’il a fait aujourd’hui devant  ce cinquième Samuel Flores, maigre, efflanqué, très laid, mais aux  cornes si longues et effilées qu’elles dessinent une immense lyre,  diabolique. A l’entrée du fauve, les applaudissements que suscite  spontanément le sérieux des armures s’interrompent soudain : le  public, se ravisant, est saisi d’effroi.

Denis cite, Denis aguante, Denis torée en faisant passer ce toro  autour de sa taille qu’il est forcé de comprimer pour que les cornes  ne l’atteignent pas. Ces cornes cherchent, ces cornes menacent et Denis, les pieds bien en terre, ne cède rien du terrain, balayé par  ces lances, comme des sabres qui zèbrent l’air ou, soudain immobiles, en suspension à hauteur de ses épaules. Ni la première alerte - le gilet de l’habit déchiré par la corne- ni  le vent n’y peuvent rien. Le danger est d’ailleurs tel qu’on en oublie  le vent. Ce sont les cornes - et elles seules- qui désormais laissent  le torero constamment à découvert. Et elles frôlent la chaquetilla à  chaque pecho, la bête paraissant hésiter entre son instinct - frapper  son adversaire au coeur- et le mouvement de l’étoffe dominatrice qui  l’éloigne du torero. Le public retient son souffle et la tension, à  son comble, explose en applaudissements à chaque fin de série. A la  mort, le public plein de rage, comme s’il avait été mis en danger lui-même et se trouvait, lui aussi, victorieux du combat, crie “  TORERO” “TORERO”, comme une libération.

Denis est pâle. Il sourit gentiment et lève les bras en saluant la  foule l’épée dans une main, avec sérieux et sobriété, comme s’il  n’était étonné ni de ce qu’il venait d’accomplir, ni de sa réussite, un peu surpris cependant de l’enthousiasme qu’il suscite et paraissant  dire au public de sa ville qui n’a jamais voulu en faire un roi, avec  une modestie mêlée de reproche: “ Mais n’est-ce pas ce que vous  attendez de moi? Et n’est-ce pas ce que vous m’offrez à toréer?”. Une oreille pour cette geste comme une succession, cette fois-ci  réussie. Denis de Nîmes est né.

Etre le torero du jour

Le torero du jour fut Daniel Luque. Mais être “le torero du jour”  résulte moins des qualités de l’homme que des circonstances. Qu’il y  ait un “torero du jour”, peu importe lequel, en dit beaucoup de la tarde. Un “torero du jour”, c’est nécessairement une tarde médiocre, d’un long ennui, avec, c’est à parier, des toros qui sortent mal, donnent peu de jeu, faibles ou décastés. Et cette impression  persistante, poisseuse qui envahit le gradin : voilà bien une corrida  de trop!

Dans la hiérarchie des commentaires, le “torero du jour”est très  inférieur au torero “qui a sauvé la tarde”. Le triomphe de ce dernier  efface la grise couleur de l’après-midi tandis que “le torero du jour”  n’est rien sans cette tonalité dépressive : c’est la silhouette claire qui se détache d’une grisaille. Le “torero du jour” ne sauve jamais  l’aficonado d’une mauvaise tarde ; il parvient seulement à tirer son  épingle du jeu.

En outre, le “torero du jour” est nécessairement un modeste, jeune,  fragile, peu aguerri ou obscur. On ne songera jamais à dire d’une  torero de première classe qu’il a été “le torero du jour”. On dira de  lui qu’il a triomphé, qu’il n’a pas déçu, qu’il a été regular ou au  contraire en dessous- de son niveau, de son toro. Par définition, une  figura ne peut jamais être “le torero du jour”, c’est le torero d’une  temporada, de quelques saisons ou un torero d’époque. Le“ torero du jour”, lui, est le torero d’un jour et d’un jour “sans”. Mais ce peut  être quelque fois, s’il “répète”, une promesse. Surtout s’il a l’âge de Daniel Luque. 18 ans et demi ce jour. (Malaga, 18 août 2008)

Fernandez Meca (Stéphan)

C’est la despedida de Stéphan Fernandez Meca, torero brave qui n’a pas eu le choix de ses cartels et qui, condamné à affronter les élevages les plus âpres, l’a fait avec courage, grande toreria, une épée sûre et le sourire un peu sot de celui qui est toujours étonné de triompher de la mort. Son nom sur l’affiche n’a jamais attiré personne, mais s’il est programmé, c’est que les toros sont de respect, alors le public accourt.

Son succès est de procuration? Il le sait et ne s’en offense pas. Il fait ce que l’on attend de lui: mettre les toros en valeur, et il le fait très bien, notamment dans des remates virils, lors de la mise en suerte à la pique, laissant la bête à 10 ou 15 mètres du cheval. Ses triomphes, notables à Nîmes devant les Vitorino Martin, sont généralement le signe d’une feria de peu, de celles que l’on oublie quelques jours après, frustrés d’art.

Meca, si jeune et sympathique, n’a jamais suscité l’attente sadique et goguenarde du public à l’égard d’un Richard Millian: disposant de beaucoup plus de recours que ce dernier, il n’a pas son pittoresque. Il n’a jamais, non plus, suscité l’affection qui entourait un Nimeno. Sans doute Nimeno est-il mort de l’arène et Stéphan, lui, annonce, dès le soir de sa despedida, qu’il va devenir agent immobilier...

Le vent souffle par bourrasque et le public applaudit mollement ce torero de Nîmes qui n’a jamais été le sien. Le maire et une autre personnalité lui offrent, aussitôt après le paseo, une sculpture représentant un toro qui, depuis nos places, paraît être de plastique.Tout cela sans façon et sans la moindre émotion. C’est que Stéphan n’est déjà plus parmi nous.

Le vent n’autorisera aucune faena et Stéphan ne se battra pas contre les éléments. Il offre son premier à Denis Loré et le public applaudit chaleureusement ; son second à son jeune enfant et on comprend qu’il lui promet ce soir de rentrer à la maison. Après cette dernière faena dans sa ville, le public applaudit poliment en guise d’hommage. Stéphan reste dans le callejon et refuse de saluer. Tout est dit. (Nîmes, 17 septembre 2005)

Javier Conde (1)

Un remate à la cape. Dans ce marasme, comme un éclair illuminant brutalement une nuit sans lune, un remate à une seule main de Javier Conde à la fin d’une série de véroniques, plein de mépris et de domination, inspiré, lance de gitan pur qui fait rugir le gradin de plaisir, comme si tout le reste, la torpeur et la désespérance, pouvait d’un seul geste être aboli. Comme le corps d’une femme inassouvie qui se cabre et s’oublie sous la seule caresse que lui consentirait enfin un amant qui se dérobe. Cet instant, monstreux et magique, qui joue comme un philtre est la marque d’un maître. (Nîmes, 18 septembre 2005, mano a mano avec Morante)

Javier Condé (2)

Javier Conde accueille son second par des véroniques flamencas, le compas ouvert, d’un grand style baroque, avant de conclure par une larga méprisante, comme on jette le gant à un adversaire. Enivré par ce qu’il vient de se surprendre à faire, il oublie de mettre en suerte le toro qui se rue sur le picador, pousse le cheval jusqu’à la barrière puis s’éteint un peu. Une deuxième rencontre fait illusion et le tercio est très applaudi.La surprise est totale quand on le voit offrir la mort de son toro à José Tomas, comme une lorette taperait la bise à un évêque. “Quel toupet!”. Mais sans doute le prélat a-t-il béni la pécheresse. En tout cas, l’esprit souffle en piste.

Trinchera vibrante, série de derechazos les jambes écartées et la main basse, changement de main, trinchera encore, celle-ci comme on expire. Hébété, le pas mécanique, la muleta tenue à l’horizontale à bout de bras comme on exhibe un morceau de la Vraie croix, Javier s’éloigne du cercle de feu où il vient de se croiser. Il se retourne soudain, et d’un zapateo cite le fauve qui ne demande qu’une nouvelle rencontre. A nouveau, trois passes d’inspiration, conclues par le mépris. Javier s’éloigne, sidéré, la muleta traînant à terre, interminablement.

L’objet du destin tente à nouveau une prière, hurlant sa misère mais électrisé par la foi. Récompensé par le duende, il s’enivre de son toro et de son art, comme si les deux lui étaient donnés en inattendue récompense. On ne sait plus ce qu’il fait, et lui doit le savoir à peine, mais l’arène hurle ses olés et lui pleure de joie, tour-à-tour vertical, hiératique, la muleta dans les pieds, paratonnerre d’inspiration, tantôt pantin désarticulé, magie des jouets inanimés.

Voilà, c’est beau, tout de ruptures et de fulgurances, la main dédaigneuse et inspirée face à un adversaire inlassable et joueur.

Le public crie sa joie, et son désir que le toro soit sauvé. Il sera gracié, comme il le méritait -malgré la polémique qui s’est ensuivie - au regard des canons de la tauromachie moderne qui devrait attendre avec impatience, dans quatre ans, le sang de ce sang. Deux oreilles au torero qui pleure d’émotion. (Nîmes, 29 mai 2009, Garcigrande)

José Tomas (1)

José Tomas est une légende et une légende n’a pas de biographie, regardez ces mythologies qui font tant de vies différentes aux dieux grecs, sans qu’aucune ne soit plus sûre que les autres. Sa légende, elle tient tout entière dans sa manière d’être dans l’arène. Car José Tomas ne torée comme personne. Non pas mieux que quiconque, mais comme nul autre. Le toreo est l’art de l’esquive autour d’un bout de tissu qui leurre le toro, et quand le tissu ne suffit pas, on recule un peu la jambe, ou on torée de profil pour que la passe soit plus longue, plus fluide, à la recherche de cet esthétisme du joli qui est l’ennemi du tragique. José Tomas n’aime pas l’esquive, ramasse le tissu au maximum, ne recule jamais la jambe, ne torée pas de profil. C’est l’homme de la ligne de front, toujours dans le terrain du toro, la cuisse exposée au plus près de la charge naturelle de l’animal. Son combat est de tranchée.  C’est un preux, un torero de position, voilà pourquoi il est si saisissant à regarder quand il choisit son terrain, et Madrid applaudit cette recherche du sitio où il décide de provoquer le toro d’un toque. C’est un idéaliste, sa tauromachie est tout entière dans cette loyauté du combat, cette exposition géométrique et insoupçonnée de soi, le refus de tous les trucs contemporains : peu de tissu, la main basse, la recherche du temple, mais la jambe toujours exposée qui contraint le fauve… ou le trouve. C’est un dogmatique enfin, ne consentant à rien d’autre qu’à cette folle orthodoxie, quelquefois peu opportune. Alors, il advient que la passe soit accrochée, beaucoup plus fréquemment qu’avec d’autres toreros plus avisés qui reculent d’un pas ou toréent du pico. Et quelquefois, il se fait prendre car le leurre l’est trop peu, ou le corps trop présent dans le terrain adverse.

Voilà ce qu’est José Tomas. Ajoutez qu’il s’est vidé deux fois de son sang à Aguascalientes au Mexique, au point d’en mourir presque et de ne devoir la vie qu’aux aficionados présents qui se sont battus pour lui donner leur sang, qu’il a été triomphateur à Madrid trois saisons consécutives(97,98,99) avant de rendre les armes sans explications, puis de revenir pour les triomphes de Barcelone dont il a réinventé l’aficion, remplissant à nouveau des arènes longtemps désertées, avant  d’écrire sa geste en deux après-midi de juin 2008 qui ont tiré des larmes aux plus aguerris des abonnés de Las Ventas.

Il parle peu et fuit les gazettes. Au Roi d’Espagne qui sollicitait drôlement la faveur de se voir un jour dédier un combat, José Tomas, qui passe pour républicain, aurait répliqué  « On verra ». On dit qu’il aime marcher dans les bois et qu’il se retire seul en mer pour pêcher sans plus donner de nouvelles à son entourage. Il s’entraîne de salon dans une pièce tapissée de miroirs où il s’enferme comme un photographe dans sa chambre noire, et on s’étonne du choix d’une telle crypte, toute de  transparence et de reflets de soi.

José Tomas est pâle, les traits souvent tendus. Il ne se gomine pas le cheveu, et ne flatte pas son allure dans l’arène. Il n’est ni beau, ni élégant et nul geste d’exhibition de soi ou d’arrogance ne ponctue jamais ses triomphes.  Aveugle à la foule comme au danger, il a la gravité d’un officiant qui ne se laisserait distraire par rien qui ne serait la foi.

Telle est sa légende. Elle agace quelques amis. José Tomas est cher ; il évite fréquemment, sous divers prétextes, les arènes de première catégorie ; choisit ses partenaires de cartel sans jamais affronter les toreros punteros du moment, etc. Tout cela est vrai, mais qu’importe ? Une quête d’absolu ne se jalonne pas de comparaisons (Valencia, 23 juillet 2011).

José Tomas (2)

On attend José Tomas, mais on ne l’attend plus pareil ; on l’attend sans impatience ni nervosité, avec respect et affection. Comme les siens un grand convalescent. Son retour après blessure est digne et incertain. On attendait un dieu ou un martyr, on n’a ni l’un ni l’autre. On ne dit rien mais on voit bien qu’il est plus maigre, les traits tirés, que son teint est de clinique. Heureux qu’il soit là parmi nous, mais nous, comme la famille un dimanche après-midi de visite à l’hôpital. On ira le voir autant de fois que nous le pourrons, par fidélité, parce qu’on ne sait jamais, pour qu’il y croie encore, et peut être nous aussi, mais au fond peut-être sait-on déjà que l’on ne revient pas intact de si loin. Alors on le regarde faire ce qu’il n’a pas oublié de ramener de l’au-delà de cette si longue absence : cette quiétude en piste, cette économie de geste, cette exigence de l’emplacement face au toro, du moins de tissu possible, de pas même un toque, « là-où-je-suis-ça-doit-venir- tout- seul », cette densité de l’évidence, un peu huguenote, comme ces temples  aux murs blancs sans rien pour accrocher le regard qui distrairait de l’Evangile.  C’est ce qu’il a fait face à son premier. Mais le geste reste un peu sans chair et sans rencontre, dépouillé,  presque trop. Rassuré de les avoir retrouvés, de pouvoir les reproduire, la ligne toujours aussi épurée et sûre, mais sans œuvre autre que cette lente résurrection de soi. Deux oreilles pour le prix d’une et un pénible sentiment d’inachevé. Avec son second qui s’économise, prudent et affaibli, il se passe quelque chose d’intime, de fragile et de dense, un rêve de confidences chuchotées dont on serait les témoins saisis. Il y faudrait un absolu silence, mais la musique joue. C’est beau quand même, comme un rêve dont on ne veut pas sortir. Quand la conscience affleure et qu’on veut  l’étouffer de sommeil pour prolonger un peu, et hop, raté, on se réveille. Belle épée, une oreille. (Nîmes, 18 septembre 2011)

Juan José Padilla

Juan José Padilla, comme d’habitude, fait le spectacle. Sa manière paillarde, goulue, rabelaisienne, de se tenir dans l’arène fait le bonheur des foules. Très décidé à la cape sur chacun de ses toros en gagnant du terrain, il sera inégal aux banderilles. Au 4ème, une entame de rodillas (8 passes avant le pecho en gagnant le centre, glissant sur la piste comme un saurien d’avant l’histoire) mettra le public en ébullition, lequel réclamera deux oreilles, sans doute pour faire payer à la présidence le refus de faire jouer la musique durant  la faena. Pas bégueule, la présidence les accordera (Arles, Miura, 12 avril 2009).

El Juli (1)

Juli a tout d’un gosse, un regard de gosse, un sourire de gosse, une allure de gosse. Un peu endimanché, dans une veste trop large, mal assortie au pantalon. Avenant et chaleureux, se réjouissant de tout, allant de groupe en groupe recueillir el piropo, se laissant prendre en photo sans impatience, on ne reconnaît pas du tout le torero puissant et dominateur qui ne se laisse jamais surprendre par ses adversaires quand ces derniers sont des bêtes.

Il a encore triomphé ce jour. Très applaudi après le paseo, le public voulant le remercier de cette Porte du Prince ouverte trois jours auparavant, il s’est montré professionnel  face à son premier mais son triomphe sera sur le quatre, un toro assez vilain, bas et lourd, puissant à la pique mais jouant de la tête et que Juli offre à une Maestranza, soudain exaltée par cette bonne manière. Une faena puissante devant un adversaire qui transmet beaucoup et ne paraît pas se lasser de la muleta. Rythme, liaison, puissance et aguante quand par deux fois le toro s’arrête dans la passe et que, sans bouger, Le Juli toque la muleta, manda à mort et tire la charge interminablement. Il baisse la main à gauche, raccourcit les séries quand il le faut, reprend le toro à droite, réduit le terrain pour une série de derechazos puissants et de grande aisance. La dernière série s’illumine d’un changement de main, lié à deux naturelles qu’un pecho conclut jusqu’au Guadalquivir.

Quand Juli prend l’épée, c’est la sidération d’un tel savoir-faire, d’un tel impacte comme l’on dit ici,  qui domine, puis, après l’épée, deux oreilles qui tombent et la Maestranza tout entière qui salue le maestro de « torero/torero ». Vuelta fêtée mais sans façon. Comme l’on applaudit un madrilène à Séville. On ne ménage pas sa peine mais n’y met guère de cœur.

Et chez Soco, ce soir, El Juli était un enfant, ravi mais un peu gauche dans ce costume trop grand, dansant la Sévillane avec la maîtresse des lieux, comme il l’aurait fait avec toute autre. Parce qu’il faut bien danser et que c’est toujours un plaisir. (Séville, . (Séville, 20 avril 2010, Torrealta)

Juli (2)

Pour être tout à fait franc, si El Juli parle souvent à mon intelligence sur l’instant, il imprime peu ma rétine. J’ai eu de tels professeurs, en classe : l’excitante impression, en les écoutant, d’enfin comprendre avec aisance, et le constat navré, le lendemain, de n’avoir rien retenu. C’est sans doute que le brio sans finalité ne suffit pas. J’ai vu, outre José Tomas, trois toreros techniques et savants pouvant tirer de la race à une pierre : Rincon, Ponce et Juli. Mais les deux premiers le faisaient pour quelque chose de plus grand qu’eux mêmes, ils inventaient un toro, nous l’offraient, et avec lui la saveur singulière de leur toreo, tandis qu’El Juli, aussi impressionnant soit-il, est comme un inventeur sans projet pour sa découverte. Rincon et Ponce : des alchimistes. El Juli : un maître du profane. (Bilbao, 26 août 2010, El Ventorillo)

Luis Francisco Espla

Voilà longtemps que je n’avais plus vu Espla. Sa petite taille et sa calvitie me surprennent. Il se tient droit, très droit, sans doute pour ces deux raisons et pour une autre, elle, que je n’avais pas oublié : sa toreria.

Chef de lidia attentif et quelque fois cérémonieux, banderillero habile, tantôt mutin, tantôt goguenard, muletero technicien qui a en suffisamment vu pour ne plus s’illusionner ni sur les toros ni sur le public ni sur son art, Espla en impose par sa manière d’être dans l’arène, celle d’un artisan qui connaît le métier, sans forfanterie ni fioriture. Le personnage qu’il se compose, étranger à l’hyperbole et au songe, aux images romanesques et au charme du duende, se résume tout entier en une parfaite connaissance du toro au service d’une tauromachie désacralisée. Il reste, et depuis plus de trente ans, celui qui combat les bêtes que le sort lui réserve dans toutes les arènes d’Espagne, de France et d’ailleurs, admiré de Madrid, apprécié des publics torista et sachant consentir quelques clins d’oeil aux autres, mais sans façon ni vanité. On le dit artiste - mais alors en peinture, art qu’il affectionne- , intelligent et cultivé. On l’a vu mille fois dodeliner de la tête face à l’adversité, comme si on ne la lui faisait pas, sans se démonter jamais et retournant à l’ouvrage en prenant le public à témoin. Et pour avoir vu des scènes de ce genre dix fois, vingt fois, peut-être plus, on aime Espla qui nous dit que la corrida est un fichu métier (Malaga, août 2008).

Manzanares (1)

Manzanares chez Soco, dans un impeccable costume bleu de belle étoffe, chemise blanche, cravate rouge, les manches retroussées jusqu’aux coudes parce qu’on est jeune, paraissait exhiber sans plaisir cette beauté qui l’encombre. Un visage de sculpture romaine qu’une ligne de nez adoucit, des lèvres pulpeuses et deux fentes, comme des cicatrices indiennes, d’où s’échappe un filet de regard, couleur miel mais dur comme une lame. Un peu inexpressif. Nerveux, parlant peu, s’asseyant à une table entouré de sa bande qui respecte son silence et nelui parle pas plus, il est comme échoué là par erreur. Aussi mal qu’il le serait ailleurs. Il se lèvera passer quelques coups de fil, boira un Red Bull au bar où nul ne l’approche. S’en dégage une impression de sauvagerie indomptée et de douleur secrète qui jure avec sa mise à la mode. Un air de Marlon Brando qui émeut et épouvante. (Séville, nuit du 20 avril 2010, Torrealta)

Manzanares (2)

Manzanares, lui, est le meilleur acier trempé du moment et paraît le savoir. Avant la sortie de son premier, un très beau toro de 530 kgs, aux armures redoutables, il se donne à voir en piste, le dos abandonné à la barrière, la cape étendue à ses pieds, revers légèrement relevé sur bas roses, les bras en croix de Saint André sur le torse, en une attente arrogante, où il paraît éprouver sa puissance. C’est ainsi qu’il se recueille. Mais à la fin, tout de même, il se signe. Le toro, vif et puissant, ne passe pas la cape dont il cisaille le bord de ses grandes cornes. Le torero entreprend alors de l’amener au centre par un travail de brega sûr, tout de domination guerrière qui fait rugir le gradin. Le toro pousse à la pique et plus encore à la seconde et la cuadrilla brille de tous ses feux au tercio de banderilles face à cet adversaire indocile et menaçant. Le triomphe de Juan José Trujillo, contraint de saluer, montera en mains, paraît crisper le maître. Le visage fermé, l’allure décidée, José Maria, muleta en mains, change le toro de terrain, lui sert un derechazo où il se trouve avisé, reste en place et punit son adversaire d’une série féroce de domination, dans le sitio, conclue d’un trincherazo si puissant qu’on en lèverait le poing de rage. Le reste est de la même eau, ce toro qui menace, se retourne comme un chat, cherche les mollets de l’homme et Manzanares qui ne consent rien, se bat comme un macho, cite dans les canons, baisse la main, combattant héroïque qui irradie de toute sa puissance. Il se fait bousculer, se remet dans le sitio sans ses zapatillas, cite à nouveau, baisse la main, et cette fois esquive la fin de passe où le hijo de puta l’attend. La faena est d’une force inouïe. L’épée, la plus belle du cycle, jusqu’à la garde, vengeresse. Manzanares, encore tout à son combat, se met en garde, le coude plié à l’horizontale en direction de son toro. Le fauve le regarde, fait un pas et se rend. Une oreille de feu pour ce combat ardent de toreo grande. ( Malaga, 17 août 2010 ? JP Domecq)

Manzanares (3)

Et il fallait voir la vuelta, et il fallait voir Manzanares sortir de l’arène en traversant le ruedo, heureux de son après-midi à Bilbao, faire d’étranges petits signes de la main aux tendidos, en repliant les doigts sur la paume, comme le font les bébés et les jeunes filles coquines, puis, sur le marchepied de son fourgon, à l’arrêt devant la plaza, assis, en habit de lumières, accueillir interminablement la foule, signer des autographes, dire un mot aimable à chacun, s’exposer aux téléphones portables multifonctions. Jose Maria offrait généreusement sa popularité aux âmes inconsolées, comme un jeune prince thaumaturge … (Bilbao, 26 août 2010, El Ventorillo)

Matias Tejela

Oh Matias n’a guère d’imagination, il n’est pas un lidiador, ni davantage un torero d’inspiration ;  son répertoire est limité, comme sa connaissance des terrains, et le sens du sitio.  Non, il n’a que peu de tout ce qui fait les grands toreros.

Mais il a la grâce d’un poignet et le don du temple,  cette douce lenteur qu’il imprime à son geste, à sa muleta et donc à la course du toro qu’il sait ralentir au-delà de toute raison. Ce don, il l’a, il l’entretient et il n’en est pas avare. A la différrence des artistes qui ne templent que s’ils s’acordent avec leur adversaire, lui temple comme il respire, en tout cas chaque fois qu’il le peut, sans attendre LA faena. Il temple ici ou là, sur une passe isolée avant de rompre, et peut tenter sa chance dans le marasme. « Et si on templait ? » a-t-il l’air de se dire. « Chiche !».  Alors il tente, fut ce devant un toro à contre-style.

Le temple, chez tous les autres toreros qui en sont dotés – une petite dizaine-, est un plus, une grâce qui ne peut qu’être appelée par le cours des choses, évidemment rare et pécieuse. Lui, le temple, c’est sa ressource,  son truc, son seul bagage. Alors, il n’en est pas économe et en répand comme d’autres l’eau bénite, en une inattendue abondance, les jours avec comme les jours sans.

Morante (1)

L’ami Michel raconte avec gourmandise la genèse d’une telle affiche. Morante aurait l’hiver dernier téléphoné au Cid pour lui proposer de combattre en mano a mano des Victorino durant la feria de Séville et un dîner pour en discuter. Le Cid, étonné de voir l’inégal et précieux Morante souhaiter se confronter à lui, le plus grand spécialiste de cet élevage, mais, au fond, simple, modeste et sans façon n’a, à cette heure, qu’une contrariété : comment s’habiller pour ce repas avec un tel dandy ? Il consulte sa femme qui, soucieuse, convient en effet qu’il faudra faire un effort. L’histoire ne dit rien du choix vestimentaire finalement opéré, mais le conteur laisse imaginer que c’est un Cid très endimanché qui voit arriver à sa table un Morante.... enveloppé dans un long manteau de fourrure blanc, bébé phoques ou renard de Sibérie. Un à zéro pour l’excentrique, toujours à hauteur de sa réputation.(Séville, mano a mano/Vitorino Martin, 23 avril 2009)

Morante (2)

Un mot encore. Pendant le tercio de banderilles sur le toro de Castella, Morante et Ponce, à leur poste dans le ruedo, prêts à faire le quite si les peones se trouvent en danger.  Généralement, les maestros se tiennent immobiles pendant la brega du subalterne qui s’efforce de mettre le toro en suerte pour la pose des bâtons. Immobiles, la cape placée devant eux, attentifs à ce qui se passe. Immobiles par devoir, un simple geste inopportun pouvant distraire le toro et mettre à bas le délicat travail de brega, et par respect pour les peones qui oeuvrent. Voir Morante à cet instant : s’assurer de n’être pas vu du toro, et attendre que la bête lui tourne le dos, pour subrepticement déployer sa cape ….et dessiner deux véroniques de salon, et « j’ai le temps d’une troisième », une autre encore ; replier le capote, comme le voleur efface la trace de ses pas, puis, c’est trop fort, en lancer une quatrième qui meurt sur la sable pendant que les autres s’amusent….. Se reprendre, ramasser le tissu, le plier en accordéon par devant soi, se le coller le long du corps, incliner la tête pour voir ce que ça donne, « C’est pas ça ! », recommencer l’opération, « Là, c’est bien ! ». Avancer de quelques pas, la cape bien serrée sur soi. Y imprimer ses formes. Esquisser un sourire de contentement. « Que c’est bon ! » Puis poser les mains à mi-hauteur du tissu, exercer une pression de part et d’autre pour que la cape s’évase en éventail. « C’est top beau » doit se dire Morante à cet instant, indifférent à ce qui se passe à quelques mètres de lui. Et, n’y tenant plus, d’enfouir soudain le visage dans les replis de soie et de percale.

Oui, la scène était étrange de ce torero qui, prenant sa cape par la taille et lui mordillant gentiment l’oreille, s’oubliait devant huit mille personnes. Morante glissait sur la corrida, tel un cygne piquant la tête dans l’eau sans laisser d’autre trace que le sillon lent de son cours majestueux. (Béziers, 12 août 2010, Nunez del Cuvillo)

Ponce (1)

Il est d’usage désormais, à Nîmes, d’applaudir Enrique Ponce dès la fin du paseo. On ne se souvient plus très bien pourquoi. Il n’a jamais été le torero de Nîmes comme l’avait été en son temps Paco Ojeda qui avait signé ici ses plus grands triomphes, ou Emilio Munoz dont le club taurin a si longtemps enflammé les nuits de la feria nîmoise, ou encore Joselito que l’aficion locale a toujours attendu avec patience et respect, lui ayant offert mano a mano ou un contre six, aux résultats souvent aléatoires mais dont aucun n’a déprécié le cartel. Non, avec Ponce, ce serait sans doute plutôt l’inverse. On l’applaudit par remords de l’avoir fait si tard, quand l’aficion partout ailleurs rendait des hommages tonitruants à sa régularité, à son beau cartel de torero de transition, de basse époque, la mine triste et la muleta large comme un drap de lit, savant et valeureux, sans doute, mais sans vraie profondeur, sans romantisme, étranger à l’épopée et complètement dépipolisé. Ses très grands triomphes, ailleurs qu’à Nîmes, dans sa deuxième partie de carrière, et peut-être surtout la tardive reconnaissance sévillane en avril 2006, ont libéré ses fans d’ici et nourrit les scrupules des autres. Le torero reprenait des couleurs, sa longévité lui donnait une patine nouvelle, comme ces rois sans gloire des temps anciens que l’histoire a finalement récompensés pour leur long règne sans crime. (Nîmes, 10 mai 2008)

Talavante (1)

Talavante n’est pas dans le quota des jolis garçons mais, pour peu que l’on soit chanceux, de lui, on se souvient. Inégal, à la recherche d’une tauromachie hiératique, dédaigneuse des vanités de ce monde, il porte sur un visage à la Philippe II, prognathe et sans éclat, le détachement des martyrs sans gloire. Son corps aussi est d’un autre âge -quand celui de José Tomas est si contemporain-, noué, arthriteux, comme abîmé par les désolations d’une retraite à l’Escorial. Enfin, les jours de triomphe, son sourire est laid, sans joie ni charme, un sourire par ce qu’il faut bien remercier, comme le pauvre la main secourable. Tout en Talavante est du XVII ème siècle. Une toile de Vélasquez. Le chevalier à la triste figure et le gueux, tout en un. (Nîmes, 19 septembre 2009, Le Pilar)

Talavante (2)


Il faudra les protestations du public qui, à son second, lui refuse la musique dont la présidence le récompensait généreusement pour que le torero soit appelé à de plus fortes exigences.

Alors, près des tablas, piqué d’orgueil, il avance à petits pas, tout près de la corne. Puis entre les cornes. Puis au-delà de l’autre corne, pour toréer comme il sait le faire, en se plaçant dans des terrains inouïs qui défient l’entendement et hypnotisent la foule  comme si à chacun de ses gestes, réduits au minimum mais au-delà de la ligne du sacrifice, on attendait, interdit, que le destin frappe l’enfant qui gambade dans un champ de mines.

Cette deuxième moitié de faena n’est plus un combat, c’est une attente angoissée face aux cornes, la respiration suspendue que nulle passe ne libère car quelques pas de plus du torero annoncent déjà une autre passe, plus serrée, plus éprouvante. On ne sait s’il convient d’’applaudir le torero, on ne sait plus d’ailleurs si l’on en a bien envie, s’il s’agit d’une fête ou d’un suicide, d’un jeu à deux ou de la prouesse folle, opiniâtre et déraisonnée d’un trapéziste sans filet, d’un “joueur” à la roulette russe. Le public, taisant d’effroi, se libère à la mort et réclame une oreille, attribuée.(Nîmes, 9 mai 2008, San Lorenzo)

Torero gitan

Aparicio est un torero gitan. On se garde depuis Hemingway d’y revenir mais le préjugé est tenace : le torero gitan serait peu conventionnel, tout d’inspiration, couard ou bravache, selon les jours, les deux le plus souvent à la même minute, irrégulier, très gravement irrégulier, à tous les sens du mot, mais c’est aussi, c’est surtout, un immense artiste. Rafael de Paula, Curro Caro, Aparicio, et tant d’autres avant eux. Le préjugé est si tenace qu’il cimente une forte complicité entre le torero gitan et les aficionados. On n’attend rien d’un torero gitan, on sait qu’il ne faut rien en attendre. On attend seulement que ce soit son heure, qu’il en décide ainsi, quand il le voudra, aujourd’hui devant un toro astifino, ou dans trois ans devant cet autre con casta, sans qu’aucune rationalité n’ait sa part dans le choix de l’instant, si longtemps différé, mais alors de grâce. On attend comme on le fait pour un guitariste ou un cantaor flamenco. Ca peut venir, ou pas, ça peut venir un peu ou surgir soudain, comme l’eau que découvre le sourcier. Mais alors, d’un coup, tout se met à trembler.

La certitude de ce mystère apaise les aficionados que jamais l’échec du torero gitan ne déçoit. Les plus toristas des afionados ne font pas exception à la règle. Ils n’aiment pas moins que les autres le torero gitan, parce que, comme tous, ils savent que le jour « où ça veut»….. Les aficionados goûtent aussi les déroutes du torero gitan, parce qu’elles sont souvent grandioses, et au vrai, chaque fois différentes, aussi insoupçonnées que ses triomphes. Ils s’amusent de sa frousse, de ses mimiques, de cette tête qui dodeline, des ses bras grands ouverts qui prennent le public à témoin que c’est impossible, là vraiment impossible ! Ils s’en amusent, pas par méchanceté mais par mimétisme.

Car c’est un autre mystère de l’irradiation gitane que le public finisse par ressembler au torero, irrévérencieux là où l’autre néglige la convention, braillard et persiffleur quand l’autre gesticule en courant sans façon vers ses peones qu’il injurie comme un charretier,  n’hésitant pas, lui le public, à interpeller le maestro avec familiarité, dans une complicité de registre où il faudrait commencer par le vulgaire.

Vieux péon

Alors, rien ? Si !  Il y avait ce vieux peon, le vieux peon du Cid. Enfin, vieux, disons de mon âge ou à peine plus. Grand, de belle allure encore, les cheveux blancs, légèrement voûté, dans un habit gris perle et argent qu’il porte aussi bien qu’il porterait un costume du ville ou le traje corto des paysans. Qui court légèrement penché vers l’avant, économe de ses gestes mais attentif à tout, discret comme un majordome de maison anglaise. On le voit mais on n’y prête guère attention. Il est comme une ombre pâle dans le ruedo, un double transparent du torero qu’il sert. Voyons le, cape en mains, dans une brega sûre, face au toro qu’il ménage ;  transmettre les messages au piquero ; derrière le burladero veillant sur son maestro. Et c’est lui, à la pique sur le sixième, quand le toro renverse la monture, le piquero à terre, les jambes prises sous le cheval immobile, les deux monosabios qui tentent de protéger de leurs mains nues leur animal des assauts répétés du toro, Juli et El Cid tentant  d’intervenir en vain, qui parvient, un peu tard – ah, l’âge…- mais assuré, à éloigner le danger.

Je ne connais pas le nom de ce vieux peon, ni sa carrière. Quel âge peut-il avoir ? Que fait-il encore dans le ruedo ? Pas envie d’une jolie retraite, d’un peu de repos ? S’ennuierait hors le sable et le sang ? Sait pas quoi faire d’autre ? A d’emblée choisi l’habit de plata ou l’or lui a-t-il été refusé ? A-t-il femme et enfants ? Dans ce cas, ceux-là sont sans doute en âge de se marier. Profession du père ? Que disent-ils à leur future belle famille ? Torero ? Peon ?

Torero, claro ! La fidélité à ce métier, la sûreté du geste, ces cheveux blancs sous la montera furent pour moi la seule lumière du jour. La flamme d’une bougie dans une crypte obscure, comme un maigre signe d’espérance à quoi la foi se réchauffe. ( Nîmes, 17 septembre 2010, Garcigrande)

 

19/04/2011

Impressions d'arènes

Antequera  (1/ L’écrin)

Antequera, blottie contre une chaîne de montagnes qui fait frontière avec la côte, surplombe une vaste plaine, passage obligé entre Grenade, Cordoue, Séville et Malaga. Cette situation en a fait un carrefour opulent sous les Romains, les Arabes puis lors de la Reconquista, influences mêlées qui ont façonné cette ville blanche, aux façades de chaux agrémentées de ferronneries, aux toits de tuile couleur sable, le long de rues pavées plantées d’orangers où l’on ne se promène qu’à l’ombre. Des dizaines d’églises et de couvents aux clochers en forme de minarets et des palais Renaissance ou Baroque que l’étroitesse des rues parfois dissimule entourent l’Alacazar. Juché sur les hauteurs, on y accède, passé une porte dite de los Gigantes. La forteresse, battue par les vents, rivalise d’austérité avec la roche nue de la sierra qui lui fait face ; elle paraît encore faire le guet, veillant aux menaces qui surgiraient de ces désolations.

La rue principale s’appelle calle del infante Don Fernando. “El de aqui”est-il quelquefois précisé sur les plaques!

La plaza de brique et de chaux rappelle par le rythme de ses ouvertures sur l’extérieur, ses galeries couvertes de tuiles beiges, son sable ocre et ses élégantes tribunes, la Maestranza. Depuis les places à l’ombre, les grands arbres du parc qui jouxte les arènes dessinent un auvent au-dessus des tuiles pâles ; le soleil du soir aiguise l’éclat distinct de ces verts qui se mêlent, comme une vague suspendue. Est-ce la présence de cyprès? Cette arène andalouse baigne dans une atmosphère toscane qui lui confère une harmonie et une quiétude singulières en tauromachie. Son aficion n’est pas un combat, ni une exigence; elle est là, comme un écrin qui serait offert aux toreros qui voudront bien y paraître, pour ressusciter le souvenir  d’élégances du passé.

Antequera (2/ L’aficion)

Les aficionados d’ici savent que l’arène est de troisième catégorie et qu’ils n’y verront jamais des toros du trapio de Séville ou de Madrid. Bilbao, Ceret ou Vic ne font pas partie de leur imaginaire. Ils s’extasient en disant que Malaga est de première catégorie et, au seul énoncé de ma bonne ville de Nîmes, ils s’exclament admiratifs“ Là, il y a des toros!” On sent seulement, à un rien de retenue, une fois  cette politesse faite, qu’ils ne sont pas loin d’estimer, par devers eux, que la vie est mal distribuée et que ces toros qui sortent à Nîmes seraient plus profitables à l’aficion d’ici!!

Ils savent que leur aficion et la tradition de cette plaza ne leur permettent pas d’exiger beaucoup plus que le bétail qu’on leur donne. Ils le regrettent sans doute, mais s’en font une raison: c’est la condition des cartels de luxe qu’on leur offre. Ponce, El Juli, Morante ou, jadis, Curro ou Rafael ne viendraient pas affronter, ici, autre chose que des toros anovillados ou afeités. Mais, comme tous les Espagnols, ils n’oublient pas que Manoletete est mort à Linares et Paquirri à Pozoblanco, que la corrida est toujours un combat contre l’aléa, que tout peut y arriver et que seul le destin commande. L’aficion , ici, est admirable de noble abnégation. Comme à la cour des Angleterre, c’est “Never explain, never complain”.

Alors, ils font fête à leurs toreros, ils les applaudissent, ils les encouragent quand il le faut, ils crient “TORERO! TORERO!” aussi fréquemment que le plaisir le leur dicte, réclament à tout coup deux oreilles quand l’une est accordée et ne se font aucun souci à voir le président quelquefois dodeliner de la tête, comme s’il s’apprêtait à leur refuser cette récompense: ils savent que c’est un bon président et que pour rien au monde il ne songerait à leur gâcher la fête.

On ne passerait pas toute la vie dans un salon de thé, pas plus qu’à  ne voir de corridas qu’à Antequera, mais quelle fête et quelle joie! (20 août 2005/ Manzanares, Espartaco, Rivera Ordonez).

Arènes d’Arles ( restauration)

Au débouché des rues étroites qui mènent aux arènes qu’elles surplombent- un peu à la manière des ruelles de Sienne qui, en  grimpant, vous font la surprise de la piazza- c’est un véritable massacre qui s’offre aux regards : le virage sud-ouest des arènes a été restauré. Un carton pâte lisse, blanchâtre, découpé en arêtes tranchantes. Ce n’est plus Viollet- le- Duc, c’est Hollywood!  Stupéfaits, on s’aperçoit vite que les travaux ne sont pas achevés. On  bénit alors la paresse des restaurateurs, les fonds qui ont manqué, la  révolte des arlésiens, peu en importe la cause, l’essentiel c’est que  les travaux nous aient laissé sur les trois quarts restant les arches  de pierre rongée, leurs jambages aux contours incertains, les piliers  aux ombres obscures, les traces d’un combat contre le temps depuis  Rome ; comme une peau distendue qui donne sa majesté au visage d’un  vieillard. Sans doute convenait-il de traiter la pierre contre les  attaques de nos pollutions contemporaines, mais ce qui a été fait et  qui se donne à voir est un atroce lifting qui, s’étant assigné de  rajeunir le monument, l’a avalé tout cru, l’a fait disparaître, a  dissous l’amphithéâtre de tant de drames et de passions en un vilain  décor de supermarché à la Ricardo BOFILL, qui serait posé là le temps  d’un faux combat de gladiateurs avant d’être démonté pour être  installé dans d’autres foires où il aurait tout autant sa place. Oui,  de l’extérieur nous avons perdu un quart de nos arènes.

A l’intérieur, rien n’a bougé. Il fait grand soleil, le chaudron se  remplit peu à peu et les tours sarrasines sont toujours aussi  belles.(14 avril 2006)

 
Bilbao

Un faux air de ville de province des manuels d’espagnol des années 70, des avenues de capitale, larges et ombragées avec des immeubles hauts aux façades placardées de bow windows, et ici ou là des boursoufflures fin de siècle comme à Madrid. On sent que les années 1880 furent prospères. La gare et ses voies ferrées sont un fleuve qui traverse la ville quand le rio Nervion paisible, tout en ondulations douces, étrangle lentement le vieux Bilbao, coupe-gorge de rues étroites, sombres et humides, mi-Naples, mi-barrio Chino. Ici, les rues ont pour nom « libertad », «autonomia » ou « Hugo Chavez », et le drapeau basque est partout. Au Nord, suspendu, comme saisi au-dessus du fleuve, un soulèvement tellurique aux rondeurs de caravelle galactique, une Santa Maria en titane : le musée Guggenheim.

Une arène qui surprend : à l’extérieur, une armure de béton en écaille, avec pour seule fantaisie une frise de devises de ganaderias. A l’intérieur, les couleurs mal assorties d’un jeu de Lego : barrières vermillon et blanc, contre-piste crème anglaise, balcons coquille d’œuf à larges bandeaux rouille, et des gradins de béton brut couverts de sièges bleu ciel. Le ruedo, lui, beaucoup plus petit qu’à Madrid, Séville ou Malaga, est couleur taupe : on sent que les choses sérieuses commencent.

Mais pas tout à fait encore ! Au paseo, les deux agualziles sont précédés par une jeune fille à cheval vêtue d’une cape de velours vert. C’est elle qui salue la présidence, récupère la clef du toril, et offre leur récompense aux toreros. Les mules de l’arrastre sont emplumées aussi haut que Lisette Malidor, suivies par une armée d’areneros tout de blanc vêtus, taillole  et béret rouges. Les clarines sont en redingote rouge et une musique maigre de sardane accompagne le tercio de banderilles lorsqu’il est pratiqué par les peones.(25 août 2010, Padilla, Urdiales, El Cid/ Vitorino Martin)

Madrid

Des grappes de foule s’écoulent lentement des rames du métro et suivent une même direction, formant un fleuve puissant de processionnaires aimantés par un même courant. Au débouché de la station, on grimpe ensemble les marches vers la lumière, dans un silence de martyrs aztèques. Et soudain, les arènes vous tombent dessus. Une forteresse de briques rouges, aux hautes tours carrées, reliées par des galeries en terrasses de style arabo-andalou, dont on pressent qu’elles sont une ultime diversion. Deux groupes de sculptures y font face qui nous disent le reste : un hommage au torero El Yio, mort à 21 ans, comme un ange suspendu à la corne d’un toro, pleuré par les siens, et un buste du Dr Fleming que salue un maestro de bronze. Le sacrifice et la pénicilline, la mort et la blessure. On n’entre pas dans Las Ventas, les arènes de Madrid, ces arènes du monde, sans un frisson et la mine grave.  Voilà pour l’aficionado. Songeons au torero qui franchit le patio de cuadrillas

Il n’y a  ici ni fantaisie, ni légèreté. Il n’y a pas, comme à Séville, de calle Iris par où les toreros rejoignent l’arène applaudis par les badauds qui les encouragent dans une atmosphère chaleureuse de fête partagée. Madrid, ce n’est pas la fête. Les toros y sont généralement redoutables et le public est au torero plus redoutable encore. Il exige de lui d’abord le plus grand courage, ensuite de la personnalité. Pour cela, il lui faut un toro morphologiquement parfait, aux cornes les plus exagérées possibles, et de caste, pour que le combat soit «à la loyale» ; la moindre boiterie de l’animal déclenche protestations et sifflets jusqu’à ce que la présidence en ordonne le changement. Quand le toro est exempt de tout défaut visible, alors le toro n’a jamais tort, et si le toro est compliqué, vicieux, couard, con genio, et que le torero ne s’accorde pas avec lui, on siffle le torero parce que « à chaque toro sa lidia» et que l’homme n’a pas le droit d’être en échec.

Madrid n’aime rien mieux que la force d’âme. Voilà pourquoi, les toreros punteros, les stars de la tauromachie, y sont généralement mal accueillis. Aux yeux de Las Ventas, leur succès durable manifeste un trop insolent désir de vivre. Ceux qui en sont dépourvus, les chevaliers à la triste figure, les moines de l’Escorial, et quelques toreros de second ordre n’ayant plus rien à perdre, et qui le montrent, sont attendus avec curiosité. Et ils le savent : une oreille coupée ici vaut dix ailleurs, un prochain contrat à Madrid et une dizaine de plus dans la saison. Deux oreilles, c‘est une Puerta Grande et une temporada assurée et peut-être même deux. (1er octobre 2010, Nunez del Cuvillo/ Cid, Talavante, Sotto)

Mort d'un taureau

Peu de chose, sauf la mort d’un grand toro, belle à voir comme c’est peu dicible. Pas la mort en elle-même bien sûr, ni cette résistance à mourir que dicte quelquefois la bravoure, le toro terrassé par l’épée puisant une énergie dernière à retarder sa chute. Non, pas ce type de mort. Celle-là n’était plus un combat, c’était une sagesse. En voyant ce Jandilla combattu par Talavante traverser le ruedo pas à pas, sans fléchir, presque sans broncher, au rythme d’un vieillard qui sait sa fin dernière et ne s’en offusque pas, souhaitant seulement en finir la tête haute, avec dignité, on songeait aux martyrs chrétiens des premiers âges. La scène était saisissante de ce toro refusant de mourir là où il avait été frappé pour s’efforcer de rejoindre les siens, de l’autre côté de l’arène, près du toril d’où il était sorti 20 minutes auparavant pour son dernier combat, ou -qui sait ?- les terres célestes des toros bravos. Cette traversée lente du ruedo n’était pas une agonie, c’était une traversée du Styx, interminable, résolue et grandiose. Chacun comprenait qu’il ne revenait à quiconque de l’interrompre ou de la profaner. Talavante était bien un peu embarrassé, nous aussi au fond, mais la noblesse de la scène nous imposait le respect. Alors, sans que l’on sache bien pourquoi, on s’est tous levé et on a applaudi à tout rompre, au bord des larmes, au bord du gouffre. Et quand le toro est tombé, on était 8 000 à lui fermer les yeux, orphelins de son mystère.

Musique à Malaga

Qui n’a pas entendu les castagnettes de la banda de Miraflores y Gibraljaire de la Malagueta ne sait pas ce qu’est une banda de musique dans une arène. Ici, c’est chaque jour un concert quoiqu’il se passe. Un philarmonique. Et nul ne se plaint jamais que la musique joue davantage que les canons taurins ne l’exigent, tant elle fait spectacle, sollicitant quelque fois l’attention de l’aficionado bien plus que les vicissitudes du ruedo.

C’est ce qui advint ce jour alors que Manolo Sanchez tentait bien maladroitement de s’accorder avec un très bon toro, brave, noble, de belle caste et de grand jeu, sorti en cinquième position (un San Mateo de 560 kgs, quatre ans et quelques). Une belle entame, un genou en terre et en mandant beaucoup, puis une série de derechazos, la main très basse, laissaient espérer le meilleur de ce torero de Valladolid, assez peu sollicité, inédit en France ou à peu près, au toreo sans fioriture mais avec temple que j’avais vu l’an passé aux côtés de José Tomas, ici même, le 20 août. La seconde série de la droite est supérieure, mais c’est que le toro s’emploie en transmettant beaucoup, beaucoup trop pour le torero qui se profile, torée du pico, complètement fuera de cacho, sans idée et sans recours. La banda qui s’était mise à jouer comme une promesse de grand toreo raisonne désormais, dans le vide et somptueuse, comme un reproche. Dieu que ce pasodoble est beau ! Et quand la foule applaudit, c’est, sans cruauté, à la reprise d’un mouvement du pasodoble et non pour Manolo Sanchez. Silencio résigné et assez « classe » après la mort lamentable du toro déjà désigné toro de la feria, laquelle vient pourtant de commencer… Le trasteo n’avait pas été meilleur sur son premier (San Mateo de 505 kgs), très bien présenté et aux armures redoutables, comme on n’en voit jamais à Nîmes. Rien à la cape, quelques passes d’entame suaves, puis un torero desconfiado, parallèle et lointain- qui sera néanmoins applaudi et ne se fera pas prier pour saluer aux tablas.

Musique à Séville

Séville restant toujours Séville, il faut cependant dire un mot de la bronca. Oh, non, pas de celles où la plaza s’étourdit de sa propre rage, généralement réservée à ses toreros, ceux de Séville qu’elle chérit toujours, sermonne quelquefois et déshérite avec violence - mais alors le temps d’une faena, ou, au pire, d’un après-midi- parce que, ce jour, le torero apathique ou couard lui fait honte ( “Le sang de mon sang! Un tel spectacle! Ne peut-il donc être digne de ses anciens, nous qui l’avons tant choyé, qu’aurions donc nous dû faire si tout cela n’a pas suffi? Ah, non, quel sort cruel! Fuera! Fuera! Je ne  te connais plus, je ne te reconnais plus. Tu me fais trop de mal. Tu es la honte de la famille! Va, va et que je ne te revoie plus”) avant de se raviser dès le toro suivant parce qu’un fils est un fils, et que celui-là est d’un bon sang, que l’on est fier de le voir resplendissant dans son habit de lumière et que l’on sait de quoi il est capable, les jours avec.


Non, pas ce type de bronca mais une récrimination incertaine, presque timide, à peine osée parce que celui qui en est l’objet n’est pas torero, en tout cas il n’affronte pas les toros à pied. Celui-là est un sage et un savant. C’est le maestro de la banda de musica de l’arène et il est si savant et normalement si sage qu’il serait inconvenant de le rabrouer, comme on peut le faire d’un mauvais fils. Mais aujourd’hui on le siffle quand il joue parce qu’il n’a pas joué précédemment et que, sur ce toro-là, il a joué trop tard, quand tout était accompli.

Dans toutes les arènes du monde- sauf Madrid où l’on ne joue jamais durant le combat-, la banda de musica des arènes est appelée à accompagner la faena d’un pasodoble lorsque la présidence de la course estime que le travail du torero le mérite et qu’elle en donne l’ordre à son chef. Le maestro alors se lève et la fanfare retentit avec plus ou moins de bonheur, étant plus ou moins en harmonie avec le jeu de l’homme et de la bête. Quelquefois, le choix du paso qui porte presque toujours le nom d’une figura du toreo (Belmonte, Manolète, El Cordobès, Paco Ojeda) trace une généalogie, illustre une parenté, distinguant une manière de toréer, récompensant le torero d’un parrainage glorieux. Oui, un paso peut adouber un torero, surtout à  Séville.

Mais ici, on ne donne pas d’ordre au maestro de la banda de musica,Don Tristan, Tristan Tejera. C’est lui, et lui seul, qui décide de la musique et de son moment. Nul ne conteste son titre à le faire tant il est devenu, du son des cuivres qu’il dirige, le meilleur chroniqueur de la course, jouant joyeux, épique ou grave selon ce que les circonstances lui dictent, cessant de jouer lorsque les choses se dégradent, soulignant les faits d’arme, l’inspiration ou el arte du toreo mais préférant toujours le silence à une musique qui ne serait que d’encouragement ou d’agrément. Don Tristan a ses pasos préférés, enregistre des disques, ne parle jamais et joue rarement.

Il a la retenue et l’autorité d’un oracle. Son silence nous dessille de l’illusion, de la tricherie ou de la facilité et son office nous dit la rareté du duende. Il a aussi ses fantaisies et joue quand ça lui chante, à tout moment de la lidia, sans se borner, comme partout ailleurs, à n’accompagner que le troisième tiers- celui de la faena. Un quite de cape, une demi-véronique d’anthologie, une paire de banderilles valeureuse, un toro qui charge avec alegria pour sa troisième pique, tout lui fait profit dès lors que la toreria souffle et que le moment est exceptionnel. Etant très exigeant, ce moment demeure rare à ses yeux et donc à nos oreilles.

Aujourd’hui, le maestro n’a pas joué lors de la faena del Cid au troisième à la grande déception du public- et l’on entendait, de-ci de-là quelques fort irrévérencieux “ musica!” comme si la foule pouvait, ici, s’autoriser une telle injonction ; il n’a joué qu’en extrême fin de faena pour Pepin Leria sous les sifflets du public qui lui reprochait d’avoir tant tardé à le faire; a semblé s’irriter, enfin, de la règle qui impose de jouer quand le torero plante lui-même les banderilles en servant un pasodoble suave “ Por sevillanas” tout à fait mal adapté aux rencontres entre Encabo et son faible cinquième.

Pourtant...Comment mieux dire qu’un combat avec un toro décasté ne suscite aucune forme de plaisir qu’en lui opposant, d’un contre pied ironique, une jolie sévillanne? Que le Cid sur son premier avait incompréhensiblement insisté sur la difficile corne droite qui lui imposait de rompre après chaque passe alors que son toro passait bien à gauche, qu’en faisant le silence ? Enfin, que l’on ne joue pas un pasodoble quand le torero se joue la vie, seule l’issue du combat pouvant justifier de fêter sa victoire ? Olè, y olé. Viva el maestro Tristan! (20 avril 2006)

Ola dans les arènes

Et puis, après la mort du cinquième, le public dont on aurait pu croire qu’il n’espérait plus rien de ce morne cycle se met à sautiller, debout, chacun à sa place, pour lutter contre le froid. C’est assez drôle à voir, ces grappes d’ennui qui s’agitent tout au tour de l’arène. Puis, ces grappes deviennent plus nombreuses, tout le monde est debout, et tout le monde saute, en frappant des mains. Cela amuse, cela distrait, et l’idée, tout à coup, surgit : ces nervosités, ces gigotements, ces ridelles de foule se soulèvent soudain en une gigantesque “ola” qui court tout au long de l’amphithéâtre sans souci d’un rivage où se disperser. Une fois, deux fois, trois fois. La musique se met à jouer, les gens rient sous les secousses de la vague qu’ils viennent d’inventer et qui, pourtant, les submerge, se substituant au spectacle attendu et qui ne leur a pas été offert. Elle est immense, cette vague. Nul ne veut y échapper, même les invités du palco s’y mettent. Elle est ingrate et rigolarde. Chacun y vide sa colère et sa frustration, chacun s’y lave de son ennui, chacun y puise une émotion dont il est frustré, chacun s’amuse de soi et des autres, et puis, comme un corps fourbu trop longtemps battu par les flots, l’énergie mauvaise se dissipe, la vague se charge peu à peu d’espérance et le goût de cette fête improvisée d’une attente nouvelle. Et c’est alors dans la joie que le conclave, voyant Sébastien CASTELLA s’apprêter à recevoir son ultime toro, s’assied en frappant dans les mains et en criant, sur l’air des lampions, “ SEBASTIEN ! SEBASTIEN !”, faisant injonction au torero d’inventer, lui aussi, son triomphe. (Nîmes)

Véronique à Séville

Cette passe est une merveille quand le torero n’oublie pas son catéchisme et le geste de la Sainte sur le chemin de Croix, tentant de soulager les souffrances du Christ. A Séville, où les Vierges sont toutes de douleurs, le visage en larmes, un poignard fiché au cœur, cette passe est sacrée, et les toreros sévillans la chantent chacun à sa façon. C’est une saeta de Vendredi saint. Celle de Curro Romero était un geste simple et profond de compassion pure, celle de Rafael de Paula, un cri de révolte, fiévreux et vibrant, celle de Morante, plus enveloppante, déjà un luxueux linceul. Celle de Luque, maniériste, un signe élégant et discret de réconfort au passage du martyr, sans envisager la fin. Les autres toreros la font comme ils peuvent, assez républicaine en un mot, mais ils roulent davantage l’épaule quand ils sont à Séville, sans savoir pourquoi, sinon qu’ici il faut pratiquer de la sorte (Séville mai 2011).