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15/06/2011

Féria de Nîmes-Pentecôte 2011

Nîmes, vendredi 10 juin 2011- El Cid, Castella, Perera/Torrealta

Un cartel de gloires instables. El Cid qui fut, Castella qui est encore peut-être et Perera qui a été. Chacun de ces toreros tient à nouveau la corde, mais la main était naguère plus ferme. Ils doivent confirmer, le premier qu’il a retrouvé le sitio perdu, le deuxième qu’il peut être grand hors Madrid, le dernier qu’il est revenu dans la course. Tel était l’intérêt de cette affiche.

Un ciel pommelé et des toros de plomb en décideront autrement, mais sous la torpeur tout de même quelques enseignements, si l’on veut bien voir.

Le premier du Cid, gras et lourd, avait un fond de caste, gueule fermée jusqu’à la mort et répondait aux cites dès que le torero trouvait la juste distance. Mais le Cid tarda. Le début de fanea par naturelles avait certes belle allure, mais la main droite fut moins sûre, et après une circulaire inversée prolongée par un changement de main qui fit rugir le gradin, il n’y eut rien d’autre qu’une tauromachie dispersée et pueblerina, curieusement récompensée par une oreille. Le Cid servit ensuite une demi-faena à un toro, bravito à la pique, mais qui s’éteignit vite -la main basse est belle mais le toro alors s’effondre. Rien de très convaincant.

Castella avec le pire lot d’un encierro médiocre prenait son temps à la grande exaspération du public. Une chicuelina citée de 30 mètres sur son premier, qui serre et à la charge désordonnée, et un début de fanea, doblones un genou en terre, suivis d’une série courte et templée au centre, sur un toro manso, fuyard, et jouant un peu de la corne. Ce fut tout et ce fut peu.

C’est sûr, Perera nous revient, et avec les mêmes toros que ses compagnons. Son premier n’était pas un foudre de guerre mais les cornes étaient en pointes et sur ce toro d’une demi-faena, il construisit une demi-faena pleine d’aguante et de dominio : quatre passes par le haut les pieds joints en raccourcissant les distances sans broncher, conclues par deux pechos enchaînés, puis deux séries à suivre de derechazos, la première citée de très loin, le tout avec cette marque devenue singulière, chez lui comme une signature, où toute passe servie l’est plus près du corps que la précédente, plus  dominatrice, plus recentrée, en une progression d’intensité où on voit l’homme s’imposer. Voilà qui nous change de ces passes de consommation courante qui chez tant d’autres font « série » parce que toutes sont semblables et qu’il faut bien de temps en temps une pause. Hélas, d’abondantes circulaires prolongent inutilement une si belle construction, comme s’il fallait épuiser un temps réglementaire avant la mort. Une épée en todo lo alto et le toro roule par terre. Une oreille.

Mais le plus beau était pour la fin quand on vit soudain cette si belle image d’une corne qui tremble  dans le ventre de la muleta. Qui tremble de toute l’énergie contenue du toro, faible, manso, mais violent, à la charge incertaine et brusque. Qui tremble de ne plus pouvoir menacer à son heure en balançant de grands coups. Qui tremble parce que le toro se sait dominé. Qui tremble d’intensité et d’impuissance, comme le gaillard de bal de village, exalté et ivre qui veut faire le coup de poing mais finalement se ravise. Cette corne qui se laisse désormais envelopper dans la muleta, réticente encore mais déjà prisonnière, c’est le toro qui se rend.  Ce signe, comme le drapeau blanc  tendu par un guerrier plein d’amertume, est saisissant. Et comme la muleta est celle de Perera, le geste d’ampleur et la passe lente, cet instant où le toro est pris se donne à voir au ralenti, et l’émotion est intense.  Perera nous a inventé un toro, désormais asséché de son genio, et il en joue à sa main dans un terrain étroit, sans remords ni pitié, se sachant  invincible.  Une oreille.

Sa sortie a hombros paraîtra exagérée au regard de la faible intensité de la corrida dans son ensemble, mais pour qui sait voir, Perera fut, ce jour, la plus sûre des gloires instables.

Nîmes, samedi 11 juin 2011- Rafaelillo, Le Cid, Medhi Savalli/ Miura/ Vitorino

Qui n’a jamais raté une opportunité peut jeter la première pierre à Medhi, quant aux autres… abstenons nous.  La corrida est sortie dure, sauf le cinquième, un Miura  de 587 kgs, de grande noblesse.

Au paseo quand ses compagnons de cartel se signent, Medhi lance de la main un baiser à la volée. C’est tout ce que nous aurons retenu de cette course si décisive pour lui, avec les passes de réception sur son premier, véroniques centrées et dominatrices. Ce jeune torero qui a l’abattage en talent et nous a régalés à Arles sous l’orage, puissant, décidé, un peu désordonné bien sûr, mais valeureux comme un affamé, nous a ici laissés sur notre faim, distant et peu confiant sur son incertain Miura de 614 kilos, et en échec sur le Vitorino, très joli gris dans le type de la casa de 514 kgs, au large berceau ouvert, qui l’a désarmé à la cape mais passait à la muleta quand on mettait la jambe, et pourvu qu’on allonge le bras. Medhi ne l’a pas pu. Cela arrive. Cependant ça tombe mal. S’y ajoute un cruel « effet baudruche », vous savez quand une forme pleine s’entorchonne  sous l’effet de l’air qui s’échappe. Medhi, c’est d’abord un tempérament, une envie « comme ça ! », de jouer, de s’engager, d’épater son monde et d’en être ravi comme un gosse. C’est aussi un physique puissant, un peu lourd mais généreux, dégageant un charisme irradiant. C’est une présence dans l’arène. Alors quand le doute gagne, que le grain de folie est remisé plusieurs pieds sous terre, quand le corps s’efface, c’est comme quand le rigolo de la bande est malade. Le coup du sort paraît plus cruel. C’est injuste ; mais c’est ainsi. Suerte torero et reviens nous vite.

Le quart d’heure d’émotion de ce « mano a mano » d’élevages fut le premier combat de Rafaelillo,  torero minuscule  contre une tour imprenable de sauvagerie pure,  une vermine de toro, 592 kgs, haut, très haut, long, très long, et le tout surmonté de herses moyenâgeuses : des cornes largement ouvertes, et qui n’étaient pas que défensives. Trois grosses piques n’y feront rien.  Ce monstre est tout de puissance mauvaise et balance ses cornes latéralement dès que le torero avance le bras. « Nan ! Passerai pas ». Ni à droite ni à gauche. « Nan ! Sais que tuer, veux pas jouer ». Un quart d’heure pareil est une épreuve à peine soutenable pour le spectateur ; il faut imaginer ce que cela doit être pour le torero, un bout de tissu à la main et pour l’heure une épée de pacotille dans l’autre.  Devoir faire face, jouer des jambes à défaut des bras, dans une tauromachie d’un autre âge qui seule s’impose pour faire baisser la tête, si peu que ce soit. Et dix minutes de lutte plus tard, on doit encore se résoudre à le voir mettre en suerte  pour en finir,  lever l’épée, viser là, juste-là, au dessus des cornes ! Comment faire ? Le gradin retient son souffle, tout le monde est en apnée, on attend. Ca y est, Rafaelillo tend l’épée, saute et plonge, un instant suspendu au dessus de cette tête encore si haute.

Petit Rafaelillo, énorme torero. Sale jour pour toi, mais quelle lutte ! Ce n’est pas facile à avouer, et moins encore à écrire, mais ces litres d’adrénaline charriés par l’angoisse de cette geste entrain de se faire  dont on ne connaît ni la fin ni la postérité, cette émotion archaïque que le destin éprouve, ont quelque chose d’animal, de primal, de mythologique et de sacré, qui submerge la raison et enivre.

Rafaelillo se gardera sur son second, un Vitorino en cornes qui ira trois fois à la pique, encasté et con genio.

El Cid ne pourra pas grand-chose sur son Vitorino qui se déplace en crabe, toutes pinces dehors, et sera fade sur le noble Miura qu’il tuera d’une belle épée.

Un mot enfin : la corrida était télévisée en Espagne et c’est tant mieux ! Ainsi le 18 brumaire local aura-t-il eu quelque écho outre-Pyrénées. Chacun en tout cas y aura mis du sien.  C’est que le président de la corrida du jeudi dont la rigueur dans l’octroi des trophées avait déplu au concessionnaire avait été déposé en douce et remplacé au palco. C’est désormais, ici, l’organisateur des spectacles qui choisit son jury… L’indignation fut à son comble tant le conflit d’intérêt, dont l’actualité de ces derniers mois aurait dû nous garder, était patent. Alors notre président sobresaliente, un honnête homme pourtant mais au mouchoir facile, a payé au prix fort la forfaiture dont il avait été l’instrument. Son arrivée a été saluée par une bronca de gala, renouvelée à chacun de ses faits et gestes : son salut aux toreros à la fin du paseo (+1= 2), les autorisations de combattre sollicitées chacun à son tour par les maestros (+3 = 5) , le salut des toreros après leur combat (+6 =11), son départ enfin (un dernier pour la route), grandiose sous les sifflets et les huées, hommage exaspéré de l’aficion au crédit perdu d’une plaza. Un dos de mayo taurin à notre Bonaparte de la Vistrenque. En direct sur Canal + Espagne.

Nîmes, dimanche 12 juin, matin-  Ponce, Javier Conde, Juan Bautista/ Juan Pedro Domecq

Il y a un effet loupe depuis les amphis, certes pas grossissant mais incontestable. De si haut, le ruedo   découpe la zone d’observation, et le vertige aidant le reste demeure flou, hors champ. Il y a le vent et des martinets qui rôdent. Le bruit de la ville. On est dedans et dehors, un peu comme dans la cour de l’Archevêché à Aix, écoutant l’opéra du dernier balcon, entre les hirondelles. L’ambiance y est attentive et débonnaire. On y vient pour aimer et se régaler et pour rien d’autre. Le voisinage est solidaire et on le sent assez « développement durable ». En parlant de voisins, j’y ai rencontré le père de Curro Diaz, debout sur sa pierre, le dos bien droit, songeur. On le sent préoccupé, il me rassure sur l'état de son fils, blessé à Séville il y a un mois, le péroné est bien soudé, le muscle s’est refait, il y a quand même un nerf au pied toujours un peu douloureux. « Et les toros de cet après-midi ? «  «  Bien, très bien, un joli lot ». Oui, cet homme si digne est préoccupé.

Pour le reste, c’était une corrida du dimanche, comme on le disait naguère des automobilistes à la conduite mal assurée. Une ambiance de tienta ou de festival, où chacun se connaît, où l’on vient pour être ensemble. On a applaudi Ponce, comme on le fait chaque fois depuis des années aussitôt après le paseo, et Ponce n’a pas fait grand-chose, s’accordant avec son second toro quand le premier avis sonnait. Alors il a dessiné une circulaire du pico, suave, et une autre encore, avant de prendre l’épée.

Condé dans un bel habit vert de Nîmes aux passementeries noires  a joué son personnage, dédiant son premier combat dans un geste affecté en direction du ciel au ganadero décédé il y a peu, puis à sa veuve, assise au premier rang. Il a commencé un genou en terre et c’était beau, puis a dessiné quatre naturelles  dans un souffle, et c’était magique, puis à la série suivante, il a hurlé comme un possédé, en livrant une passe basse, d’une langueur exquise, comme si le duende venait de le foudroyer sur pied. En allant chercher l’épée, il s’est emparé d’une grande bouteille d’eau en plastique  qu’il a goulottée sans façon puis a dessiné une passe en trapèze, sa circulaire à lui, cassée, pleine d’arêtes,  de suspensions du geste, les jambes mécaniques, et c’était curieux.  Après la mort, il a salué au centre, l’épée et la muleta à bout de bras, bien haut, la tête baissée, comme pendue à une nuque brisée, et j’aimais bien ce cinéma.

Sur le suivant, il y eut un enchaînement de sorcier, le derechazo lié à deux pechos, puis une attente patiente, mais vaine, de voir autre chose.

Juan Bautista a montré une envie de novillero, et c’était bien sympathique. Il a accueilli son toro par larga afarolada de rodillas, puis l’a véroniqué toujours à genoux,  s’est levé pour servir des chicuelinas, a rematé par larga, celle-là de belle allure. Chicuelinas marchées pour la mise en suerte au caballo, pose des banderilles, avec une paire al violin. A la muleta, il a débuté sa faena comme Medhi Savalli, et l’a conclue comme Sébastien Castella, mâtiné d’un peu d’Espartaco jeune, avec entre les deux, tout de même, un zeste de Jean Baptiste. Ajoutez quelques manoletinas et vous aurez une juste idée du spectacle pueblerino qui nous a été offert et qui lui a ouvert la Porte des Consuls, la porfia sur son second – justifiée compte tenu de la bouderie de l’adversaire, et au vrai valeureuse- ayant fait le reste.

Ah oui, j’oubliais, les toros sont sortis plus que faibles, sans présence au troisième tiers, les 2 et 3 avec un reste de moral cependant, comme du sang bleu avant l’anémie.

Nîmes, dimanche 11 juin après-midi- Curro Diaz, Sébastien Castella, Talavante/ Fuente Ymbro/La Quinta

Première corrida qui ne soit pas hémiplégique : voici enfin des toros face aux toreros. Des toros sans poids excessif (de 470 à 510kgs)  mais qui sortent avec puissance, ont de la présence, vont pour certains avec classe au piquero, deux d’entre eux (le lot de Castella) nous offrant un tercio de grande beauté. Ne nous emballons pas cependant, la deuxième pique demeure souvent symbolique…

Et avec ça, de la toreria, des instants d’intensité, de belles images, et des toreros qui doivent faire leur preuve. Cette corrida nous a offert une densité, ici, désaccoutumée.

Curro Diaz est revenu trop tôt de blessure et je comprends mieux l’air songeur de son père, ce matin, debout, bien droit sur sa pierre, aux amphis. Son premier avec genio et le second, à charge courte, n’étaient pas pour un convalescent.

Talavante m’a enchanté, mais je crains avoir été le seul, tant chacun s’attend ici à le voir toujours s’exposer en cherchant à petits pas un sitio qui fait frémir. Face à un Fuente Ymbro, racé et aux cornes largement ouvertes,  une larga en fin de série pleine de toreria, puis un jeté de cape sur l’épaule pour mettre en suerte face au piquero, avaient la saveur des eaux-fortes de Goya. A la muleta, quatre passes de bandera sans bouger d’un pouce, enchaînées à une passe basse de la gauche puis à un pecho donnent le ton. Torero de juste position, à la savante économie de geste, relâché, très relâché, lent, très lent, et cette lenteur est celle d’un maître, lenteur et temple d’un pecho d’une épaule à l’autre, lenteur plus grande encore d’un derechazo qui dessine une circulaire mais sans ces gigotements et enlacements approximatifs de tant d’autres. Non, lui sa circulaire, c’est une taille, un bras, un poignet, et les étirements d’un marbre du Bernin, élégants, presque aériens. Hélas, le toro ne cesse de meugler et cela dissipe un peu le charme. L’épée est approximative (pinchazo puis lointaine) et le public froid.

Le dernier, La Quinta, sera récompensé d’une vuelta, que son comportement à la pique n’annonçait guère, s’étant collé sans grâce au peto à la première, et défendu de la tête à la seconde. Mais ce manso se révèlera aux banderilles, manifestant alors une puissance inattendue, sa caste se confirmant à la muleta. Sans doute Talavante est-il demeuré un peu au-dessous de ce toro. Mais j’ai aimé la cadence de cette faena, la juste distance, l’aéré de ses enchaînements, la muleta basse, la silhouette qui fait mouvement quand la passe se fait, le bras contraire levé au ciel, le coude cassé, la main suspendue. J’aime aussi  qu’il soit à ce point sans façon quand il ne torée pas, qu’il laisse traîner la muleta au sol quand il s’éloigne, qu’il ne mime ni le danseur ni l’esthète quand il se trouve à dix mètres de son adversaire. Ce torero n’est pas mannequin, ni au théâtre, mais qu’il cite le toro, alors il se transfigure, il se fait flamme ou souffle, une assomption aux vibrations fièvreuses du Greco.

Tirant profit de la charge de son adversaire dont il n’est pas venu à bout, il tente un recibir, le rate, retire l’épée sanguinolente, la fiche enfin dans un mouvement de perfection. Une oreille.

Mais le moment de toreo grande, devant un grand toro- lui aussi récompensé d’une vuelta-, ce fut Castella qui nous l’offrit sur le deuxième Fuente Ymbro, quatre passes de cambio sur un adversaire de taille, avec changement de main lié au pecho, d’une grande puissance et d’un très fort impact,  des derechazos liés et amples, vibrants, cadensés, un changement de main souverain et des naturelles  à suivre. Sûreté du geste, aisance, brio, Castella devenait soudain un torero dominateur et facile, d’une belle virilité  que ses petits pas de flamand rose, le bras contraire levé au ciel n’affectaient plus. Le toro était moins facile à gauche mais toujours allant ; une série droitière réenluminait la faena et la profia finale dans un mouchoir faisait tomber les deux oreilles, les plus méritées du cycle, vu la force de l’adversaire.

Sébastien sera moins souverain avec son La Quinta, ne trouvera pas la juste distance, se laissera vaguement déborder, et d’ailleurs désarmer. Il était revenu à son ordinaire, et au « toujours un peu pareil » qu’on lui reproche. Mais quel torero il fut sur son premier !

Un mot enfin de sa cuadrilla, brillantissime au deuxième tiers, brega et banderilleros, déjà sur le Fuente Ymbro, puis très attendue sur le La Quinta, et qui a veillé au tercio comme si nous étions à la Maestranza. Oui, le toro et la toreria allaient de pair. Nous avions l’impression de vivre un jour nouveau.

Nîmes, lundi 13 juin – Morante, Juli, Luque/Nunez del Cuvillo

                                     A ce grand chef, Rudy, et à Chicuelo II, si souvent bien inspirés

Trapio ou cornes, il faut choisir ! Ce jour, ce sont plutôt les cornes, car pour le reste, ces toros avaient un physique d’ectoplasmes, étroits, plats, comme passés au laminoir, des ombres chinoises pour abat-jour de lampes de chevet de gosses insomniaques. Mais pour nous, ces silhouettes en deux dimensions,  fort laides à regarder, sont un gâche-faena. Soyons justes, le premier et le troisième viennent avec classe aux piques et poussent avec force, au moins sur la première. Mais les autres sont faibles, fléchissants ou ankylosés. Une pitié.

Juli sans peine ni gloire ; Morante renonçant à son premier après une série d’entame de belle facture qui paraissait pourtant avoir tout réglé ; une demi-faena de Luque jusqu’à des naturelles fuera de cacho qui signent la fin avant une porfia sans intérêt : nous en étions là du marasme quand la banda se mit à jouer un air de convoi funéraire sur le fléchissant quatrième de Morante. Le Concerto d’Aranjuez, lui-même. Et version Miles Davis, s’il vous plait, avec trompette à se flinguer, dépressive, grave, insupportable, et si inattendue que la moitié de l’arène, émue d’entendre de la « musique classique », prit des airs pénétrés de femme de bédouin enrichi à qui on fait la surprise d’une robinetterie plaqué-or dans la salle de bains. On se pâmait, on roulait de la poitrine dans de grands transports, le poil se levait sur les bras : « le pellizco, c’est le pellizco » !  « Dieu que c’est beau ! ». Cette musique est à hurler de mièvrerie, de recherche de l’effet, absorbant tout sur son passage comme un sopalin bien épais. L’adagio de Rodrigo, c’est du sparadrap à sa chaussure, on ne peut s’en défaire. C’est fait pour ça ! Normalement c’est une prière pour sa femme qui vient de perdre un enfant en couches, ici c’est un Te Deum pour le mort-né. Silence dans les rangs, on veille. Pendant ce temps, le Morante que je pensais plus fin, s’y croit, se donne des airs, se boursouffle face à un toro laid, incommode et qui humilie peu. Il recule, se replace, gigote, mais tente manifestement d’être digne du bain sépulcral qu’on nous verse à seau sur la tête. Alors, inspiré, il tire une demi-douzaine de passes pleines de duende, d’une lenteur infinie. On enrage d’être privé de silence, cette fichue musique saturant tout ce qui se donne à voir. Et l’on songe, malheureux de cet immense  loupé, à « la musica callada del toreo » de Bergamin. La faena se termine sur la dernière note de l’adagio, on ne sait plus où on en est, cet air poisseux a tout chamboulé, Morante repose la baguette, la moitié de l’arène se lève comme un seul homme, se tourne vers la banda, et fait un triomphe à Rudy pendant que le torero vaque. On a envie de tout casser ! Alors, rien d’autre ? Si ! Après tant de sirop, Morante se met en suerte, tend l’épée et se jette sur l’adversaire dans un geste d’une austère beauté, décomposé et sûr, qui d’une lame nous désintoxique. Et c’est l’acier en main qu’au centre il salue comme un bretteur, la pointe orgueilleuse en direction des gradins. Deux oreilles, la seconde pour Rudy – au vrai un merveilleux chef, mais quelle idée…- dans une bronca de gala à la présidence, l’épée grandiose de Morante nous ayant débarbouillés de tant de confiture.

Luque au capote sur le six nous a lavés de ces outrages, s’étirant avec élégance, le geste suave et doux. Morante dessine-t-il sur son toro un quite de passes exquises, filles naturelles de delantales et de véroniques, que Luque, qui se pique de competencia, revient pour la plus belle véronique du cycle, fragile et pure comme de la porcelaine, rématée par une demie dans un bouquet d’ondulations qui expirent. Que arte, joven !

Et la faena devant son jabonero faible mais noble, sera variée – de belles aidées de ceinture en entame-, de main basse, aux enchaînements subtils – un molinete lié au pecho-, templée, puis de porfia, mais celle-ci, qui vient à son heure, est saisissante d’aguante et de désir puéril de vaincre,  tel ce visage que le torero enfouit entre les  cornes, dans un adorno plein des folies et de l’arrogance de son âge. Une oreille je crois, mais une très heureuse confirmation de cartel surtout, sur un paso doble enfin retrouvé.

 

 

 

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