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28/08/2011

Triomphe de Morante à Bilbao

Bilbao, 23 août 2011- Morante, Manzanares, David Mora/Nunez del Cuvillo

Ruedo taupe et ciel de plomb, nous sommes bien à Bilbao !  Les armures des toros le confirment, longues, astifinas, levées au ciel, incroyablement menaçantes des gradins ! Un lot de Nunez del Cuvillo de présentation exceptionnelle et de beau comportement, mobiles, d’une noblesse encastée, sauf le dernier, dangereux, la tête en encensoir et qui cherche l’homme.

Les sociétés archaïques sont sensibles aux prises du pouvoir, peu en importe les moyens dès lors que la chevauchée est brillante. On se souvient du président Mitterrand, la main en chasse-mouche,  balayant les derniers scrupules de Jean-Pierre Soisson, homme a en avoir peu, élu à la présidence  de l’assemblée régionale de Bourgogne grâce aux voix du Front National, d’un définitif « Quand on est Duc de Bourgogne, on le reste ». La messe était dite et on n’y revint plus.

Avec Morante ce fut pareil. Un toro de belle prestance, à la robe beige foncé (colorado bociblanco), à la tête impressionnante, s’étant employé sans classe mais avec force sur les deux piqueros, avant que la présidence ne fasse sonner le changement de tercio. Peu importe les clarines pense Morante qui sert encore, plié en deux, une quinzaine de capotazos au pied du cheval avant que le toro n’y retourne pour être piqué une fois supplémentaire, à la barbe de tous. Rumeurs de foule, plus désapprobatrice encore quand, quelques instants plus tard, la muleta empoignée à deux mains, Morante châtie son adversaire d’une dizaine de muletazos par le bas, qui ne laissent augurer rien de bon. Il suffisait cependant d’observer que ces muletazos étaient vipérins mais bellement dessinés, précis, efficaces, et donnés en gagnant le centre, pour se convaincre que le projet du torero n’était pas celui que redoutait la foule… Alors, dans cette position singulière qui est sa signature, de trois quarts, à mi-distance, Morante a embarqué le toro, le corps à l’oblique, dans deux séries de derechazos souveraines. Il tente à gauche, mais le tio ne passe pas, reprend la main droite, s’accommode à la charge vive de Cacareo (c’est le nom du toro, « Cancannier ») et termine par trois passes d’une densité et d’un temple inouïs, liées au pecho, en gagnant le centre. Vista Alegre est abasourdie par tant de toreria, mais la faena va prendre encore de l’ampleur. C’est une main basse qui tient la muleta, l’autre bras du torero tendu vers le ciel, une taille qui se dévisse interminablement au passage, un corps qui s’étire, une figure du Bernin,  le tout  sculpté au possible et l’attitude d’ensemble aérienne. C’est cette alchimie de toreria qui pèse et de grâce de la position qui est unique avec ce torero. La passe est dessinée mais puissante, belle mais utile, un toreo d’évidence dès lors qu’un toro s’emploie, et que l’on ne voit guère en d’autres mains. Il y a dans cette force et dans cet art, l’âpre énergie d’un Michel-Ange - Manzanares, lui, serait plutôt un Raphael. Mais ce n’est pas encore terminé : sans rien consentir qui ne soit utile à la conduite du combat (rectifier sa position, dominer la bête, la retourner à sa main), il y a encore une inattendue passe de las flores, liée au changement de main puis les naturelles à suivre, où le toro désormais s’emploie, qui soulèvent l’arène, debout, aux cris de « Torero ! Torero ! ». Morante va chercher l’épée, sculpte une aidée par le haut puissante comme le marbre, une aidée par le bas empoisonnée, conclut d’une trinchera et nous voilà encore debout face à tant d’évidence torera. 2/3 d’épée, le toro s’effondre. Le président, auquel Morante a pourtant volé une pique supplémentaire, sort les deux mouchoirs sans attendre, puisque nous avions tous vu.

Toute la corrida fut belle : une cuadrilla de Manzanares brillantissime ( Curro Javier sur son premier en deux paires qui ont à elles-seules amélioré le toro, jusqu’alors manso et réservé et qui s’est révélé d’un beau comportement ; JJ Trujillo sur le cinq) ; José Maria toujours gracieux mais dans une première faena allant un peu a menos, puis récompensé d’une oreille sur le brave cinquième après un travail plus recentré, plus près du corps avec beaucoup de mando et une épée al recebir ; David Mora, le torero qui sort de l’ombre, cite de loin, se croise bellement et dessine des naturelles longues, lentes, le tissu bas avant d’échouer à l’épée, puis, porté par cette journée d’exception, se confie trop sur le dernier, merveilleux de présentation, mais à la tête très mobile et sur laquelle au final il ne parvient pas à peser.

Il est des chefs d’œuvre dont la puissance d’émotion aspire tout. Et quand l’oxygène manque à ce point, on se sent euphorique, comme en haute montagne. A la fois léger, hagard, épuisé, heureux, insouciant, traversé par flots de joies inaccoutumées et ensorcelantes ; on ne sait trop si l’on a envie de boire ou de courir mais on aspire à un épuisement final qu’on se flatte d’espérer tant on est sûr qu’on est déjà au-delà de toute raison.  Oui, cette faena de Morante avait les charmes de l’opium pur.

Bilbao, 24 août 2011- Juli, Talavante, alternative de Jimenez Fortes/Jandilla

Peu de chose, sauf la mort d’un grand toro, belle à voir comme c’est peu dicible. Pas la mort en elle-même bien sûr, ni cette résistance à mourir que dicte quelquefois la bravoure, le toro terrassé par l’épée puisant une énergie dernière à retarder sa chute. Non, pas ce type de mort. Celle-là n’était plus un combat, c’était une sagesse. En voyant ce Jandilla combattu par Talavante traverser le ruedo pas à pas, sans fléchir, presque sans broncher, au rythme d’un vieillard qui sait sa fin dernière et ne s’en offusque pas, souhaitant seulement en finir la tête haute, avec dignité, on songeait aux martyrs chrétiens des premiers âges. La scène était saisissante de ce toro refusant de mourir là où il avait été frappé pour s’efforcer de rejoindre les siens, de l’autre côté de l’arène, près du toril d’où il était sorti 20 minutes auparavant pour son dernier combat, ou -qui sait ?- les terres célestes des toros bravos. Cette traversée lente du ruedo n’était pas une agonie, c’était une traversée du Styx, interminable, résolue et grandiose. Chacun comprenait qu’il ne revenait à quiconque de l’interrompre ou de la profaner. Talavante était bien un peu embarrassé, nous aussi au fond, mais la noblesse de la scène nous imposait le respect. Alors, sans que l’on sache bien pourquoi, on s’est tous levé et on a applaudi à tout rompre, au bord des larmes, au bord du gouffre. Et quand le toro est tombé, on était 8 000 à lui fermer les yeux, orphelins de son mystère.

Lourd (552kgs), cornivuelto et astifino, plutôt brave à la pique, avec une tête guerrière mais un peu vicieuse. Talavante l’a toréé avec aguante, tirant une première série avec beaucoup de mando, puis le citant de loin, souverain de la main droite en deux derechazos interminables, la main basse, puis une trinchera et une passe basse où le tissu s’évapore. A gauche, il lui a servi los vuelos de sa muleta, très fluide comme à l’accoutumée. C’était valeureux mais un peu à contre-style de la tête si mobile de son adversaire qu’il convenait sans doute de mieux contenir. Une faena un peu en dessous de ce toro, mais la seule que nous ayons vue d’un après-midi de peu.

El Juli, mal servi, a accompli un trasteo adapté à son premier, de peu d’intérêt, décasté, qui humiliait peu, et à la tête haute en fin de passe ; un travail intelligent d’une précision d’horlogerie, mais lointain. Son second était invalide. Il l’a toréé du bas vers le haut pour éviter la chute avant d’abréger à juste raison.

Jimenez Fortes, grand jeune-homme de Malaga, prenait l’alternative à Bilbao. C’est fort rare pour un torero du for, tant les toros sont ici d’une présentation redoutable pour qui a peu de recours. Ce fut une alternative sans conséquence, et tant mieux pour sa mère, novillera des années 70, ce jour en barrera sol y sombra, à laquelle il a dédié son premier combat. Il a hérité du lot le plus noble, mais armé comme les autres, et nous songions à sa mère quand, entre deux jolis gestes bien dessinés, il se les mettait dessus. Très belle épée à son second.

Bilbao, 25 août 2011- Ponce, Juli, Perera/Victoriano del Rio

Il faut toujours se méfier des impressions générales, elles déteignent ! C’était une corrida en deux parties et la première fut très entretenue. Hélas, la seconde moitié fut désastreuse (deux infumables, et un invalide) et c’est cette impression qui demeure.

Il est vrai que les toros sont sortis juste de présentation pour Bilbao, ayant pris deux piques avec peine, et marqué divers signes de faiblesse. En outre, Ponce, ici une véritable idole, mal servi, n’a rien pu faire. Alors quand vous demandiez aux Basques ce qu’ils avaient pensé de la corrida du jour, ils répondaient « Los Victorianos ? Al Rio », soit à peu près «  Ces toros ? A jeter par dessus bord ! ».

Pourtant, il y eut deux toros nobles et deux faenas. La première du Juli qui était déjà venu au quite sur le premier toro de Ponce, que l’on sentait en désir de triomphe et qui a offert son combat à El Viti, lequel fêtait, bienveillante statue du commandeur de la toreria des années 60 et 70, son 50ème anniversaire d’alternative dans le callejon. Le Juli tient son toro dès la première série à droite, mais la bête relève la tête en fin de passe et se retourne vivement. Juli torée à sa manière très sûre, et domine. Le toro est moins facile à gauche, et les naturelles sont lointaines, sauf la dernière après replacement, large, basse et templée. On reprend la main droite, et le plus beau est à venir : un changement de main dans le dos et deux naturelles qui suivent, énormes, à tirer des « olés » de feu. Une même série en suivant et les naturelles sont plus belles encore. Cette faena est d’une oreille à n’en pas douter. Mais Juli qui tient son succès à Bilbao, hésite, l’épée levée. Pinchazo, une demie, descabello. Saludos. Son second sera très avisé et le menace deux fois au pecho. Juli sera précautionneux sur des sifflets épars.

Perera nous revient et c’est tant mieux. Son toro- le troisième de la course- a cinq ans, pèse 575kgs, marque certains signes de faiblesse, est manso mais avec du jeu. Le torero construit bellement une faena qui va a mas, très vertical, la main basse, des passes templées, au long court des deux côtés avant deux dernières séries phénoménales. D’abord un enchaînement ensorcelant d’un molinete, passe du cambio, puis changement de main pour dessiner des naturelles, et dresser un mur d’aguante et de poder en un tres en uno sans bouger d’un pouce dans un terrain étroit. La série à suivre est de même tempérament avant une circulaire inversée continuée par un changement de main qui laisse le toro parado. Hélas, l’épée est défaillante. Pinchazo, 2/3. Saludos de gala.

Les trois toros à suivre devaient hélas déteindre sur l’après-midi. Ajoutez des applaudissements à tout rompre lors de la sortie de Perera, qu’ici la presse et les « vrais » aficionados n’aiment guère, et vous aurez la couleur de l’opinion dominante, dont, comme les idées générales, il convient toujours de se méfier.

Bilbao, 26 août 2011- Ponce, David Mora, Daniel Luque/Alcurrucen

C’est jour férié à Bilbao et les indépendantistes défilent place Moyua, quelques hommes en jupe traditionnelle bleue de chauffe qui s’arrête à mi-mollet, fort peu seyante, tous les autres- les jeunes surtout- avec cette coupe de cheveux si laide, qui vous fait une frange ras le front, le reste pendant des deux côtés, genre Jean Reno dans « Les Visiteurs »- le film. Les affirmations identitaires ont manifestement la pilosité singulière, des islamistes aux barbes broussailleuses aux Basques ainsi coiffés au demi-bol. Que desgracia !

Une manifestation anti-taurine, bruyante et jeune, nous accueille place des arènes. Elle est cependant plus maigre que l’an passé et sérieusement contenue par les policiers ninjas. On a appris ce matin que la maire de San Sebastian s’était publiquement réjouie de l’insuccès de la feria en s’exclamant «  Les gens ont tourné le dos aux toros, et c’est tant mieux ! », avant d’annoncer que son programme électoral prévoyant l’interdiction des corridas allait enfin pouvoir être appliqué. La presse en rend compte sans indignation, comme elle l’aurait fait de toute autre résolution politique, dès lors qu’elle deviendrait majoritaire. On a beau dire, on sent que c’est un peu le début de la fin… Profitons de ce qui nous reste !

A 18h, le ciel est gris- après pourtant une belle journée- avec de vez en cuando quelques trouées d’un soleil de châtiment. Les toros sont merveilleux de présentation, avec des robes variées, et tous astifinos, donnant grand jeu. Quant à Ponce qu’on attend ici avec ferveur, son capote de paseo, chamarré d’or, a des allures « retour des Amériques ».

Ponce torée depuis 25 ans, et une telle longévité lui donne cette patine des rois sans gloire que l’histoire récompense de leur long règne sans crime. Il a torée beaucoup et partout de sorte que  chaque aficionado l’a vu triompher quelque part, et lui en est reconnaissant. Il est sérieux, régulier, appliqué, consciencieux et travaille le geste élégant, ce qui ne lui était pas donné au berceau. Il a évidemment une grande science du toro et sait faire son affaire de tous, surtout des médiocres. Un cumul de telles qualités force le respect. Alors, où est la réserve ? Eh bien, dans le fait que la beauté de ses faenas tient pour beaucoup dans une mise en scène de soi et une muleta surdimensionnée qui laisse le toro à distance. Il a plus de suavité que d’art, et se soucie davantage du beau geste que du geste accompli. En un mot, son toreo est gracieux plus que profond. Sur son premier, lourd, noble qu’il avait fait assassiner en deux piques, et qui se révèlera en effet d’une charge un peu brutale, il sert de jolis gestes suaves dans une pose gracieuse, mais torée du pico, recule et se fait désarmer au pecho. Soyons juste, une ou deux séries, surtout la dernière, le torero très droit, très relâché, toréant soudain plus près du corps, la muleta basse, sont de grande beauté ainsi que les deux passes aidées par le bas, d’une belle fluidité, avant l’épée, celle-ci défectueuse. Saludos très chaleureux.

Enrique court comme un jeune homme au centre du ruedo pour offrir la mort de son second, très noble et mobile, au public, et fait ce qu’on l'a vu faire mille fois, depuis les doblones la jambe ployée du début aux séries lointaines mais allurées sur la droite. De temps en temps, il torée de plus près, la main très basse, et c’est beaucoup mieux.  Seules les naturelles isolées après un changement de main sont belles à voir, les séries à gauche étant toutes accrochées. Mais c’est la fin de fanea qui met le feu à Vista Alegre, avec ces drôles d’exercice d’assouplissement qui m’avaient tellement épaté à Malaga il y a deux ans : accroupi, une jambe en équerre,  le buste à hauteur de mufle, présentant la muleta pour une circulaire qu’un changement de main prolonge pendant que, d’une flexion de la taille, il prend appui sur l’autre jambe, le dos bien droit, toujours à mi-hauteur,  le toro suivant le tissu, interminablement avant une trinchera dans la même position, encore recommencée. Le torero est souple et s’expose incontestablement. C’est beau comme d’un gymnaste, mais cela me laisse froid. Je suis cependant le seul. Deux oreilles sont réclamées, une est accordée et Ponce fait une vuelta lente pour recueillir le plus longtemps possible ces applaudissements qui lui font manifestement encore tant de bien. A la fin, il reste au centre pour saluer et fait durer le moment aussi longtemps que ses faenas. Avec ce torero, il faudrait aussi des avisos pour les vueltas !

David Mora, venu en remplacement d’Ivan Fandino, blessé, est tombé sur un toro de 560 kgs, aux armures gigantesques, bas sur pattes mais de belle allure, très beau à voir …pour le spectateur. Un manso de catégorie, qui reste parado aux banderilles, contraignant les peones à s’exposer- ce qu’ils hésiteront à faire-, à la charge brutale, con genio, qui humilie peu et cherche l’homme. Le début de faena nous électrise, avec des doblones qui châtient la bête. A chaque série, les cites sont croisés au possible et, compte tenu de l’adversaire et du vent, c’est plus que méritoire. Très forte impression d’ensemble  avant les naturelles, la cuisse exposée, et la trinchera, pleine de toreria. Epée parfaite et foudroyante. Une oreille très fêtée pour le modeste. David Mora  offrira son dernier au présentateur télé de la chaîne Canal + avant d’entraîner son toro au centre par trincheras et passes par le bas, très dessinées. Mais la faena demeurera en dessous des qualités d’un adversaire exigeant, au jeu de grande envergure, à la gueule fermée jusqu’à l’épée. Pinchazo, entière trasera. Saluts polis.

Le vocabulaire propre aux robes de toros de lidia est d’une sophistication pleine de poésie. Cigarrero qui sort pour Daniel Luque est décrit comme « berrendo en negro liston algo chorreado meano calcetero lucero gargantillo », soit à peu près « toro à robe blanche avec larges taches en applat noir, dégoulinant légèrement en rayures, à prépuce blanc (!), bas de pattes blancs, tache blanche sur le frontal, et partie inférieure du collier blanc ». Précis sans doute mais il serait plus simple d’annoncer un toro noir en barboteuse blanche, puisque c’est ainsi qu’il  nous apparaît, avec de belles cornes et une allure de toro pour livre d’enfants.  Hélas, il se rue sur la cape les pattes en avant et nous sommes privés des belles véroniques de Luque. De très beaux gestes, templés à la muleta,  la main basse, et deux séries de derechazos, le tissu tremblé par le petit maître pour mander le toro infiniment. Le lié est tel que la série n’en n’est plus une, c’est une seule passe en rond, toujours recommencée. Et avec ça : dans le sitio, le terrain réduit, la muleta près du corps dans une faena allant a mas. Hélas avec l’épée, Luque pincha. Il en saute de rage comme un gosse teigneux - qu’il est. Vuelta très chaleureuse pour la faena la plus complète du jour. Son travail sur le dernier, un « colorado chorreado bragado » (tigré) de toute beauté, manso qui se défend mais ne manque ni de mobilité ni de jeu, à la gueule fermée jusqu’à la mort, sera joli mais manquera de profondeur. Un toreo superficiel face à un adversaire qui méritait mieux.

Oui, de bien beaux Alcurrucen qui offraient plus de jeu que celui qui nous a été donné  à voir, mais trois toreros qui sortent sous les applaudissements.

C’était ma dernière corrida à Bilbao mais le retour en avion réservait encore une belle surprise. Le pilote nous annonce avoir obtenu une autorisation de vol de la côte basque, rare nous précise-t-il, et voler à une altitude de 800 mètres pour nous permettre de profiter de la vue. Et quel spectacle ! Des montagnes verdoyantes se déchirant dans la mer, frangées d’écume, des valons, de sombres calanques, l’océan qui lutte et s’insinue, des rivières et des fleuves comme une main veinée, et des villages lumineux, blottis dans les rias, avant que le tout ne s’apaise le long de plages de sable clair.  Quel pays !

18/08/2011

Beaucaire, Les Saintes, Béziers, août 2011

Beaucaire, 30 juillet 2011- Curro Diaz, Morenito de Aranda, Roman Perez/Garcigrande et Domingo Hernandez

La plus belle arène du Midi, hormis les romaines. Entourée de platanes dont se joue le soleil, l’ombre désunie des feuillages sur le sable, des corbeilles de fleurs rouges suspendues tout autour des vomitoires de béton brut, et partout alentour le chant des cigales. Hélas, un fort Mistral a chassé le public et celui qui est là a la mine renfrognée des mauvais jours. Pauvres toreros qui font le paseo dans un silence sépulcral, à peine applaudis. Mais le pire était pour la suite.

Voilà des toreros qui ont parcouru des centaines de kilomètres -sauf Roman, le local de l’étape- pour venir affronter dans des arènes remplies au tiers des toros d’un beau volume (515kgs en moyenne), aux armures certes guère jolies mais conséquentes pour une plaza de cette catégorie, par un jour de grand vent soufflant en bourrasques ; des toreros dont on sait le cartel et le moral fragiles, qui ont chacun besoin d’un succès, où chaque oreille coupée compte pour la suite. Et que nos Beaucairois, ceux des bords du Rhône et ceux des quais de Seine, ces derniers  polo blanc et mocassin, accueillent aussi aimablement qu’un jury de l’ENA le ferait d’un cancre : on soupire, on lève les yeux au ciel, on fait des mines, on se chuchote des secrets à l’oreille, on n’applaudit pas, surtout pas,  et crier « olé » est à n’y pas songer. Quelquefois, on se lève pour bailler avec ostentation ; se décrocher la mâchoire doit être un signe local d’autorité. L’esprit de sérieux souffle, pas toujours élégant on le voit,  et plus fort que le Mistral s’il vous plait. Car aux « Arènes du Pré », on se prend, contre toute raison, pour un tendido 7 de Las Ventas ! Peuchère, c’est à vous gâcher la fête.

Curro Diaz après une faena marginale à son premier toro, distraido, qui humiliait peu et à la charge brutale, servira un toreo exquis sur son beau colorado, qui sort vif et noble, qu’il embarque dès la première série, d’un toque léger, le bras près du corps, la hanche légèrement relâchée au passage, la muleta planchada, le geste lent et suave, tout ceci beau à couper le souffle et recommencé quatre fois, dans des séries pleines de desmayo ( ah, ces pechos à hauteur de ceinture), d’où le torero sort souriant de plaisir, puis à la suivante, plus profonde, comme un pantin mécanique, foudroyé par ce qu’il vient de se surprendre à faire. Une série de naturelles d’une eau limpide, puis une circulaire inversée où la main commande un toro devenu récalcitrant, le mando tirant infiniment une passe en rond où le toro se réserve avant de se rendre devant tant de sûre insistance. Oui, tout ceci est plein du charme singulier de ce torero, mais nous sommes à Beaucaire, claro ! alors il aura suffi d’un tiers d’épée qui cependant s’enfonce seule jusqu’à la garde aux mouvements de la bête et de deux descabellos pour que le public se garde de tout enthousiasme, et applaudisse à peine poliment. Hombre, que pena ! Le torero et son père ont l’air de ne pas très bien comprendre… Moi non plus.

Morenito de Aranda est jeune, brun, cambré et se tient dans l’arène avec solennité, amidoné par ses peurs. C’est un torero que j’ai vu triompher à Madrid le 2 octobre passé, pleurant en toréant tant il toréait bien et auquel Las Ventas a offert une oreille en dépit d’un bajonazo d’anthologie, une épée si laide qu’il en sanglotait de chagrin, tous ses compagnons de cartel l’entourant pour l’en consoler. Une oreille donc à Las Ventas après un bajonazo mais nous sommes ici aux arènes du Pré, et c’est une autre histoire. Morenito sert à son premier, qui a poussé en soulevant le cheval, quatre véroniques, épaule enroulée, et une jolie demie. Belle série d’entame à la muleta, par doblones allurés, et une passe par le bas vipérine, suivie d’une courte série où il lie sans bouger le derechazo au pecho avec une belle toreria, avant une série plus profonde, citée de 10 mètres, la muleta basse. Hélas, le grand vent gêne la suite, et quelquefois la passe est sur le passage, même si la main est toujours basse. Des naturelles ventueuses et une épée dans le mou et c’est silencio pour ce trasteo intéressant. Son adversaire suivant sera plus imposant, vif et puissant mais se révélera moins net à la muleta et cessera d’humilier assez rapidement. Une trinchera d’entame très pinturera, une passe basse de la même eau et ce vent qui condamne le torero. Picotazo, puis épée caida, et nul témoignage d’affection ou de sympathie pour le torero qui est venu de si loin toréer dans le Mistral.

Roman Perez crie certes beaucoup en toréant de cape mais s’est joliment accompli avec son premier de grande noblesse, un peu faible, auquel il a servi une faena templée, la main basse, surtout dans la première moitié, davantage sur le voyage ensuite, avant de dessiner deux circulaires inversées en tirant beaucoup un adversaire devenu récalcitrant. Belle épée ; le toro lutte longtemps contre la mort ; une oreille justifiée, à peine fêtée. Son dernier sera une véritable charrette dissimulée sous une peau de toro et dotée de cornes, complètement dépourvue de classe mais qui a guerroyé pour échapper aux piqueros, de sorte que tous ici ont cru que cette chose qui n’avait rien d’un toro était un manso con caste. Le tercio de banderilles face à tant de puissance abâtardie et désordonnée a cependant intéressé, Morenito d’Arles à la brega ayant manié la cape avec une sureté et une intelligence dignes de tous les éloges. Quel torero ce peon ! Que restait-il à faire face à cette chose sans nom et par si grand vent? Ce qu’a fait Roman Perez, très jeune torero, qui est resté devant pour toréer la tête puisque le reste ne passait pas, avant de conclure d’une belle épée qui lui valut une seconde oreille.  Une belle envie, une grande application, une parfaite exécution à l’épée, et les recours de qui n’a guère de corridas à son actif. Pas mal non ? Vous rêvez ! Le public de Beaucaire,  son public puisqu’il est ici sur ses terres ou à peu près, a sifflé le trophée accordé comme si l’on devait attendre de ce torero de 20 ans un trasteo à la Ruiz Miguel, Manili ou Tomas Campuzano.

Les maestros ont quitté l’arène du Pré, les deux premiers, qui avaient été si dignes, en silence ou à peu près, et Roman Perez, juché sur les épaules de ses potes, sifflé par des imbéciles qui sont parvenus à lui gâcher son « triomphe ». Que desgracia !

Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 6 août 2011- Javier Condé, Sébastien Castella/ Zalduendo 

Un ciel gris de mer sans soleil et un grand vent « d’en bas », chaud et menaçant, qui vous font une atmosphère épaisse, à la luminosité équivoque, comme au travers d’un verre poli, le tout tirant sur le jaune. A un pas, le remuement des vagues. Plus loin, la pierre blonde des fortifications de l’église des gitans dans un flou qui en estompe les lignes, comme un mirage doux. L’arène est pleine d’un public attentif, attentionné et curieux de ce mano a mano en musique flamenca. Diego Carrasco et les siens sont installés en tribune, et déjà le charme opère : un grincement mélancolique de cordes, des murmures de voix, sous ce ciel si bas tout soulève l’âme. Le chant flamenco durant le paseo nous fait basculer en silence d’un registre à un autre, sans qu’il soit bien certain qu’aucun des deux y gagne ni que les deux ensemble s’accomplissent. Qu’importe : les toreros entrent en scène puis les toros en piste. Des Zalduendos anovillados, assez joliment faits mais aux cornes commodes, qui ne prendront chacun qu’un petit picotazo, sauf le dernier, seul toro à deux piques.

Castella apprivoisera le vent et la faiblesse de son premier adversaire, pour donner sa mesure à son deuxième, depuis des véroniques en parones, très serrées, comme des delantales, puis des chicuelinas pour le quite dont la première est citée à 30 mètres, la série s’achevant par une larga qui tire un hurlement de guitare. A la muleta, ce sont 5 ou 6 statuaires puis une passe basse où le tissu se dérobe. Un savoureux changement de main par devant qu’une naturelle interminable prolonge, continuée d’un chant flamenco. Une naturelle de face, puis d’autres qui suivent, comme des variations apaisées, une autre série de la gauche sur une musique presque triste, pleine de nostalgie, accordée au temple et à la main basse devant ce toro de petite noblesse, une douceur de fin de race. La porfia finale, le torero s’imposant dans les cornes, hypnotise le toro qui se laisse apprivoiser en un tres en uno puis en une circulaire inversée. Le public est debout, Diego Carrasco aussi et les guitares désormais à la verticale, déchaînées. Deux pechos enchaînés, souverains et définitifs, soulèvent ici ou là d’inévitables «  indulto » mais la présidence de Gérald ne s’en laisse pas conter et Sébastien prend l’épée, puis le descabello, mais hélas pas qu’une fois. L’ovation sera à la mesure de ce que nous avons vu et que la musique a accompagné avec tant de sensibilités contrastées. Nous sommes tous déçus, bien sûr, de ces deux oreilles qui s’envolent, mais reconnaissants à Sébastien qui s’est si joliment accordé à son toro qu’il n’est pas parvenu à en finir. Vuelta fêtée au toro faible mais de classe, et saludos au torero qui se refuse au tour de piste. Le dernier sera brocho mais avisé, cherchant l’homme à chaque passe, avec la complicité du vent qui soulève la muleta. Castella fait face, serein, cherche des solutions, torée et au fond améliore sa bête. Il était étrange cependant d’entendre notre cantaor chanter « A las cinco de la tarde» durant ce combat, le bruit des vagues au loin, éternité de ces instants d’attente, désunis, et tristes comme le ciel.

Javier Condé, des toros, du vent et du flamenco, pour sûr le spectacle allait être complet, puisque l’imprévisible est le registre de ce torero. Une copla flamenca quand le premier banderillero prend les bâtons, et une autre, chuchotée comme une prière, après l’épée, pour que le toro tombe. Javier salut les musicos qui ont seuls toréé. Il ne voudra pas voir son deuxième, parado et brutal sans que nul ne songe à lui en vouloir et s’apprête pour le dernier, qui pousse au cheval puis y revient avec allant pour une deuxième pique. Déjà les lances de cape, lointains mais inspirés, laissaient présager quelque chose. Ca y est : le torero offre le combat de ce toro à Diego Carrasco et aux siens, qui n’attendent pas la fin de la première série pour jouer et chanter. Un air de guitare et des olés murmurés encouragent le torero, puis le perfusent d’envie.

Javier Condé n’est pas, contrairement à ce que l’on entend, un torero d’inspiration : il fait à peu près toujours la même chose, mais l’accomplit si rarement qu’on ne s’en lasse jamais. Il est difficile dans son toreo de faire la part du jeu spontané ou de l’imitation de soi. Et, au demeurant, peu importe que sa comédie soit sincère ou contrefaite car c’est dans les deux cas un torero de fulgurances. Un torero de gestes allurés, accomplis avec rage ou aussitôt retardés, de ruptures de rythme, de lignes syncopées, un torero de trois passes par série et d’attentes inquiètes, de soudainetés interrompues. Non pas d’engagement- oh, certes non !- mais d’exaltation. Un toreo exagéré, comme un parfum pur, dont il convient d’user avec parcimonie. A l’heure des standards tauromachiques, son toreo est du luxe. 

Alors, il fallait voir ce jour ces naturelles du mépris données le bâton à la verticale et où il n’y a plus de tissu, puis cette main gauche, quand il torée de la droite, secouée de spasmes, drôlement tenue à la ceinture, entre le corps de l’homme et le toro qui passe, électrisée, devenue étrangère au maestro, qui frémit de ce qu’elle envisage de faire et se jette soudain sur le bâton de la muleta pour s’en emparer dans un changement de main où, d’une volte, la naturelle esquissée se transforme en une pase de las flores à l’envers. Cette mise en scène et cette exécution qui ne laissent jamais se poursuivre ce qui est esquissé pour y préférer les ruptures de l’inattendu est l’empreinte ce torero. Il y eut aussi, bien sûr, la figure désormais familière du danseur qui se précipite à petits pas vers le toro, de 15 mètres, puis suspend soudain sa progression pour citer l’adversaire, le tout ce jour dans l’embrasement de la musique flamenca. En fin de faena, rempli de soi, Javier Condé jettera brutalement muleta et épée à terre pour mimer un zapateo, les bras levés devant le toro, comme s’il jouait des castagnettes. On aime ou pas. J’adore !

Je ne me souviens de rien de l’épée, ni de la mort du toro, mais j’aurais encore longtemps cette vision d’un Javier Condé, en transe, courant au centre de l’arène comme un possédé, non pour saluer le public, mais levant soudain les bras au ciel, les secouant avec énergie, la tête en l’air, comme s’il implorait qu’un miracle s’accomplisse qui serait à la hauteur du sien, que le ciel s’ouvre comme Mer Rouge devant Moïse, qu’un signe complice lui soit donné par les cieux, ou -que sais-je- qu’il y soit aspiré en une assomption dernière. Mais il semble au final se résigner au silence des dieux et tend alors sa montera vers nous, comme à des témoins de seconde zone. Deux oreilles sont accordées en récompense, tant nous avions à cœur de ne pas lui gâcher la fête, pour cette petite faena à la manière grandiose.

Béziers, 13 août 2011- Curro Diaz, Sébastien Castella, José Maria Manzanarez/ Nunez del Cuvillo

Pas fameuse l’idée d’aller par route à Béziers un samedi 13 août ! Quatre heures pour parcourir 120 kms en écoutant Radio Trafic qui décrivait avec une précision cruelle ce que j’étais entrain de vivre, en méditant sur la vanité des choses.

Vu cinq toros et non six par conséquent, manquant un peu de volume, mais homogènes, aux jolies têtes, la plupart bravitos et de bon moral à la pique mais n’en supportant pas deux, avant de s’éteindre en cours de faena, à l’exception du sixième qui a donné beaucoup de jeu.

Curro Diaz ne parviendra pas à s’accorder avec son second à la charge un peu brutale auquel il donne trop d’air. Ce toreo à la recherche du joli geste ne pèse nullement sur l’adversaire. Plusieurs séries de naturelles, presque toutes accrochées, et quand Curro parvient à en dessiner une parfaite, le public, lassé, ne répond plus. Une belle épée, saluée comme il se doit.

Castella regular sur son premier, après un tercio de banderilles de belle exécution – ce péon en habit rose et au long nez, Ambiel je crois, est parfait, et le tercio sur le cinq sera meilleur encore-, enchantera sur le suivant, avec ses passes du cambio citées de 30 mètres dans une première série où il lie un changement de main au pecho, de toute beauté.  Un tel début en fanfare – c’est le cas de le dire tant la musique dans cette arène est médiocre, jamais adaptée à la faena, trop forte, et avec des couacs- nous occupera suffisamment l’esprit pour différer l’instant où chacun s’aperçut que le toro n’avait plus rien à offrir, de sorte que la porfia finale était parfaitement adaptée à la chose inerte qui demeurait en piste. Le geste à l’épée, superbe, foudroie le toro. Deux oreilles généreuses.

Manzanares est de plus en plus papier glacé ; c’est désormais sa marque. De jolis gestes, parfois de très jolis, une singulière élégance en piste, un poignet et une ceinture hors du commun, un régal des yeux certes…. mais d’où vient alors que rien ne nous soulève. Son début de faena sur le dernier, le meilleur de la course, est proprement somptueux. Des doblones un genou en terre avec changement de main et redondo complet, le tout très toréé, puis deux séries courtes de trois derechazos liés au pecho, cités de loin, puis templés au-delà de toute mesure et … pschitt ! Le toro passe moins bien à gauche, Jose Maria n’insiste guère, revient à droite mais se fait alors accrocher le tissu à deux ou trois reprises. Certes le toro commence-t-il à se réserver mais il a bon moral et accourt encore avec noblesse, répondant aux cites puis mettant la tête, il est vrai en s’en servant un peu. Mais Manzanares se suffit des belles images de son brillant début de faena et tue, il est vrai, avec vaillance. Deux oreilles pour cette faena gravement a menos et un  torero en dessous de son toro…

Un pittoresque incident avant le début de faena sur son premier dévoile l’imaginaire du torero. Le toro le charge impromptu alors qu’il alourdissait sa muleta d’un peu d’eau. Ne se laissant nullement déborder, Jose Maria torée la bouteille d’eau à la main, et de belle manière, par trinchera et passe par le bas puis, s’étant ainsi libéré de la charge de son adversaire, reprend son ouvrage là où il avait été interrompu, versant crânement l’eau qui restait dans la bouteille sur la muleta déployée à ses pieds, avant de venir au centre de la piste offrir enfin la mort de ce toro au public. Petite faena devant toro de peu d’intérêt, et belle obstination al recibir ( deux tentatives appuyées, le toro ne bronche pas ; à la troisième, l’épée lui transperce le flanc).

Voilà pour cette corrida de peu. Mais Béziers était une fête. Une foule jeune, joyeuse, entraînante – nombreuse comme je n’avais jamais vu ici- en une aimable bacchanale. Foulard rouge autour du cou ou en bandana, comme dans le Sud Ouest, cuisse luisante débordant le short, quelquefois d’épaisses chaussettes de rugbymen couvrent le mollet, et par 36° C l’insolite de la tenue a un rien d’érotisme. On marche en bande, un broc de sangria à la main, on gigote torse nu devant les bars à musique, et avec ça, riant, jouant, s’enlaçant, s’embrassant, se dispersant, se retrouvant avec une folle gaité de Costa Brava. Ca boit et même beaucoup, ça crie, ça piaille, ça rit à gorge déployée, ça danse à la moindre occasion, mais ça ne se querelle pas et se bagarre moins encore. C’est grisant  d’énergie et de bonheur ; ici, le lien social est un puissant cordage.

A notre âge, bien sûr, ça fatigue un peu. Une dînette dans la salle aux dimensions soviétiques de la colonie espagnole de Béziers, drapeaux républicain espagnol et bleu, blanc, rouge de part et d’autre de la scène, et des centaines de familles entretenant la flamme de tant d’années de douleurs et de sacrifices, puis un pur miracle du ciel dans le cloître de la cathédrale : un feu follet de baile flamenco, par une nuit de pleine lune, le ciel déchiré de nuages. Olga Llorente est mince, presque sèche ; son geste est précis et ses figures ont la beauté des estampes ; elle est toute de densité et d’énergie contenue, se tient bien droit, le menton un peu haut, soulève les volants de sa robe d’une geste gracieux, les bras toujours près du corps, et s’embrase soudain dans un irrésistible ébranlement de colère, de révolte et de grâce. Oui, ce soir dans le cloître de la cathédrale, Esmeralda était tombée du ciel.