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26/09/2011

Barcelone, fin de partie

Barcelona, 24 septembre 2011- Morante, Juli, Manzanares/Nunez del Cuvillo

Nos dernières corridas à Barcelone. C’est étrange, il est rare de savoir que l’on fait quelque chose pour la dernière fois. Le dernier baiser, on ne le sait qu’après. Notre dernier jour, on ne le sait jamais. Et nous voilà ici à la Monumental en sachant que l’on n’y reviendra plus. Etre ici, pour cette corrida de toros, la dernière depuis six siècles dit-on  – les archives générales du royaume d’Aragon signaleraient les premiers spectacles taurins à Barcelone sous Jean Ier en 1387-, c’est un peu assister à son propre enterrement. On l’imagine quelque fois, non ? les jours de vanité, entre voyeurisme et complaisance à soi… «Comment vont se comporter les proches et les amis ? Et les autres, seront-ils dignes de l’événement ? Et ce salaud, osera-t-il venir ? » 

En tout cas, nous y sommes, et les trois toreros aussi. On a bien tâtonné un peu pour trouver notre juste place – ce n’est pas si simple d’assister à son propre enterrement- mais la flamme était vive, et nous nous sommes beaucoup réconfortés les uns aux autres.

D’abord, le paseo fut de feu et nos applaudissements chargés de toute l’énergie des applaudissements à venir dont on nous prive ; on a applaudi les toreros, mais aussi les monosabios et jusqu’aux mules de l’arrastre, on a applaudi le palco quand le président s’est levé, puis l’agualzil quand il a jeté pour la dernière fois la clé du toril au gardien. Et ces applaudissements étaient interminables, comme pour différer l’échéance.

En fin de paseo, les toreros sortent en piste pour saluer le public et qui n’a pas vu à cet instant Morante, Juli et Manzanares, en los medios, inviter leurs cuadrillas à les rejoindre, douze hommes montera en main, dans une fraternité d’armes de défaites héroïques,  ne peut rien savoir de nos larmes commotionnées. « Libertad ! » « Libertad ! » scandait la foule, sans vouloir s’arrêter, « Libertad ! » « Libertad ! »  face aux monteras levées, « Libertad ! », « Libertad ! ». Puis, le silence revenu, une autre voix depuis les tendidos : « Viva Catalunya ! » et tous les autres de reprendre, à l’espagnole : « Viva ! ». On applaudissait et on pleurait. D’émotion et d’impuissance. C’était beau et pathétique, un dernier cri d’assiégés qui savent la fin venue.

Les toros étaient juste de trapio, plutôt corrects de cornes, faibles, nobles et avec un rien de caste, quelques uns à la corne vicieuse qui nécessitait du dominio en dépit de la faiblesse. Morante, apparemment décidé, attend son premier les pieds joints, la cape déployée et sert, la main basse, des véroniques lentes et fleuries, avant une demie où le geste se décompose quand le tissu se replie, geste et tissu voluptueux. A la muleta, quelques passes de réglage, une trinchera au ralenti, et deux passes par le bas, vipérines. Le toro, incommode à droite, joue de la corne, trop pour Morante qui change de main, lance trois naturelles dessinées au possible, un vrai châtiment, avant d’abréger.

« Viva Catalunya ! » « Viva ! » « Viven los toros !» « Viven ! ». Juli entre en scène avec un toro qui sort fléchissant de la pique mais encasté. Julian le conduit au centre, et parvient à allonger la charge de cet adversaire un peu court, qui lève méchamment la tête en fin de la passe. Faena essentiellement droitière mais allant a mas, qui pèse sur le toro et l’améliore depuis des derechazos, pieds joints, de très belle facture, jusqu’à un changement de main dans le dos,  qui n’était pas offert par ce tio en début de faena. Puis un de ces enchaînements inspirés auxquels El Juli ne nous avait pas accoutumés, mais qui sont désormais la marque de sa maturité et le signe d’une recherche nouvelle : cambio de espalda, passe de las flores, molinete, pecho. Julipé et deux oreilles pour le prix d’une, que l’on ne mégottera ni ce jour ni jamais. Vuelta de feu du Juli, enveloppé dans le drapeau de la Catalogne. « Libertad ! », « Libertad ! », « Libertad ! ». Il fera férocement piquer son deuxième, plus en cornes, plus âpre et sans faiblesse, avant une faena gauchère, de naturelles bien dessinées- quelques unes de toute beauté- mais non liées, la caste de son adversaire le contraignant quasi-systématiquement à quelques pas de replacement. Discret et lointain sur la droite, le torero ne parvient ni à canaliser une charge impétueuse, ni à dominer véritablement. Un enchaînement sans bouger d’un derechazo à un pecho, énorme d’émotion, donne la mesure de ce qui aurait pu être accompli et qui ne l’a été qu’imparfaitement. En revanche, l’épée est en todo lo alto dans un geste d’une inattendue orthodoxie qui fait tomber l’oreille. Otra vuelta, la dernière du Juli à la Monumental,  à nouveau enveloppé dans un drapeau catalan puis, au centre, la montera sous le bras pour mieux applaudir la foule. Ca, c’est de l’enterrement réussi !

Manzanares n’a été ni en deuil ni en reste. Il a accueilli son toro par des delantales balancées, sur la pointe des pieds, c’était beau et gracieux, renversant d’aisance et de classe. A la muleta, sa première moitié de faena fut une merveille de suavité, les passes liées, sans jamais toquer le tissu, le toro aimanté à los vuelos de la muleta, la main basse, le bras ralenti, quelque fois le bras contraire levé au passage de la bête dans une figure éthérée, viscontienne. «Viva Catalunya ! » «Viva ! » « Viven los toros ! » Viven ! » La clameur fut cependant méchamment interrompue par un vilain coup de corne gauche visant le visage, corne qui ne touche certes pas, mais la botte était vicieuse. Jose Maria n’insistera pas, et on le comprend, reprend la main droite, se fait un peu balader avant d’en finir avec une belle décision en trois tentatives al recibir. Le toro ne bouge pas quand l’étoffe s’agite, le torero non plus qui, toujours en place, sans s’émouvoir, recommence. Echec encore. Il se replace, agite la muleta, les jambes immobiles et puissantes comme l’acier, aguantant la charge qu’il provoque. Le toro vient se ficher dans l’épée. Deux oreilles dans une fête indescriptible. « Torero ! », « Torero ! », « Viva Catalunya ! » « Viva ! ».  Manzanares offre son dernier au public debout, dans une ferveur exaltée, en dépit de la faiblesse de son adversaire, et les gestes seront encore plus beaux que précédemment, des changements de main savoureux, des naturelles pleines de sollicitude, templées au possible - deux ou trois phénoménales- et une dernière série à droite qui fera se lever l’arène, oublieuse à cet instant de la fin. Epée de perfection. Deux oreilles encore. Le torero au centre applaudit les derniers instants de l’aficion barcelonaise chez elle.

Et Morante ? Grandiose sous la bronca majuscule! Un moment d’authentique tauromachie, avec ses déroutes somptueuses, ses foules versatiles, ses haines vives, et l’impondérable sans lequel il n’y aurait pas d’aficion. Il y eut d’abord des aidées par le haut et par le bas toréées au possible, la ceinture puissante face à un toro court et puis plus rien ! sinon une pluie d’insultes et de quolibets quand il est allé chercher l’épée, puis un violent grain sur l’arène qui s’étourdissait de rage durant les huit descabellos, au point d’en oublier un instant les « Viva Catalunya ! » et les « Viven los toros ! ». Et Morante impérial, souverain dans la tourmente. Un vrai capitaine à la Joseph Conrad.

Mais un instant plus tard, il vint quite sur le toro de Manzanares, et ce fut le quite du pardon. Quatre véroniques et une demie, pour laver l’affront. Le naturel et la lenteur de l’étoffe étaient d’un mage, et nul ne se souvint de lui avoir jamais manqué de respect. "Torero!", "Torero!", le retournement de la foule était total. Mais cela ne lui suffit pas, et Morante, d’un geste en direction du palco, signifia qu’il entendait offrir le toro de réserve, en cadeau d’adieu. Un terromoto d’aficion secoua la Monumental. Il était là, le Morante, attendant la sortie en piste du septième, assis à l’estribo, la cape lui couvrant les jambes, en majesté, et cette image était saisissante. Puis il y eut, face à un torito de festival de Juan Pedro, des véroniques lentes, naturelles, presque détachées, et une demie qui ne se résume pas. Puis Morante et ses compagnons de cartel qui se concertent et prennent chacun une paire de bâtons pour un tercio de banderilles entre copains qui s’amusent, avant d'arrêter le toro à cuerpo limpio devant une plaza debout. « Torero ! » « Torero ! » « Viva Catalunya ! », « Viva ! » et Juli et Manzanares de rejoindre le callejon, bras dessus bras dessous, laissant Morante à sa faena des adieux. Et quels adieux !  Le toreo eterno en hommage aux figuras du siècle passé et du siècle précédent. On voit cette naturalité, ce temple, cette taille qui se dévisse lentement pour accompagner la charge, cette main, ce poignet, cette muleta comme une voile pleine du souffle du duende. Les fantaisies orientales qui surmontent les tours carrées de la Monumental, en forme d’œuf, en céramiques bleues et blanches, s’estompent, pour ne laisser voir, au centre du ruedo, que ce torero en habit noir aux parements blancs, et cette toreria, sertie par la nuit en pièce de musée. Porté par son art, le geste de Morante s’ourle d’arabesques, une passe de las flores avec changement de main et naturelles à la sortie, un kirikiki délié, un farol au ralenti, une trinchera baroque puis, l’épée de mort en main, des aidées de ceinture qui vont chercher le toro dans son terrain, et des naturelles de face où l’homme s’expose. Ce n’est plus Barcelone, c’est Jerez de la Frontera et cette faena du Guadalquivir sonne à Barcelone comme regrets éternels. Epée al encuentro. Deux oreilles au milieu des clameurs «Torero ! » «Torero ! ».

Cette corrida merveilleuse et bouleversante s'achève par la sortie en triomphe des trois maestros portés par la foule au milieu des banderoles. « Catalunya taurina para siempre ! » s’égosille un quidam. Trop tard…

Barcelona, dimanche 25 septembre 2011- Juan Mora, José Tomas, Serafin Marin/El Pilar

L’ambiance est différente de celle d’hier. Au fond, aujourd’hui nous sommes venus pour José Tomas, insoucieux que ce soit la der des der. Du moins le croyait-on ! La foule était amassée autour des arènes une heure avant le paseo, comme chaque fois que José Tomas est au cartel, et chacun était à sa place dans la Monumental à six heures moins le quart, si collectivement impatient que le paseo a commencé avec cinq minutes d’avance ! Comme hier, les toreros ont été invités à saluer après avoir défilé, comme hier ils ont appelé leurs peones à les rejoindre en piste, mais les cuadrillas sont demeurées près de la barrière, un peu à distance, intimidées. Et paraissant l’être davantage par le charisme de Tomas que par ce dimanche noir. On ne se frotte pas de trop près à la légende, même pour une fin de partie à Barcelone. La corrida sort très anovillada, sans doute un peu moins faible que la veille, mais sans piquant et sans guère de classe.

Juan Mora  sert ses véroniques en parones, un peu amidonnées, le capote sans une ride, puis offrira son toro au public, la montera sur le cœur. On se lève pour applaudir, on se souvient de ce torero triomphant à Barcelone il y a quinze ans, on applaudit son cartel, sa difficile carrière, sa résurrection madrilène de l’an passé, nos souvenirs de lui, ici et ailleurs ; on applaudit le temps qui passe, le temps passé, et le temps qui s’arrête ici ce jour ; on applaudit d’émotion et de rage, entre affection et amertume. Oui, cette fois, c’est bien la dernière. Juan nous récompense d’une entame de feana pleine de toreria, conduisant le toro en six passes, des lignes du tercio de piques au centre, d’abord un genou en terre, puis immobilisant l’adversaire d’une trinchera suivie d’une passe par le bas - mépris ou firma je ne sais pas- mais le bras relâché, la main basse et le geste définitif. Une belle attitude ensuite mais sans parvenir à s’accorder. Il tue à la troisième tentative, celle-là parfaite et décisive. Chaleureux saludos .

Ce qui s’est passé  après ? Un transbordement poétique vers la féerie taurine. Alice qui rouvre les yeux au Pays des Merveilles. Aujourd’hui Tomas n’était pas de légende, c’était du sacré. Ses véroniques ? Un tissu ramassé, pleines d’un silence saisissant, aspirant le toro et le tenant près de soi, puis l’arrêtant presque avant de le renvoyer d’une caresse pour avoir accepté, en une seule passe basse, si basse, tant d’aventures douces, et cela par cinq fois recommencé. Et sa demie ! Et la rebolera toute de pureté de lignes pour la mise en suerte au cheval. Le toro fléchit, le toro est un peu faible, Serafin Marin va au quitte et les imbéciles le sifflent au motif que l’on ne fait pas cela à Tomas. Peu importe ! Ce toro, comme les autres, récupère lors du tercio de banderilles et, ménagé par Tomas, va servir aux enluminures de silence. Oui de silence, car l’hypnotisme est tel que nul ne réclame la musique ; elle profanerait. Une trigonométrie savante, de distance, de position, de temple, de gestes de perfection. Une faena de naturelles comme des variations de Bach. Oui, du sacré, toutes sont lentes et limpides, profondes, sans aucune scorie qui en affecterait le dessin, et chacune pourtant différente, habitée, avec sa part d’éternité, et le tout inlassable, chaque fois recommencé, les séries comme des contes et légendes où le torero nous raconterait son toro, et ce qu’ils accomplissent ensemble. Un changement de main dans le dos et une trinchera à suivre, vaporeuse, où le tissu se dérobe lentement, et des molinetes pour finir dans lesquels le torero s’enveloppe, la corne au plus près, le torero toréant et toréant encore, si fin et si gracieux que le corps paraît s’estomper, le torero n’étant plus que mouvement de muleta. José va chercher l’épée et donne encore quelques passes de ceinture, dans le dos, le compas ouvert pour les ultimes charges où le toro, ce toro si faible, renaît comme pour mourir en héros de grande noblesse, que Tomas nous a inventé. José se met en garde, se jette entre les cornes et paraît aimanté à la croix de l’épée en une figure étrange où il ne fait plus qu’un, interminablement, avec sa bête.

On pourra vous raconter tout le reste de la corrida du jour mais alors on vous mentira, car de cette faena on ne revient pas. Etourdis par ce Pays des Merveilles, on y reste. On criait «Torero ! », «Torero !», comme si nous étions encore vivants, mais cela ne nous dégrisait pas. On était comme lui, au-delà de la ligne de raison. Cette aspiration de silence, cet oxygène qui manque, nous les revivrons encore sur les gaoneras à son adversaire suivant, puis lors du brindis à la plaza, debout, émue, encore tétanisée de lui, en ce jour singulier de combat psychologiquement étrange pour nous autres, témoins de la vraie résurrection du torero et de la fin des corridas à Barcelone. Cette faena-ci sera droitière, dans un dialogue doux entre l’homme et la bête ; il lui parle, tente de la convaincre par des mots et la limpidité de sa muleta. Et dans un silence absolu, résonnant de vide, on entend ses mots, on assiste à ce dialogue de chuchotements et de mystères, mais plus profane que tout à l’heure. Statuaires, trinchera, passe de la firma, c’est la fin. Deux pinchazos, épée en place. José Tomas traverse le ruedo entre les areneros, sans cape, ni épée, ni montera, et nous salue a cuerpo limpio, baissant longuement la tête, avec la déférence d’un gentilhomme devant un seigneur. Il la relève, nous regarde, et applaudit l’aficion de Barcelone, tendido par tendido, lentement, les bras à mi-hauteur, sans exaltation ni transport, sobre, sol, sol y sombra, sombra, par trois fois. Il se retire vers  le burladero à reculons, oui, comme un gentilhomme quitte son souverain.

Serafin Marin est barcelonais et il lui revenait de conclure. Il l’a fait à sa manière, sans art mais en pesant sur son toro en début de faena, tirant des derechazos avec mando y dominio, débordé puis lointain à gauche, avant de servir des manoletinas sans façon. Mais l’épée sera superbe. Deux oreilles pour l’enfant du pays, fidèle à la patrie.

Ce fut alors que le destin nous tira brutalement du rêve par les pieds. Une fin de corrida, de saison et de partie, et soudain un inconsolable chagrin de gosse. Serafin fit la vuelta en pleurant, un drapeau de Catalogne à la main, en pleurant à chaudes larmes en ce jour funeste de lendemains sans corridas. Au centre, il laissa tomber les trophées par terre, comme si l’abolition les privait de sens. Il s’accroupit et baisa le sol, et fit de ce ruedo une terre sanctifiée. Puis, il ramassa ses trophées, les derniers dans sa ville, les derniers de Barcelone, avant d’aller s’asseoir sur l’estribo, dans un geste de grand abattement, et tout demeura ainsi durant de longues minutes. Il ne se passait plus rien. Les deux autres toreros ne sortaient pas du callejon, le public restait à sa place ; nous étions, chacun, saisis par la brutalité de ce moment d’Histoire. Le cœur lourd.

Mais il fallait bien en terminer, alors les tendidos se sont déversés à flots sur la piste pour porter les trois derniers toreros de Barcelone en triomphe. Et cette mer humaine désunie, désemparée, nerveuse, ballotait sans façon les maestros dans une cohue indescriptible, au milieu des banderoles de protestations contre l'abolition et des étendards de Catalogne. On a cru un instant que Tomas, mal assuré sur les épaules d’un porteur, allait se sentir mal, Juan Mora était à la traîne, Sérafin toujours inconsolé. A la sortie des toreros par la grande porte, entre les applaudissements et les « Libertad », « Libertad », la Monumental rugit de douleur, en une clameur orpheline.

Nous sommes restés encore un long moment à nos places, dans la nuit qui enveloppait la plaza, un peu sonnés mais ensemble, comme on veille un mort.

Des centaines d’aficionados continuaient à déambuler sur le ruedo, tristes et désoeuvrés ; on se prenait en photo sans sourire, on ramassait un peu de sable. On ne parlait plus de José Tomas. Non, on n’avait plus envie de parler.

 

19/09/2011

Nîmes, féria des Vendanges 2011

Nîmes, 16 septembre 2011- Juli, Talavante, Luque/Zalduendo

De grandes trouées de gradins sans public en dépit de l’attrait de l’affiche, l’arène en peau de chien malade, minée par la crise ou l’angoisse du repliement. On songe à Dumas lors de sa visite à Reboul « poète et boulanger » (« Cependant il y avait à Nîmes, une chose plus curieuse encore pour moi que ses monuments : c’était son poète ») qui évoque tour à tour, s’agissant de l’amphithéâtre qu’il découvre, le « squelette du géant » et « le spectre d’un monde ». Il y avait de ça, ce jour. Trop de pierres désertes.

Et une corrida qui faillit bien être assommante, avec des toros sans classe ni présence, fléchissant, trébuchant, glissant à la moindre occasion ; une présidence qui s’est discréditée d’emblée en accordant deux oreilles au premier « combat » du Juli qui criait « hei » « hei » à son toro non par bravade mais pour encourager son adversaire à l’effort, comme on prend un vieillard par le bras pour l’aider à traverser ; et un public désormais indifférent à tout ce qui n’est pas Le Juli.

Puis sortit le quatrième qui gratta la piste, s’immobilisa, freina dans la cape, bref un manso. Toro d'un peu de présence à la gueule fermée à l’issue du deuxième tiers. Bien sûr, inaccoutumés que nous sommes à ce que la corrida soit d’abord la lidia,  le toro n’étant plus que prétexte à frivole menuet de salon mais dans l’arène, on a bien un peu sifflé cet incommode, à deux doigts d’en exiger le remplacement pour vice caché. Mais Juli a mis bon ordre aux états d’âme, en déniaisant cet adversaire d’une série courte de trois derechazos, le laissant ensuite en repos avant de le reprendre à droite avec changement de main et naturelles à suivre, amples, un peu accrochées, mais qui suscitèrent le « run run » annonciateur des grands triomphes. Juli était en train d’inventer un toro, de le mettre en confiance, le tissu sous le mufle bas, et l’autre d’y prendre goût, désormais avec noblesse, s’ouvrant comme la fleur séchée à la rosée du matin. Et la faena alla a mas, sur un terrain réduit, avec des passes liées, d’un très beau rythme, et comment dire, une saveur inédite chez El Juli. Certes pas de la profondeur, mais une faena plus habitée qu’à l’habitude, empruntant ses redondos à Manzanares où l’on ne toque plus, préférant jouer des vuelos de la muleta en reculant d’un pas pour appeler le toro sur un plus long parcours sans rupture (et cette série était somptueuse), ne renonçant pas aux modes du temps (mais les circulaires inversées puis en aller-retour vasarélien étaient de perfection) et, pour une fois, baissant la main à la naturelle. Et soudain ces naturelles étaient belles. Les manoletinas finales, elles, étaient de José Tomas, mais le tout du début à la fin était bien du Juli, ce découvreur de toro, aujourd’hui d’une densité inattendue. Epée trasera et deux oreilles en récompense, enfin justifiées.

Talavante ne joue guère de chance au sorteo, il le sait et nous aussi. C’est ainsi ! Pas grand chose à son premier, à la charge saccadée, puis courte, puis sans charge du tout, hormis les sept passes d’entame sans bouger, les pieds joints, d’un bel impact. Son second, lourd, aux cornes bizarres poussera un peu au cheval. Talavante l’offre, lui sert des statuaires alternées de passes du cambio, puis trois naturelles longues, lentes, aérées avant une série toute de fluidité. Les derechazos seront livrés le compas ouvert, sur le plus long parcours, parsemés d’inattendus cambios de esplada. Et tout ceci, dans un silence sépulcral, mi indifférent, mi-réprobateur. Un vrai scandale ! Le toro n’a plus grand chose à livrer, alors Alejandro s’expose dans un terrain inouï, à petits pas, au-delà de la ligne de rupture. La corne menace, la corne est sur la cuisse, le torero ne bouge pas. Il s’en libère de son bout de tissu mais demeure et recommence. Il provoque. Mais en vain : aujourd’hui, Nîmes a un cœur de pierre. Nîmes veut du Juli et encore du Juli, des passes et encore des passes. Elle a vu rectifier un toro et croit que tous ont la même noblesse à offrir, il suffirait de la débusquer. Au fond, elle demande à Talavante d’être le Juli. Elle veut des passes en rond et des circulaires inversées et s’en trouvant privée, est aveugle à Talavante, à sa verticalité, à ses intrépides improvisations, à ses provocantes profanations du terrain de l’adversaire – elle sont d’un gosse joueur et qui jouerait très gros-, et au fond ne comprend rien à son toreo, pourtant si singulier, croyant encore qu’il torée du pico parce qu’il joue des rebords de la muleta, laquelle est toujours au plus près du corps. Non Talavante n’est pas le Juli. D’ailleurs, il a tué d’une belle épée, parfaitement en place. Nîmes n’applaudit pas. Dans le callejon, Talavante, qui croyait à un succès, ne comprend rien, sinon qu’ici on le proscrit. Invité à saluer, il secoue la tête et se refuse à le faire ; nous sommes quelques uns à l’en convaincre, il se résigne et fait un signe aux ingrats.

Cora Vaucaire mourra demain et je serai triste. Je me souviens de sa main si fine aux doigts si longs qu’elle approchait de son drôle de visage à la Modigliani, et il y avait dans ce geste la tendresse des caresses retenues. Les véroniques de Daniel Luque sur son premier sont d’une même poésie vibrante, aux échos assourdis et lointains. Quel torero à la cape ! Il a égrené quelques naturelles à son premier sans présence et a servi un toreo superficiel, lointain et décousu à son dernier, pourtant le plus mobile du jour. Evidemment, il a tant d’art dans les poignets, que même un jour sans, le temple et la fluidité affleurent.  « Une noix, qu’y a-t-il à l’intérieur d’une noix ? Qu’est-ce qu’on y voit quand elle est fermée ? […] On y voit la nuit en rond, Et les plaines et les monts, Les rivières et les vallons »

Nîmes, dimanche 18 septembre 2011, matin-Javier Conde, Jose Tomas, Thomas Duffau/ Jandilla et variantes

Le ciel est arlésien sur Nîmes, entre bruine et pluie. Les aplats de sciure de bois pour étancher la piste retiennent une dernière lumière, et ces découpes sur le ruedo dessinent une mappemonde humide avec ses continents de hasard. L’arène est sombre, vêtue de circonstance, jusqu’au col. On attend José Tomas, mais on ne l’attend plus pareil ; on l’attend sans impatience ni nervosité, avec respect et affection. Comme les siens un grand convalescent. Son retour après blessure est digne et incertain. On attendait un dieu ou un martyr, on n’a ni l’un ni l’autre. On ne dit rien mais on voit bien qu’il est plus maigre, les traits tirés, que son teint est de clinique. Heureux qu’il soit là parmi nous, mais nous, comme la famille un dimanche après-midi de visite à l’hôpital. On ira le voir autant de fois que nous le pourrons, par fidélité, parce qu’on ne sait jamais, pour qu’il y croie encore, et peut être nous aussi, mais on devine que l’on ne revient pas intact de si loin. Alors on le regarde faire ce qu’il n’a pas oublié de ramener de l’au-delà de cette si longue absence : cette quiétude en piste, cette économie de geste, cette exigence de l’emplacement face au toro, du moins de tissu possible, de pas même un toque, « là-où-je-suis-ça-doit-venir- tout- seul », cette densité de l’évidence, un peu huguenote, comme ces temples  aux murs blancs sans rien pour accrocher le regard qui distrairait de l’Evangile.  C’est ce qu’il a fait face à son premier, torito véloce, d’une charge inlassable. Et il y eut les doblones du début, un genou en terre, limpides comme de l’eau claire, puis des variations de naturelles, comme pour soi (« et celle là n’est-elle pas belle ? »,  « une autre encore pour voir… », « celle-ci est bien, très bien », « encore une », « oh cette vibration… »), des enchaînements inattendus et sereins qui répandaient une magie douce (kirikiki, passe basse, passe de las flores, pecho), mais aussi des enganchones, deux désarmés, et cette impression, douloureuse, qu’il manquait quelque chose. Les mêmes gestes certes, mais sans chair et sans rencontre, dépouillés,  presque trop. Rassuré de les avoir retrouvés, de pouvoir les reproduire, la ligne toujours aussi épurée et sûre, mais sans œuvre autre que cette lente résurrection de soi. Deux oreilles pour le prix d’une et un pénible sentiment d’inachevé. Il offre son second, d’un bon moral apparent mais fort ménagé à la pique, à l’un de ses peones, comme on se réconforte aux vieux amis. Le toro se révélera parado et réservé à la muleta mais les gestes sont alors d’une telle douceur que la fanea paraît au ralenti. Des naturelles étirées interminablement, templées au-delà du possible puis, à la fin, des derechazos de face, les pieds joints avant les manoletinas le compas ouvert. Là, avec ce toro qui s’économise, prudent et affaibli, il se passe quelque chose d’intime, de fragile et de dense, un rêve de confidences chuchotées dont on serait les témoins saisis. Il y faudrait un absolu silence, mais la musique joue. C’est beau quand même, comme un rêve dont on ne veut pas sortir. Quand la conscience affleure et qu’on veut  l’étouffer de sommeil pour prolonger un peu, et hop, raté, on se réveille. Belle épée, une oreille.

C’est le jeune Thomas Duffau qui nous tirera de ce songe cotonneux, et de belle manière. Réception du sixième par larga afarolada de rodillas puis véroniques allurées, son toro soulevant ensuite la cavalerie au péril des deux monosabios en chemise rouge qui s’exposent pour protéger le cheval sur le flanc.  Plein d’énergie et d’aguante, Thomas, l’autre, entame sa faena par des passes du cambio émouvantes au centre de la piste, suivies d’une passe par le bas et d’un pecho fort bien dessinés.  Sa première série de derechazos citée de 30 mètres a une saveur de toreo grande, le bras relâché, la ceinture souple, le corps bien droit. Et il recommencera ainsi une fois, deux fois, porté par la musique et par la foule, désormais dégrisée des mystères de Tomas et heureuse que le toreo soit une fête. Evidemment Thomas Duffau exalté par son succès en fait ensuite beaucoup, passes du cambio en cours de séries, quelques naturelles sur le passage, d’autres serrées à l’extrême, la jambe qui traîne dans le terrain, mais le tout a bel allant et belle allure (un farol au ralenti, au mouvement décomposé, à hurler). Ajoutez un très joli maintien en piste, le corps en arc bandé, les épaules rejetées à l’arrière, un joli petit pas de petit page à la Castella, et comme lui, à la naturelle, le bras droit levé, l’épée suspendue à bout de doigts, et vous aurez le triomphe de cette matinée, insoupçonné et joyeux, le torero sortant sur les épaules de ses fans aux côtés de José Tomas, suivi par une garnison d’enfants, heureux d’accompagner le mythe et la jeunesse. Le mythe sort par la Porte des Consuls et la jeunesse par celle des cuadrillas, mais c’est elle, si revigorante, qui nous a rassurés.