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16/09/2012

Nîmes, Vendanges 2012, avant Tomas

Jeudi 13 septembre, novillada Fuente Ymbro

Le Conseil constitutionnel est saisi de la conformité à la Constitution de l’immunité légale dont bénéficient les corridas au titre des « traditions locales ininterrompues ». Le Conseil d’Etat qui se trouve à l’origine de cette initiative s’interroge sur le respect du principe d’égalité en évoquant des «faits commis selon des pratiques traditionnelles locales ». Le choix de mépris du mot «pratiques », associé à une accusation de prétoire (« faits commis »), laisse songeur. On ne sait pas encore ce qu’en pense le Conseil constitutionnel mais, s’agissant du Conseil d’Etat, la messe est dite ! Réponse le 21 septembre. Un ami tranche dans un éclat de rire : « L’égalité entre les bêtes ? Un nouveau droit de l’Homme ! »

Les novillos de Fuente Ymbro ont tout -sauf l’âge- de vrais toros : le poids (trois d’entre eux de plus de 470kgs), le trapio (l’allure générale, le volume) et les cornes. Applaudis pour la plupart à leur sortie, intéressés au combat, mobiles et réagissant vivement aux cites – y compris du piquero quand ils sont bien mis en suerte- ils offrent une belle noblesse, tout sauf fade, avec ce rien de piquant qu’irrigue la caste. Le sixième, un brave, ardant à la pique. Tous d’une belle présence et luttant contre la mort.

Hélas, il y a du vent, ennemi de la corrida plus encore que le Conseil d’Etat.

On annonce l’alternative de Fernando Adrian depuis de nombreux mois, et depuis de nombreux mois on la diffère. Ce novillero est à l’art taurin ce que les énarques sont à la politique. Bagage technique et charme des produits en série !  Il n’a plus l’envie des novilleros et, tout à l’esprit de sérieux et de responsabilité d’un torero d’alternative, il répand l’ennui comme la conversation d’un jeune homme en costume trois pièces. Alors rien n’y fait, ni les passes de cape à genoux lors de l’entame à son premier, ni les passes hautes à la muleta, immobile près de la talanquera, ni encore les manoletinas exposées de la fin de faena. L’impression de fade labeur sera plus forte encore sur son second. Et il a dû faire face à un troisième novillo, son compagnon de cartel, Roman, étant annoncé blessé. Ce novillo était le plus brave et le plus encasté du lot. Pour Adrian, c’en était trop. Complètement débordé - mais beaucoup de toreros plus aguerris l’auraient été aussi- la main tremblait sous l’épée, le bras manquait d’énergie et Adrian de force d’âme. Ces longues minutes d’échec à l’acier face à une corne droite qui toujours menaçait étaient comme un siège désespéré, faits de vains assauts, toujours recommencés, une guerre de tranchées où le premier soldat sans réflexe sera tué, un corps à corps qui ne peut faire qu’un seul vainqueur. Et à cet instant de vérité, noble et tragique, on aimait Fernando Adrian. Un beau geste au quite est à retenir de son cartel : immobile face au toro, comme le Don Tancrède  de Camillo José Cella, enveloppé dans sa cape jusqu’au col, il cite et se découvre au passage, toujours sans bouger, en déployant un revers de percale vers l’extérieur avant de pivoter sur lui-même pour dessiner une tafallera. Ca c’était beau !

Cette même passe n’a pas réussi à Juan Léal, dernier rejeton de la famille arlésienne qui, s’exposant avec candeur, s’est fait méchamment bousculer, balloter entre les pattes, tenailler entre les cornes. Plus de peur que de mal ! Juan se relève aussitôt, débordant d’énergie guerrière, fait face à son toro, l’aguante, dessine une passe puis dérobe la muleta sans bouger d’un pouce, s’exalte entre les cornes et sous le vent, l’habit déchiré, les broderies dorées qui pendouillent le long de sa cuisse, son caleçon blanc à découvert. L’épée en main, il plonge phénoménalement sur sa bête, comme libéré de toutes les peurs. C’était « Vaincre ou mourir » et beau comme l’Espagne ! Perd la récompense aux descabellos. Vuelta. Juan sera moins convaincant sur son second, le vent et l’inexpérience du jeune novillero ramenant souvent la flanelle sur la jambe…

Roman, de Valencia, a montré certaines dispositions sur le seul novillo qu’il aura finalement combattu. Très dans le sitio, le plus souvent croisé et, sur l’injonction de sa cuadrilla derrière le burladero, baissant la main. Très jolies séries de la droite. Se trouve dépassé sur la corne gauche, et termine, comme Adrian par des manoletinas très exposées, en hommage à José Tomas. Mais le toro passe et part avec la muleta…

 

Vendredi 14 septembre 2012, mano a mano Javier Castano/Julien Lescarret- Margé

Un mano a mano est un événement normalement exceptionnel au cours duquel deux toreros acceptent de se confronter. Généralement les deux meilleurs. On se dispute alors la première place sur le podium. Competencia dit-on en espagnol. Le mano a mano du jour est tout sauf cela, qui voit s’affronter un torero très digne mais de second ordre, que son spectaculaire un-contre-six de la Pentecôte nîmoise a tiré de la grisaille, à un jeune torero qui a décidé de se retirer du circuit ! Ce mano a mano n’est, en tant que tel, qu’une affiche incomplète, un cartel au rabais. Ils sont deux toreros, le troisième fait défaut. C’est une corrida avec arrêt maladie !

Bon ! Il faut se motiver. Alors j’ai lu cet été le si joli livre d’Yves Charnet « Miroirs de Julien L ». Le journal à cœur ouvert d’un aficionado qui a décidé de suivre Julien Lescarret, mais qui vit, hélas, sa crise de la quarantaine. Du coup l’auteur évoque assez peu Julien L. , torero discret, lucide, intelligent, et souvent malheureux à la mort. Je ne l’ai vu, avant ce jour, qu’une fois, à Arles, face à des Miuras, en avril 2009. Sa force d’âme m’avait beaucoup impressionné. Trois ans après, il se retire. Cette saison est la dernière, et cette corrida celle de sa despedida.

La despedida en espagnol, ce sont les adieux, mais aussi le congé – comme dans « donner son congé à quelqu’un » pour s’en débarrasser- ou, pire encore, le licenciement, avec sa brutalité et le sentiment d’injustice qui s’y attache. C’est quitter contre son gré son boulot, son monde et ses copains. Devoir passer à autre chose. Pôle emploi, amertume et nostalgie.

Despedir - le verbe- c’est jeter, renvoyer, mettre à la porte, mais c’est aussi reconduire quelqu’un, le raccompagner et, à la forme pronominale, se dire au revoir ou faire son deuil.

Eh bien, la despedida en tauromachie, c’est cela tout ensemble : la décision d’un torero d’en finir, parce qu’il le souhaite mais plus fréquemment parce que les circonstances le lui dictent. Une résolution soudaine (Aparicio à Madrid cette année) ou réfléchie comme celle de Julien L. ce jour, mais dans tous les cas un renoncement et une cérémonie des adieux.

Mais de cérémonie, au vrai, il n’y a pas. La despedida, dans l’arène, c’est un geste discret et silencieux en fin de corrida : les compagnons du torero lui coupent la coleta, cette mèche de cheveux tressée sur un bouton, le tout le plus souvent postiche, à l’arrière de la tête. Un clic et c’est fini ! Témoins de ce geste subreptice, nous devinons sous ce postiche qu’on arrache, le poids de l’attente et des doutes, les triomphes trop rares et les nuits d’insomnie, les jours sans contrat et le miroir qui grimace.

Une despedida est triste et pénible comme une illusion qui se dissipe ou un rêve brisé. C’est un deuil du vivant de celui qui nous quitte.

Voilà pourquoi, offrir, ce jour, un toro de plus à Julien L. quand il a décidé de n’en plus combattre, est une faute de goût. Mais l’autre n’est pas en reste qui d’arène en arène badigeonne sa despedida de fuchsia. C’est la « Pink corrida » explique-t-il ! Et des tee-shirt rose sont en vente devant les arènes. On fait aujourd’hui « marketing/buzz » de tout, même de la fin.

Le vent souffle en rafales puissantes et chacun craint le pire : les toreros bien sûr, que la cape qui s’entorchonne et la muleta qui se dérobe mettent en danger à chaque instant ; l’éleveur, frustré que les circonstances soient contraires et les aficionados le spectacle gâché.

Reste alors la lidia hors le vent, c'est-à-dire piques et banderilles. Et là fut le meilleur d’un après-midi de peu, que l’absence de classe des toros a encore plombé. Tête sérieuse, mais une pénible impression de la peau sur les os en dépit des 510 kgs annoncés en moyenne, mansos et décastés pour la plupart.

Le piquero Tito Sandoval nous aura ébloui sur le troisième, par le brio de sa manière, citant avec sûreté, toujours mobile sur sa monture et, lors de la rencontre, debout sur les étriers, la hampe à l’oblique, toro, cheval et picador paraissant taillés dans un même bronze. En ce seul geste, quatre fois recommencé, les deux dernières en provoquant, depuis la présidence, le toro au centre de l’arène, le hélant à grands cris, la pique tenue à l’horizontale au-dessus de la tête, Sandoval nous a inventé un toro.

Et Dieu sait si cette chose blanchâtre (cardeno claro), qui errait andarin et sans âme dans le ruedo, paraissait dépourvue de bravoure ! Eh bien, en trois piques sûres et puissantes – la quatrième, inutile, faisait système-, Tito Sandoval a contraint ce toro à s’employer. Poussant alors avec puissance, la tête contre le caparaçon, les reins creusés, se tendant, s’étirant, se ramassant dans des ondulations de guépard, ce toro devenait un toro. Il le fut, hélas, à ce seul instant et entre ces seules mains-là. Une fois repris dans la muleta de Castano, nous n’avons vu qu’une mule, qui marchait en crabe et donnait de temps en temps de mauvais coups de cornes.

Et puis, il y eût David Adalid, le banderillero, l’autre star de la cuadrilla. Une lame. Long et sec. Tout en jambes. Ficelle et avide de gloire. Un cite patient et obstiné avant un por dentro de feu au premier, un quiebro devant une chaise basse au deuxième – « mais elle sert à rien la chaise », marmonne-t-on à mes côtés -, un quiebro extraordinaire d’exposition sur le troisième, et l’arène d’applaudir debout sa nouvelle coqueluche, qui salue trois fois, montera en mains, sûr de son talent et nullement embarrassé par son triomphe : le maître n’est pas ombrageux !

Un autre banderillero, de la cuadrilla de Lescarret, vêtu de rose comme le maestro, court et ramassé,  jambes arquées, plante les bâtons à la El Boni, père et fils, en s’avançant à petits pas, crâne, vers le toro, qu’il cite au dernier moment, comme par inadvertance.

Pour le reste, peu de choses et l’inavouable impression que Castano, hors sa cuadrilla, n’était pas un lidiador parfaitement accompli.

La corrida s’est achevée sur le brindis émouvant de Julien L., banderilleros, piqueros, valet d’épée faisant cercle autour de lui dans le ruedo avant son ultime combat. Ce sixième était le plus toréable du lot et Julien s’est appliqué à le citer de loin, bien campé sur ses jambes, dans une jolie petite faena où il a pu déployer son répertoire, de beaux pechos, des molinetes gracieux, des passes de la firma et deux trincheras.

C’était entre chien et loup. La banda jouait un paso doble un peu triste de kiosque à musique sur place déserte. Voilà, c’était fini. C’était une despedida. Les dernières journées sont rarement les plus réussies.

Samedi 15 septembre 2012, mano a mano Morante, Manzanares/  Victoriano del Rio

Voici un vrai mano a mano. Deux stars et deux toreros qui ont chacun leur manière, et leurs fidèles.

Une confrontation de deux personnalités, de deux artistes.

Morante, dense, sombre, dans une tauromachie qui pèse et assujettit l’adversaire, aux effets baroques et voluptueux.

Manzanares, élégant, déployé, dans une tauromachie qui aimante et aspire le toro, aux lignes fluides, mélangées d’exhibition romantique de soi.

Morante paraît d’un autre siècle quand Manzanares est plus contemporain, les deux un peu dandy mais chacun à sa manière. Le premier entre Baudelaire et Barbey d’Aurevilly, le second entre James Dean et Marlon Brando. 

Morante est quelquefois fragile dans l’arène ; on devine Manzanares pouvoir l’être au-dehors.

La corrida sort quelconque de présentation, mais mobile et avec du jeu en dépit de quelques signes de faiblesse. Plusieurs exemplaires avec un rien de piquant : le lot de Morante et le quatrième, pour Manzanares. Un grand toro, le sixième qui pousse le piquero avec une énergie sauvage, violent et encasté aux banderilles, beaucoup de transmission dans la muleta de Manzanares.

Et à l’arrivée, peu de choses.

Une faena d’une grande douceur de José Maria sur son très soso premier : il fallait aimer les sucreries ! Les choses se sont compliquées sur son suivant qui s’est récupéré en cours de faena ; José Marie, à toujours flatter l’élégance, a toréé du pico en se tenant à bonne distance. La première moitié était plus convaincante quand, citant de trente mètres, il embarquait le toro dans des passes plus dessinées que profondes mais templées et au tracé infini. Deux merveilleuses passes à chaque fois avant que le toro ne se rebelle, dont José Marie se libère alors d’un pecho interminable et lointain. Le dernier, sans aucun doute le toro de la feria. Le torero l’embarque, le geste d’une élégance toujours souveraine, mais à la fin (un très vilain bajonazo, l’épée aussitôt retirée, le toro tombe ainsi, orphelin de l’acier) on se souvient davantage de Condor- c’est le nom du toro- que du précieux condottiere.

Et Morante. Dix mille personnes vous diront «Rien », « Le salaud ! », « Il se moque de nous ! » et au vrai, la bronca finale, pour prix de son œuvre du jour, ne manquait pas d’intensité et lui, d’une inouïe toreria dans ces circonstances, traversant le ruedo à pas lent, majestueux et sûr de son fait. Un capitaine à la Joseph Conrad, seul à ne pas douter face aux paquets de mer et au typhon qui menace.

Car Morante ne doute pas. Il sonde. Il sonde son toro comme une jeune vierge la liste de ses fiancés et s’il ne s’accommode pas, pas plus qu’elle il ne se livrera à un mariage forcé. Il ne sait pas aimer  quelconquement et si son partenaire ne le convainc pas, ce n’est pas une affaire, c’est la vie ! La vie romantique. Moi je l’aime ainsi et, comme lui, j’attends. Cela s’appelle l’aficion.

Mais même les jours sans, sa toreria affleure, au moins un peu. L’avez- vous  vu templer dans les doblones d’entame de son premier ? Et cette demi-véronique si lente, ce repliement de soie au quite sur le toro de Manzanares ? Et ces véroniques de réception sur le troisième : « Eso es mandar » dit mon voisin espagnol qui, un instant auparavant, répliquait à une aficionada s’extasiant sur José Marie d’un admiratif «  No mueve », d’un définitif « No manda ! ». Lui encore, après le plus gros de la tempête lors du tercio de banderilles sur le dernier de Manzanares, présent, attentif aux peones face à ce toro, alors violent, se replaçant systématiquement en recours possible, paré, prêt à intervenir pour le quite en cas de danger.

Si, eso es un torero ! Fut-ce avec parcimonie…

 

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