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31/05/2013

Madrid, Sans Isidro 2013, Talavante et les peintres

Madrid, 23 mai 2013, Finito de Cordoba, Morante de la Puebla, Miguel Angel Perrera/ Jandilla

Les Jandilla sont sortis comme à Nîmes, faibles, sans trapio, décastés, les cornes en plus.

Finito a pris 15 ans depuis notre derrière fois, mais il a toujours cette gueule  d’acteur américain des années 50, le cheveu abondant et le regard délavé par la peur qui en épuise l’éclat. Dans un élégant habit étain et blanc, il n’a pu, devant de tels adversaires, justifier son retour à Madrid où il n’a plus paru durant des années. Devant son premier toro qui a fléchi dès le troisième capotazo, puis encore sous la pique, le tendido 7, peu charitable, ricanait des « olé » à chaque derechazo, mais le poignet du maestro est tel que les sarcasmes ont fléchi à chaque passe, s’effilochant en un murmure de mauvais perdant , jusqu’à la trincherilla finale qui a mis le tendido 7 échec et mat. Une mauvaise épée  a cependant donné sa revanche au tendido  : la vengeance est un plat qui se mange froid. Il nous a été resservi sur le toro suivant en dépit de véroniques très dessinées à droite, sans motif aucun à la faena, sous grand vent et face à un toro parado, le torero sans option ayant été incompréhensiblement sifflé comme s’il était passé à côté d’un brave.

La toreria de Morante a fait rugir Las Ventas comme si nous étions à Séville, en tout cas au capote. On a même eu droit, au quite sur le quatrième, à cette demie de Séville qui n’est plus un remate, une passe qui conclut une série de véroniques, comme l’on referme un éventail avec autorité ou avec grâce. Non, là, on court derrière le toro fuyard, on se pose de trois quarts, le temps s’arrête et Morante lui imprime  son rythme. La passe est donnée ainsi, isolément, pour elle-même, pour la beauté du geste. Détachée de toute chose, elle ne commence ni ne conclut rien : elle n’a aucun sens taurin. C’est très décadent, très pinturero et, avec Morante, un moment de poésie pure, un peu forcée, démonstrative. Parnassienne. Du José-Maria de Heredia.

Miguel Angel Perrera, lui, n’est pas un poète. C’est un torero de grande taille qui doit d’abord le faire oublier, et il y parvient en se tenant bien droit, la main basse, le plus souvent pieds joints, par une discipline du maintien où le naturel n’a nulle place : c’est le prix de l’élégance, comme pour les mannequins et les danseurs étoiles. Le risque est évidement la dérive Carla Bruni de la chose, mais Miguel, lui n’a rien d’évaporé et son regard est de guerrier. Il est tombé sur « Honorable », convenablement nommé. Très belle demie, le geste lent et dessiné après accueil par delantales puis parones, et faena qui a grandi son toro, cité de loin, joliment embarqué, main basse et pecho enchaîné. Bel aguante quand le toro sous le tissu le regarde. Enchaînements sans bouger d’un pouce, deux naturelles énormes mais non liées, changement de main et, à la fin, les très à la mode bernardinas, ajustées mais toutes données sur la corne droite. Saludos y vuelta. Ce torero, comme notre Sébastien, n’est vraiment d’un autre ordre qu’à Madrid. Sur le dernier, le plus brave aux piques et très allant aux banderilles, on a un temps espéré une fin de course enlevée. Hélas, il n’y eut plus de toro dans la muleta et Perrera a toréé en déchargeant la suerte sous les sifflets du tendido 7, avant d’abréger à notre complète satisfaction, pressé d’aller tapear entre amis pour oublier cette après-midi de peu.

Madrid, 24 mai, Castella, Manzanares, Talavante/ Victoriano del Rio

Il y a des journées merveilleuses : un con leche à un coin de rue sol y sombra, sur une table branlante comme souvent en Espagne, El Pais dans les mains ; la façade baroque, le pavement de jaspe et la chaire rococo de Santa Barbara, la salésienne ; une expo au Prado « La Belleza encerrada » sur les œuvres de petit format de cabinet de curiosités, où l’on aimerait tout emporter si l’on était sûr qu’on nous en laisse une à accrocher entre quatre murs pour le restant de nos jours. Une journée d’exaltation douce que rien  n’altère, pas même le tendido 7 ce jour.

J’étais au 8, déjà sol y sombra mais tenu en respect par ce voisinage ombrageux qui donne le ton. Au 8, on fait comme au 7, avec plus de mesure certes, mais tout de même en se conformant. Alors quand Manzanares a toréé comme à la Maestranza, en déchargeant la suerte pour mieux lier les redondos, quand il a fait expirer les naturelles à ses pieds, quand il a enluminé sa faena de changements de mains par devant, quand son toreo de si grande élégance n’avait plus rien d’un combat et tout d’un joli ballet avec ses entrechats et ses pointes délicates, une fin par ayudados por alto et trincherillas, le tendido 7 a hurlé sa rage, sifflé, tapé dans ses mains sur l’air des lampions. Ce toreo gracieux, facile, superficiel, décoratif, dépourvu de tragique est, pour lui, une hérésie et il s’en veut le cordon sanitaire. Véronèse et Tiepolo ne sont pas peintres en Espagne ! Au 8, on sentait un peu d’embarras ; on y est cultivé d’autres choses et on y a le goût plus fin ; Véronèse et Tiepolo tout de même… C’est alors que Manzanares, grand seigneur au sang bleu, a tué d’un merveilleux recibir, arrachant un triomphe à l’arène, comme la sorcière le coeur de Blanche-Neige. Je me suis levé, j’ai applaudi à tout rompre, j’ai secoué le mouchoir blanc et mon aimable voisin, soucieux de me faire plaisir, m’annonça que l’oreille était tombée, à voix basse comme s’il redoutait qu’on le surprenne.

Pour Sébastien Castella ce fut plus facile ; il s’est intelligemment soumis à l’injonction du tendido 7 qui lui a ordonné de ne pas combattre son premier, blessé à la patte dès l’entame de faena ( Nous avions vu deux paires de banderilles, surtout la dernière, extraordinaires, posées par Ambel, gueule de majordome de maison anglaise, dans un merveilleux habit noir) puis a dû affronter le cornivuelto suivant avec toute la sympathie qu’inspirait à l’arène une telle paire de cornes. Quand Sébastien s’est préparé, depuis le centre, à citer le toro par passe cambiada dans le dos, toute l’arène, tendido 7 compris, a dit «  chuuuut », en signe d’attente et de respect, puis a crié « olé» sur la passe du mépris de fin de série. Le toro avait plus de jeu que de présence mais Sébastien a toréé comme jamais, surtout de la main gauche dans des séries, citées mi-distance, la main bien en avant, très templées et de grande profondeur. Un instant, en cours de naturelle, l’étoffe se dérobe sous l’effet du vent : le toro suit le poignet qui continue comme si de rien n’était. Même sang froid à droite quand le toro arrête sa course au milieu de la passe et regarde l’homme. L’homme ne bouge pas d’un millimètre et Las Ventas alors exulte ! L’incident, c’est son truc, son dada, sa passion à Las Ventas, quand soudain quelque chose s’interrompt, craque, se brise mettant le torero au défi et que l’homme, alors, ne rompt pas, attendant impassible et rustique que le cours naturel des choses reprenne si Dieu veut. Porfia finale qui entretient le feu, trincherillas, épée jusqu’à la garde. Une oreille de poids. N’eût été une mort un peu lente, deux n’étaient pas loin. Félicitations du voisinage qui me complimente. Ici on n’appelle pas Sébastien autrement que  « El Frances ».

Artillero était le troisième, toro pour Talavante. Un manso de gala, qui sort du toril à petits pas, s’arrête  mufle au sol, gratouille la piste et fuit dès qu’on le cite. Le tendido 7 salive déjà de plaisir :  « a cada toro su lidia ». Ruant d’un cheval à l’autre pour mieux éviter les piques, même lorsque Talavante fait placer le piquero sobresaliente devant  le toril pour prendre le couard à contra-querencia. Aux banderilles, le toro sort violent et brusque, la charge gorgée de sauvagerie. A cet instant, on se dit que cela ne vas pas être facile pour Talavante, le torero qui n’a pas de chance.

Talavante, lui, ne sort pas d’une toile de Véronèse ou du Tiepolo. C’est d’ailleurs ce que m’explique mon voisin avec ses mots à lui, en l’opposant à Manzanares, né une cuiller en argent dans la bouche, ce qui, en tauromachie, n’est pas de bon augure. Talavante n’est pas non plus dans le quota des jolis garçons. Inégal, à la recherche d’une tauromachie hiératique, dédaigneuse des vanités de ce monde, il porte sur un visage à la Philippe II, prognathe et sans éclat, le détachement des martyrs sans gloire. Son corps aussi est d’un autre âge, noué, arthriteux, comme abîmé par les désolations d’une retraite à l’Escorial. Enfin, les jours de triomphe, son sourire est laid, sans joie ni charme, un sourire par ce qu’il faut bien remercier, comme le pauvre la main secourable. Tout en Talavante est du XVII ème siècle. Une toile de Vélasquez. Le chevalier à la triste figure et le gueux, tout en un.

Talavante cite son toro pour quatre statuaires valeureuses, Artillero vient avec force mais ça passe. Changement de main, Talavante cite à gauche et soudain c’est Moïse face à la mer Rouge : le toro se déploie, humilie, fait l’avion dans la passe et c’est miraculeux. L’arène est un peu désappointée de voir le torero reprendre la main droite, mais c’est pour le seul plaisir d’un changement de main dans le dos et tester à nouveau la reprise du bolide. Ce n’est plus un toro c’est une Ferrari qui nous régale. Talavante le remate et lui tourne le dos comme il le ferait au vulgaire ? Il est aussitôt pris et se retrouve à cheval sur Artillero. Un peu ridicule mais rien de grave. On rit gentiment et ça continue. Droite encore, changement de main à nouveau et à nouveau la caste irradiante dans des naturelles longues comme le jour, templées comme le rêve, la main basse, le poignet extraordinaire, des naturelles comme celles de Séville, plus belles encore quand elles font suite à un changement de main qu’elles prolongent comme des nuits d’ivresse qui ne se terminent jamais. On hurle de plaisir, on hurle pour ce toro-là, on hurle de joie de la joie du torero à nous rendre fous. Oui, même le tendido 7 hurle son plaisir à tant de toreria, et le 8, du coup, commence à se détendre. Talavante réduit le terrain, près des planches, son toro va et vient, lui ne bouge pas, la muleta toujours plus proche, le toro aimanté au tissu. Parfois on applaudit non pas la passe mais la seule position du corps de l’homme, exposé au-delà de la ligne de front – « Manzanares prends en de la graine » grince le tendido 7 ! Mais il faut bien achever l’œuvre. Bernadinas, deux trincheras, épée foudroyante, deux oreilles de feu et vuelta triomphale ; on offre au torero un coq qu’il tient par les pattes durant toute la vuelta. On songe à Blancanieves, le film.

Manzanares se fera encore siffler sur son second, un toro de 600 kgs sans classe et distaido et Talavante ne forcera guère  sur le dernier qui nous a offert un beau tercio de piques avant de blesser grièvement un peon – Manzanares sera tout de suite au quite- et de se révéler court et brutal à la muleta, le tout estompant un peu l’impression générale d’une corrida à Las Ventas à quatre oreilles.

 Sortie de Talavante par la Puerta Grande dans une cohue de funérailles palestiniennes, le torero, comme un martyr, à l’horizontale sur la foule, pendant qu’un grouillement de mains dévotes le dépèce férocement des passementeries de son habit de lumière.   Et je suis sûr que le tendido 7, sans lequel Madrid ne serait plus Madrid, désapprouve. 

22/05/2013

Nîmes, féria de Pentecôte 2013 : la bâche perdue et la troupe torera

Vendredi 17 mai,  Padilla, Bautista, Fandino/ Jandilla

Toros faibles, sans présence et sans race pour la présentation d’Ivan Fandino à Nîmes qui hérite du lot le moins piètre. L’abattage et une puerta gayola de Padilla sur son premier, la volonté de bien faire de Juan Bautista sur deux invalides ne parviendront pas à nous extraire de la torpeur, tout sauf tropicale, qui s’abat sur une arène qui ne demandait pourtant qu’à rattraper le temps perdu et à oublier le reste : le froid, les averses et les orages qui menacent.

De tels adversaires n’auront guère permis à Fandino de manifester d’autres qualités que cette exigence de sérieux et cette altière densité qu’il met à toutes choses. Ainsi ses bernadinas de fin de faena sur son premier, de face, les pieds joints, la muleta dans le dos, présentée alternativement à droite et à gauche à un adversaire qui paraît groggy et sans ressort. Ces prolégomènes sont d’une patience de sourcier, c’est long, un peu mystérieux et on peine à y croire. On se trompe : le toro, sans bouger, suit de la tête les mouvements de l’étoffe puis soudain se lance, gorgé d’une dernière énergie, pour quatre passes serrées, miraculeuses et enlevées. On comprenait à cet instant que  le torero avait tiré de la race à une pierre et c’était très beau (oreille).

Le dernier de la course était le seul qui ressemblait un peu à un toro, long avec un morillo de buffle. Mais il n’était, de comportement, convenable que par contraste. Fandino le cite de loin par trois fois, croisé, la cuisse offerte. Le toro répond mais sans allant ni ardeur. Les derechazos manquent de lié et le toro se défend sur la corne gauche. Fandino n’insiste pas. Epée toujours drôlement tenue à mi-buste, avant que le torero, l’épée aimantée au plexus, ne se jette sur la bête, aujourd’hui sans grande efficace.

Samedi 18 mai, deux corridas annulées, la première, du matin, pour cause de pluie et de bourrasque, la seconde pour des raisons qui échappent à l’aficionado, il ne pleut plus depuis deux heures et le ciel est moins chargé.  On évoque une bâche protectrice que l’on n’aurait pas retrouvée à temps pour protéger la piste dès la nuit. Dans une arène de première catégorie, et qui se hausse du col, cela fait désordre…Qu’importe, on s’agglutine à l’angle de la rue des Patins devant les écrans du 421, pour suivre, en discutant, le un contre six de Talavante face aux Victorinos, retransmis en direct de Las Ventas. A Madrid on n’avait pas égaré la bâche…. Mais là-bas aussi la geste était un peu triste.

Dimanche 19, matin, Sébastien Castella, Juan Leal, mesclun d’élevages

C’était la corrida heureuse. Grand soleil et ciel bleu ; on fête en famille le beau temps revenu et le baptême de Juan Leal, dernier rejeton du nom, torero arlésien qui prend l’alternative des mains de Sébastien Castella, son parrain du jour. Curieusement, pour cette alternative, de témoin, il n’y a pas  et la corrida se résume à un mano a mano dépourvu de sens : on n’offre pas sans manque d’égards trois toros à un débutant qui n’en a précédemment jamais combattu ; quant à Sébastien, grand torero dogmatique et répétitif,  trois toros sont souvent un de trop pour l’aficionado.

Mais c’est la corrida heureuse, alors on est content d’être là et on se moque de ce cartel mal conçu, d’autant que les annulations de la veille assurent une inattendue  affluence sur le gradin pour cette course made in France. Ruddy à la tête de la bande de musique est en grande forme et le public, bon enfant, frappe dans ses mains en cadence : l’heure est à la fête !

Les toros ? L’humeur du jour les tient pour accessoires ; le piètre sermon d’un curé  n’a jamais gâché une fête de baptême. Deux Nunez del Cuvillo de bon moral mais très faibles : les plus braves à la pique, qui mettent les reins, poussent autant qu’ils le peuvent (mais ils peuvent peu) et y reviennent avec goût ; tant de vanité où se niche le fond de race exaspère tant elle n’est servie pas rien d’autre ; on les ménage mais ils fléchissent, et plus d’une fois. Deux Alcurrucen, mal présentés, sans trapio, sans cornes, sans race, sans envie et sans gaz. Deux Garcigrande, presque pas piqués,  le dernier d’un bon jeu.

Ce jeune Leal a de la tête et du métier, il torée propre et gracieux et manifeste une aisance et un aguante dignes de tous les éloges. Bien sûr, il torée un peu à la manière de Castella, crie comme lui  « hei, hei » à son toro d’une voix de fausset et comme lui termine ses faenas par porfia en enchaînant les passes sur un terrain réduit à l’extrême, jouant avec les cornes qui menacent. Faenita technique et intelligente sur son premier, qu’il fallait éviter de faire tomber, par passes à mi-hauteur ; un peu à contre style sur le Alcurrucen à la charge courte et brutale qu’il n’a pas tenté de rectifier y préférant des passes brèves et rapides ; supérieur sur le dernier Gracigrande avec une première moitié de faena vibrante, commencée à genoux au centre de l’arène en toréant de verdad, puis centrée, rythmée, liée, par derechazos longs et templés, avant changement de main et une fin de trasteo pueblerina, sympathique et contemporaine (passes à l’envers, tres en uno approximatif, souci de démonstration de soi plus que de l’adversaire). Trois oreilles (une sur son toro d’alternative, deux sur le dernier) et sortie joyeuse par la Porte des Consuls, porté en triomphe par une nuée d’ados arlésiens.

Sébastien a été parfait sur son premier, a menos sur le second qui s’est éteint très vite, lassant sur le dernier. Même pour lui, trois toros, c’était un de trop ! Le tout lui valut deux oreilles dont on ne conserve guère le souvenir (sur le 3 et le 5), car le moment de magie pure fut sur le Nunez del Cuvillo, faible, si faible, mais auquel Sébastien a servi des séries merveilleuses et ensoleillées. Sitio, distance, passes longues et templées, jolis enchaînements, tissu qui réduit le terrain, torero entre les cornes ne bougeant plus d’un pouce,  se dégageant d’un soupir de muleta. Le tout sur «  Concha Flamanca » qui comblait les « blancs » quand Castella laissait son toro se reprendre, et on criait « Olé » à la fin du solo de saxo et un « Olé » plus fort encore sur le solo de trompette.

Sébastien portait un drôle d’habit, blanc et or, matelassé de violettes, qui de nos places semblait une rougeole de Provence, inédite et purulente. Ses faenas sont de plus en plus longues et il a entendu quatre avis en trois toros ; il se Poncise. Il a pour le reste manifesté l’élégance de refuser une sortie en triomphe, traversant le ruedo a pieds jusqu’à la porte des cuadrillas en laissant à son filleul l’ivresse des jours avec. 

Oui, c’était la corrida heureuse ; il faisait chaud, la musique était belle et nous étions contents.

Dimanche 19, après-midi, Ferrera, Castano/ Miura

L’arène, toujours ensoleillée, est pleine à ras bord, Ruddy joue l’Arlésienne et on sent le public impatient d’en découdre. Est-ce le dimanche, les toros Miura ou le triomphe de Castano l’an passé ? Trois olas d’enthousiasme submergent l’amphithéâtre avant le paseo retardé de 10 minutes pour cause d’affluence inattendue et à la fin du paseo, on applaudit les hommes du jour, invités à saluer.

Les Miuras sont de belle présentation, dans le type de la casa, de 595 à 645 kgs, des cornes correctes, nobles dans l’ensemble, sauf le 2 une vermine, les 4 et 5 avec des signes de faiblesse, les 3 et 6 supérieurs, hélas le 3 se blesse en début de faena et Ferrera devra abréger. Reste le six qui viendra quatre fois à la pique avec moral, de loin, de très loin, mais sans codicia, dans un tercio phénoménal dont le piquero de Castano, Tito Sandoval, nous a régalé une fois encore, toujours mobile sur sa monture, décidé et sûr, le geste ample quand il cite et bref quand il pique, de sorte que chacun y trouve son compte. Un vrai testeur de bravoure qui restitue au tercio son sens et donne à la corrida une dimension  exceptionnelle. Il fallait le voir au dessous de la présidence, citer le toro, au centre de la piste, à contre querencia, par les seuls mouvements de sa monture, la pique toujours tenue à la verticale et ne s’abaissant qu’à la rencontre, ici, a regaton, c’est-à-dire, tenue à l’envers, non pour éprouver le toro une fois encore mais pour le seul plaisir de souligner sa bravoure.

Antonio Fererra est un torero corto, qui plante les banderilles le plus souvent face à des toros de respect, c’est sa niche et son cartel. Un modeste, très sympathique, qui regarde souvent le gradin pour prendre le public à témoin de ses prouesses, que l’on devine mal. Cela agace, ou pas. Je l’ai trouvé ce jour très technique et volontaire à la cape, il a placé trois épées parfaites, souvent après pinchazo, la première phénoménale, et s’est montré plus que bon camarade avec Castano en se prêtant à une passe al alimon, les deux toreros véroniquant ensemble en sens inverse au passage du toro, et en alternant sans façon avec les banderilleros de son compagnon sur les deux derniers. Une tête d’affiche banderillant avec des subalternes, fussent-ils brillants, c’est un peu une duchesse tapant le bridge avec sa femme de chambre ; en France, après la nuit du 4 août ça passe, mais les convenances en prennent tout de même un sacré coup !

Il est vrai que son compagnon de cartel est fait d’un drôle de bois. Car on n’est plus tout à fait sûr de venir voir Castano. Castano, désormais, torée en troupe, comme sur les planches les grands comédiens de jadis. Et cette troupe torera est un phénomène. Il y a les piqueros, bien sûr, Sandoval et Fernando Sanchez. Il y a l’immense David Adalil, long et maigre, tout en nez, dans un costume de plata qui étrique sa silhouette. Manifestant une envie d’affamé aux banderilles, il s’élance, bondit, plante et feinte. Diabolique, vif  et fulgurant. Un djinn sorti d’une lampe magique !

Un petit nouveau est venu rejoindre la bande, physique avantageux, rouflaquettes- siècle d’Or, allure affectée ; il fait contraste. De Talavera de la Reina, où le grand Joselito est mort dans l’arène, il a nom Fernando Sanchez Martin. Il compose la figure quand il cite, lève les bras dans un léger déhanché plein de toreria puis marche vers le toro à petits pas, les banderilles à bout de bras le long du corps, comme le faisait Montoliu, avant de se jeter avec décision entre les cornes, de s’en extraire avec grâce et de reprendre sa marche vers les barrières comme si de rien n’était. C’est alors qu’il s’immobilise dans un desplante plein de soi. Le tout très mis en scène, un peu maniéré,  irrésistible.

Et entre tous,  une camaraderie chaleureuse, une fraternité d’armes, une joie au combat complice. Une lidia et une fiesta ! Un jeu de mousquetaires que rien ne peut atteindre, préparés ensemble, ensemble aguerris et bataillant de concert, sûrs de leur réflexes, sachant tout les uns des autres, et déployant une lidia collective d’une précision d’horlogerie. Oui, une vraie troupe, dont Castano a l’intelligence d’entretenir le feu, sans s’ombrager du triomphe des siens.

Le maestro chez Castano, c’est la troupe tout entière. C’est ce qui explique que nul ne s’offense de voir la musique jouer sur les banderilles ni Ferrera alterner aux bâtons avec des peones.

Et Javier? Un peu court sur son premier, une vraie vermine, qu’il tue merveilleusement d’une épée al encuentro, hélas pas concluante ; jolie faena sur le second qu’il rectifie avant de servir un toreo contemporain, inattendu sur un Miura (passes à l’envers, changement de main dans le dos, luquesinas), le tout cependant sur un toro un peu faible et sans transmission ; grande faena pleine de toreria sur le dernier, la montera sur la tête, croisé, les pieds bien en terre, le geste ample et dominateur qui lui vaut deux oreilles d’importance.

Vuelta al toro et vuelta triomphale à la troupe torera où l’on voit  nos deux banderilleros stars, Adalid et Sanchez, se découvrir humblement pour donner l’abrazo à Sandoval, applaudi comme un maître.

Et Nîmes qui aime volontiers les toreros beaux garçons, le charisme ou l’abattage, de s’enivrer de ce modeste qui lui invente, avec tant d’intelligence et d’aficion, un si beau spectacle. Olé !

Lundi 20 mai, Juli, Talavante, Diego Silveti/ Victoriano del Rio

Corrida ayant offert le plus de jeu aux hommes, sauf le quatrième, invalide. Hélas, seul Juli, dans un beau costume miroir de Venise brisé et blanc, a tiré son épingle du jeu, rectifié son toro qui donnait de la tête en fin de passe, serein et dominateur, dans une faena intéressante, à mon sens trop tôt interrompue (une oreille).

Talavante est le torero du sitio et de la fluidité. Non pas de la domination mais de la recherche des terrains impossibles où il s’en va jouer de los vuelos de la muleta, la main basse autour d’une immobilité offerte. Or, le sitio, il l’a perdu, alors la fluidité devient sans intérêt ; le torero paraît fuera de cacho, parallèle et son toreo fait de vaines arabesques. Quelques gestes sur son premier qui rappellent le meilleur, mais beaucoup d’approximations et d’engachones, en dépit ou à cause d’un terrain réduit au minimum en fin de faena (une oreille de convenance). Mobile et dépassé par le cinquième qui répète inlassablement en gagnant le combat. Sans doute Alejandro doit-il se remettre de sa geste de Madrid face aux Victorinos, valeureuse mais trop tôt venue. Il est encore très jeune,  plein d’aficion et d’une belle personnalité. Mais ce moment, de recherche et de doute, n’est pas le sien.

Diego Silveti m’a épaté quand, après le quite du Juli sur son premier toro, il revient au centre pour avoir le dernier mot, par passes en tablier et une larga de bel effet, après de jolies gaoneras au début. Mais il a été très court et sans idée à la muleta, où il a laissé filer un des meilleurs toros de la feria. Pas vu le dernier, le TGV était en gare…