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17/10/2013

Madrid, Feria de otono 2013- Le Cid à Las Ventas : avis de duende, tendido 7!

Madrid, vendredi 4 octobre 2013- Le Cid, Fandino, Sebastien Ritter/ Victoriano del Rio-Cortes

Avis de duende sur le tendido 7 ! Le sacré collège tient enfin son miracle. Sacrée récompense pour nos salafistes, avenants ce jour comme jeunes filles en fleurs. Le cœur gros comme ça et des bleus à l’âme. Méconnaissables ! Las Ventas, tel un otage voyant fléchir ses gardiens, a jeté les voiles et, brave fille, s’est donnée sans retenue aux toreros, comme l’eût fait toute autre arène, espérant un ultime triomphe avant la fin de saison, pour avoir un dernier souvenir à chérir durant les longues soirées d’hiver. Et ce jour, el siete, exceptionnellement bienveillant, a bien voulu y contribuer, pas peu fier de lui !

Alors, Las Ventas a applaudi Fandino à la fin du paseo, obligeant le torero à venir saluer pour la remercier de cette exceptionnelle gratitude. Fandino est en train de devenir le torero de Madrid, celui du tendido 7, orthodoxe, courageux et sans fioriture, un basque qui s’expose, qui « met la jambe » en citant, qui allonge le bras devant et non derrière, qui s’engage à l’épée jusqu’à sentir les cornes sur la chaquetilla, et quelquefois dans sa chair, comme à la San Isidoro où ses peones ont exhibé les trophées pendant que leur maestro se faisait opérer à l’infirmerie. Le tendido 7 aime bien les grandes cornes et l’infirmerie. Pas par cruauté, mais parce que l’infirmerie ne ment pas ! Si Ségolène n’avait pas inventé la bravitude, le tendido 7 en aurait fait son slogan.

Las Ventas a aussi applaudi Sébastien Ritter, jeune torero colombien qui a confirmé ce jour son alternative, en affrontant le premier toro,  astifino mais faible, offrant son premier combat au ciel, puis citant de trente mètres sans fléchir ni broncher, rustique à la charge, servant des derechazos templés, liés à un pecho plein de toreria avant de perdre la muleta. Le reste de la fanea fut un peu en dessous et les bernardinas finales aléatoires, mais qu’importe, le tendido 7 s’est bien comporté et Las Ventas a invité le jeune torero, un peu pâle, à saluer. Ritter a fait un drôle de brindis sur le sixième, extraordinairement cornu et applaudi à sa sortie en piste : il tient sa montera très haut et l’empoigne à  pleine main comme un gamin s’accroche à une branche. Pour se recroqueviller en cas de  danger au sol…

Il y eût bien sûr un brin d’impatience durant la lidia du Cid face à un deuxième exemplaire aussi faible que le premier, et quand Fandino est allé au quite servir des chicuelinas suaves sous les sifflets et les palmitas de protestations, on a craint un instant que Las Ventas lui tienne rigueur d’avoir ainsi manœuvré en nous privant du toro de remplacement.

Mais Las Ventas était décidément d’humeur primesautière ce jour et quand Fandino, déjà dans le ruedo, attendait la sortie de son toro près de la barrière, les mains sur les hanches, la cape posée toute droite devant lui, on perçut le « run run » de Séville, ces bouts de conversations comme on salive, ces gris-gris de palabras pour conjurer l’impatience et les curiosités faussement vénielles. On voit surgir Cantaor, très beau toro de 534 kilos, plus joli, plus compact, mieux fait que les deux précédents, on voit ce toro plein de soi dans la cape et la passe toute de frémissement se refermer en une demie d’interminables ondulations qui arrachent un tumulte de « olés ». Faena par banderas de macho suivies de trois passes par le bas de torero grande. Deux autres séries de la main gauche centrées, croisées, templées ; trinchera ; une série de la droite de moindre impact - le toro se réserve- puis fin par naturelles parfaites, le toro encore gorgé de gaz, avant manoletinas serrées et belle épée. Oreille, qu’il me vient à l’esprit de chipoter au motif que le toro était plus important que la faena, en dépit du mouchoir blanc que j’agite pour conforter mon voisin de tendido. Le cinquième sera un toro sans classe que Fandino eut le seul tort d’offrir alors qu’il ne permettait rien d’intéressant.

« Verbenero » qui doit vouloir dire quelque chose comme « fêtard » ou «gueule de bois » (addict à la verveine), est sorti brun avec des cornes extravagantes que la nature avait un peu enroulées sur elles-mêmes tant elles étaient encombrantes et qui dépassaient néanmoins de beaucoup la hauteur du burladero. Cette merveille de cauchemar fut applaudie comme il se doit par le tendido 7 tandis que le Cid pâlissait. Et quoique fît le torero avant les piques, on ne voyait que cette pâleur et ces cornes. Toro très brave face au piquero très sûr : allant, allure, puissance. Alors le Cid vint au centre et servit des delantales douces en parones, les pieds joints, la cape sans une ride, en tablier délicatement tendu devant soi, tandis que les cornes se refermaient en bracelets autour de ses chevilles. Magie du toreo qui fait se lever l’arène. Fandino s’approche dans des ébranlements de foule et, le corps entièrement exposé à ces cornes, la cape dans le dos, sert d’inattendues gaoneras. « Olé torero ! ». Mais ce n’est pas fini, le Cid, piqué au vif, revient laver l’affront en trois véroniques et une demie d’un tissu que l’on ne trouve qu’entre Triana et la Tore de Oro. Cette competencia entre ces hommes se disputant des miettes de broderie face à un adversaire si conséquent, c’est Pénélope face au Cyclope ! On disjoncte, l’arène chavire. C’est l’Iliade et l’Odyssée. Ca nous fait la saison et toutes nos soirées d’hiver. Voir cela une fois de temps en temps, on n’en demande pas plus !

Mais Le Cid et « Verbenero » allaient nous en offrir bien davantage ! Le Cid au centre de l’arène, dédie son combat à Las Ventas qui déjà s’en régale, Le Cid très droit, très vertical, citant de loin, toréant de main gauche, la main basse et le geste lent, et ce toro venant avec noblesse, caste, codicia et alegria : trois passes, peut-être quatre puis remate par passe par le bas, tissu et cornes dans les chevilles, recommencé deux fois. Le Cid d’une grande sérénité en dépit du duende qui vient de frapper le tendido 7 comme la foudre. Prenant son temps pour se relâcher à nouveau, dans une série pareille et cette série pareille paraît plus miraculeuse encore, tant le pareil semblait inaccessible. Toreria, toreo grande, le corps très relâché qui disparaît pour ne laisser que le tissu jouer avec le toro. Nouvelle fugue de naturelles et ce recommencement est irrésistible, les gens se lèvent, applaudissement, crient «  torero, torero ». Le Cid se prépare à changer de main, s’éloigne lentement, replie la muleta sur le bras, revient, d’un souffle laisse tomber le tissu, muleta dans le dos, étoffe sur le sable. Son toro le regarde. Le Cid s’arrête, avance le bras, cite d’un rien et ce rien suffit, le toro s’engouffre à nouveau et en milieu de passe on le voit soudain ralentir sa charge, la brider, la nuancer, tenu et dominé qu’il est par le temple du maestro, d’un effet fulgurant et massif, et sur nous hypnotique. Et cela par trois fois, à l’identique, cette passe normalement entamée et qui mute, soudain, au passage d’une frontière invisible qui séparerait l’ordinaire du temps en sa suspension magique, comme dans les rêves. Le Cid s’approche de la talanquera du tendido 7 pour changer d’épée. Et là, le tendido, ce tendido, se lève comme un seul homme et comme toute une armée, tous abonnés debout, au pied du torero qui vient d’accomplir ce dont ils rêvent depuis toujours, ce dont ils entretiennent le souvenir et les canons contre vents et marées, quitte à nous gâcher les corridas par tant de protestations sourdes à l’air du temps, exigeant toujours le meilleur des hommes et le meilleur des toros. Et conspuant le reste. Ce tendido enfin récompensé, qui vient de voir ce que tous les autres ont depuis si longtemps renoncé à attendre, exulte d’un bonheur sans arrogance, comme qui triomphe de ses doutes, comme la foi tient enfin sa preuve, dans un ébranlement sacré, une assomption grandiose, dans un face à face intime, muet et pourtant de tumulte avec ce torero dont la manière vient, en nous rendant fous, de lui rendre raison.

Le Cid revient avec l’épée, effeuille sa faena en naturelles de face, d’un soin, d’une économie de geste et d’un tracé de perfection. Le corps n’est plus qu’une main, cette main une muleta et cette muleta le dernier souffle du toreo ressuscité.

C’est peut-être ce que j’ai vu de plus beau, de plus simple, de plus souverain depuis José Tomas à Nîmes. Peut être plus grand encore que JT à Nîmes tant le toro du Cid avait de l’allure et des cornes. Quant au torero, il était lesté de tout ce qui encombre : les rigidités de la légende et le poids de la notoriété, la recherche narcissique d’élégance ou l’épate des citations artistiques, autant de démonstrations de soi. Non, c’était là une évidence de toreo où l’homme se fait oublier, ne force ni l’allure ni le trait, ne compose pas la figure, ne consent à rien  qui ne soit le toreo intemporel, « la musica callda del toreo ». A rendre fou !

Descabello, descabello, bajonazo ! Le torero pleure derrière le burladero. Las Ventas exige de lui une vuelta et cette vuelta il la fera en pleurant. Pour nous, c’était vuelta de Puerta Grande. Oui, ce jour le duende a soufflé aussi sur le tendido 7  et nous en avions le coeur serré! Seul tendido à se reprendre, en conspuant à juste titre le palco qui, encore tétanisé d’émotion, en a oublié le mouchoir bleu.

Madrid, samedi 5 octobre 2013- Alberto Aguilar, Joselito Adame, Jimenez Fortes/ Puerto de san Lorenzo-La Ventana del Puerto

Les jours se suivent… Gros et longs toros, aux armures sérieuses, décastés et sans classe face à une terne de petits jeunes bien méritants mais qui ne nous sortent de l’ennui que lorsqu’ils se font piétiner. Et ça, Madrid adore…

 Joselito Adame, petit torero mexicain, genre Jimmini Criquet, le cheveu en poil d’écureuil et les favoris de sa terre, se présente dans l’indifférence générale pour une puerta gayola, en réchappe, se libère d’une chicuelina et sert une larga pleine de toreria. Très présent, plein d’entrain, il va au quite dès le premier toro d’Aguilar, tombe sur dangereux colorado de 600 kilos, fait face en se faisant doucement manger, revient dans le terrain, un cœur gros comme ça et dévoré par tout, son adversaire et son envie de triomphe, s’échappe par le haut, voltigeant dans les airs après avoir été  méchamment pris en fin de fanea. Il se relève, titube, va prendre l’épée ; livide, se lance entre les cornes, attend la mort en s’asseyant à l’estribo, pas par chiqué mais parce qu’il ne tient plus debout. On le salut, il ne peut plus marcher jusqu’aux medios, alors on le transporte à l’infirmerie où l’on détectera une fracture du péroné : c’est ainsi qu’il a terminé sa faena !  La presse du lendemain glorifie la force d’âme et fait un triomphe au torero brave.

Durant le paseo, entre ses deux compagnons de petite taille, Jimenez Fortes, dans un habit crème anglaise aux parements noirs, paraît  long comme un cierge. Mais ce torero ne manque pas de tempérament. Longue faena devant son premier, vicieux à tête chercheuse, avec un peu de tout et pas mal de bon, une paire de naturelles longues et rythmées puis, à droite, soudain, le toro qui fait l’avion dans la muleta à la surprise de tous, en ce compris le torero. A l’épée, en dépit de sa grande taille, Fortes ne triche pas, il se lance entre les cornes comme un brave, reste un peu accroché et en ressort incompréhensiblement vivant. Ce type est un drôle, comme on dit chez nous ! Le suivant le souffle en plein plexus dès la deuxième passe de réception : Fortes, à terre, rampe, se dégage et, sans arrogance ni colère, demande gentiment une nouvelle cape à un peon qui passe, comme si de rien n’était. Une telle rusticité au mal fait les grands toreros, et même quelquefois les très grands. Attendons…

Alberto Aguilar dut affronter trois toros de cet encaste. Il l’a fait avec plus de métier et de sureté que ses compagnons, centré et avec une très belle épée sur le premier, valeureux sur le deuxième en dépit des imbéciles sifflets du tendido 7, me souviens plus du dernier.

Un vol retour incommode me prive des Adolfo Martin du lendemain. Qu’importe ? A l’an que ven !