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23/07/2014

Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 13 juillet 2014, Finito, Padilla,Luque et une mouette

Hier, nous avons enterré Pépita à Aigues-Mortes. 85 ans. Jeune fille et grande dame. Soixante printemps d’aficion a los toros et de passion pour Séville. Son cercueil était posé sur un châle andalou et tout entier recouvert d’une broderie végétale de fleurs blanches, trois petites bougies rouges à ses pieds, comme dans la crypte de Sainte Sara. Soudain, dans des pincements de guitare, la voix d’un cantaor, tel un oiseau pris au piège entre les murs de l’église blanche, a chanté une dernière fois Séville pour elle. « Vivo en Sévilla/ Sino me muero/ Porque Sevilla es lo que mas quiero ». «Vivo en Sévilla » n’est pas une chanson, c’est un pèlerinage, un cri de dévotion, une prière de rocieros faisant étape le long du chemin. C’est un chant d’amour, mélancolique et déchirant, à cette ville que Pépita a tant aimée, Séville qui l’avait faite sienne, où chacun l’a croisée mille fois, Séville qui lui baisait la main avec respect à chaque coin de rue en murmurant «Dona Pépita» comme à une reine d’adoption. A cet instant, les coplas se cognaient à l’aveugle à nos souvenirs et Pepita, la Pepita d’ici et celle du barrio Santa-Cruz, la Pépita de ses proches et celle de tous ses amis, était partout. Cette chanson qui nous poignait le cœur paraissait avoir été écrite pour elle. Et pour ce moment. On entendait, au milieu des coplas des « hei » et des « olés » d’encouragements du groupe entourant le cantaor et le guitariste. Ces exclamations à la fois irrépressibles et retenues qui sont comme le pouls du canto hondo avaient, ce jour dans cette église, une résonnance singulière, comme si nous devions y puiser nous-mêmes la force qui se dérobe pour accepter cette ultime traversée. A la sortie du cercueil, nous avons applaudi comme on le fait en Espagne et c’était le plus bel hommage que chacun pût rendre à une vie d’aficion et de sentimentiento que Richard, son fils, avait bellement évoquée en quelques phrases étranglées d’émotion. Au pied de la tombe, un ami du Serranito, le bar qui fait face à la Maestranza, a chanté une saeta qui a déchiré le ciel.  On songeait alors, un peu égoïstement, que les beaux yeux bleus de Pepita, si vifs et malicieux, s’étaient refermés sur des merveilles, de feria, de Semaine Sainte, de toreo grande et de canto hondo, d’odeurs de jasmins et de fleurs d’oranger, qu’elle aurait pu encore nous raconter comme elle savait si bien le faire. On a perdu un trésor ! Martine et Armand, Richard et Marie-Claude ont invité tous les fidèles- et Dieu sait…- à un déjeuner d’amitié au Caracoles où on a partagé le souvenir et l’affection en déjeunant comme jour de fête. Un immense portait de Paco Ojeda, le torero affectionné, était au-dessus du bar et, à l’entrée, une photo récente de Pepita, la montrait bien heureuse de voir les siens si généreux à qui l’avait connue.

Ce jour, nous nous retrouvons aux Saintes pour la corrida, sous un ciel en lambeaux de désert du Wadi Rum, immense et agité comme la mer, avec de grandes trouées de soleil. On a repeint les arènes en jaune de cobalt, c’est très vilain et cela fait mal aux yeux mais on s’en fout, nous sommes entre amis et avons été plus que bien reçus dans un coin de paradis au pied des Launes, buvant l’apéritif au milieu des  flamands roses, ce qui suffisait au bonheur d’une journée.

Les Zalzuendo sont sortis très correctement présentés pour une plaza comme celle des Saintes, un lot assez homogène de toros à une pique bien sûr, certains marquant une légère faiblesse, mais la plupart servant à divers titres, sauf le 5, le plus joli du lot mais complètement décasté ; le 6 supérieur, sauf de cornes.

Finito me régale. Dans son bel habit étain aux parements de neige, très sûr et détendu, il a dessiné une faena de grande classe sur son premier, tant à droite qu’à gauche, avec cette position si heureuse et hélas si rare, de trois quarts les pieds joints, qui donne une belle amplitude au geste sans vider la passe de sa profondeur possible. Passes d’ornements pour commencer ou terminer les séries, le tout de très bon goût, molinetes, passes du mépris, aidées de ceinture, desplante plein de toreria. Une demi-épée lointaine (une oreille). Le cartel ressuscité de ce torero précieux, fin et fragile, paraît le dégager désormais de toute contingence. Alors, très relâché, sans souci des trophées ni de la construction d’une faena à tout prix, il recherche la passe, une recherche intérieure, comme pour soi, pour se faire plaisir. C’est ce qu’il a fait sur son second et tout alors, sa position, son attitude, son geste nous sont des leçons d’immense classe. Qui nous rappellent le Curro où c’est non pas le geste- forcé comme souvent chez l’ami Morante- mais la position - évidente-, le sitio, qui contraint le toro. Les reins un peu raides, la passe dessinée à mi-hauteur, par la seule allonge du bras et la délicatesse d’un poignet. Et quand la passe est accomplie, Finito se retourne, comme le Curro, dans une arrogance princière, toujours une raideur au creux des reins, les épaules rejetées en arrière et les bras tenus légèrement écartés du corps, suspendus au-dessus de la taille, à la manière un peu ridicule de ces pousseurs de fonte qui, ayant développé leur triceps à l’excès, ont un air d’albatros pataud cherchant à prendre leur envol. Mais chez Curro et désormais Finito, es otra cosa !

Daniel Luque a fait les choses les plus sérieuses, non sans grâce, à la cape sur son premier, de muleta sur ses deux adversaires, le tout avec grand temple. Sans doute le mieux servi des trois, il a construit deux faenas avec beaucoup d’application et de douceur, très vertical, la main très basse. Ce qui retient encore un peu l’admiration c’est le fâcheux manque de personnalité au troisième tiers quand on est servi par tant de qualités. Ainsi, sa première faena, terrain réduit au minimum, corps dans les cornes, tres en uno et passes à l’envers, faisait-elle songer à son « moment Perera » quand la dernière – cite d’un souffle de muleta, rythme, liaison, position plus lointaine- était une copie réussie de la manière  de  Manzanares …Mais beaucoup de brio, des doblones templés à l’entame, une belle fluidité et la profondeur qui point (deux oreilles sur le dernier).

Padilla a fait modérément le spectacle. Très technique, il se gaspille et me lasse (deux oreilles à son premier).

Un mot enfin de la banda de musica de Diego Carrasco, tout à fait affligeante et presque tout le temps à contre style. Je ne suis pas sûr que le concept de corrida flamenca ait grand sens, tant l’alchimie est difficile entre deux arts aussi délicats et fugaces que le chant flamenco et le toreo. Mais la musique, ce jour, a tué le plaisir des yeux et voir Luque toréer si lentement quand Diego et ses potes hurlaient en saturant le ruedo d’une querelle de charretiers était bien pénible.

A la fin de la corrida, Luque a fait la vuelta, deux enfants à ses côtés, casquette et tee-shirt vert ; il en tenait un par la main. Cette chaîne de générations était belle à voir. A cet instant, une jolie mouette, sous un ciel indigo, a traversé lentement le ruedo. Adios Pepita.

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