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23/09/2014

Feria des Vendanges, Nîmes, septembre 2014

Une impression est une impression. Intuitive, subjective et spontanée. Pas nécessairement raisonnée ni argumentée. Pas toujours fondée et quelquefois même injuste. Mais hélas, une impression est prégnante, insinuante, envahissante, obsédante. Il est toujours difficile de s’en défaire ; l’impression est par nature persistante. La féria des Vendanges en trois corridas, n’est pas toute la féria. Mais ce fut ma feria à moi, triste, dépressive et crépusculaire, sans grand public, sans grande affiche – excepté le dimanche matin-, sans présence du toro et sans competencia entre les hommes. Sans grandeur, sans étonnement et sans joie.

Résumons.  Six toreros en trois corridas, ce qui est peu en une époque taurine qui se lamente d’être condamnée aux stéréotypes, au formatage et à l’uniformité. On manque de caractères, de personnages, de tempéraments ? C’est le moment que choisit l’empresa pour  préférer la répétition à la variété.

Les toros ? Le meilleur fut un Zalduendo sans cornes qui s’est déboité la patte dans le ruedo dans un bruit sec de lanière de cuir qui claque. La bravoure est devenue si rare, et celle de ce toro qui chargeait en dépit de tout comme si de rien n’était, était si exceptionnelle, qu’il a bien fallu tirer profit des qualités de ce combattant étêté et diminué mais rustique au mal, dont la dépouille a été honorée d’une vuelta dans un moment d’exaltation collective hallucinée, terriblement livresque et oublieuse de l’essentiel : la hombria et l’intégrité de la lidia. Manzanares, qui avait eu le bon réflexe en prenant aussitôt l’épée de mort avant de se raviser, n’est coupable de rien si ce n’est d’être notre contemporain. On l’a récompensé de nous ressembler en lui attribuant les deux oreilles, et tout le monde était ravi. Moi, je n’aime pas que les toreros nous ressemblent.

La présidence ? Nîmoise comme toujours, c'est-à-dire la risée du monde et le poison de cette place. Sans résistance, sans discernement et de surcroît incohérente. Qui a fait sonner le troisième avis sur le second le toro de Finito tout en accordant une oreille miraculeuse de cet adversaire supposé vivant à l’issue d’un combat qu’elle avait fait choix d’interrompre à grands sons de trompette.

Samedi 20 septembre- Perera/ Jandilla

Perera ? Digne, très digne. Froid, très froid. Technique, très technique. Très au-dessus de ses toros, mais eux, sans vraie présence, très en-dessous de son cartel. Et qui les avait donc choisis, ces six Jandillas pareils ?  Lui sans doute et nul autre. Et qui a donc eu l’idée d’offrir un tel solo à ce torero que sa grande taille prive de charisme, sa technique d’inspiration et son aisance d’émotion ? C’est sans doute injuste mais c’est ainsi. Seuls des adversaires à sa taille lui confèrent sa dimension torera et il lasse quand ils viennent à manquer, quoiqu’il fasse, comme en ce jour où il a toréé à genoux de cape, planté les banderilles, senti la corne roder autour de ses cuisses, et s’est littéralement jeté en brave avec l’épée à quasiment chacun de ses combats. Si je relis mes notes, je vois beaucoup d’étoiles où j’accroche les souvenirs possibles pour mes chroniques tardives ;  jolie faena douce sur le faible et bonbon premier ; allure sur le deuxième – entame pleine de toreria, final sans bouger ; très sérieux sur le troisième, brutal, plus compliqué, ma lidia préférée ; avec envie par véroniques et deux faroles à genoux sur le suivant qu’il banderille avec un quiebro saisissant et de très grande élégance, avant que son adversaire, brindé au Juli, ne s’éteigne ; faena allant a mas, très templée avec final par luquesinas sur le cinquième ; rien de bien net sur le médiocre sixième. Cà, ce sont mes notes. Mais j’étais dans l’arène et me suis beaucoup ennuyé. Dans la saison triomphale de ce torero à la tête bien faite, ce solo est une page blanche. On pourra invoquer toutes les bonnes raisons de la terre, un solo peut être raté, désastreux, décevant, réussi ou triomphal, il ne peut pas être une page blanche. De celui-ci, on ne conservera aucun souvenir et les étoiles dans mon petit cahier sont comme des astres morts.  Si ! Deux choses cependant : un quite par faroles de Morenito de Nîmes, aérien, élégiaque et gorgé de toreria, tournant le dos à son toro dans un desplante plein de morgue, la cape sur l’épaule, et le pasodoble de l’ami Rudy sur le second combat.

Dimanche matin, 21 septembre- Finito, Morante, Manzanares/ Zalduendo

De jolis gestes de Finito sur l’invalide premier puis la plus belle fanea du cycle sur le suivant – et de loin !-  variée, allant a mas, d’un classicisme absolu – c’est-à-dire très peu contemporaine. Une série de naturelles, main basse, la muleta reptilienne et qui châtie, avant quatre séries de grande inspiration aux enchaînements enchanteurs. Comme un peintre reprend un tableau qu’il serait seul à deviner non encore abouti. Toréant alors pour lui-même, tentant de nouveaux pigments. Et cet achèvement en quatre séries fut une merveille : 1-   deux molinetes, un derechazo, changement de main dans le dos, naturelles à suivre ; 2- naturelle, trinchera, naturelle, passe par le bas ; 3- passes en aller-retour sur un terrain réduit au minimum, sans bouger d’un pouce ; 4- deux aidées de ceinture, trincherilla. Et une épée en la crux, formidable, hélas d’effet lent et interdisant le descabello, ce qui permettra au palco de s’illustrer (3 avis, oreille).

Morante héritera d’un médiocre et d’un invalide. Volontaire. Egréne quelques passes du pico sur le médiocre et accueille son second par des véroniques mutant en largas dès l’impulsion première imprimée à la cape. Termine par une demie très chicuelinée, baroquissime. Dans le callejon, il demande à un factotum de le protéger du soleil en lui tenant une ombrelle ; ceci fait, il allume un cigare. Ce type a des manières de maharadja rajput. 

Manzanares a dû affronter le « patte cassée » (deux oreilles). Une larga merveilleuse de temple, en fin de réception du sixième, frémit encore…. Le toro, pas beaucoup plus invalide que quelques autres, a été changé. Sort le remplaçant, brutal,  désordonné et qui s’agite beaucoup. José-Maria décharge certes la suerte mais torée, canalise la charge, domine la tête dont il fait son affaire, apaise son adversaire et le tient. Longues pauses entre les séries sur des airs de « Deguello » qui donne au tout des allures de scène finale de western spaghetti. Sable éblouissant au méridien du jour et face à face viril dans décor de carton-pâte.

Dimanche après-midi, 21 septembre- Bautista, Luque/ mesclum d’élevages

C’est le mano a mano sans competencia entre les toreros. Juan Bautista est puesto face au premier, tente un recibir sur son second et plante les banderilles sur le dernier avec une très belle paire al violin. Tente la variété, faroles à genoux, mise en suerte par mariposas, abandonne volontiers l’épée pour des luquesinas – quelle idée quand on torée aux côtés de l’inventeur !- ou des derechazos al natural, torée de muleta à genoux, sert un cambio en cours de série. Enfin, il force sa nature mais n’échappe pas au syndrome Perera : valeureux, technique et froid. Une très grande série de naturelles sur le dernier et quelques pechos de macho sont à retenir. Malheureux à l’épée (une oreille sur le cinq).

Luque m’a déçu au capote ; sans doute la médiocrité du bétail nous a–t-elle privés de ses beaux gestes. Joli toreo de ceinture, très templé, très relâché sur le premier avant des luquesinas, le corps cassé en deux, la silhouette en équerre, très vilaines et bien sûr fort applaudies (une oreille). Torée l’invalide Jandilla que ses trincheras sèches font fléchir. Fait face au quart de charge brutal de son dernier adversaire, très en cornes… au moins par comparaison.

La nuit tombe et c’est un peu triste. Les orages ont tourné sur nos têtes durant le cycle mais finalement il n’a pas plu. Le Dieu de l’aficion nous a au moins épargné cela…