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24/04/2015

Sévilla, Feria d'avril 2015

Séville, 17 avril 2015- El Cid, Daniel Luque, Pepe Moral/ Montalvo

Demi-arène bien affligeante pour un vendredi de pre-féria à Séville. Les tendidos  de la Maestranza sont comme chaises vides dans une réunion électorale désertée : on ne voit qu’eux. Et l’aficion des présents paraît relever davantage d’une obstinée fidélité en des temps révolus que de l’acte de foi en la résurrection prochaine d’une passion que l’on sent s’éteindre doucement, irréversiblement, comme la vie qui glisse entre nos doigts, sauf survenance de quelque miracle que rien n’annonce tant les protagonistes de la fiesta brava - oui, c’est ainsi que cela se nommait- le G4, les autres toreros, l’empresa, les ganaderos qui s’adaptent et nous autres qui persistons à nous compromettre, paraissent se liguer pour que rien de tel n’advienne.

Trois toros faibles suivis de deux décastés, après deux changements (le 3 et le 4), tous de présentation à peine correcte pour Séville, n’ont pas flatté notre moral.

Le premier du Cid était sans doute le plus noble, chargeant un peu et se replaçant comme  majordome anglais à un cocktail de la gentry, avec discrétion et à distance convenable, prêt à servir à nouveau au moindre signe, mais un majordome vieilli, usé, sans force et un peu sourd qui en approchant renverse quelquefois le plateau sans que nul ne lui en veuille, tant chacun a à cœur que tout se passe bien. Ce toro c’est « Les vestiges du jour » d’Ishiguro (le livre) et d’Ivory (le film). Luque, au quite, l’a traité avec une douceur exquise et le Cid lui a tiré une ou deux séries de longs derechazos sans l’obliger ni le contraindre, tel un maître de maison attentionné à sa domesticité déclinante.

Regain de jeunesse sur le suivant, un manso perdido qui fait trois fois le tour du ruedo et fuit tout signe de combat, que le Cid, avec métier et décision, réussit à conserver dans sa muleta templée et basse en deux séries de la droite avant de le suivre en querencia près du toril, comme qui sait prendre ce qui vient, sans illusion excessive. Tant d’abnégation torera pour combler un public qui ne demande que cela, sachant qu’il n’y a rien d’autre à faire, touche au grandiose.

Luque, aussi, a dû mettre un peu du sien au second qui lui saute au visage à la première véronique et se rue comme un brave sur le piquero par deux fois, en lui servant un quite par chicuelinas de macho, énergique et jambes écartées, conclues par une larga de grande toreria qui s’achève, avec arrogance, dos à l’adversaire et cape sur l’épaule. Daniel brinde au public mais la demi-charge qui reste de ce toro, finalement faible, ne permet rien de notable. Le cinquième, sans trapio, entre en boitant ; Luque dessine deux véroniques à genoux dans l’indifférence générale puis trois autres en parones et une demie à faire enfin saliver. Longue faena languissante…

Reste Pepe Moral qui a d’abord offert au public, pour de mystérieuses raisons, insondables au profane, son premier combat sur un cardeno sans trapio, efflanqué, apeuré et tremblant,  puis  montré ses bonnes manières sur le suivant, le dernier de l’après-midi, de présentation sérieuse dans un toreo vertical, les pieds joints, penché sur l’ouvrage, par derechazos amples et profonds. Ce torero au physique sec, au visage émacié, terriblement homme de la terre, droit et austère, sauve l’après-midi par son sentimiento. Plus marginal à gauche, il aguante en fin de faena un adversaire qui n’en peut plus et qu’il tue d’une belle épée et arrache un petit trophée, tout sauf impérissable mais pas immérité. Il sort fêté calle Iris, dans une ambiance bon enfant et pueblerina, sympathique en diable, entouré de sa famille et de ses amis de la proche banlieue.

Séville, 18 avril –Enrique Ponce, José Maria Manzanares, Lama de Gongora/ Victoriano del Rio

La Maestranza se retrouve. Plein soleil, no hay billettes et ambiance des grands jours calle Iris où l’on accueille Manzanares en sauveur de la feria. Et on a compris ce jour pourquoi il l’était.

Manzanares n’est ni artiste ni lidiador et sa recherche passionnée de l’élégance peut agacer comme les muscadins les sans-culottes après Thermidor. Mais l’heure n’est plus à la Révolution et s’il affectionne les flash et les podiums, les magazines et les défilés de mode, la jet-set et tant d’autres choses qui font los famosos, on aurait grand tort de négliger l’essentiel : il paraît dans les ruedos tous les après-midi où il risque la blessure ou la bronca, aime ça, l’adrénaline qui monte et les cornes qui rodent, la cicatrice possible sur ce physique de statue grecque ; la flétrissure ou l’ivresse narcissiques. Mais lui, ce n’est pas dans une flaque d’eau sous les ramages qu’il se contemple, c’est en toréant dans une arène, avec le superbe du gladiateur gracié, chéri par les femmes de sénateurs ou de patriciens romains du Bas–Empire, toréant à sa façon, cherchant le temple et le lié de la passe plus que toute autre chose, les joliesses immaculées du toreo de salon mais « in live » jusqu’à l’épée finale, son moment de vérité quoiqu’il advienne.

Il a certes mis du temps, ce jour, à s’accorder avec son premier, manso distraido, faible, à la charge erratique mais aux jolies cornes, qui a pris deux micro-piques, ne s’avisant qu’en fin de faena qu’il fallait le prendre par en dessous (en tapis volant) et non en lui tendant la muleta frontalement. Mais alors, bon sang, que ce fut beau et ample, un vrai chavirement, son toro en querencia près de la barrière prenant soudain feu en deux séries de verdad de derechazos longs et profonds liés à des pechos interminables sur un terrain enfin réduit à l’extrême avant une épée fulminante (une oreille). Sa seconde faena sur un toro aux armures commodes fut également intermittente, après un tercio de banderilles salué par la banda de musica : génie de Curro Javier qui n’attendant pas la mise en suerte profite opportunément de la course du toro qui poursuit encore Luis Blasquez pour réaliser un quite en plantant les bâtons.

Une entame au centre de grande allure, plus nerveuse, le torero davantage dans le sitio qu’à l’accoutumée, un manque de lié sur les séries suivantes du fait de la faiblesse du toro, avant d’aguanter aux barrières dans une faena allant a menos dont il n’y avait pas lieu d’espérer une récompense. C’était compter sans l’orgueil du torero qui se grandit et se dépasse par une épée de macho, en todo lo alto, décisive, sur le toro collé à la barrière, sans autre sortie possible que sur lui. Une épée de gladiateur de Bas-Empire qui n’escompte la grâce de quiconque et ne compte que sur ses propres forces, soudain ramassées et irrésistibles, pour que le pouce soit une fois de plus levé (oreille).

Ponce fit peu et long devant le plus piètre lot de l’après-midi, son très beau premier (585), manso qu’il fit châtier excessivement, qui s’est repris aux banderilles, mais est arrivé irrégulier à la muleta et son second, absolument dépourvu de classe.

Lama de Gongora, dont c’était l’alternative, est passé à côté du meilleur de l’après-midi (le premier), dans un trasteo lointain et précautionneux où il  n’allonge pas le bras à droite et recule à gauche.

On sort tout de même content, c’est dire où nous en sommes de notre niveau d’exigence.

Séville, 20 avril 2015 – Ferrera, Fandino, Pepe Moral- Torrestrella

Corrida affligeante dans une demi-arène écrasée de soleil, où l’on priait sans illusion pour que les toros, tous d’une faiblesse insigne, ne tombent pas. Profond abattement que n’ont durablement dissipé ni l’entrega de Ferrera, plus sérieux qu’à l’habitude et toujours spectaculaire aux banderilles, ni la confirmation des jolies manières de Pepe Moral sur son premier adversaire, offert au public avec une entame de faena en citant, depuis le centre, son toro à la barrière, pour une passe du cambio avec de beaux enchaînements, puis quelques séries droitières profondes, lentes, templées et cette discrète vibration de sentimiento, entrevue avant-hier (musique, entière lointaine, deux descabellos).

Public impassible qui ne s’est révolté qu’à la mort du cinquième, copieusement sifflé, et qui a obtenu, sans la complicité des tendidos de sombra, impénétrables face au désastre, le changement du sixième, à peine plus invalide que les précédents.

Et le basque ? Une erreur de casting manifeste avec des toros pareils. Mais aussi une grossière erreur de jugement de sa part quand il est allé par deux fois au quite sur les toros de ses camarades, des sifflets épars lui intimant de n’en rien faire tant le lot appelait aux économies de temps de crise. Hélas, un joli toro melocoton, au pelage en peluche comme un jouet d’enfant, d’un peu de présence tant à la pique qui l’épargne que durant le tercio de banderilles où il galope de bon cœur, nous déniaise sur l’essentiel : Fandino, le torero qui ne sourit pas, tout à l’édification de son personnage austère, concentré et diferente, l’orgueilleux et brave maestro, a perdu le sitio.

« Perdre le sitio », pour un torero, c’est comme pour nous autres, frères humains, perdre la main. On ne sait trop pourquoi, lassitude, faiblesse, dépression ou préoccupations diverses, mais ce qui était possible ne l’est plus. On le sent, ça se voit, et on n’y peut pas grand-chose tant que l’on n’en sait pas la cause. Les toreros vont-ils en psy ? Je ne sais. Mais ce qui est sûr, et triste, c’est que Fandino a perdu le sitio, comme il peut arriver à chacun de nous de perdre la main. L’échec de son solo de Madrid n’en est pas la cause : il en était déjà le symptôme. Le diagnostic a été confirmé à Arles, il est consacré à Séville. Ne nous affligeons pas, le sitio revient comme on le perd : toujours par surprise. Il suffit d’y croire. Courage Maestro !

Séville, 21 avril 2015- Finito, Manzanares, Luque/ El Pilar, Moises Fraile

Il y a pire qu’une faena allant a menos. Il y a les corridas qui s’effilochent.

Une arène quasi-pleine sous un soleil triomphal, des robes de sévillanes partout et une guirlande de mantilles aux palcos de sombra donnent à la Maestranza un air de fête. C’est lendemain d’alumbrado.

Finito, dans un superbe habit bordeaux et or, scintille de mille feux face au meilleur du lot- nous ne le savions pas encore-, un toro haut, un peu maigre mais en cornes, bravote et de grande noblesse. La réception à la véronique s’achève par un bouquet de trois demies enchaînées, le tissu ramassé au maximum qui se dérobe tel Aladin, devenu nuée, qui disparaît aspiré par sa lampe magique. A la muleta, les terminaisons des deux premières séries de la droite, des derechazos longs, templés et profonds, avec changement de main et passe de la firma en jet de muleta comme coup de fouet au sol sont d’une préciosité inattendue et violente ; la seconde, mieux exécutée encore, à rendre fou ! Les naturelles les plus pures du cycle – limpides, encore un peu rapides, mais templant le toro sous nos yeux- sont énormes et la variété des enchaînements à suivre de main droite (molinete, deux derechazos, molinete, passe par le bas, pecho) d’un goût exquis. Finito reprend la main gauche pour égrainer des naturelles que la faiblesse de son toro ne permet plus de lier ; la passe est belle, lente, très dessinée, mais la position après replacement marginale. Une épée basse et deux descabellos nous privent de l’attendue polémique sur l’octroi des trophées : une grosse ovation et un saludo fort templé saluent le chef d’oeuvre, fragile et durable comme la poésie.

Manzanares sera moins inspiré sur le suivant, un beaucoup plus joli toro qui pousse avec allant et force à la pique jusqu’à renverser la cavalerie et auquel Luque servira un quite par véroniques de Semaine sainte, toutes de douceur et de compassion mêlées. Le tercio brillant de banderilles à suivre (saludos pour la cuadrilla) nous laissa espérer le meilleur, mais la faena sera hélas sans inspiration ni entrega, esthétisante au passage en dépit de deux ou trois pechos de la casa.  Difficultés à la mort, le toro n’ayant à aucun moment été dominé (silencio). Nous apprendrons un peu plus tard que le torero était souffrant, victime d’une gastro, ce qui ne doit pas être plus agréable en habit de lumières qu’en costume de ville.

Retenu à l’infirmerie, Manza passera son tour au cinquième pour toréer le six qui sort en boitant mais est le seul à pousser comme il convient au tercio de piques. Brega de grande intelligence de Curro Javier qui le ménage. A la muleta, où le toro arrive faible, José Maria recherche patiemment, élégamment et avec une obstination attentive et douce, le temple, tel le sourcier de l’eau dans une terre aride, et y parvient en deux séries après quoi son toro, parado, n’a plus rien à offrir. Manza pinche, déçu. Mais, tout embarrassé qu’il soit, il se reprend et tue d’une épée superbe. Vous, je ne sais pas, mais moi en tel cas, je me mets en repos en alternant Imodium et Ercéfuryl. Lui frappe comme un belluaire. C’est quand même une sacrée différence entre le maestro et le commun…

Luque a été, comme souvent, souverain à la cape et anodin à la muleta, avec cependant le plus mauvais sorteo du jour, un très faible premier, qu’il a eu l’idée d’offrir (saludos de politesse) et un second manso, décasté, faible et très court (silencio).


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