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24/04/2015

Un anniversaire à Séville : les 40 ans de Cédric R., 19 et 20 avril 2015

L’ami Cédric a décidé de fêter son anniversaire à Séville. Cela tombe bien, ses quarante ans ce sont aussi mes trente ans de Séville ! J’y étais alors venu en 4 L pour ma première féria, voir Paco Ojeda, Emilio Munoz, Curro Romero et Rafaël de Paula. C’était en 1985, j’avais 25 ans. Je me demande si ce n’est pas à cette féria que j’avais assisté au tercio de quites où Curro et Rafael avaient rivalisé avec Paco dans un concours de véroniques absolument phénoménales, saluées par la banda du maestro Tejera. Cette année, ce n’était plus en 4L, c’était en tenue de soirée à la Casa de Pilatos. Comme je vous le dis ! Sacré Cédric ! Cette histoire de smoking m’a bien un peu contrarié, mais on ne chipote pas quand on vous invite à partager un rêve. Un sueno. De verdad !

Passer la porte de la Casa de Pilatos sous les flash des photographes, se faufiler entre des images de mode, retrouver des amis, de très nombreux amis, s’embroncher dans des famosos, être accueilli dans la cour au son de guitares, deux chaises de paille sous les bougainvilliers  et un croissant de lune dans le ciel,  traverser les salons arabo-andalous aux tapis épais éclairés à la bougie, s’imaginer soudain hanter une toile de Delacroix, arriver dans une immense cour au parterre tapissé de buis, au centre une fontaine, des terrasses sous galeries sur chacun des côtés, ici un ensemble de musique de chambre, là des gitans faisant la rumba, des bars partout, un essaim de serveurs attentionnés. Champagne !

Cédric a fait les choses en beau et son plaisir, son rêve fou, ce fut de nous convaincre qu’ainsi, dans cet endroit magique, nous pouvions l’être tous. Et on l’était en effet, tous sans exception, beaux et ravis. Comblés. Mais la soirée ne faisait que commencer.

On fut invité à traverser d’autres salons aux murs couverts d’azuleros et à prendre place dans le patio d’honneur de la Casa pour le diner. Un zapateo de feu sur une estrade devant la statue de Minerve en encoignure, le bouclier aux pieds, a électrisé les tables chics. Maxime a dédié une chanson romantique à Cédric qu’il a chantée plus crooner que jamais ; une belle chanson d’amour tendre et inspirée qui nous mettait les larmes aux yeux puis Cédric a dit quelques mots, presque rien, comme si cette fête n’était pas la sienne, mais la nôtre. Celle qu’il nous offrait. Il a évoqué « Pépita » en regardant le ciel et chacun a compris que son amie, cette figure sévillane, la « Pépita » du Grau et d’Aigues-Mortes lui manquait.

C’était une merveilleuse soirée sans fin, où les salons hispano-mauresques traversés à l’arrivée sont devenus discothèque jusqu’à l’aube avec musique « live », des femmes en robe de soirées allongées en odalisques entre les coussins, Manzanares riant avec sa bande, Paco Ojeda regardant amusé deux ou trois drag-queen qui rodaient non loin, la haute silhouette du Comte de la Maza, tous l’ivresse et l’amitié au cœur, et moi les chaussures qui commencent à faire mal.

Le lendemain, on songe au petit poème en prose de Baudelaire «  Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise ».

Cette injonction, Cédric l’a réalisée le jour suivant à la Casa de Guardiola, Puerta de Jerez, en nous offrant une autre fête, aussi munificente mais plus intime, con sentimiento, dans le patio de style plateresque de ce palais XIXème, où les élégantes colonnes où la brise circule, le décor de stuc léché de soleil, le mur ocre du patio couvert où grimpe le lierre, les ombres douces et les éclats tamisés de lumière rappellent les scènes hispano-mauresque des toiles de Maria Fortuny. Et là dans cet écrin, sans que nul ne s’en avise, le duende a soufflé tout l’après-midi jusqu’au creux de la nuit. Un duende qui nous a pris aux tripes, un duende d’émotions intimes, bouleversant, remuant les souvenirs, fouraillant les cœurs, rappelant les âmes mortes et nos chers disparus.

Il faudrait tout dire, savoir tout écrire, raconter Mila, cette femme en châle à fleurs dans le répertoire de la Pantoja, accompagnée au piano et qui nous fait pleurer, ce Manuel, à l’allure italienne, qui vient un temps l’accompagner en duo, les applaudissements interminables, ces deux têtes d’ange que l’on aperçoit soudain sortant de leur médaillon de stuc pour s’embrasser dans un coin, cette bande de gitanes de Jerez, de Cadix et d’Utrera qui sont venues en famille et qu’accompagne un guitariste austère, vieux monsieur chauve bien mis, au visage d’intellectuel des années 30, aux lunettes d’acier et au pied-bot. Ces trois jeunes dans l’autre cour qui jouent des sévillanes. Oui, il faudrait…

Mais un pianiste va nous bouleverser plus encore. C’est Joaquim Parera Obregon dans une de ses compositions jouées au piano sous les arches en dentelles du patio. Une véritable commotion : cet homme arc-bouté sur le clavier est un maestro, un Glenn Gould, Morante à la véronique. Une composition éblouissante de thèmes sévillans et de musique espagnole, des variations de « Nuits dans les jardins d’Espagne » enchaînées à des phrases de « Dios te salva Maria », des soupirs de fandangos et des basculements de buleria ou de solea ; on croit que c’est fini, mais ce précipité de notes n’était qu’une trinchera, et la faena reprend, plus belle encore, variée, étonnante, profonde, accrochant de nouveaux thèmes, les précipitant ou s’emparant de nous avec violence ou mélancolie. Ces adagios, ces largos, ces barcarolles, ces obstinatos infusent et nous frappent au cœur à nous faire rendre l’âme. Cet artiste possédé par le duende arrache nos souvenirs du plus profond un à un, les plus enfouis, les fanés et les couleurs éteintes, et ses notes sont soudain une vie ressuscitée à Séville, le défilé de nos vieilles années ici. Alors on pleure tous, mais chacun pour soi : notre première fois à Séville, les Portes du Prince qui s’ouvrent sur le Guadalquivir, la Virgen de Triana et celle de la Macarena, les nuits fauves au Parc Maria Luisa et nos premières pensions humides au petit patio fleuri, le Rocio ou les attentes de la Semaine Sainte, nos cours d’Espagnol au lycée et nos amis d’ici (Olé Crescencio ! Olé Conchita !), on pleure le temps qui passe et ce qu’on a vécu, cette amitié qui circule et les copitas de Manzanilla, les calèches du campo de la feria (Olé Martine et Armand !) et le Christ du Grand Poder. On pleure les beaux jours et les autres, ceux qui sont là et ceux qui ne sont plus. C’est magique, merveilleux, éprouvant. Et cette épreuve est véritablement, authentiquement et terriblement sévillane.

Beaucoup plus tard, les tables seront disposées en cercle au fond du patio autour des gitanes de Jerez et du guitariste. Chacune chante et danse à son tour comme au coeur d’un chaudron. Un rayon de soleil doux souligne le profil de Ana Manzanares, la sœur du torero et on se surprend à trouver qu’elle lui ressemble, ces yeux en fente indienne, ce nez si joliment troussé, ce front haut. Ana a été frappée par le sort à la naissance mais elle a le profil d’une princesse.

Elle est là en première ligne du cercle aux côtés de sa sœur et des amis qui veillent sur elle, accompagnant le baile et le canto de petits mouvements de la tête. Sa joie d’être là, parmi nous, notre égale, est belle et poignante. Et soudain, n’y tenant plus, on voit Ana se lever, se défaire de son sac en bandoulière pour venir au centre chanter le canto et danser. Les sons se bousculent et parfois s’éteignent dans sa bouche et sa danse est un peu celle d’Olympia, la poupée cassée des « Contes d’Hoffmann ». Ce surgissement flamenco des profondeurs, des gouffres de la vie et des mystères de l'énergie vitale était saisissant. Le duende qui, à cet instant, est venu cueillir cette jeune fille, qui lui a intimé l’ordre d’habiter los medios, cette flamme vive que nous avons accompagnée de palmitas et de « olés », la gorge nouée, n’était plus le silence de Dieu. C’était un signe de Sa grâce. Une Pentecôte sévillane. A cet instant, ce patio d’amitié et d’arte devenait assomption, une aspiration miraculeuse du ciel où l’on imaginait Bernanos heureux.

Voilà les instants que nous ont offerts Cédric et Maxime pour cet anniversaire. Pour sûr, mes trente ans à Séville ont été réussis !!!!

 

 

 

Commentaires

Vive la pentecôte sevillanne et bravo au torero !

Écrit par : chabas | 29/04/2015

Vive la pentecôte sevillanne et bravo au torero !

Écrit par : chabas | 29/04/2015

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