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24/04/2015

Un anniversaire à Séville : les 40 ans de Cédric R., 19 et 20 avril 2015

L’ami Cédric a décidé de fêter son anniversaire à Séville. Cela tombe bien, ses quarante ans ce sont aussi mes trente ans de Séville ! J’y étais alors venu en 4 L pour ma première féria, voir Paco Ojeda, Emilio Munoz, Curro Romero et Rafaël de Paula. C’était en 1985, j’avais 25 ans. Je me demande si ce n’est pas à cette féria que j’avais assisté au tercio de quites où Curro et Rafael avaient rivalisé avec Paco dans un concours de véroniques absolument phénoménales, saluées par la banda du maestro Tejera. Cette année, ce n’était plus en 4L, c’était en tenue de soirée à la Casa de Pilatos. Comme je vous le dis ! Sacré Cédric ! Cette histoire de smoking m’a bien un peu contrarié, mais on ne chipote pas quand on vous invite à partager un rêve. Un sueno. De verdad !

Passer la porte de la Casa de Pilatos sous les flash des photographes, se faufiler entre des images de mode, retrouver des amis, de très nombreux amis, s’embroncher dans des famosos, être accueilli dans la cour au son de guitares, deux chaises de paille sous les bougainvilliers  et un croissant de lune dans le ciel,  traverser les salons arabo-andalous aux tapis épais éclairés à la bougie, s’imaginer soudain hanter une toile de Delacroix, arriver dans une immense cour au parterre tapissé de buis, au centre une fontaine, des terrasses sous galeries sur chacun des côtés, ici un ensemble de musique de chambre, là des gitans faisant la rumba, des bars partout, un essaim de serveurs attentionnés. Champagne !

Cédric a fait les choses en beau et son plaisir, son rêve fou, ce fut de nous convaincre qu’ainsi, dans cet endroit magique, nous pouvions l’être tous. Et on l’était en effet, tous sans exception, beaux et ravis. Comblés. Mais la soirée ne faisait que commencer.

On fut invité à traverser d’autres salons aux murs couverts d’azuleros et à prendre place dans le patio d’honneur de la Casa pour le diner. Un zapateo de feu sur une estrade devant la statue de Minerve en encoignure, le bouclier aux pieds, a électrisé les tables chics. Maxime a dédié une chanson romantique à Cédric qu’il a chantée plus crooner que jamais ; une belle chanson d’amour tendre et inspirée qui nous mettait les larmes aux yeux puis Cédric a dit quelques mots, presque rien, comme si cette fête n’était pas la sienne, mais la nôtre. Celle qu’il nous offrait. Il a évoqué « Pépita » en regardant le ciel et chacun a compris que son amie, cette figure sévillane, la « Pépita » du Grau et d’Aigues-Mortes lui manquait.

C’était une merveilleuse soirée sans fin, où les salons hispano-mauresques traversés à l’arrivée sont devenus discothèque jusqu’à l’aube avec musique « live », des femmes en robe de soirées allongées en odalisques entre les coussins, Manzanares riant avec sa bande, Paco Ojeda regardant amusé deux ou trois drag-queen qui rodaient non loin, la haute silhouette du Comte de la Maza, tous l’ivresse et l’amitié au cœur, et moi les chaussures qui commencent à faire mal.

Le lendemain, on songe au petit poème en prose de Baudelaire «  Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge ; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise ».

Cette injonction, Cédric l’a réalisée le jour suivant à la Casa de Guardiola, Puerta de Jerez, en nous offrant une autre fête, aussi munificente mais plus intime, con sentimiento, dans le patio de style plateresque de ce palais XIXème, où les élégantes colonnes où la brise circule, le décor de stuc léché de soleil, le mur ocre du patio couvert où grimpe le lierre, les ombres douces et les éclats tamisés de lumière rappellent les scènes hispano-mauresque des toiles de Maria Fortuny. Et là dans cet écrin, sans que nul ne s’en avise, le duende a soufflé tout l’après-midi jusqu’au creux de la nuit. Un duende qui nous a pris aux tripes, un duende d’émotions intimes, bouleversant, remuant les souvenirs, fouraillant les cœurs, rappelant les âmes mortes et nos chers disparus.

Il faudrait tout dire, savoir tout écrire, raconter Mila, cette femme en châle à fleurs dans le répertoire de la Pantoja, accompagnée au piano et qui nous fait pleurer, ce Manuel, à l’allure italienne, qui vient un temps l’accompagner en duo, les applaudissements interminables, ces deux têtes d’ange que l’on aperçoit soudain sortant de leur médaillon de stuc pour s’embrasser dans un coin, cette bande de gitanes de Jerez, de Cadix et d’Utrera qui sont venues en famille et qu’accompagne un guitariste austère, vieux monsieur chauve bien mis, au visage d’intellectuel des années 30, aux lunettes d’acier et au pied-bot. Ces trois jeunes dans l’autre cour qui jouent des sévillanes. Oui, il faudrait…

Mais un pianiste va nous bouleverser plus encore. C’est Joaquim Parera Obregon dans une de ses compositions jouées au piano sous les arches en dentelles du patio. Une véritable commotion : cet homme arc-bouté sur le clavier est un maestro, un Glenn Gould, Morante à la véronique. Une composition éblouissante de thèmes sévillans et de musique espagnole, des variations de « Nuits dans les jardins d’Espagne » enchaînées à des phrases de « Dios te salva Maria », des soupirs de fandangos et des basculements de buleria ou de solea ; on croit que c’est fini, mais ce précipité de notes n’était qu’une trinchera, et la faena reprend, plus belle encore, variée, étonnante, profonde, accrochant de nouveaux thèmes, les précipitant ou s’emparant de nous avec violence ou mélancolie. Ces adagios, ces largos, ces barcarolles, ces obstinatos infusent et nous frappent au cœur à nous faire rendre l’âme. Cet artiste possédé par le duende arrache nos souvenirs du plus profond un à un, les plus enfouis, les fanés et les couleurs éteintes, et ses notes sont soudain une vie ressuscitée à Séville, le défilé de nos vieilles années ici. Alors on pleure tous, mais chacun pour soi : notre première fois à Séville, les Portes du Prince qui s’ouvrent sur le Guadalquivir, la Virgen de Triana et celle de la Macarena, les nuits fauves au Parc Maria Luisa et nos premières pensions humides au petit patio fleuri, le Rocio ou les attentes de la Semaine Sainte, nos cours d’Espagnol au lycée et nos amis d’ici (Olé Crescencio ! Olé Conchita !), on pleure le temps qui passe et ce qu’on a vécu, cette amitié qui circule et les copitas de Manzanilla, les calèches du campo de la feria (Olé Martine et Armand !) et le Christ du Grand Poder. On pleure les beaux jours et les autres, ceux qui sont là et ceux qui ne sont plus. C’est magique, merveilleux, éprouvant. Et cette épreuve est véritablement, authentiquement et terriblement sévillane.

Beaucoup plus tard, les tables seront disposées en cercle au fond du patio autour des gitanes de Jerez et du guitariste. Chacune chante et danse à son tour comme au coeur d’un chaudron. Un rayon de soleil doux souligne le profil de Ana Manzanares, la sœur du torero et on se surprend à trouver qu’elle lui ressemble, ces yeux en fente indienne, ce nez si joliment troussé, ce front haut. Ana a été frappée par le sort à la naissance mais elle a le profil d’une princesse.

Elle est là en première ligne du cercle aux côtés de sa sœur et des amis qui veillent sur elle, accompagnant le baile et le canto de petits mouvements de la tête. Sa joie d’être là, parmi nous, notre égale, est belle et poignante. Et soudain, n’y tenant plus, on voit Ana se lever, se défaire de son sac en bandoulière pour venir au centre chanter le canto et danser. Les sons se bousculent et parfois s’éteignent dans sa bouche et sa danse est un peu celle d’Olympia, la poupée cassée des « Contes d’Hoffmann ». Ce surgissement flamenco des profondeurs, des gouffres de la vie et des mystères de l'énergie vitale était saisissant. Le duende qui, à cet instant, est venu cueillir cette jeune fille, qui lui a intimé l’ordre d’habiter los medios, cette flamme vive que nous avons accompagnée de palmitas et de « olés », la gorge nouée, n’était plus le silence de Dieu. C’était un signe de Sa grâce. Une Pentecôte sévillane. A cet instant, ce patio d’amitié et d’arte devenait assomption, une aspiration miraculeuse du ciel où l’on imaginait Bernanos heureux.

Voilà les instants que nous ont offerts Cédric et Maxime pour cet anniversaire. Pour sûr, mes trente ans à Séville ont été réussis !!!!

 

 

 

Sévilla, Feria d'avril 2015

Séville, 17 avril 2015- El Cid, Daniel Luque, Pepe Moral/ Montalvo

Demi-arène bien affligeante pour un vendredi de pre-féria à Séville. Les tendidos  de la Maestranza sont comme chaises vides dans une réunion électorale désertée : on ne voit qu’eux. Et l’aficion des présents paraît relever davantage d’une obstinée fidélité en des temps révolus que de l’acte de foi en la résurrection prochaine d’une passion que l’on sent s’éteindre doucement, irréversiblement, comme la vie qui glisse entre nos doigts, sauf survenance de quelque miracle que rien n’annonce tant les protagonistes de la fiesta brava - oui, c’est ainsi que cela se nommait- le G4, les autres toreros, l’empresa, les ganaderos qui s’adaptent et nous autres qui persistons à nous compromettre, paraissent se liguer pour que rien de tel n’advienne.

Trois toros faibles suivis de deux décastés, après deux changements (le 3 et le 4), tous de présentation à peine correcte pour Séville, n’ont pas flatté notre moral.

Le premier du Cid était sans doute le plus noble, chargeant un peu et se replaçant comme  majordome anglais à un cocktail de la gentry, avec discrétion et à distance convenable, prêt à servir à nouveau au moindre signe, mais un majordome vieilli, usé, sans force et un peu sourd qui en approchant renverse quelquefois le plateau sans que nul ne lui en veuille, tant chacun a à cœur que tout se passe bien. Ce toro c’est « Les vestiges du jour » d’Ishiguro (le livre) et d’Ivory (le film). Luque, au quite, l’a traité avec une douceur exquise et le Cid lui a tiré une ou deux séries de longs derechazos sans l’obliger ni le contraindre, tel un maître de maison attentionné à sa domesticité déclinante.

Regain de jeunesse sur le suivant, un manso perdido qui fait trois fois le tour du ruedo et fuit tout signe de combat, que le Cid, avec métier et décision, réussit à conserver dans sa muleta templée et basse en deux séries de la droite avant de le suivre en querencia près du toril, comme qui sait prendre ce qui vient, sans illusion excessive. Tant d’abnégation torera pour combler un public qui ne demande que cela, sachant qu’il n’y a rien d’autre à faire, touche au grandiose.

Luque, aussi, a dû mettre un peu du sien au second qui lui saute au visage à la première véronique et se rue comme un brave sur le piquero par deux fois, en lui servant un quite par chicuelinas de macho, énergique et jambes écartées, conclues par une larga de grande toreria qui s’achève, avec arrogance, dos à l’adversaire et cape sur l’épaule. Daniel brinde au public mais la demi-charge qui reste de ce toro, finalement faible, ne permet rien de notable. Le cinquième, sans trapio, entre en boitant ; Luque dessine deux véroniques à genoux dans l’indifférence générale puis trois autres en parones et une demie à faire enfin saliver. Longue faena languissante…

Reste Pepe Moral qui a d’abord offert au public, pour de mystérieuses raisons, insondables au profane, son premier combat sur un cardeno sans trapio, efflanqué, apeuré et tremblant,  puis  montré ses bonnes manières sur le suivant, le dernier de l’après-midi, de présentation sérieuse dans un toreo vertical, les pieds joints, penché sur l’ouvrage, par derechazos amples et profonds. Ce torero au physique sec, au visage émacié, terriblement homme de la terre, droit et austère, sauve l’après-midi par son sentimiento. Plus marginal à gauche, il aguante en fin de faena un adversaire qui n’en peut plus et qu’il tue d’une belle épée et arrache un petit trophée, tout sauf impérissable mais pas immérité. Il sort fêté calle Iris, dans une ambiance bon enfant et pueblerina, sympathique en diable, entouré de sa famille et de ses amis de la proche banlieue.

Séville, 18 avril –Enrique Ponce, José Maria Manzanares, Lama de Gongora/ Victoriano del Rio

La Maestranza se retrouve. Plein soleil, no hay billettes et ambiance des grands jours calle Iris où l’on accueille Manzanares en sauveur de la feria. Et on a compris ce jour pourquoi il l’était.

Manzanares n’est ni artiste ni lidiador et sa recherche passionnée de l’élégance peut agacer comme les muscadins les sans-culottes après Thermidor. Mais l’heure n’est plus à la Révolution et s’il affectionne les flash et les podiums, les magazines et les défilés de mode, la jet-set et tant d’autres choses qui font los famosos, on aurait grand tort de négliger l’essentiel : il paraît dans les ruedos tous les après-midi où il risque la blessure ou la bronca, aime ça, l’adrénaline qui monte et les cornes qui rodent, la cicatrice possible sur ce physique de statue grecque ; la flétrissure ou l’ivresse narcissiques. Mais lui, ce n’est pas dans une flaque d’eau sous les ramages qu’il se contemple, c’est en toréant dans une arène, avec le superbe du gladiateur gracié, chéri par les femmes de sénateurs ou de patriciens romains du Bas–Empire, toréant à sa façon, cherchant le temple et le lié de la passe plus que toute autre chose, les joliesses immaculées du toreo de salon mais « in live » jusqu’à l’épée finale, son moment de vérité quoiqu’il advienne.

Il a certes mis du temps, ce jour, à s’accorder avec son premier, manso distraido, faible, à la charge erratique mais aux jolies cornes, qui a pris deux micro-piques, ne s’avisant qu’en fin de faena qu’il fallait le prendre par en dessous (en tapis volant) et non en lui tendant la muleta frontalement. Mais alors, bon sang, que ce fut beau et ample, un vrai chavirement, son toro en querencia près de la barrière prenant soudain feu en deux séries de verdad de derechazos longs et profonds liés à des pechos interminables sur un terrain enfin réduit à l’extrême avant une épée fulminante (une oreille). Sa seconde faena sur un toro aux armures commodes fut également intermittente, après un tercio de banderilles salué par la banda de musica : génie de Curro Javier qui n’attendant pas la mise en suerte profite opportunément de la course du toro qui poursuit encore Luis Blasquez pour réaliser un quite en plantant les bâtons.

Une entame au centre de grande allure, plus nerveuse, le torero davantage dans le sitio qu’à l’accoutumée, un manque de lié sur les séries suivantes du fait de la faiblesse du toro, avant d’aguanter aux barrières dans une faena allant a menos dont il n’y avait pas lieu d’espérer une récompense. C’était compter sans l’orgueil du torero qui se grandit et se dépasse par une épée de macho, en todo lo alto, décisive, sur le toro collé à la barrière, sans autre sortie possible que sur lui. Une épée de gladiateur de Bas-Empire qui n’escompte la grâce de quiconque et ne compte que sur ses propres forces, soudain ramassées et irrésistibles, pour que le pouce soit une fois de plus levé (oreille).

Ponce fit peu et long devant le plus piètre lot de l’après-midi, son très beau premier (585), manso qu’il fit châtier excessivement, qui s’est repris aux banderilles, mais est arrivé irrégulier à la muleta et son second, absolument dépourvu de classe.

Lama de Gongora, dont c’était l’alternative, est passé à côté du meilleur de l’après-midi (le premier), dans un trasteo lointain et précautionneux où il  n’allonge pas le bras à droite et recule à gauche.

On sort tout de même content, c’est dire où nous en sommes de notre niveau d’exigence.

Séville, 20 avril 2015 – Ferrera, Fandino, Pepe Moral- Torrestrella

Corrida affligeante dans une demi-arène écrasée de soleil, où l’on priait sans illusion pour que les toros, tous d’une faiblesse insigne, ne tombent pas. Profond abattement que n’ont durablement dissipé ni l’entrega de Ferrera, plus sérieux qu’à l’habitude et toujours spectaculaire aux banderilles, ni la confirmation des jolies manières de Pepe Moral sur son premier adversaire, offert au public avec une entame de faena en citant, depuis le centre, son toro à la barrière, pour une passe du cambio avec de beaux enchaînements, puis quelques séries droitières profondes, lentes, templées et cette discrète vibration de sentimiento, entrevue avant-hier (musique, entière lointaine, deux descabellos).

Public impassible qui ne s’est révolté qu’à la mort du cinquième, copieusement sifflé, et qui a obtenu, sans la complicité des tendidos de sombra, impénétrables face au désastre, le changement du sixième, à peine plus invalide que les précédents.

Et le basque ? Une erreur de casting manifeste avec des toros pareils. Mais aussi une grossière erreur de jugement de sa part quand il est allé par deux fois au quite sur les toros de ses camarades, des sifflets épars lui intimant de n’en rien faire tant le lot appelait aux économies de temps de crise. Hélas, un joli toro melocoton, au pelage en peluche comme un jouet d’enfant, d’un peu de présence tant à la pique qui l’épargne que durant le tercio de banderilles où il galope de bon cœur, nous déniaise sur l’essentiel : Fandino, le torero qui ne sourit pas, tout à l’édification de son personnage austère, concentré et diferente, l’orgueilleux et brave maestro, a perdu le sitio.

« Perdre le sitio », pour un torero, c’est comme pour nous autres, frères humains, perdre la main. On ne sait trop pourquoi, lassitude, faiblesse, dépression ou préoccupations diverses, mais ce qui était possible ne l’est plus. On le sent, ça se voit, et on n’y peut pas grand-chose tant que l’on n’en sait pas la cause. Les toreros vont-ils en psy ? Je ne sais. Mais ce qui est sûr, et triste, c’est que Fandino a perdu le sitio, comme il peut arriver à chacun de nous de perdre la main. L’échec de son solo de Madrid n’en est pas la cause : il en était déjà le symptôme. Le diagnostic a été confirmé à Arles, il est consacré à Séville. Ne nous affligeons pas, le sitio revient comme on le perd : toujours par surprise. Il suffit d’y croire. Courage Maestro !

Séville, 21 avril 2015- Finito, Manzanares, Luque/ El Pilar, Moises Fraile

Il y a pire qu’une faena allant a menos. Il y a les corridas qui s’effilochent.

Une arène quasi-pleine sous un soleil triomphal, des robes de sévillanes partout et une guirlande de mantilles aux palcos de sombra donnent à la Maestranza un air de fête. C’est lendemain d’alumbrado.

Finito, dans un superbe habit bordeaux et or, scintille de mille feux face au meilleur du lot- nous ne le savions pas encore-, un toro haut, un peu maigre mais en cornes, bravote et de grande noblesse. La réception à la véronique s’achève par un bouquet de trois demies enchaînées, le tissu ramassé au maximum qui se dérobe tel Aladin, devenu nuée, qui disparaît aspiré par sa lampe magique. A la muleta, les terminaisons des deux premières séries de la droite, des derechazos longs, templés et profonds, avec changement de main et passe de la firma en jet de muleta comme coup de fouet au sol sont d’une préciosité inattendue et violente ; la seconde, mieux exécutée encore, à rendre fou ! Les naturelles les plus pures du cycle – limpides, encore un peu rapides, mais templant le toro sous nos yeux- sont énormes et la variété des enchaînements à suivre de main droite (molinete, deux derechazos, molinete, passe par le bas, pecho) d’un goût exquis. Finito reprend la main gauche pour égrainer des naturelles que la faiblesse de son toro ne permet plus de lier ; la passe est belle, lente, très dessinée, mais la position après replacement marginale. Une épée basse et deux descabellos nous privent de l’attendue polémique sur l’octroi des trophées : une grosse ovation et un saludo fort templé saluent le chef d’oeuvre, fragile et durable comme la poésie.

Manzanares sera moins inspiré sur le suivant, un beaucoup plus joli toro qui pousse avec allant et force à la pique jusqu’à renverser la cavalerie et auquel Luque servira un quite par véroniques de Semaine sainte, toutes de douceur et de compassion mêlées. Le tercio brillant de banderilles à suivre (saludos pour la cuadrilla) nous laissa espérer le meilleur, mais la faena sera hélas sans inspiration ni entrega, esthétisante au passage en dépit de deux ou trois pechos de la casa.  Difficultés à la mort, le toro n’ayant à aucun moment été dominé (silencio). Nous apprendrons un peu plus tard que le torero était souffrant, victime d’une gastro, ce qui ne doit pas être plus agréable en habit de lumières qu’en costume de ville.

Retenu à l’infirmerie, Manza passera son tour au cinquième pour toréer le six qui sort en boitant mais est le seul à pousser comme il convient au tercio de piques. Brega de grande intelligence de Curro Javier qui le ménage. A la muleta, où le toro arrive faible, José Maria recherche patiemment, élégamment et avec une obstination attentive et douce, le temple, tel le sourcier de l’eau dans une terre aride, et y parvient en deux séries après quoi son toro, parado, n’a plus rien à offrir. Manza pinche, déçu. Mais, tout embarrassé qu’il soit, il se reprend et tue d’une épée superbe. Vous, je ne sais pas, mais moi en tel cas, je me mets en repos en alternant Imodium et Ercéfuryl. Lui frappe comme un belluaire. C’est quand même une sacrée différence entre le maestro et le commun…

Luque a été, comme souvent, souverain à la cape et anodin à la muleta, avec cependant le plus mauvais sorteo du jour, un très faible premier, qu’il a eu l’idée d’offrir (saludos de politesse) et un second manso, décasté, faible et très court (silencio).


07/04/2015

Feria d'Arles, Pâques 2015, Manzanares, le Dahlia Noir

Arles, 3 avril 2015- Frascuelo, Curro Diaz, Roman Perez/ Dos Hermanas,

Un tiers d’arène par beau temps et c’est panique à bord : Arles sort la grosse artillerie de la bouvine pour protéger la corrida des attaques : la reine d’Arles est annoncée qui traverse la piste, entourée de ses deux dauphines, et des confréries de gardians, oriflammes au vent, prennent place de part et d’autre du ruedo, en une haie d’honneur qui, au passage des toreros, lève les drapeaux. L’initiative est sympathique mais le spectacle bien triste. On songe aux armées victorieuses présentant les armes aux cohortes engueunillées pour rendre un ultime hommage à la bravoure du vaincu. L’honneur est sauf mais la défaite n’en est que plus cuisante. On en est donc là… Le tout sur l’air de l’Arlésienne.

Minute de silence en hommage aux disparus, Lucien Clergue et Manitas de Platas parmi d’autres.  On se dit que la corrida ne commencera jamais mais, soyons franc, on se sent alors davantage chez soi….

Les Dos Hermanos sont bien sortis, joliment présentés, robes variées, les trois premiers certes  un peu faibles (le deuxième surtout) mais les trois suivants avec beaucoup de présence, bravotes à la pique, nobles avec un fond de caste, beaucoup de mobilité, les cinq et six applaudis à la sortie.

Frascuelo c’est De Gaulle !  Quel torero, cet homme…Né en …48, il fait sa présentation à Arles à 67 ans : il était temps… Mais ne nous moquons pas ! C’est un torero rare qui n’a jamais beaucoup toréé, en tout cas hors de Madrid, qui a triomphé l’année passée à Céret et qui rêve d’une campagne française pour se relancer. Rien du vieux torero qu’on ressort à l’occasion comme tant d’autres. Rien chez lui ne fait « vieux torero », il n’a pas ce regard égrillard du vieillard qui s’excite en vain devant des jeunes filles pour amuser l’aficionado, il n’a pas la taille épaisse ni le visage pris dans la mauvaise graisse, aucun de ces tics des grands anciens qui réapparaissent pour nous livrer, souvent pathétiques, quelques citations bégayantes de leur toreo d’antan. Non, lui, Frascuelo n’a jamais beaucoup toréé mais ne s’est jamais retiré et cela se voit ; cela se sent. Un emplacement de trois quats, toujours très vertical, citant de loin, mandant, templant dans une économie de geste souveraine. Tant à la cape qu’à la muleta. Sa première faena face à un adversaire faible a été quasiment exclusivement gauchère, une faena de naturelles pures, trinchera, passes de la firma, une faenita précieuse et de très grande classe. Et face à son second adversaire plus exigeant, le temple et la douceur de la cape étaient inouïs, le quite à la chicuelina solennel où faute de pouvoir pivoter sur lui-même comme un jeune-homme, il s’enveloppe tout entier de la cape, et la faena de grande allure – trincheras, naturelles de face-, ponctuée de desplantes et de remates de bon goût qui lui évitent le pecho que n’autorisent plus une taille ankylosée et une prudence de bon aloi. Il tue mal son toro ? A la différence de tant d’autres, il reprend l’épée. A la fin du combat, il salue dignement au centre de la piste et n’entame la vuelta que sous la pression unanime du public. Ah, ça, oui, la grande classe !

Curro Diaz, en turquoise et or, a été discret face à son premier, quasi-invalide, précieux sur le suivant, avec une entame de faena très brillante, planta torera, main basse, pecho de grande allure et cette muleta comme suspendue à ses doigts, légère, aérienne. Mais cette poésie torera  ne fait pas un torero : l’indifférence au dominio se paye en fin de faena et le toro arrive à la mort sans avoir été toréé. Une jolie aquarelle.

Roman Perez, le local de l’étape, en habit couleur camion de pompier (rouge et blanc), torée, lui, un peu à la truelle. Un artisan sans façon, loin des joliesses précédentes,  mais valeureux, handicapé certes par une absence criante de grâce, mais non dénué de technique. Torée son incommode premier en faisant face de la main gauche, arrache une oreille très méritée sur le suivant tué d’une épée magnifique. Marco Leal très torero  aux banderilles sur le premier et efficace à la brega sur le second. On ne louera jamais assez le brio et l’aficion des cuadrillas arlésiennes.

 

Arles, 4 avril 2015- Finito, Juan Bautista, Manzanare/ Domingo Hernandez

Toros très jutes de présentation, cornes commodes, piques symboliques, la plupart décastés, le lot de Manzanares plus intéressant. 

Finito désormais torée pour lui, pour son plaisir, exclusivement. Et le nôtre est un peu clandestin, comme si on s’invitait à le voir toréer de salon, voleur de son intimité. Très appliqué sur son insigne premier, un capote d’or sur le suivant avec une économie de tout, de geste et de tissu. Le temple et une lenteur inouïe pour seule arme. Et Dieu sait alors s’il torée : ce temple et cette lenteur sont un vrai châtiment, une torture amoureuse, des sévices délicieux. Et l’arène, soudain ensorcelée, n’est plus que respirations suspendues, rugissements rauques, spasmes de geishas. L’acmé ? Un quite de quatre demi-véroniques à se pâmer.

Juan Bautista est certes plus prosaïque, mais il a fait sur son second, affreusement andarin,  distraido, sans classe mais mobile, ce qu’il fallait faire, c’est-à-dire de tout : pas une passe ne manquait dans un répertoire généreux, intelligent, de grande technique, certes pas pour l’histoire mais qui combla le public. Un recibir après pinchazo a fait tomber les deux oreilles, là où une aurait suffi, mais qu’importe, la corrida est une fête !

Manzanares, en grand deuil dans un habit noir superbe, très seigneur de la Renaissance, a tardé à prendre la mesure de son premier, mobile, de beaucoup de présence, auquel il a servi sans grande imagination ni dominio mais avec élégance, sa faena des jours où l’on ne force pas trop. Chacun songe qu’il se ménage pour son lendemain sévillan. Gros pinchazo avant entière caida et deux avis.

Mais la faena suivante sur un manso, paraissant complétement décasté, andarin comme le précédent mais brinqueballant et sans classe, sera d’un alchimiste qui, en deux séries de derechazos centrés, templés et d’une lenteur magique, vous invente un toro, comme on transforme du plomb en or. Une passe du cambio, la muleta non pas à l’épaule mais aux chevilles, comme une trinchera inversée, merveilleuse de délicatesse et de finesse, un pur ouvrage d’orfèvrerie, ouvrira le toro tel un sésame que l’on chuchote à l’oreille, et mettra à jour ses mystères, un toro désormais dépouillé de toute scorie, soudain plein d’allant, définitivement rectifié, noble et joueur, inlassablement. Ce n’est plus alors une faena, douceur, lenteur, volupté, c’est un ensorcellement lent, infiniment suspendu au pecho, infiniment recommencé à la naturelle, un transport féerique, une traversée cotonneuse vers des rives occultes.

Les éclats noirs de l’habit de lumière et le toro à la robe charbon autour du rouge éclatant de la muleta, sont d’une fleur carnivore. Et sous le ciel tourmenté de nuages sombres, les tours sarrasines battues par le vent, sur cette piste grise,  cette faena est un dahlia noir, venimeux et hypnotique, qui joue comme un philtre. C’est l’Oeuvre au noir. Le Grand Œuvre.

Alors, le torero va chercher l’épée, met son toro en suerte, se place à dix mètres – oui dix, au moins…-, agite sa muleta et attend, arrogant et plein de soi, la charge de son adversaire, dans un recibir inouï, impossible, un recibir « à-Dieu-va », de folie et d’effroi. Le toro voit le tissu, cet homme et peut-être cette épée, accourt, galope – Dieu que c’est long- et vient mourir en brave sur ce bras tendu qui n’a pas fléchi. A cet instant l’alchimiste était un torero de pierre.

Deux oreilles et la queue dans l’effervescence et le délire.  

On songe alors à ce maestro qui torée le lendemain à Séville et dont on avait craint un instant qu’il s’économise ici. Sa geste arlésienne, ce défi, le risque pris, inconsidéré et grandiose, est tout ce que nous aimons de la corrida, pauvres de nous, les séductions de la folie pure, le rêve faustien de triompher de la mort, la déraison et l’héroïsme.  Putain de drogue….

Arles, 5 avril 2015- Castella, Fandino, Luque/ Montalvo

Les jours se suivent…. Ambiance glaciale, grand vent, toros sans grand intérêt et le public la tête ailleurs, tout au « Classico » de ce soir au stade Velodrome, qui n’a pas su voir Fandino dans une faena sérieuse, allant a mas, ayant servi les naturelles les plus croisées et les plus classiques du cycle, aimantant son adversaire « par en dessous » comme il convenait et était très valeureux d’y parvenir. Epée superbe. Légère pétition. Salut. Castella une oreille sur son second. Nous partons, frigorifiés, après le cinquième. Quant au Classico, vous connaissez le résultat…