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07/06/2015

Madrid, San Isidro 2015

Madrid, 3 juin 2015, Beneficiencia, mano a mano Juli, Perera/ Victoriano del Rio

Vous aimez El Juli ? Alors, gardez-vous d’aller le voir à Madrid…

Il est, ici, l’incarnation du mal, du diabolique, de la contre-valeur absolue, de l’avers de la tauromachie. Il cristallise, focalise, aimante sur sa personne tout ce que Las Ventas dédaigne, méprise et jette aux orties, tout ce qu’elle abhorre, tout ce qui la scandalise : qu’il soit dans le brelan de tête de l’escalafon depuis plus de quinze ans sans se croiser jamais sur le terrain du toro, le plus souvent fuera de cacho, tordu et télescopique, la muleta à bout de bras, toreant penché et en ligne droite, toujours de côté y compris pour la suerte suprême, l’excède. Et ne dites pas à Madrid que le Juli est depuis vingt ans le meilleur connaisseur de toros, que sa vista est éblouissante et sa technique souveraine ! C’est pour cela qu’elle enrage. Tant de bagages et si peu d’engagement l’insupportent. Son refus obstiné et triomphal de la hombria, sa puissance torera étrangère au vrai poder et à l’arte del toreo sont, pour las Ventas, une cynique et funeste provocation. Alors, comme aujourd’hui, elle le siffle quand il se décentre, elle crie « miaou » quand il est précautionneux et frappe dans ses mains en milieu de faena pour signifier que, pour elle, ça suffit.

Moi, Juli, aujourd’hui à Madrid, m’a plu. Il faut certes une assez grande force d’âme pour apprécier son trasteo, constamment moqué, brocardé, houspillé, persifflé par le tendido 7. Mais au prix d’un effort sur soi-même et parfois contre nos propres préjugés, on y parvient.

Sa première faena sur un toro de quasi six ans, manso mais mobile, cornivueltissimo – et Juli face à tant de cornes, malgré tout, ça nous change- fut essentiellement gauchère et pour qui voulait bien voir, il y eut, en cinq séries de cette main, des naturelles merveilleuses, templées, main basse et le tissu au sol, los vuelos millimétrés ramenant le toro vers l’intérieur. Au moins six ou huit naturelles de cette eau, dessinées et profondes, comme voilà longtemps je n’en avais vu, suspendues à son poignet. Un tiers d’épée, trois descabellos, ovation parsemée de sifflets.

La seconde faena, brindée à David Mora, fut moins convaincante, un peu de vent, manque de lié, replacements, et beaucoup de brocards du tendido 7 qui intimait qu’on en finisse, mais Juli résista et offrit une série de plus en hommage à ses contempteurs, trois derechazos extra liés au pecho : le bras d’honneur d’un souverain. Les autres enrageaient. Une très vilaine épée leur permit d’assouvir leur vengeance dans un déchaînement grandiose.

Le dernier, complétement décasté, ne permettait rien. Le public fut soudain compréhensif : on imagine  qu’il préférait cela.

Mais le plus beau de l’après-midi fut le tercio de quites sur le quatrième, échu à Perera, un cinqueno de  660 kilos qui ne s’était alors illustré en rien, sauf la mansedubre. Juli qui avait achevé son précédent combat dans le tumulte que l’on sait vint au quite jusqu’au centre du ruedo, cita de vingt mètres, jambes écartées, et a dessiné du rebord de sa cape, trois chicuelinas d’une grande économie de tissu et d’une belle toreria.

Perera, ainsi déniaisé et qui s’était jusqu’alors beaucoup économisé au capote, a renchéri par un quite, long de mise en place mais de belle exécution torera, par taffalera, farol, gaoneras. Mais qui avait vu ce toro, sinon le Juli ?

L’entame de Perera sur cet adversaire fut éblouissante d’enchaînements heureux et inspirés (six passes sans bouger, dont deux de la flores) avant un désarmé qui marqua le début de la fin. Son premier était déclassé, le sixième, seul à pousser au cheval, fut changé pour un Montalvo désespérant.

La corrida augurait du meilleur : no hay billettes, plein soleil et l’Infante Elena au palco royal. Les gens avaient l’air heureux d’être là. Ils sont sortis après avoir crié « petardo » sur l’air des lampions, maudissant ce lot déclassé et disparate. Et en sifflant les deux toreros, avec mention spéciale au Juli.

Au fond, c’est pour cela que j’aime Las Ventas, l’exaspérée. Contre vent et marées, elle continue à y croire. Ses tonitruantes colères sont un puissant antipoison à la résignation, à la désespérance et à la lassitude. Oui, Madrid est sans doute la seule arène au monde à y croire encore. De verdad !   

Madrid, 4 juin 2015, Urdiales, Castella, Escribano/ Adolfo Martin

Aimablement installés dans un restau design et gastro, très nouvelle Espagne, à deux pas de la plaza Mayor, nous devisions entre amis, après la corrida, sur les puertas gayolas. Cette suerte de l’homme à genoux attendant face au toril la sortie de son adversaire, avec pour seules armes sa cape, son sang-froid et son courage, est-elle bien utile ? Por supesto, amigo ! Elle est la figure même de la corrida. Le défi et l’irraison, l’inattendu et la tragédie qui rôde. Une prouesse et une prière, tout à la fois.

Escribano est allé par deux fois à puerta gayola, à chacun de ses toros. Le premier, manso comme la plupart des Adolfo du jour, l’a contourné, refusant la rencontre. Que croyez-vous que fît Escribano ? Il est resté à genoux, en se replaçant face à son adversaire, persistant à provoquer la charge d’un souffle de cape, jusqu’à ce que le fuyard vienne à lui, bondisse pattes en avant sur le farol qui se dérobe. Ce n’était certes pas « utile », mais cette entame, gorgée de hombria, donnait le ton : l’heure n’était pas au salon de thé ou au thé dansant. Elle était aux barricades, à la gloire de vaincre ou d’être vaincu, au combat à force nue, au duel au premier sang.

Escribano est un rustique. Il l’a monté encore, aux banderilles, sur son second, vif, puissant et galopeur, seul encasté du jour, quand, sérieusement menacé par la corne sur la dernière paire, et alors que la présidence avait fait sonner le changement de tercio, il a sollicité, refusant l’échec ou la demi-mesure, la pose de bâtons supplémentaires. Elle lui fut accordée. Et cette paire, fichée dans le berceau, la plus belle et la plus vaillante de toutes, fit se lever les tendidos comme on salue le combattant quand il fait  honneur à sa race.

Il y eut aussi une épée, sur son premier, après quatre tentatives médiocres, une épée qu’une image a fixée dans les journaux le lendemain, parfaitement en place et le geste exposé au possible, la corne entre plexus et jugulaire, lui le visage grimaçant et les yeux fermés comme on s’en remet au dernier souffle, une épée que nous n’avons pas vue ainsi depuis nos tendidos bien sûr, mais qu’une photo zoomée nous livre. Depuis, cette photo nous hante. Cherchez-là sur internet «  Escribano entra a matar, Adolfo Martin, Las Ventas ». Cherchez-là vraiment, et vous la conserverez chèrement comme une image pieuse, une médaille miraculeuse, un objet de piété, les lauriers de César, grandiose et émouvante comme le Christ supplicié. « Cara y cruz ».

Un peu débordé en début de faena par la caste de son sixième, Manuel servira une très grosse série de naturelles liées au pecho puis, pour conclure, un bouquet de naturelles de face et en face où Las Ventas applaudit la position (oreille). Pour sûr Madrid aime les valientes.

Mais c’est tout de même Diego Urdiales qui fera la corrida, devant un premier adversaire très avisé y muy peligroso qui ne cesse de le regarder et qu’il parvient, très sûr, les zapatillas bien en terre, à embarquer dans les effluves de sa muleta puissante et lente, fixé à sa position comme un capitaine à sa barre par gros temps. Ne redoutant rien des paquets de mer qui vous tombent dessus. Obstiné et grandiose. Con toreria y arte. L’échec à l’épée le prive de trophée. Saludos, très grosse ovation.

Gestes de grande classe sur son second, qui en manquait cruellement, assez noble mais plus faible, qu’il torée à mi-distance, positionné de trois quarts, dans une faena variée plus que construite, de beaucoup d’arôme, molinetes, trinchera, passes par le bas et aidées pour conclure avant une épée décisive (saludos).

Castella a choisi de se confronter aux Adolfo. Son premier, tardo, brutal et faible, lui posera pas mal de problèmes, demeurés irrésolus. Il fera face à son second, faible et réservé, sans grand intérêt, auquel il tire en fin de faena par porfia un derechazo insoupçonné, long comme le jour, autant dire de l’eau à une pierre. Ce n’est déjà pas si mal.

Les Adolfo sont sortis médiocres, mais nous tout de même épatés par la grande classe d’Urdiales, l’engagement d’Escribano et le pari risqué de Sébastien.

Madrid, 6 juin 2015, Solo du Cid/ Victorino Martin

Ils sont sortis comme un bataillon défait, sous les huées et les coussins, les huit hommes de plata faisant bloc autour de leur torero, tous sur la même ligne de front, également éprouvés et solidaires, comme la vieille garde soucieuse d’alléger le fardeau d’un maréchal d’Empire après la déroute. Traversant le ruedo jusqu’au patio de cuadrillas dans une ultime épreuve du feu, la plus cruelle. Celle d’après la bataille.  Quand tout est consommé. Comme dans un mauvais rêve. Entre décombres et fumerolles.

Las Ventas, telle la population assiégée d’une ville vaincue, ne voulait rien savoir, rien comprendre, ne se souvenir de rien des combats auxquels elle venait d’assister. De son rêve brisé.

Ni de ce pari fou du Cid de se refaire comme à ses trente ans en se confrontant à cet élevage dont il fut le meilleur spécialiste. Ni que le vénérable maestro soit entré dans le ruedo, moins de deux heures auparavant, comme un toro sort des chiqueros, avec caste, se campant sur ses deux jambes, avec l’envie d’en découdre d’un guerrier. Ni qu’il ait brindé son premier combat à la fille d’une figura du tendido 7, décédée il y a peu. Ni qu’il soit systématiquement sorti du burladero, cape en mains, sans attendre que ses peones aient éprouvé son adversaire. Ni des Victorinos si mauvais, si médiocres, si dépourvus de caste, pas même venimeux, mais mansos, con genio, con pelligro, infumables ! Ni qu’elle les avait tous sifflés à l’arrastre, à l’exception du premier trainé sur le sable dans un silence de mort. Ni de ce peon blessé par la corne au quatrième dans la déroute du tercio de banderilles. Ni même de la seconde pique de Tito Sandoval sur le dernier, merveilleuse de mise en suerte, de cite et d’exécution. Ni encore de ce desplante du banderillero au sixième qui, poursuivi de près après une paire fameuse, refuse de sauter dans le callejon, se retourne et fait face au toro qui s’immobilise soudain devant tant aguante, comme au pied de la statue du Commandeur.

Non de tout cela, elle ne veut rien savoir. Le spectacle de ce torero naguère estimé mais qui, ce jour, a reculé, reculé six fois face à six toros, de ce torero interdit face à tant d’adversité, lui est insupportable. Et comme si cela ne suffisait pas, ses peones ont été débordés ou lamentables et les piqueros mauvais, sauf Sandoval. Et encore, la lidia sur ce sixième, qui avait levé quelques espérances comme une rémission dans une lente agonie, a-t-elle été si piètre que nous fûmes privés de la première rencontre, le toro ayant filé sur le piquero de réserve.

Alors, Madrid a lavé l’affront dans la colère. Une colère d’humilié, injuste, amère, ingrate, irraisonnée. Une colère de déni, où l’on s’étourdit de sa propre rage, s’interdisant toute pitié d’y avoir cru. Une colère pour se donner le courage d’y croire encore quand on a compris pourtant qu’il n’y a pas de miracle.

Que nul ne s’y trompe ! Ce n’était pas d’abord une colère contre un torero. C’était un chagrin d’orphelin. La fin d’une illusion. La perte d’un Empire. La France après Diên Biên Phu.

Oui, on sort peiné et attristé, pour Las Ventas, pour Le Cid et pour ses compagnons en songeant curieusement à l’Indochine. Fin de partie.

Comme à la foule en masse dans le port de la Joliette, venue insulter à leur débarquement les combattants défaits de cette sale guerre, on a envie de crier à son tour : « Respect pour le soldat. A chaque âge sa bataille. N’oublions pas les citations passées, toujours présentes à nos cœurs ».

 

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