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02/01/2016

Dernière heure : le torero Morante de la Puebla se convertit à l'Islam

Le Conte de l'Aïd

Cela faisait des années que le juge les observait depuis son rang des gradins hauts de l’amphithéâtre nîmois. Un juge sans doute impécunieux ; les gradins hauts sont tout sauf des places de choix et il est rare que des notables s’y affichent. Les gradins hauts, c’est la marge des arènes et désormais, depuis que les plazas se vident, une jachère. On y est en lisière de ce qui se passe dans le ruedo, du souffle rauque des toros, du bruit sourd de la corne sur le burladero et de la sueur qui perle au front des maestros. Le champagne y est rare ainsi que les jolies chemises à la mode. On y vient comme on est et le juge y venait pour juger, on ne se refait pas, un petit carnet dans les mains comme à l’audience, prenant frénétiquement des notes et faisant à l’occasion mine d’applaudir le spectacle. Mais son spectacle à lui n’était pas le combat de l’homme et du fauve sur la piste, c’était ses voisins et surtout ses voisins du dessous, ceux du vomitoire 207 qu’il surplombait depuis son poste d’observation commode et inviolable. Il est rare dans une arène que l’on se retourne pour regarder derrière soi et c’est en toute discrétion que le juge prenait ses notes d’indiscret.

Voilà des années qu’il les avait repérés. Invariablement présents, liés entre eux par leur passion commune a los toros et manifestement par l’amitié, vieillissant à peine mais ensemble, comme si les vicissitudes de la vie leur épargnaient les épreuves qui fripent et celles qui dispersent. Cette cordée de matelots qui avait traversé toutes les tempêtes et connu des ouragans de triomphes faisait face depuis quelques années à une mer étale et sans ride, attendant qu’un souffle nouveau ranime les voiles affalées de l’aficion. L’heure était alors hélas à la godille, toros faibles ou commodes, toreros savants mais conventionnels, affiches répétitives, public sans entrain. Les épiés du vomitoire 207 cependant continuaient à y croire. Il fallait les voir se lever d’enthousiasme quand une passe quelconque d’un maestro de naguère leur rappelait de beaux souvenirs. Ils ne goûtaient pas la passe, ils chérissaient le passé. Ils étaient tout ce qui restait de la corrida : la passion et l’amitié plus fortes que toutes choses.

Notre juge était parvenu à se renseigner un peu sur leur compte : chacun avait sa fiche, âge, profession, domicile, seul ou en couple, et la robe noire leur attribuait incognito à chaque corrida une note. Il y avait quatre rubriques sur cinq points : comportement d’ensemble (tenue, distinction, bonne humeur, courtoisie), comportement d’aficionado (savant, exigeant, connaisseur, pipoteur), concentration (forte, inégale, dispersée, nulle), ridicules (applaudir à contre temps, ne jamais applaudir aux triomphes, se lever d’enthousiasme quand il ne passe rien, crier « Valade à la mairie »).

Le juge le savait, mais eux l’ignoraient encore : ils n’étaient pas en progrès. Les notes de concentration ne cessaient de baisser, la note d’aficion demeurait étale et le ridicule marquait une lente mais constante progression. Le comportement d’ensemble demeurait leur point fort. Très souvent la même note pour chacun d’eux. Cette louable et égale permanence était leur marque.

Elle ne devait pas le rester longtemps.

Tout a changé lors du premier paseo de Morante à Nîmes après sa conversion à l’Islam. Bien sûr, chacun connaissait la nouvelle depuis les fêtes de l’Aïd- el-Fitret la retentissante interview que le torero avait accordée à « Mundotoro », commençant par la Fathiaبِسْمِاللَّهِالرَّحْمَنِالرَّحِيمِ. dont il avait exigé qu’elle figure en caractères arabes en début d’entretien. Cela avait chagriné l’aficion locale bien plus que l’Espagnole où l’on savait le torero excentrique. Communiste à 20 ans, musulman à 40…. En France, il y avait bien eu Roger Garaudy, mais à Nîmes tout de même, c’était dur à avaler. Les mieux disposés se disaient sagement que tout cela n’avait guère d’importance si el arte et le duende ne s’en trouvaient pas affectés.

Les esprits s’étaient cependant échauffés quand on apprit par Midi-Libre que Simon Casas, le directeur des arènes, avait fait édifier sous les voûtes romaines, à côté de la chapelle des toreros, un petit mausolée blanchi à la chaux, avec une belle fontaine en azulejos pour permettre au sévillan de faire ses ablutions avant de paraître en piste. Les uns se sont scandalisés que les travaux aient été entrepris sans l’autorisation des Monuments historiques, les autres ont pris prétexte de la facture, Morante ayant réclamé un tapissage d’authentiques et anciennes céramiques de Topkapi dont la rumeur disait qu’on se les était procurées à prix d’or auprès d’un homme d’affaires syrien, grand collectionneur et contrebandier de luxe, pour l’heure réfugié à Adana (Turquie), avec femme, enfants et son butin hors de prix en attendant des jours meilleurs en Allemagne. Le directeur des arènes s’est défendu en hurlant à l’islamophobie, en assurant les populations locales de son parfait attachement à la laïcité et en reconnaissant de manière plus convaincante que les cinq contrats de Morante dans les arènes de Nîmes pour la feria « dite de Pentecôte » (sic !) étaient à ce prix. C’était ça ou pas de Morante. On crut que les Nîmois, moitié convaincus, trois quarts résignés, avaient remisé leur colère.

C’était compter sans la fantaisie du maestro que l’on vit paraître à la porte des cuadrillas, enveloppé dans un capote de paseo aux chatoiements de diamant noir, un noir Manzanares, mais lacéré de lettres vertes en écriture coufique dont nul n’ignorait la signification, les reportages sur Daesh nous ayant déniaisés :« Dieu est unique ».

Ce morceau de tissu de gala en drapeau prosélyte sur les épaules du torero fut comme un soudain paquet de mer rinçant le vomitoire 207. Et pour la première fois, on vit le radeau tanguer sévèrement. Le juge qui prenait depuis trois ans des notes par habitude, dépassionnées et sans sel, s’exalta : enfin de quoi écrire !

On en vit un, puis deux, puis trois, puis la moitié du 207 se lever en silence et tourner le dos au paseo en signe de protestation navrée à un spectacle si affligeant. Les autres sont restés assis, mais la plupart la tête basse, un mouchoir à la main, pleurant ce Dieu unique un peu m’as-tu-vu, en bas roses et zapatillas, qui traversait le ruedo. Ils devinaient confusément que cette profession de foi allait être un ferment de mésentente et de querelles, une blessure, un schisme, chacun demeurant auprès de la plaie ouverte comme de part et d’autre d’une barricade infranchissable. C’est que la loi non écrite du vomitoire 207 était de ne jamais discuter politique et de se garder des polémiques du temps, sauf les taurines qu’ils entretenaient avec plaisir. Le maître-nageur,enhardi par l’alcool,crut éviter l’irréparable par un insolite « Je suis Charlie ». Son compagnon de rang,l’avocat qui avait pris une jeune beurette pour maîtresse lors de féria passée, lui intima de se taire, mais il était trop tard ! Ce « Je suis Charlie » embrasa aussitôt toute l’arène, 6 000 personnes ralliées criant « Je suis Charlie » comme « Torero, Torero » aux jours de triomphes. Morante, surpris, leva la tête, comprit assez vite, sourit un peu gêné,se défit solennellement de son capote de paseo et esquissa avec, avant même de saluer la présidence, une véronique de salon étourdissante, après quoi il se découvrit. Le silence soudain se fit. Un silence étonné, incertain,un peu en déséquilibre. Puis l’arène, à l’issue d’un délibéré plus rapide qu’escompté eu égard à l’ampleur du blasphème, s’ébroua dans des« Olés » d’enthousiasme,pleins d’une ferveur retrouvée. Ces « Olés » étaient comme le rire soulagé d’un bravache une fois le danger dissipé : en dépit de sa conversion, Morante était resté torero.

La corrida fut inoubliable et sur le carnet du juge les notes de concentration du 207 furent à leur maximum, les plus hautes depuis des années. Hélas, celles du comportement d’ensemble divergeaient comme rarement. Ces notes-là, ballottées comme sous l’effet de champs magnétiques contraires, paraissaient désorbitées. Des notes turbulentes aux parcours atomiques. La cohérence légendaire du groupe en prenait un sacré coup. Le juge était inquiet, comprenant mal ce qui se passait et ne reconnaissant plus son monde. Il fallait sans doute attendre le lendemain pour y voir plus clair.

La corrida du lendemain se donna à guichets fermés. Curiosité malsaine? Parisiens électrisés par la polémique tout juste sortis du TGV ? Manchette du Midi-Libre qui avait osé titrer « Les merveilleuses sourates de Morante » ? Difficile à dire. On crut un instant que le communiqué des maires des villes taurines FN y était pour beaucoup :« Halte à l’islamisation du ruedo » intimait-il. Mais chacun comprit bien vite en contemplant le gradin que le «No hay billetes » du jour n’était ni mondain ni politique. Cette inattendue affluence, c’était le téléphone arabe. Le bien nommé !

Ils étaient tous là, ceux des quartiers comme on dit. Le Chemin-Bas, Valdegour, Pissevin, le Mas de Mingue, agglutinés dans les amphis, les mamans à foulards, des gosses turbulents, les ados en Lacoste et en Nike, les plus grands les technologies plein les mains, les yeux et les oreilles, des caquettes à l’envers par dizaines et il faut bien le reconnaître quelques jeunes filles en hidjab, joliment maquillées. Des Nîmois qui venaient peu aux arènes, sauf pour les concerts de rap ou aux courses camarguaises se régaler des razéteurs qui leur ressemblent.

Le juge était ravi : voilà longtemps qu’il n’avait pas vu l’amphithéâtre à ce point joyeux, plein d’énergie et de jeunesse. Evidemment l’odeur du shit était un peu incommodante, quand ce n’était pas celle de la         « beuh », l’herbe aux effluves de pneu cramé.

Il fut cependant surpris de constater quelques défections au 207. « Ont dû faire la grosse fête hier soir », songea-t-il. Les membres présents étaient cependant fort exaltés, discutaient à voix plus haute qu’à l’habitude (la note de comportement allait baisser), il y avait quelques éclats de voix(« hélas, ça se confirme ! » tranchait le juge), un distingué retraité était venu avec douze sandwichs au chorizo en prévision de l’inédite merienda qu’il avait la ferme intention d’imposer désormais au 207 (« distinction : zéro pointé! ») tandis qu’un venimeux du vomitoire voisin suggérait au jeune fils des banquiers d’abandonner sa collection de trophées taurins pour celle d’oreilles de cochon, au grand scandale de sa mère. Le charcutier, lui, demeurait silencieux ; on l’imaginait faire ses comptes. Pour sûr, il y avait de la nervosité dans l’air.

Le spectacle fut étrange. Quoique fît Morante, fût-ce le plus affligeant, il était applaudi à tout rompre. On se serait cru à Séville ! A une réserve près : de sonores « Allahou Akbar» qui se mêlaient aux « Olés » à chaque demi-véronique et à chaque trinchera, comme si le Dieu des musulmans ne se livrait tout entier que lorsque la passe se dérobe. « L’irreprésentabilité de Dieu est partout» nota le juge, fier de sa trouvaille.

Ces cris de rauque dévotion jetaient un incontestable froid sur le 207. On vit le petit jeune à moustache caresser nerveusement la main de l’architecte et chaque fois que Morante s’apprêtait au quite la pharmacienne, sans doute secouriste à ses heures, distribuait dans les rangs des pilules d’anxiolytiques que seule l’assistante sociale refusa, quoiqu’on la vît aussitôt réclamer une cigarette à son voisin alors qu’elle avait cessé de fumer depuis près de dix ans. La moyenne des notes de concentration baissa nettement par rapport à la veille mais celle du comportement d’ensemble, incontestablement, se redressa. Le juge sourit, soulagé : malgré tout, le 207 parviendrait à colmater ses blessures.

Hélas Morante se fractura le petit doigt lors du quite sur le dernier toro qui le surprit en fin de passe, et toute l’arène ne fut soudain que longues lamentations de femmes, déchirantes comme la mort en Palestine, et psalmodies chuchotées de quelques hommes que l’on vit, ici ou là, se lever en grappes dévotes, le visage légèrement baissé,les mains relevées à mi-buste, ouvertes comme des livres scellant le secret d’un mektoub favorable qu’ils tentaient d’apprivoiser de leurs murmures. Hélas, les prières n’ont pas suffi et Morante fut déclaré forfait pour les trois corridas suivantes.

La sanction fut immédiate :certes le 207 était à nouveau au complet, mais l’affluence générale se révélait médiocre et l’ambiance plombée. Chacun méditait car tout le monde avait compris : seuls « les quartiers », instruits par Morante qu’ils étaient ici chez eux, pourraient sauver l’aficion de son anémie. Pour le pire et le meilleur.

Le Midi-Libre du lendemain de féria s’interrogeait dans ses pages taurines«  Corrida, islam, laïcité, faut-il choisir ? ». La Marseillaise, elle, titrait « Résurrection des arènes de Nîmes, un no hay billetes en semaine ». La Gazette investiguait : « Pissevin, Valdegour, Chemin Bas : comment ils se sont offerts leurs places. Les à-côtés du trafic ».

La polémique battait son plein. Des micros-trottoirs ont fait l’actualité des jours suivants. « C’est tout ce qui nous restait »disait Odette, sans emploi, ajoutant, « nous ne sommes plus chez nous, même dans les arènes » ; José-Luis, serrurier à Manduel, demandait qu’on joue la Marseillaise lors du paseo, Karim, BTS d’informaticien en mains, s’exclamait enthousiaste « C’était ma première fois, sur ma mère j’y retourne,Inch Allah ! » », Khadija, elle, précisait «  je suis végétarienne, mais mes fils y sont allés, c’est l’archouma sur la famille ». Quant à J. le musicien de la bande du 207, interrogé par la Gazette de Montpellier, car les coquetteries de Morante avaient enjambé le Vidourle et le Lez, il réclamait sagement qu’on en revienne aux fondamentaux.

Tout est cependant allé très vite. Simon Casas tirant les enseignements de la feria a annoncé la création de trois écoles taurines dans les quartiers, dont deux financées par la Fondation Morante de la Puebla, lesquelles ont aussitôt connu un immédiat et foudroyant succès. On manqua rapidement de profs et Mehdi Savalli et les deux Morenitos, l’Arlésien et le Nîmois, durent se démultiplier. Des Morenitos il allait en pleuvoir, qu’on se le dise ! Mais pour l’heure, il en manquait. Alors, à l’issue d’âpres négociations,et faute de combattants, on parvint à débaucher quelques vieux toreros gitans qui vinrent à la rescousse. Curro Caro bien sûr, mais aussi Aparicio et le vénérable Rafael de Paula pour des master class de prestige. Chacun fut assez responsable pour ne pas ébruiter telle méchante bagarre au couteau lors du premier bolsin qui opposa, deux ans plus tard, les novilleros nîmois et de Lunel à ceux de Jerez et de l’Albaicin de Grenade.

Et au vrai, grâce aux efforts de tous, les quartiers de Nîmes sont rapidement  devenus méconnaissables, plus une voiture brulée,une délinquance en nette décrue et une affluence énorme autour des arènes démontables le vendredi soir après la prière, au point qu’il fallut bientôt gérer les premières plaintes pour tapage nocturne avant de s’apercevoir que des associations animalistes bien connues étaient à la manœuvre. On retrouva la tête égorgée d’un militant du Flac dans une poubelle brûlée au Chemin Bas. Le scandale fut énorme mais embarrassé. Les communiqués de protestations se multiplièrent. L’imam condamna. Une petite manifestation de « L’Aficion blanche », un groupuscule animé par la cousine nîmoise de Nadine Morano, fut organisée autour de la statue de Nîmeno aux cris de « Pas nous, pas ça » et la page fut tournée. L’immonde geste avait définitivement tari la contestation anti-taurine : le carreton et une belle cape étaient devenus le rêve de ces jeunes et les animalistes n’y pouvaient plus rien.

Les politiques, eux, étaient soulagés, en dépit du corps décapité que l’on a retrouvé un mois plus tard en état de forte décomposition dans une resserre du restaurant Le Neuf, rue de l’Etoile. Les analyses ADN ont confirmé que ce corps était bien celui de la tête du Chemin Bas et on enterra le tout, Ecusson et bas quartier pour une fois main dans la main, enfin si l’on ose dire, dans la plus grande discrétion. La mairie et le conseil général organisèrent des voyages subventionnés en Andalousie pour les plus méritants des grands frères. Ils y partaient du shit plein les poches et en revenait des étoiles plein les yeux. Aucun autre crime ne fut perpétré sur un anti-taurin dans les années qui suivirent.

Cependant, des formes de résistance s’organisaient : plusieurs voix éminentes dénonçaient le communautarisme à l’œuvre, la main basse des musulmans sur la corrida et surtout le fait que Simon Casas Emirates Production ait en douce délégué,tel un club de foot à ses socios, la gestion des abonos de quatre séries de gradins hauts à quelques mosquées choisies.

Les rumeurs les plus folles circulaient. La revente, désormais aux mains des jeunes beurs et indispensable depuis que les « no hay billetes » devenaient l’ordinaire, était, médisait-on, de plus en plus pénible : il fallait semble-t-il discuter des heures avec les revendeurs qui refusaient par éthique orientale de vous lâcher le billet de corrida au prix qu’ils avaient pourtant eux-mêmes fixé, n’hésitant pas à se montrer menaçants si l’on ne jouait pas le jeu du marchandage dans d’interminables salamalecs qui pouvaient vous faire rater le paseo. Il se murmurait que la banda Chicuelo II répétait depuis des mois des airs d’Oum Kalthoum pour accompagner de futures faenas mais les musiciens craquaient tandis que deux ou trois d’entre eux avaient entrepris une grève du pastis en manière de protestation. On aurait aussi trouvé du shit dans des paquets de chouchous vendus dans les arènes cependant que les vendeurs de thé à la menthe et de baklavas avaient obtenu, se lamentait-on, un monopole sur les gradins, ce qui expliquait l’étrange pénurie de bière et de chips au-delà des torils hauts. On évoquait même la diffusion sous le manteau de Corans gratuits au cinquième toro.

On maugréa, on s’offensa, on pétitionna, on complota en sous-main. On en appela bien sûr à la République laïque, une et indivisible sous les auspices de la Vierge de la Macarena et du Christ du Grand Poder, avant d’exiger, ici ou là, des vomitoires séparés, sans barbus ni foulards. Casas une fois de plus céda. Les tribunes se constituèrent à l’image des virages du Parc des Prince des années  90, ici les « identitaires », là les « quartiers », sans nécessité de pédagogie particulière tant l’esprit public s’était résigné à trouver tout cela naturel.

L’entre soi cependant ne suffisait plus. Il y fallait encore des bannières et des calicots. L’arène s’égailla de « Zémour, reviens », d’un «  Béziers ma ville », d’un équivoque « L’Aficion de chez nous » et de la banderole d’une assez modeste quoique influente « Association des jeunes aficonados végétariens et catholiques ». Les autres n’étaient pas en reste. On vit fleurir un « Salafistas y aficionados, Si PorDios ! »,un « Dieu est unique, Morante aussi » ainsi qu’un modeste et dérangeant « Mehdi =oui/ Savalli = non ! », lequel a cependant fait l’objet de poursuites pénales heureusement couronnées de succès.

Mais dans la vie, les banderoles ne sont pas tout. Le 207 le savait qui avait vu en moins de cinq ans le nouveau public se mêler sans grand dommage au plus traditionnel, à la faveur de voisinages de rang que nul n’avait vraiment choisis mais où l’on faisait enfin connaissance comme des égaux, au moins en aficion. Tel avait été le cas pour la course camarguaise et la bouvino. La corrida allait suivre. Il y fallut bien sûr un peu de pédagogie, les clubs taurins s’en chargèrent de plus ou moins bonne grâce, convaincus qu’il y allait de l’intégrité du spectacle. La revue « Toros » sortait chaque année un numéro « Spécial Ramadan » sur lequel un ancien directeur avait demandé que son nom ne figurât pas.   « Aplausos », qui suivait toujours très attentivement l’actualité française et avait saisi le filon, s’était débaptisée pour devenir «  Aplausos et Youyous » et le Pablo Romero était désormais autre chose qu’un club des rejetons du baby-boom :le rap y obtint sa juste place entre les sévillanes et la house, moyennant une très légère augmentation de la cotisation annuelle de membre pour renforcer le service d’ordre.

Le juge avait été assez désorienté par tous ces chambardements. En un peu plus de quinze ans, autour de lui le mundillo avait muté.

Une jeune génération de toreros avait rapidement tout bouleversé, emmenée par l’inattendu Medhi III, fils du vieux torero arlésien, lequel s’était refait sous un nouveau numéro au mitan des années 2010, contraignant son jeune fils au choix de ce chiffre.

La star des stars était cependant le très talentueux El Rami Bin Curro Bin Romero, le prince-héritier de l’émir de Charjah qui avait racheté les arènes de Barcelone après l’annulation de la loi de prohibition catalane par le Tribunal Constitutionnel espagnol pour y produire des corridas qui furent les plus fameuses de la décennie passée,mais que l’on disait ruiné depuis l’indépendance du jeune Etat de Catalogne qui avait fait de la bande littorale jusqu’à Montpellier un protectorat avec la complicité de Philippe Saurel, lequel avait souhaité se venger de l’ingratitude des électeurs du Languedoc après sa déconvenue électorale aux régionales de décembre 2021. L’Etat neuf et son protectorat avaient promulgué une nouvelle loi d’interdiction de sorte que le prince torero, seul à pouvoir renverser la tendance en cas de référendum grâce aux bataillons du Vallespir et aux maghrébins des deux côtés des Pyrénées, était devenu pour son émir de père et les aficionados du cru plus précieux qu’un puits de pétrole.

Toujours singuliers, les aficionados du 207 lui préféraient le romantique José-Manuel- Ali- du-Bled-y-de-la-Puebla, le fils illégitime du vieux Morante converti,que la rumeur donnait pour on ne peut plus libéral en matière de moeurs en dépit du mystère de sa naissance – on évoque une mère berbère, danseuse du ventre à Marrakech, à la jeunesse voluptueuse mais au physique désormais dévasté par une excessive consommation de loukoums.Un abonné du 207 l’aurait connue à son meilleur, dit-on. Et d’assez près, semble-t-il.

Les arènes faisaient le plein partout en France sauf à Béziers qui, malgré de multiples condamnations pour discrimination,s’obstinait à refuser le paseo aux toreros dits « musulmans ». Le nombre de corridas dépassait celui des années 90 de l’autre siècle et les toros étaient devenus plus conséquents, les éleveurs ayant soudain privilégié, sous l’influence dit-on de ligues islamophobes et racistes, le toro de caste, le combattant redoutable et armé. Le tueur. Les choses étaient plus compliquées en Espagne, les toreros issus de l’immigration maghrébine ne souhaitant toréer qu’en France et en Andalousie, les autres arènes se trouvant condamnées aux Sud-Américains, d’exaltés Pentecôtistes pour la plupart mais que l’on disait plus réguliers que les « musulmans », lesquels tenaient leur toreo des maestros gitans.

C’est ainsi que LaMaestranza ressuscita. Un peu garce, elle s’abandonna au toreo musulman, comme elle se grisait jadis du gitan mais en réservant désormais à ces artistes, pour la plupart des toreros d’inspiration, irréguliers et fragiles,des adversaires redoutables, encastés et armés dont les élevages se multipliaient dans la marisma. Arte y casta, c’était le phantasme de tous les aficionados. Séville redevenait à la mode et le 207 ne manqua jamais à l’appel. Les toros y étaient souvent graciés, c’était systématique quand ils avaient blessé deux hommes au moins dont l’un mortellement, et les marbres commémoratifs rendant hommage aux toreros morts dans l’arène étaient innombrables. Un vrai carré musulman ! Les Maestrantes se frottaient les mains : ils tenaient la victoire du sang.

Madrid, elle, sombrait dans le provincialisme avec ses petits toros de la casa Domecq qu’on réservait aux aimables toreros mexicains ou péruviens et, pour préserver la souche,à quelques Français et Espagnols non convertis.On y déplorait un nombre croissant de suicides parmi les abonnés du tendido 7.

A Nîmes, ayant perdu il y a des années son rang de gradin-haut, un temps réservé aux fidèles et aux voisins de la mosquée « Lumière et Pitié » de la Zup Nord, le juge était orphelin de ses amis du vomitoire 207 qu’il ne voyait plus mais dont il savait qu’ils avaient résisté ensemble aux pressions des lobbies pour conserver leurs places, à égale distance des exaltés des deux bords. Sur cette mer changeante, leur aficion fut un solide gouvernail. Le fils des banquiers qui n’avait pas cédé aux sirènes des cochons continuait sa collection de trophées taurins, laquelle a nécessité l’achat d’un troisième cabanon aux Saintes qu’il baptisa « L' Alhambra » sans qu’on ne sût jamais si c’était en hommage à Youssouf Ier, le bâtisseur nasride de Grenade, ou aux petites dames dévêtues du musical parisien, comme la réputation de jeunesse de son père pouvait en être l’indice.

Le juge, lui, à force de boire et de fumer sa retraite sans retenue depuis qu’il avait perdu sa source d’inspiration, était sec jusqu’à l’os. C’est lui que vous voyez depuis deux temporadas passer entre les rangs avec son grand panier, vendant maladroitement des chouchous à la volée et ayant bien du mal, avec son arthrose, à récupérer les pièces. C’est tout ce qu’il a trouvé pour les observer un peu à la dérobée, ces probes, ces magnifiques, ces grandioses du 207.

C’est ainsi qu’il apprit qu’ils avaient maintenu leur traditionnel repas de Noël chez S. qui vivait désormais avec un beau Sofiane, de trente ans son cadet et que tous les homos de la bande draguaient sans façon. Elle était heureuse et rajeunie, et le petit foulard sur les cheveux lui donnait un air mutin.

On dit que lors de la soirée annuelle du vomitoire au mois de décembre, le vieux juge réserve une table rue Roussy, dans un modeste kebab au pied de l’immeuble de S. C’est l’enseignant-chercheur qu’il a fini par connaître un peu qui lui en communique la date par courrier chiffré et non signé.

Il s’y installe, entend les rires, les cris, le brouhaha ou l’écho des conversations qui se dispersent depuis la terrasse et quelquefois, mais toujours très tard, la trompette de Rudy. Il sort son petit carnet de sa poche, l’ouvre, le pose sur la table, et recueille tout ce qui tombe du ciel, comme, dans son écuelle, le pauvre lazakât. C’est son Aïd à lui. Sa fête, sa grande fête. Celle du 207.

On le voit quelquefois fermer les yeux, un sourire doux sur le visage. On sait alors qu’il rend grâce au Dieu de l’aficion. Le plus grand et le plus miséricordieux. Pour qui sait attendre et espérer.