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16/08/2016

Béziers, 15 août 2016 - Miurada, Rafaelillo, Mehdi Savalli, Alberto Lamelas

Corrida à nous réconcilier avec ce qu’on aime. Un ciel aux éclats d’armure, couleur cendres d’après bataille. D’assez mauvais augure pour les hommes et on prend place en se disant que l’heure n’est pas aux chichis.

Le lot ne démentira pas, disparate mais aux exemplaires bien présentés, en cornes, de 550 à 660 kgs, la plupart avec beaucoup d’allure et une grande présence en piste en dépit des signes de faiblesse des deux premiers. Des Miuras durs mais maniables. Des qui imposent le silence et exigent l’attention, du torero et de l’arène. Et l’arène (hélas aux 2/3) a été parfaite.

Moins savante que d’autres, c’est sûr, mais pleine d’empathie pour les braves qui sont ici les hommes à pied. Qui ne jauge ni n’ergote. Pas calculatrice pour un sou. Mais qui sait ce qu’est un combat et une passe qu’on arrache à ce type d’adversaire. Ou tout se joue, tout au long de la corrida, à chaque passe. Tout ? Pas la joliesse d’une broderie de salon certes, mais la vie d’un torero.

Voir Alberto Lamelas, encore convalescent de sa campagne française (Alès, Mont-de-Marsan), un sparadrap sur la joue en souvenir du dernier coup de corne, le pas quelquefois mal assuré, non par la peur mais de douleurs qui manifestement se rappellent à lui, le voir traverser l’arène pour aller à porta gayola accueillir son premier adversaire a quelque chose de grandiose et de tragique à vous renverser l’âme. L’aficion de ce type, maigre et livide, sans cesse puni par la corne, souvent débordé par le toro mais qui ne peut vivre que face à lui, est héroïque. Ce premier adversaire le condamne à la main gauche, alors toute la faena ne sera que de naturelles. Pour sûr, pas des bien belles, ni des bien dessinées, pas des bien liées…. et ça, ça nous arrange : entre deux on parvient à respirer un peu ! Mais des naturelles, le tissu et la corne si près du corps, la mort qui rode sans cesse, le genio et la caste se liguant contre le petit homme, on en verra plus qu’il ne nous en faut, plus que tout autre en aurait données. Quant aux trois manoletinas finales, il les a jouées comme on abat ses atouts en fin de partie. Et par trois fois, sur chacune de ces passes, la Grande Faux n’était pas loin. On songeait, en se maudissant, à l’air des cartes des bohémiennes dans Carmen….

Evidemment, comme les joueurs auxquels le sort ne sourit guère, Lamelas a hérité des deux plus Miuras du jour. Son second qui a subi trois très grosses piques ne lui a pas laissé un instant de répit. Chaque passe était un supplice, pour nous et sans doute pour lui, mais ces passes, il les a données, comme un valiente, un valiente sans grand bagage, qui obéit aux injonctions de sa cuadrilla agrippée au burladero comme le noyé à sa planche, mais qui exécute sans fléchir ni réfléchir, avec un cœur gros comme ça qui en impose. Avant de tuer al encuentro d'une épée efficace.

Medhi Savalli, lui n’est pas un torero tragique, c’est un torero solaire qui irradie dans le ruedo. A voir l’accueil que lui réserve Béziers, on se demande bien pourquoi, on ne le voit pas plus souvent ailleurs en ce moment d’aficion anémiée qui a tant besoin de joie et de fureur nouvelles.

Capeador puissant (c’est lui qui fera la première porta gayola, mise en suerte au cheval par chicuelinas marchées), banderillero athlétique, sincère et spectaculaire (son quiebro aux planches sur le premier qu’il arrêtera par deux fois a cuerpo limpio ; ses poder a poder et sa pose al violin sur le second), sa joie de toréer connecte avec le public, plusieurs fois debout sur ses deux combats, de manière peu commune.

Son premier, le plus faible du lot, le contraindra à écourter la faena. Sa seconde devant un très mobile et exigeant adversaire sera plus complète avec une première moitié, facile, ample, rythmée, pleine d’alegria, sur les deux mains, avant que le tout ne baisse un peu de ton, faute sans doute de dominio. Mais le public avec reconnaissance et sans frustration (Medhi n’a toréé que 5 fois l’année passée en Europe et Béziers le sait) parviendra, après une épée habile et efficace, à arracher une oreille à la présidence. Je suis ravi pour ce jeune torero qui mérite une meilleure place dans les cartels qu’on nous concocte.

La maturité n’est pas une disposition commune, c’est une qualité singulière qui récompense quelquefois une longue expérience. Elle donne à Rafaelillo une patine nouvelle et inattendue, comme on s’aperçoit soudain qu’un objet familier auquel on ne prêtait plus guère attention est en réalité de grande valeur.

Rafaelillo a été souverain tout l’après-midi, y compris dans son rôle de chef de lidia, attentif, solidaire et bienveillant ; et il fallait le voir s’apprêter à venir au secours de Lamelas lors des mises en suerte aux tercios de piques, le conseillant comme un aîné, un grand frère qui n’avait rien oublié de ses années d’apprentissage, ni de l’adversité.

Sa première faena sur un toro long et puissant mais marquant une légère faiblesse des antérieurs qui interdisait de le toréer autrement qu’à mi-hauteur- et toréer un Miura à mi-hauteur tient du miracle- était impressionnante de savoir-faire et de technique. Sûr de lui et dominateur, Rafaelillo remporta justement la mise (une oreille).

Mais c’est sur son second, « Aldeano », récompensé par une vuelta, un long toro cardeno de 590 kgs, dur, encasté mais avec un fond de « noblesse », enfin celle des Miuras, toujours mâtinée de vice, qu’il épate tant à la véronique qu’à la muleta. Droit, vertical, relâché, avec temple et toreria. Les pieds bien en terre, un poignet qu’on ne lui connaissait pas. Inouï.

Rafaelillo était annoncé, et c’est un Urdiales d’il y deux ans ou un Cid de la grande époque que l’on voit.

Le toro de grande classe, enfin celle d’un Miura vous avez compris, se réserve davantage à gauche. Rafaelillo parvient à égrener des naturelles, remet son toro en suerte à cuerpo limpio puis déploie la muleta et recommence. Le toro soudain se rend, alors le toreo grande du début peut reprendre, avec un bouquet de cinq naturelles de face, merveilleuses de position et d’exécution. De temple, de dessin, de poignet. Des naturelles où chacune compte.

Ca pourrait être fini, et ce ne l’est pas. Reste encore une arrogante passe à l’envers avec changement de main par quoi le torero signe la plus belle faena que je lui ai vu faire, aux arômes sans doute de celle de Madrid cette année qui lui avait tiré des larmes, comme souvent les consécrations tardives, où l’on s’afflige dans un ébranlement d’émotions de voir tant d’années de galère soudain justifiées. Les surgissements de gloire au coin du chemin éprouvent toujours les nerfs. Même les nerfs d’aciers des combattants de l’arène. Belle épée, deux oreilles, vuelta al toro dans l’enthousiasme général.

Oui, en dépit de tout, le grandiloquent ténor du début, le « Se recanto », avant la sortie du sixième, le petit maire mal fagoté et vibrionnant en extase derrière ses plantes vertes, et le triomphe de « Panthère », l’homme du toril qui vint saluer aux tablas ; en dépit de tout, cette corrida de présence du toro et la belle journée à Thézan-les-Béziers m’ont réconcilié avec l’aficion.

 

 

 

 

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