Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

27/08/2016

Bilbao, 26 et 27 août 2016 - La révélation José Garrido

Bibao, 26 août 2016- Lopez Simon, José Garrido/ Torrestrella

Le burn out et l’ambition

Dans une corrida il y a ce que l’on voit et ce que l’on ne voit pas, ce que l’on devine et ce que l’on apprend le lendemain par la rumeur ou par la presse.

Ce que l’on voit, bien sûr, c’est la colère de Vista Alegre qui proteste avec force par sifflets et clameurs durant tout le paseo, réduit à un mano a mano faute de remplacement du torero Roca Rey, l’estrella annoncée de cette corrida, forfait pour convalescence après blessure. Bilbao est frustrée et furieuse. Ce que l’on apprend le lendemain ce sont les négociations inabouties en vue de trouver un remplaçant que les exigences de Lopez Simon ou de son entourage auraient vouées à l’échec.

Ce que l’on voit aussi, ce sont les six exemplaires magnifiquement présentés, en trapio et en cornes, de l’élevage du jour. Deux seront applaudis à leur entrée en piste ( le 2 et le 5), trois à l’arrastre ( les 1, 2 et 5). Des toros qui vont avec allant et poussent à la pique, cependant épargnés à la seconde, exigeants, avec un incontestable fond de caste, la plupart offrant un combat possible. Le 3 et le 6, mansos et décastés, d’un moindre intérêt. Les 2 et 5 nobles.

Ce que l’on voit c’est aussi que Lopez Simon n’est pas dans son assiette, qu’il se fait désarmer deux fois à la faena de muleta sur son premier, que s’il consent au sitio face à un toro à la charge brutale et assez violente, il manque de recours pour dominer son affaire qui tourne court jusqu’à ce que son verduguillo (descabello), d’un violent coup de tête du toro, soit projeté dans le public au tendido 5. Lopez Simon ira, aussitôt le deuxième en piste, s’excuser depuis la callejon auprès du spectateur légèrement blessé à la main et ce sera son plus beau geste de l’après-midi, quoique plus urbain que taurin. Ce que l’on voit aussi, c’est que notre torero sera injustement sifflé sur son second, décasté, tardo, sans intérêt pour l’aficionado, quand il prend la décision d’évidence d’abréger le combat.

Ce que l’on ne verra pas en revanche depuis notre rang, ce sont ses larmes, son abattement, sa crise d’angoisse nous dira la presse du lendemain, son départ vers l’infirmerie, la respiration coupée. On s’apercevra un peu plus tard, qu’en effet, il n’est plus dans le ruedo, que son compagnon José Garrido qui venait de toréer le quatrième, s’apprête pour le suivant, le six sortant à la place du cinq, et l’on comprendra alors qu’il doit y avoir un problème. Ce que l’on voit aussi, c’est que Garrido toréera également le sixième, et on comprend alors que le problème de Lopez Simon doit être assez sérieux.

C’est le burn out du torero. Un burn out en plein combat. Comme les soldats de 17 qui, épuisés ou écoeurés, refusaient de remonter au front, y préférant le conseil de guerre. Ces soldats de 17, qui avaient 18, 20 ans comme nos fils, qui avaient vu tomber tant des leurs dans une guerre imbécile, cruelle, interminable et mal commandée, m’ont toujours beaucoup touché. Certes pas des héros, mais des hommes, las comme des hommes, désireux d’en finir comme des hommes, vidés de tout comme des hommes. Des humains dont la dernière détresse est de raisonner encore en se disant que le jeu n’en vaut pas la chandelle, même quand il n’y plus la moindre flammerole pour réembraser la vie.

Un tel abandon à mes yeux n’a rien de pitoyable. Il est plutôt tragique, comme la vie, c’est-à-dire grandiose, douloureux, et inéluctable. Longue vie et tous les bonheurs possible à Alberto LS, dans ou hors le ruedo. Ce jour il a porté sa mélancolie à incandescence. Et cela me plait.

Le contraste était évidemment saisissant avec l’ambition chauffée au fer rouge de José Garrido, jeune torero de 23 ans, qui, dès l’entame au capote sur son premier toro, a ébloui les arènes par une série de véroniques, deux à genoux, sept ou huit à suivre, vibrantes de toreria, la tête baissée sur la poitrine, la ceinture en mouvement au passage de l’adversaire. Belle faena face à un toro exigeant, aux armures impressionnantes. A la muleta, la série d’entame est gorgée d’arômes avec trincherillas, aidées par le bas et pecho ; suivent deux courtes séries de la droite adaptées au (petit) moral de l’adversaire, des derechazos longs et templés, puis une main gauche où la corne le cherche mais qu’il travaille, parvient à apaiser avant de réduire les terrains pour une porfia finale, très très méritante (saludos).

Toreria au premier, pundonor au suivant, un manso con genio qui se bat et face auquel il se trouvera en échec. Pundonor cependant quand pris par la chaquetilla lors des bernardinas finales inutilement exposées face à un tel adversaire, il se relève et part au front pour en dessiner de nouvelles, pris encore, revient en offrir deux de plus. Le toro gagne aux points mais tant de verte obstination est épatante. Enorme épée qui pourrait appeler l’oreille. Pas à Bilbao où la pétition n’est pas majoritaire (vuelta enthousiaste).

C’est sur le suivant que notre torero sera valiente, et même muy valiente. Ce cinquième est noble avec beaucoup de présence, de caste et un brin de violence dans le commencement de la charge et en fin de passe. Doblones un genou en terre en progressant au centre, pecho énorme. Garrido se met ensuite un peu le toro dessus, faute de troisième temps de la passe. A gauche s’y frotte, s’y pique. Persévère, fait face, croisé, dans le sitio, allonge le bras. Alors, la magie opère en trois séries allant a mas, énormes de tout, de dessin, de rythme, de présence altière du toro, de dominio. De toreria.

L’arène suit ; l’arène s’enflamme de « olés » ; l’arène est sûre, en dépit de quelques défauts de jeunesse, de tenir enfin une relève possible.

Le sixième combat sera sans doute celui de trop mais on se régale de voir Garrido aller accueillir son dernier adversaire – le quatrième !- à porta gayola. Il la rate, court derrière son toro, sert deux afaroladas de rodillas, le ciel menace, le torero fatigue, nous aussi un peu.

Toreria, pundonor, valiente. José Garrido sort de cette belle bataille en conquistador heureux.

Bilbao, 27 août 2016- Castella, Perera, Garrido/ Fuente Ymbro

Les six exemplaires, tous encore magnifiquement présentés (trapio et cornes) mais outrageusement décastés ou faibles ou les deux mettent à vif la patience du public devant des toreros très concentrés, qui font de leur mieux, insistent, mais n’en peuvent mais.

Jusqu’au septième ( !) sorti en remplacement du dernier, invalide. Le toro sort faible (pousse mais est épargné à la pique), on devine cependant davantage d’allant que chez ses congénères. Ce toro se reprendra à la faena de muleta et se révèlera très noble et de très grande classe.

José Garrido, fort de son gros succès d’hier, qui lui a valu des applaudissements nourris dès la fin du paseo l’invitant à venir saluer la foule, le sent, le voit, commence la faena à sa manière, toujours pleine de toreria (doblones dessinés un genou en terre, trincherillas souveraines), s’accorde bien à droite, améliore son adversaire, le cite pour les séries chaque fois de différente manière et fait , comme hier, se lever les tendidos avec sa main gauche en quatre séries énormes, profondes, le tissu à terre, allant a mas, face à un toro qui donne sa densité au tout. C’est plus que beau. Grosse série droitière de la même eau, une série à genoux pour finir- devant de telles cornes il faut l’oser !!- et longue préparation à la mort, dans un silence sépulcral. Epée phénoménale.

Deux oreilles, sortie en triomphe. Garrido ramasse une poignée de sable taupe du ruedo pour se le mettre sur le cœur. On le comprend…

Dans le marasme ganadero, voilà au moins une belle ambition et une belle espérance. C’est la première fois, avec Garrido, que je me lève en cours de faena depuis…. qui vous savez il y a quatre ans à Nîmes.

25/08/2016

Bilbao, 25 août 2016 - Curro Diaz, Paco Urena/ Victorino Martin

« Runrun » des grandes courses. Ce n’est certes pas le nombre (l’arène est pleine aux 2/3), c’est la motivation ! Grand Soleil et chaleur montoise. Ambiance au paseo, les deux compagnons de cartel s’embrassant avant de défiler, ce qui est peu commun et aurait dû nous alarmer…. Hommage à Escribano pour cette course que sa longue convalescence ne lui permet pas de combattre, qui est dans le burladero et auquel Curro Diaz brinde son premier toro et Paco Urena le suivant en invitant son compagnon de cartel comme témoin. Tout cela faisait un peu alternative… D’assez mauvais présage aussi.

Une corrida c’est souvent plus une arène qu’un cartel. Et c’est le plus souvent l’arène qui donne le ton.

Et le ton était à la franche déception, par tranches de 2 toros.

Aux deux premiers, d’une grande noblesse, le public qui voulait de la bagarre, du vice et de la fourberie animale en fut quitte de ses espérances viriles. Il a eu de beaux gestes, et mêmes des très beaux (une faena de naturelles de Curro Diaz sur le premier, la muleta tenue à bout de doigts, comme suspendue, dessinant la passe sans forcer, esthétisante à souhait ; un Urena vertical, au toreo relâché, très près du corps, la main basse), les deux appelés à saluer, mais le public regrettait manifestement que leurs adversaires, qui marquaient quelque signe de faiblesse et étaient dépourvus de toute âpreté, ne les aient pas contraint davantage au combat, le vrai.

Aux deux suivants, pas des foudres de guerre, mais moins commodes (le quatrième, un très beau gris qui pousse à la pique), l’arène a manifestement goûté que ses préjugés fussent à ce point fondés. Les toreros font ce qu’ils peuvent, c’est-à-dire peu, plutôt fuera de cacho, tout au dessin de la passe sans lidia, ni recours, ni dominio. Echec, pinchazos, descabellos, sifflets épars.

Mais c’est sur les deux derniers que Vista Alegre donnera sa pleine mesure.

Curro Diaz tombe sur un grand toro, pas brave à la pique, mais noble et encasté, d’une très grande présence, qui répond au moindre cite avec puissance et qui fait l’avion dans la muleta. On croit, après le désastre de la lidia aux deux premiers tiers, que le torero aura à cœur de ne pas laisser filer sa course, la première dans le coso bilbaino- il a défilé tête nue. Je dois être le seul à le croire et à m’en réjouir dès les trois premières séries vibrantes. Mais Vista Alegre, elle, voit que c’est le toro qui fait la faena et pas le torero. Sans illusion, et Curro Diaz pas bien longtemps non plus, ne sachant trop que faire de cet adversaire qui est, ce jour, bien au-delà de sa mesure. Les sifflets qui l’accompagnent lorsqu’il va chercher l’épée de mort sont la pire des sanctions. L’autre viendra quelques secondes plus tard quand l’arène entière applaudira la dépouille de ce grand toro sans maître.

Reste le dernier d’Urena, le plus Victorino de tous, puissant, joueur, vicieux. Et je n’ai pas à vous faire un dessin : ce sera une autre forme d’échec. Sans doute moins pire mais bien affligeante aussi.

Et quand les deux maestros sont sortis sous les sifflets plus que sous les applaudissements, entre les tonitruants «  Fuera Fuera » qui fusaient et les «  Toreros para los turistas » que je prenais nécessairement pour moi compte tenu de mon état de béatitude aux deux premiers…., je ne m’étonnais plus guère d’avoir lu dans la brochure d’un club taurin local qu’on se demandait qui avait pu concevoir un tel cartel, de quelle imagination malade il était le fruit.

C’est qu’à Bilbao on aime les combinaisons qui marchent, les associations qui ont du sens. On ne met pas une ballerine devant un fauve. Et ici, on ne croit pas trop aux miracles….

 

Bilbao, 24 août 2016- Morante, Urdiales, Gines Marin/ Alcurrucen

Un lot dans tous les tons de roux, comme son nom le suggère, jusqu’ à cette robe si vilaine d’aplats albinos du deuxième qui sera le meilleur de l’après-midi, non pas un grand toro, mais un toro avec codicilla qui paraît se régaler de tout. Ses frères nous ferons vivre un martyre, complétement décastés, fuyant la moindre sollicitation, se tanquant au centre en tremblant de frousse, comme réfugiés sur une île déserte, refusant à la fois tout combat et la moindre assistance. Un vrai crève-cœur pour anti-taurins et une sacré déprime pour l’aficionado.

Morante ne fera rien car il n’y avait rien à faire. Des sifflets sur son premier et une bronca de gala sur le suivant signeront, non pas la défaite du torero, mais l’amertume de la plaza déçue, remplie au 4/5 ème.

Gines Marin, appelé en remplacement de Roca Rey, en prendra de la graine et tentera avec beaucoup de dignité de faire face à son premier, manso perdido qui n’humilie pas, face auquel il ne pouvait qu’être en échec et à son second, plus intéressant, où sa faena sera une vraie leçon de choses pour l’aficionado. Ce toro, tardo, ne passe que si l’on s’expose et si l’on s’expose beaucoup. Voir ce jeune torero prendre sur lui, avec courage et décision, mais pas constamment tant c’est difficile, et voir alors ce toro passer avec fougue, vicieux, violent mais tout de même un fond de caste dans la charge, est d’une grande beauté, âpre et quelquefois grandiose. Le sitio, le terrain, se croiser, oui, tout ceci est très instructif. Gines Marin s’accroche, lie la passe de la droite au pecho sans rien consentir, puis recule, complétement fuera de cacho, cite alors le toro en vain, comprend, se rapproche et ça repasse ! Jusqu’à une série finale de trois derechazos de face qui conclut cette bataille méritante (vuelta pour avoir bellement essayé).

Une très belle surprise cependant dans le marasme de cette course, les retrouvailles avec Diego Urdiales, déjà fort applaudi après le paseo et invité à saluer en rappel de son triomphe de l’année passée. Le toro est vraiment très laid, albinos et roux, haut sur pattes, bizco…. Les delantales d’entame sont précieuses, le toro a du répondant, pousse à la première pique, vient avec allure sur la seconde, Gines Marin s’y frotte par chicuelinas, et on croit la course lancée.

Belle faena de grande intelligence, classique et profonde d’Urdiales, centré, dans le sitio, les deux pieds bien en terre, ne jouant que de la taille et du poignet, qui arrache des rugissements de plaisir à l’arène dès la première série de la droite, liée, templée, gracieuse, et plus encore à la seconde de la même eau mais qu’il ourle d’un changement de main pour finir avant le pecho. En attente de la musique qui tarde, les palmitas accompagnent la troisième, tout autant habitée. A gauche, sur deux séries, ce sont les trois aidées qui sont à retenir, des aidées d’estampe, des aidées non parce que le torero se protège mais par ce qu’il souhaite mettre en confiance l’animal sur cette corne, apaiser sa charge, lui rendre sa lumière. C’est très très beau. Le torero revient à droite, pour des derechazos de face, de grande allure, puis brode quelques aidées par le bas en allant vers les barrières, qu’il conclut d’une trincherilla. Trois naturelles de face, l’épée de mort en main, magnifiquement placée. Le toro meurt sans puntilla. Deux mouchoirs blancs tombent du placo, là où beaucoup de Français n’en envisageaient qu’un (un gros consentent-ils le soir après deux ou trois gin tonic).

Vuelta al toro un peu généreuse.

Son second aura la race majoritaire du lot, c’est-à-dire, la couardise et la pitié. Rien à faire en dépit des efforts. Morante repart sans doute rassuré, pendant qu’Urdiales sort en triomphe de son arène.