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13/09/2016

Arles, 11 septembre 2016- Corrida concours, Morenito de A., Mehdi S. Jimenez Fortes

Quel bonheur ! La corrida concours est l’art roman de la tauromachie.

Dépouillée, austère, sans fioriture, un monde qui puise sa force dans l’humble quête de l’essentiel. Une corrida pas nécessairement « meilleure » que les autres mais où tout, soudain, est d’évidence.

Une «  concours » c’est d’abord une affaire de ganadero, où ceux qui vont se mesurer l’un à l’autre ne sont pas d’abord les toreros, mais les toros. On n’est plus au campo, mais au fond on y revient. On ne tiente plus les vaches, mais on éprouve des années plus tard la vista d’un mayoral et les mystères d’une lignée autour de la figure redevenue centrale du picador.

Et ceux qui ont eu la chance d’assister au tercio de piques sur le quatrième toro du jour, un El Tajo Y la Reina de Joselito, un toro couleur sable de 545 kilos, âgé de cinq ans, qui s’est élancé, non sans réfléchir, mais débordant de caste une fois résolu, par quatre fois sur la cavalerie du piquero José Quinta Ruiz, ceux qui auront vu ce piquero citer le toro avec la manière, n’abaisser sa pique qu’à juridiction, la planter avec décision exactement là où il le fallait, la relever rapidement pour ménager les forces de l’adversaire et tester à nouveau sa bravoure, ceux qui auront éprouvé à chacun de ces cites la tension de l’attente et l’ébranlement d’émotion lors de la charge du toro placé de plus en plus loin de la cavalerie, ceux-là sont des bienheureux . Debout, tous debout tant c’était beau et grandiose ! Sans doute grâce à l’homme à cheval, à sa classe altière, plus encore qu’au toro, lequel s’emploie moins sur le caparaçon que son avide galop ne le laissait penser. Mais quel galop ! Puissant, allant, comme aimanté. Olympique !

A l’avis de changement de tercio que la présidence, imbécile, crut devoir faire sonner après la troisième rencontre, l’arène ne fut qu’une immense protestation inconsolée, comme si on lui arrachait le cœur. Sous l’injonction du public et par quelque miracle inexpliqué, le picador revint, s’empara d’une pique de tienta pour une dernière rencontre après quoi il s’en alla sans façon, étranger à l’ébranlement de foule qu’il avait suscité, osant à peine saluer d’un geste incertain en nous tournant le dos (Prix du meilleur piquero et vuelta al toro).

Tout bien sûr ne fut pas de la même eau.

Le Puerto de San Lorenzo, sorti en premier, un toro gorgé de caste, s’emploie moins au cheval mais se reprend durant la faena de muleta, plein d’énergie et de présence.

L’Escolar Gil, très joli toro gris, avec peu de tête mais un bon moral, mal mis en suerte au cheval, avait de grandes qualités de noblesse mais hélas un léger handicap de l’arrière train qui minera la faena de Medhi.

L’Alcurrucen, sorti en troisième position, était un manso con genio, limite vermine, piqué avec beaucoup de sûreté en trois rencontres, la troisième très appuyée et c’est bien ce que ce toro méritait.

Le Flor de Jara, un toro de cinq ans et demi, se réserve mais pousse en trois rencontres que Gabin parvient à lui arracher dans un tercio un peu pénible ; assez inintéressant à la muleta où il manque de présence.

Le sixième, Le Robert Margé, très joli colorado, se fait châtier trois fois, pas de très heureuse manière et s’éteint vite au troisième tiers.

Deux toros donc et trois toreros, des toreros du petit circuit qu’on se régale de voir en lumières.

Jimenez Fortes, impressionnant d’abnégation, toujours dans le sitio, s’exposant au possible devant son premier, se battant sur chacune des passes qu’il parvient à extorquer à ce manso con genio qui sort de la passe la tête à mi- hauteur en se retournant aussitôt pour chercher l’homme. Problème à l’épée. On applaudit le mauvais sort, non celui qui s’abat sur ce jeune torero, mais celui auquel il a fait face avec beaucoup de dignité. Faena gauchère sur le suivant en égrenant les naturelles dont beaucoup pèsent mais qui, faute de lié, indifférent le public.

Mehdi a fait face à son piètre lot. L’Alcurrucen, noble mais handicapé, ce qui plombe la faena, et le For de Jara, dont il offre la mort à son pote Djibril Cissé, présent parmi nous. Toro sans grand intérêt et de demi-charge, mais Mehdi ne se décourage pas, torée beaucoup à gauche, sert une ultime série de passes basses suaves, se positionne l’épée en main, se concentre, on entend son souffle depuis les gradins comme une forge froide, et plante une épée phénoménale qui lui vaut les deux oreilles. Une de trop en jour ordinaire mais ce jour précisément ne l’était pas. L’arène avait rendu hommage en fin de paseo à ses dix ans d’alternative entre Arlésiennes et bouquets de fleurs. On songeait que moins de flonflons et un peu plus de contrats le rendraient assurément plus heureux. Est-ce cet hommage ? Est-ce la « concours » ? En dépit du sorteo qui ne lui a guère été favorable, je n’ai pas retrouvé le Mehdi de Béziers, gorgé d’enthousiasme, à l’abattage intact, donnant l’impression qu’il allait avaler son monde tout cru. Non pas une lassitude, mais une sobriété nouvelle et inattendue qui me paraît à contre-style. A revoir donc, le plus tôt possible dans les arènes du coin où il mérite de paraître et où il a en tout état de cause toute sa place.

Morenito de Aranda qui a tiré le meilleur lot a fait forte impression par son sens de la lidia au premier tiers, son allure dans le ruedo et face aux toros. Le plus souvent croisé, citant son premier, très vif, de loin, les jambes écartées, dans une attitude de torero macho, il a donné de belles choses à voir ( doblones très toréés, changement de mains, passes par le bas, trincheras) mais au fond il a davantage mis en valeur son adversaire qu’il ne l’a dominé, le toro le débordant quasi systématiquement au troisième temps de la passe et plus encore dans la seconde moitié de la faena. Qui l’a vu à Madrid, surtout de main gauche, reste un peu sur sa faim d’autant que ce toro était sans doute le meilleur à la muleta (pétition, saludos). Plus convaincant sur le Tajo, surtout en début de faena, avec de grosses séries de derechazos, avant une très belle épée qui lui arrache les deux oreilles, la seconde incompréhensible.

Présentation des toros et des piqueros avant chaque combat sobre et parfaite. La présidence cependant débordée et «  à l’ouest ». Dommage.

 

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