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19/04/2017

Feria d'Arles, Pâques 2017

Arles, samedi 15 avril – Juan Bautista, Manzanares, Roca Rey/ Garcia Jimenez

Affluence exceptionnelle pour cette première arlésienne qui fait plaisir à voir. Est-ce le temps, pour une fois clément en cette feria 2017 ? Le cartel ? Une allergie passagère aux pollens présidentiels que BFM TV nous jette à la figure à jets continus depuis des semaines ? L’ambiance est en tout cas à la trêve et à l’apaisement, l’humeur désinvolte et badine tant on est heureux de faire nombre. L’arène est quasiment pleine ; on en applaudirait de joie après tant d’avanies d’époque.

Ni la faiblesse du premier et du cinquième Garcia Jimenez, ni l’insignifiance de présentation du lot sans trapio de Roca Rey, ni la médiocrité de celui de Manzanares, qui n’a pas forcé, ne nous gâcheront la fête. Les toros manquent de beaucoup de présence, le tercio de piques est d’artifice, mais au fond ce jour, on s’en moque un peu : on est là et qu’importe le breuvage, on n’en attend même plus l’ivresse, l’important, c’est cet amphithéâtre plein qui nous illusionne sur une renaissance possible de l’aficion. Mes amis mélenchoniens grinceraient sans doute qu’Arles ce jour était un peu comme un meeting de Macron : beaucoup de monde et peu de fond.

Moi, je ne sais pas, je ne fais de politique. J’observe cependant que revenu de tout, l’aficionado est désormais comme le pêcheur à la ligne, des heures immobile sur son petit pliant, les yeux rivés sur une eau sans ride, attendant sans gaité que l’hameçon soudain frétille.

L’hameçon ce fut ce jour Roca Rey à son entame à la cape par parones, certains lentissimes, puis par chicuelinas exposées au possible et très décomposées, à camera lenta. Puis ses deux spectaculaires cambios de muleta en début de faena et deux changements de mains souverains. Ce torero est celui du surgissement, de la rupture, de l’inattendu. L’intuition et le courage ne lui manquant pas, dans ce registre il est unique (avec et très en dessous d’un Talavante). Mais en dépit de sa technique et de son aisance, et ce jour d’un « adversaire » de belle mobilité, je ne l’ai pas vu construire, s’accorder, dialoguer avec son toro. Sa botte, c’est la feinte ; sa nature, celle d’un gamin espiègle ; son objectif, l’épate ; le reste l’ennuie et nous aussi au demeurant. Il est suffisamment intelligent pour le savoir et il se décide soudain, au milieu d’une série de naturelles que l’allonge de son bras rend lointaines et sans vibration, à nous dérider d’un farol inattendu, avant de reprendre un ouvrage pour lequel il n’a guère de goût : toréer. Très beau geste à l’épée cependant, laquelle est néanmoins trasera, et gros impact sur les gradins, qui le récompensent de sa jeunesse, de son entrega, et d’un incontestable charisme (oreille).

Mais la prise du jour, ce fut une fois encore, une fois de plus, Juan Bautista, souverain devant un manso de grande noblesse à la muleta. Entame à genoux et deux derechos souverains de ligazon et de temple en se relevant. La suite sera d’une même eau, aisance, poder, allure. Grande allure. Il fallait le voir les jambes légèrement écartées, le corps relâché, la main basse, liant les passes dans un terrain réduit au maximum, dans une série qui sera la plus profonde de la faena et qui fera retentir Caridad del Guadalquivir. Tout alors enlumine le ruedo, la musique, les naturelles à suivre, les trois redondos successifs, les passes à genoux pour remater l’affaire, cet accomplissement souverain, le plaisir du maestro et le bonheur de la foule.

Pinchazo suivi d’un recibir de feu, parfait de décision, d’exécution et d’effet. Deux oreilles pour cette belle faena magnifiquement conclue, dont l’une sera incompréhensiblement sifflée, sans doute par ce qu’il y a eu pinchazo (sur recibir tout de même, on en a vu d’autres….) et que Juan Bautista est le directeur des arènes (ça, c’est, il est vrai, inédit, sauf à Ronda qui est un décor de théâtre, plus qu’une arène).

Faut-il que la campagne présidentielle nous ait intoxiqués à ce point, instruits que nous sommes désormais des conflits d’intérêts, trafics d’influence et autres délits d’initiés au point de les soupçonner toujours, fût-ce à tort, pour avoir l’opportunité de les blâmer en ne passant plus pour un nigaud ? Je crois qu’il y avait de cela dans les protestations de cette seconde oreille accordée au torero-directeur d’arènes. Une humeur ombrageuse et « dégagiste » qui s’enivre d’indignations d’artifice. Car, sinon, quoi ?

Dimanche 16 avril, matin- Andy Younes, Tibo Garcia, Adrien Salenc/ ganaderias françaises

Très jolie novillada française. Des novillos bien présentés, les quatre derniers presque toros, avec du trapio ou du bois, quelquefois les deux. Plus de piques que durant la corrida de la veille, et plus de présence. Une novillada intéressante de bout en bout, avec deux exemplaires, le 3ème de Los Galos (primé) et le 6ème de Gallon, supérieurs.

Les novilleros ont été à la hauteur du sorteo qui fut le leur.

Andy Younes a été brillant sur son premier, tant à cape dans un jeu sûr et de grande variété, qu’à la muleta. Irradiant la joie de toréer et toujours enivré de soi, sourire mécanique des vedettes de la télé et aisance des chanceux, il a convaincu par son culot et son savoir-faire, surtout à gauche, dans des passes apaisées où soudain il oublie le chiqué pour toréer avec goût. Belle épée (oreille). Très joli capote sur son second, précieux et comme suspendu à ses doigts, à la manière d’un Luque des grands jours. Plus de problème durant la faena où il se laisse un peu déborder par le sérieux novillo de San Sebastian, très armé, avant de se fixer entre les cornes avec un aguante impressionnant, riant aux éclats de se trouver-là, innocent et glorieux, au cœur de son rêve. Un rire que l’on sent cette fois-ci sans calcul, un peu étrange compte tenu du danger qui menace, le rire d’un fou, d’un enfant ou d’un monstre. De quelqu’un qui n’est pas comme nous…. C’est assez peu torero mais ça électrise.

Adrien Salenc n’a pas plus laissé filer sa chance. Une bouille à la Pepin Leria ou à la Rafaelillo, voici un jeune torero d’entrega et de poder, qui se tanque sur ses courtes jambes puissantes et torée dans un terrain réduit, sans grand souci de la joliesse de la passe. Pas mal devant le meilleur novillo du jour (Los Galos), il a surtout impressionné son monde sur le dernier, plein d’énergie combattante et de dominio, avec une technique qui en impose. Il domine manifestement son affaire, à sa manière, celle de machos, des combattants, des belluaires. Les chichiteux de mes amis le trouvent sans art. Ce n’est pas faux : même ses trincheras sont laides ! Mais ce ne sont pas des trincheras pour la galerie, des trincheras d’entrechats, ce sont des trincheras pour châtier, des trincheras de dominio, des trincheras de tueur. Mes amis toréent trop de salon. Quand je préfère pour ma part un peu de vaisselle cassée (2 oreilles, trophée du meilleur novillero).

Tibo Garcia n’a pas a eu au sorteo la chance de ses compagnons. Il n’en a pas non plus l’énergie dévorante et brouillonne et on ne l’imagine guère rire aux éclats ni manger avec les doigts. Ce torero est la classe même, tout en retenue, en élégance discrète, ne consentant à rien qui flétrirait la haute idée qu’il se fait du toreo. Ce flegme ne doit pas nous tromper. Il en veut autant que ses petits camarades, comme il l’a manifesté en allant systématiquement au quite sur leurs toros et en se concentrant sur ceux que le sort lui avait attribués. Belle attitude, grande allure, recherche du beau, surtout à droite sur son premier après des doblones très dessinés, et durant la première moitié de sa faena sur le second, temple, ligazon, et une série de très jolies naturelles templées, douces et lentes, avant que le toro ne se complique et que tout à son souci de bien faire, il en oublie un peu l’efficace et d’allonger le bras. Très beau geste à l’épée qui ne suffira pas, ni à la mort de sa bête ni à son triomphe ce jour. Il m’a fait beaucoup penser à Fernando Cepeda. Un torero classique et émouvant. Dont la sobriété était la signature. Un jeune novillero, dans une si grande arène aux appétits de marâtre, peut-il s’y condamner par souci d’honnêteté à soi et aux autres ? C’est la question.

Dimanche 16 avril après-midi- Enrique Ponce, Talavante, Tomas Joubert/ Juan Pedro Domecq, un Palardé

Ambiance à la fête, et les toreros sont appelés à saluer après le paseo. Je trouve les gradins rajeunis et c’est tant mieux. A quelques rangs de nous, un jeune homme et son amie, beaux comme le jour, assistent à leur première corrida. On les voit frémir, se tendre, applaudir quand il le faut, et s’embrasser un peu. Pour sûr ce seront de bons aficionados. Un livre est posé à côté du garçon. C’est « Un roi sans divertissement » de Giono. Je trouve cela un peu étrange, un livre si mystérieux, avec ces crimes irrésolus, le suicide inexpliqué de Langlois et un procureur du Roi « amateur d’âmes ». Giono y écrit que le « ciel est bleu comme une charrette neuve » et c’est en effet la couleur du jour. Le titre au demeurant est assez adapté à l’après-midi.

Le Roi, c’est Talavante. Qui, devinant la belle mobilité de son adversaire aux signes de faiblesse marqués, le brinde au public sous les sifflets. Ce déchaînement hostile le laisse indifférent. Il sait. Il sait qu’en deux séries nous aurons tout oublié de la faiblesse de son toro, qu’il le rectifiera, le grandira et lui inventera une faena insoupçonnée. Une faena commencée à genoux, aux enluminures constantes, un changement de main à la taille, une série de derechazos souverains, des naturelles millimétrées, une aruzina inattendue et sûre, des faroles limpides (et le farol limpide est toujours un miracle à la muleta), des molinetes enveloppants, une passe de las flores d’eau pure, un autre changement de mains après deux manoletinas, le tout sans aucune scorie, le tissu jamais accroché (jamais !), varié, allant a mas. Un bijou de faena. Il y a dans cette manière, de la variété, de la construction et l’évidence d’une parfaite exécution. Du José Tomas de Nîmes, mais la gravité en moins. Le toreo de Talavante n’est ni introverti ni sacré. Ce n’est pas un toreo de la piété, de prières chuchotées, de pénitence ou de sacrifice. C’est un toreo joueur, ouvert et fluide d’un monde d’avant le péché, un toreo mutin, lutin, plein d’une grâce païenne, un peu hérétique, très libre penseur, voilà, c’est cela, diaboliquement libre. Pas curé du tout. Une épée al recibir conclut l’œuvre, et un descabello. Une oreille récompense cette grande faena. Sans doute l’insignifiance de l’adversaire qui manquait de chispa et de gaz explique-t-elle une telle retenue, pour moi incompréhensible.

Thomas Joubert, lui, est un peu curé, c’est comme cela qu’on l’aime. Toujours solennel, vaguement somnambulique, il y a quelque chose d’irréel en lui qu’une incroyable économie de gestes et une lenteur en tout flatte encore davantage. Une très belle et émouvante première faena où il s’empare de la gauche dès les passes du cambio mais ce sont les derechazos liés en un mouchoir de poche qui épatent, corps relâché, main basse. Long, il torée lentement, le tissu à ses pieds, et c’est très beau (une oreille face au meilleur du lot). Son second adversaire est médiocre, tardo puis aplomado. Que faire d’une telle enclume ? Ce que Thomas Joubert sait le mieux faire : c’est un torero du sitio, de la position, de l’emplacement. Toujours au plus près. Cette longue attente d’une charge qu’il apprivoise en se rapprochant, bien droit, à petits pas, la muleta tenue dans le dos, puis qu’il provoque en allant au-delà de toute ligne de front possible, est merveilleuse à voir. Et les naturelles de face à suivre sont somptueuses. Demie-épée aléatoire ( une oreille).

Pour le reste, c’est-à-dire trois toros sur six, ce fut l’absence totale de divertissement du livre de mon jeune voisin, avec un Enrique Ponce malchanceux sur son premier qui se blesse en début de faena et un interminable second combat où le torero tente d’imposer sa manière, sa faena standard, à un adversaire médiocre qui n’en veut pas. La corrida alors se plombe, nous traversons un pénible tunnel (les 4 et 5), dont seul Thomas Joubert nous sortira, à sa manière de spectre, envoûtante et tamisée.

Lundi 17 avril, après-midi- Morenito de Aranda, Fandino, Roman/Pedraza de Yeltes

Présence du toro, résurrection de Fandino. Un régal de corrida avec deux toros de vuelta ( le 2 et le 4) dont aucune ne sera accordée, et un toro très intéressant (le 6), mis en valeur durant le tercio de pique présenté comme en corrida concours avec un seul piquero devant la Puerta grande. Pas exceptionnels, sans doute, sauf le 4ème qui s’est illustré face au picador de Morenito, dans un tercio d’enthousiasme tant on avait oublié ici l’émotion que cela pouvait provoquer, devant un public debout à la sortie du piquero, Pina Varas, éblouissant de sûreté et qui remportera le prix du meilleur piquero du jour. Pas exceptionnels donc, mais à la gueule fermée, qui s’intéressent à tout, suivent les hommes jusqu’à la barrière, les mettent en danger, nécessitent d’être toréés et dominés. Enfin !

Et deux toreros machos, au mieux de leur forme.

Le trop rare Morenito de Aranda, torero affectionné à Madrid, sérieux, alluré, citant ses adversaires de loin depuis le centre de la piste, avant de les embarquer dans une muleta sûre, dominatrice sans excès, intelligente, adaptant les séries à ce toro qui gratte le sol, le mettant en confiance, avant d’essorer sa sauvagerie dans une faena allant a mas ( beaucoup de ligazon à droite, sur un terrain réduit, très belle série de naturelles, passes aidées par le bas, la dernière très fluide) mais qu’une méchante épée caida laisse sans récompense. Celle-ci viendra sur le suivant, que le tercio de piques avait cependant pas mal amoindri, en dépit d’une épée encore basse mais d’effet foudroyant.

J’aime Fandino, c’est ainsi ! Et je m’attristais beaucoup de cette longue période de doutes depuis son solo de Madrid. Manifestement les doutes sont levés. Il nous revient en force et la démonstration fut magistrale face au meilleur toro de la course. Ce que j’aime, chez lui ? Cette rogue résolution, un orgueil de granit, l’absence de toute fioriture, son visage fermé quoiqu’il arrive, cette concentration quasi-hostile à tout ce qui n’est pas l’essentiel, cette allure altière et ramassée à la fois, cette puissance virile que l’on sent contrariée, un peu boudeuse, sans complaisance à soi. J’aime ce torero barricadé. Aujourd’hui curieusement en habit vieux rose.

Allure dans le ruedo, centré sur son ouvrage, terrain réduit, cuisse en avant, dominio, temple inouï, toreria folle, variété – ce qui chez lui est plus rare-, tout aujourd’hui fut une leçon de choses face à ce toro de beaucoup de charge et de présence dont il avait heureusement et sans démagogie interrompu le tercio de piques à la frustration de la foule. Faena de grande intensité qui méritait bien plus que l’oreille accordée après une épée merveilleuse d’exposition et d’exécution, tenue à la manière du maestro, lorsqu’il se met en garde, à mi-poitrine et non à hauteur du visage, avant de se lancer façon catapulte basque. Le meilleur de la feria, question torero et toro, et de loin.

Une vuelta de campana affectera hélas son second adversaire auquel Fandino avec le même sérieux mais sans brio compte tenu de l’état de la bête, servira un trasteo attentif, intelligent et hautement méritoire. Tant d’abnégation sera justement récompensée par d’insoupçonnées séries finales où le toro se refait. La plus belle épée du cycle, Fandino littéralement couché entre les cornes du toro, lui vaudra une seconde oreille.

Roman assure sur son premier, médiocre et faible, et sera dépassé sur le suivant, qui sortira victorieux de son combat face à la jeunesse du torero.

Saluts au ganadero, peut-être exagérés, mais la différence avec l’ordinaire et l’intérêt étaient tels qu’on a applaudi quand même.

Le cycle s’achève. Le dernier toro combattu s’appelait Holandero -suivez mon regard.

Cet après-midi, en traversant la place du Forum avant la course, j’ai entendu la foule chanter à tue-tête « La Marseillaise ». Savais pas que c’était une chanson à boire, ou pour faire la fête. Drôle d’impression….

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