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17/07/2018

Céret 2018

Céret, 14 juillet 2018. Robleno, Javier Cortes, Juan Leal/ Sao Torcato

J’ai fait Céret un peu la tête ailleurs. Fatigue, belle soirée entre Llança et Cadaques, la France en finale de la coupe du monde le lendemain. Ce qui m’amuse le plus ici, c’est le public, sa manière savante et bavarde de tout commenter, son ridicule à ne pas vouloir s’en laisser conter, ses vanités de village gaulois à résister pour résister. Enfin Gaulois, vous voyez ce que je veux dire. Je ne veux offenser personne en pays catalan !!! Et le respect que cette plaza inspire bien sûr, tenue par une association d’aficionados de verdad qui tentent de faire les choses bien et différemment. Et l’intérêt qu’y suscitent le toro, la mise en valeur de la suerte de piques, la conviction qu’ « a cada toro su lidia », tout cela a la saveur des temps anciens. On y fouille comme dans les vieux greniers. En remuant la poussière et en tombant quelques fois sur une pépite.

L’aficion et la temporada étant ailleurs ce qu’elles sont, on y vient comme le noyé s’accroche au dernier bois flottant. Céret a des airs de refuge, de centre de remise en forme, et quelques fois de cure psy.

Les Sao Torcato sont d’une ganaderia choyée par un passionné portugais mais inédite. Ceret leur offre, si j’ai bien compris, leur première sortie. Trois exemplaires qui n’ont rien de toros mais avec des cornes énormes au dessin irrégulier, à l’horizontale, interminables ou en courbes, coude ou zigzag, genre zébus sauvages du grand ouest américain, et trois autres, morphologiquement moins étranges, le tout autour de 500 kgs, peu ou prou. Au comportement : décastés, venant à la pique mais ne poussant pas comme il faut, donnant de la tête de manière imprévisible, mansos, errant parce qu’il faut bien faire quelque chose en piste, tardos et brutaux, genre mendiants agressifs. Et armés.

Robleno est le torero affectionné de Céret et c’est pourtant ce qu’on lui a offert à combattre. Digne, élégant et un peu lointain sur son premier, un brin faible (vuelta après pétition d’oreille), sans grand intérêt sur son second. Une série volontaire, engagée et vibrante après des récriminations naissantes du public a donné cependant à penser qu’il y avait plus à faire (silencio après épée caïda).

Javier Cortes m’a fait très bonne impression sur son premier, le plus laid du lot, au comportement erratique qui, cité à droite passe à gauche, répand une impression de grand danger aux deux premier tiers et spécialement durant le tercio de banderilles, après avoir pris pourtant médiocrement trois grosses piques, où un péon s’illustre, bravant le danger, avec décision et toreria.

Cortes commence par doblones au centre, très toréés et une trinchera inattendue sur cet exemplaire qui révélera un fond de noblesse à chercher et capter comme le sourcier le filet d’eau. Cortes le torée par en dessous, comme ce toro l’exige, la main basse, en mandant beaucoup et c’est très beau. Une série de naturelles me parait énorme de position, de tracé, de temple et de toreria. Il faut aimanter ce toro, aller le chercher, tirer la passe, comme un toro à la corde, en forçant avec beaucoup d’abnégation et c’est ce que fait Cortes. Ma voisine espagnole qui ferait passer le tendido 7 de Madrid pour une bande de jeunes filles en vacances mais qui a dû apprendre la tauromachie dans les livres murmure «  no », « no » « no » à chaque fin de passe, faisant vivement reproche à son compagnon d’applaudir ce qu’elle blâme ! Une oreille récompense cette faena méritoire.

Faena gauchère où le toro, compliqué et mal piqué par Gabin, doit être très sollicité pour avancer. Trasteo moins convaincant que le précédent alors que ce toro était sans doute le plus intéressant pour l’aficionado.

Plus beau tercio de pique sur le troisième, un piquero sûr malgré la carioca à la première, toro parfaitement piqué à la suivante où il vient bien et pousse. Le toro, noble mais affaibli, manque de jeu et de caste pour un Juan Léal sérieux, appliqué, qui tue d’une épée plate.

Elégance du geste, temple, mais tenue un peu lointaine en début de faena, sur un adversaire médiocre qui donne un petit coup de tête vipérin en fin de passe, avant deux grosses séries de la main droite, profondes. Ca baisse ensuite un peu, Juan tente de se recentrer et se fait violemment enlever deux fois avant de reprendre avec courage et décision.

Bref, rien de de bien grandiose question toros et du côté toreros un Cortes épatant sur le second et un Juan Léal qui tient son rang, avec cependant un manque de quelque chose.

Mais un sentiment constant de difficultés à résoudre ou de danger qui retient l’attention. Ce «  a cada toro su lidia » sur ces « machins » fut un idéal inaccompli. Mais la corrida est passée très vite et sans ennui en dépit de la grosse chaleur et de l’inconfort des gradins qui nous rappelle qu’être aficionado à Céret est également une discipline et un esfuerzo.

Dimanche 15 juillet 2018, matin. Angel Jimenez, Curro Duran, Aquilino Giron/ Maria Cascon de Salamanque (2 et 3) et Raso de Portillo de Valliadolid (novillada)

Ceret, instruit par l’expérience déplorable consistant à mettre de jeunes novilleros sans contrat face à des mastodontes sans âge, a refusé deux exemplaires de Maria Cascon, suspects de tricherie sur l’âge : on les avait fait passer pour mineurs ! Deux seuls sont sortis de cette ganaderia (le 2 et le 3), l’un qui paraissait néanmoins de plus de 4 ans, un toro, toro, avec du bois, et un auroch …. à la croissance sans doute également précoce. Les quatre autres sont des novillos comme on en voit dans les arènes de première, plutôt jolis, sauf le premier, aux cornes courtes mais astifinas (deux petits poignards) et le quatrième maigre mais avec des cornes imposantes.

Trois novilleros sérieux, bien dans leur tête et leurs zapatillas tout au long d’une novillada entretenida.

Bonne impression d’Angel Jimenez, un peu sur le reculoir face au premier, qui avait été coriace sous la pique par deux fois, soulevant le piquero sur la seconde rencontre, jusqu’à une dernière série finale où enfin il pèse, avant une demi-épée contraire, mais à son aise sur le suivant, qu’il accueille avec entrega par véroniques de verdad avant d’en donner une à genoux et de se relever intelligemment. Son novillo, après deux piques traseras, le tercio étant interrompu par le palco au grand désarroi du maestro et du public pour des raisons contraires, se révèle vif et très noble. Un toro de grand jeu, de beaucoup de présence auquel Jimenez s’accorde bien, souple et élégant, avec une belle allonge de bras, une jolie main basse à droite, citant de loin et embarquant en dessinant de temps en temps une passe de cartel. Le tout néanmoins un peu marginal compte tenu de la position. Sérieux problème à l’épée. Pétition de vuelta au novillo, refusée par le président, qui ne veut pas se dédire, d’un geste dédaigneux de la main intimant à l’arrastre de pourvoir à l’ordinaire. Novillo applaudi à tout rompre et saluts du torero, un peu déçu, depuis le centre du ruedo. Angel Jimenez a tenu à la perfection son rôle de chef de lidia.

Aquilino Giron a le prénom d’un technocrate bien chaussé de chez nous et un patronyme glorieux sur la planète des toros. Est-ce ce choix, l’hérédité ou la seule force de la volonté ? Ce type est un tueur et un tueur grandiose. Dieu que la suerte (suerte ?) est belle quand elle est exécutée ainsi. Décidée et décisive. Pure, sans fioriture ni astuce. Une roulette russe au ralenti mais où le tireur est si sûr de son fait que l’on ne ressent aucune crainte pour lui. On est saisi par tant de force et de courage, par tant d’orgueil et d’abnégation. Par un tel goût du sacrifice. Par ce point final qui fait l’œuvre. Et ce jour, ce furent, à chacun de ses combats, deux points d’exclamation gigantesques qui ont fait se lever le public comme un seul homme. Et le reste, ce que cette épée conclut, fut également d’importance.

Surtout sa première faena, très bien conduite, depuis les passes du cambio au centre, jusqu’aux naturelles de face finales en dépit de la mansedubre de son adversaire qui recherchait sa querencia vers les planches d’où le maestro est parvenu à l’extraire avec décision et savoir- faire (une oreille). Sérieusement bousculé lors d’un quite sur le quatrième et disparu à l’infirmerie, Aquilino est réapparu pour son dernier combat. Il a rapidement levé tout doute sur son état d’esprit par quatre vibrantes afaroladas à genoux avant la demie où il était comme enveloppé dans la percale. Un peu moins convaincant a la faena sur un novillo de beaucoup de présence, jusqu’à l’épée qui le sanctifie (saludos).

Curro Duran est tombé sur le lot le plus exigeant et le plus incommode, le premier merveilleusement piqué par Gabin, qui se révèlera tardo et brutal, le suivant, violent, à charge courte, les deux des novillos à trois piques -et des grosses !!!- mais sans grande mobilité au troisième tiers (ceci expliquant sans doute cela, mais Céret tient à ses trois piques même en novillada). Curro a fait face dignement à une telle adversité.

Bonne ambiance, public assez bienveillant aux piétons et la merveilleuse cobla qui joue sa musique de tournoi du moyen-âge avec ses instruments traditionnels : le tenora, sorte de hautbois au son chaud, le tible, à la musique aigre,  le flabiol, pipo à peine plus long qu’un sifflet, un tambourin suspendu sous l’aisselle en prime.

Cette musique tantôt solennelle, tantôt dansante sonne un peu étrange dans un ruedo. Mais c’est ici la tradition, comme cette « Santa Espina » avant la sortie du dernier, cette « Marseillaise » des Catalans des deux côtés des Pyrénées, qui tire sa force d’avoir été interdite sous Primo de Rivera et sous Franco. Aragon en a même fait jadis un poème ( « Je me souviens d'un air qu'on ne pouvait entendre/ Sans que le coeur battît et le sang fût en feu/Sans que le feu reprît comme un coeur sous la cendre”).

Un demi-siècle plus tard, les dictatures révolues nourrissent toujours les forces centrifuges. De vrais déchets nucléaires, les dictatures…Même enfouies sous l’histoire, elles continuent de polluer les esprits.

Dimanche 15 juillet, après-midi- Finale de la Coupe du monde. Nos joueurs sont champions du monde. Une Marseillaise aurait été entonnée a capella dans les arènes par certains aficionados mais la cobla n’a pas suivi. Catalans on vous dit !

03/07/2018

José Tomas à Algésiras- 29 juin 2018/ mano a mano JT, Perera- Nunez del Cuvillo, Jandilla

On aurait pu dire retrouvailles, mais le mot n’est venu à personne. S’agissant de José Tomas, qui n’a pas toréé en Espagne ni en France depuis deux ans et qui a été si rare depuis son solo nîmois de 2012, on a dit d’emblée « réapparition ». Comme d’un Dieu qui se dérobe, d’une vierge rare qui choisit son moment et son témoin, d’une statue légendaire qu’on sort une fois l’an à la lumière pour entretenir la foi des fidèles et récompenser leur intranquille patience, leur sourde abnégation, les raisons d’espérer.

On peut se moquer de ces pèlerinages par Ryan Air ou la Vueling vers la plaza de Las Palomas d’Algésiras qui devint, trois jours durant, notre grotte de Massabielle où nous étions 12 000 à nous prendre pour Bernadette Soubirous.

Mais avoir la chance d’être le contemporain de ce torero de légende peut rendre un peu sentimental. Ou avisé.

Dès les passes de réception de son premier Nunez del Cuvillo (506 kgs, un peu brocho), des passes d’une inouïe lenteur, d’un temple infini, d’une économie de geste absolue, dans une position de trois quart où le torero s’expose avec un naturel confondant, où les passes tombent juste et s’enchaînent les unes aux autres sans forcer, où le corps du torero se fait oublier pour ne laisser voir que la poésie d’un toro aimanté à une cape, on lève les bras, on se prend la tête à deux mains, on s’hébète de tant d’évidence. On songe à Nîmes, on se dit que c’est encore plus fort qu’à Nîmes, de quiétude, de solennité discrète, de poésie. Et on rit un peu jaune, un peu crispé, un brin honteux de s’apercevoir que si l’on a certes entretenu jusqu’à l’obsession le souvenir de la manière on en avait oublié la perfection d’exécution. Une demie de face de cartel conclut le chapitre.

Puis, il y eut les chicuelinas marchées pour mettre en suerte le toro face au picador. En fait, des chicuelinas à peine marchées, c’est, là encore, la cape et non le corps de l’homme qui donne la cadence et dessine le mouvement. Lequel laisse le toro à l’emplacement exact que dicte l’orthodoxie de la lidia : un rêve de mise en suerte.

Le quite enfin par tafalleras, cinq ou six au centre de l’arène, somptueuses, comme templées en dépit du tissu qui dans cette passe ne sert qu’à donner la sortie, mais, ici, le tissu s’ourle imperceptiblement pour que le toro y revienne, et soudain la perception s’inverse : on ne voit plus la cape, on ne voit que cet homme immobile, la cuisse en avant et ce toro qui passe et y revient. Alors les premiers « TORERO/TORERO » surgissent, l’arène n’est qu’un immense ébranlement saisi et reconnaissant. José Tomas le sait, le sent, l’éprouve : la page était parfaite. Alors, on le voit se découvrir de sa montera et saluer la foule, à deux pas du toro dont il vient de se jouer. Ce geste me paraît inouï. Comme en miroir. Le torero remerciant la foule de lui témoigner une si intense gratitude d’avoir vu ce qu’elle venait de voir, qui n’était autre que ce qu’il venait de faire. Comme s’il se félicitait lui-même de tant de perfection. Et le miracle, c’est que rien dans ce geste ne paraissait relever de la vanité, de la démesure ou de l’orgueil. C’était plutôt comme un échange des sangs, une perfusion d’aficion, un signe de reconnaissance : celle d’avoir vécu, aficionados et maestro ensemble, un moment de toreo puro.

La faena fut toute de temple et de douceur, avec des pépites à chaque série, une passe de las flores inversée, des molinetes de soie, des faroles limpides, des inspirations de dernière minute quand son toro, sans grande présence, tardait à se laisser citer d’un côté – alors sans que Tomas ne bouge d’un pouce- il l’était de l’autre, qu’à cela ne tienne ! Et toujours dans le sitio exact, les enchaînements paraissant obéir à une mystérieuse trigonométrie, sans jamais aucune nécessité de replacement. Engagement à l’épée qui résulte très basse. Deux oreilles pour cette grâce altière, cette part de mystère, cette poésie essentiellement dépouillée- on songe à Mallarmé- là où une aurait pu suffire.

Son second, un toro roux, anovillado et brocho de 515 kgs, était sans qualité. Nous sommes redescendus sur terre et JT n’a pas tardé à abréger, non sans avoir servi au quite un bouquet de gaoneras très exposées, le tissu ramassé, sans bouger d’un pouce dans un terrain réduit, lui vertical comme un vieux cyprès, les mouvements de capote en ailes de papillon autour de lui, le tout d’une exceptionnelle densité.

Même José Tomas peut se faire accrocher la cape et tomber à terre, en perdant sa montera. C’est ce que nous verrons sur son troisième adversaire, le mieux présenté des trois Cuvillos et avec des cornes. Toro à une seule pique mais qui pousse, vif aux banderilles et qui vient avec gaz dans la muleta. Faena tomasista, où il y a plus à faire et à démontrer que sur son premier. Cinq ou six passes de bandera données de très près par une statue de sel. José Tomas se fait-il vaguement bousculer sur la dernière ? Il se reprend d’un molinete et châtie l’insolent d’une passe du mépris venimeuse et souveraine. Deux grandes séries de derechazos la première dominatrice, la seconde très templée, puis il cite de loin et d’un changement de main dans le dos nous offre quatre naturelles de cartel, à la recherche de l’accord parfait, templées, dessinées, profondes, qui seront à la muleta le plus beau de l’après-midi. Le toro baisse un peu sur la suivante, pas lui qui revient à droite, et sert pour terminer des manoletinas de feu. Mete y saca, demi épée, descabello d’effet non immédiat. Vuelta aux cris de « TORERO/TORERO ».

Le plaisir d’avoir été choisi comme compagnon de cartel par José Tomas, la pression de faire le paseo au côté d’une telle légende, le risque de la comparaison ont transmuté Perera en un torero de la plénitude, sur deux de ses trois Jandilla de beaucoup plus de jeu et de présence que le lot de Tomas. Ce vendredi fut la journée de sa vie. Capeador majuscule sur ses trois adversaires, engagement, variété, dominio, des tafalleras serrées sur son premier au quite explosif sur son deuxième de six passes différentes, toutes d’exécution parfaite, jusqu’aux saltilleras de cartel sur le dernier, avant une citation au festival tomasista de Nîmes par cinq largas, données alternativement d’une main l’autre, comme JT le fit en septembre 2012 dans l’amphithéâtre romain. L’aisance de Perera était ce jour à son acmé. On avait même peine à le reconnaître tant son toreo généralement nous lasse devant des adversaires de peu. Souci nouveau de l’économie de moyens, profondeur inattendue, sa faena sur son premier fut importante mais celle sur second fut cumbre, parfaite de sitio, de position, de rythme, de temple à droite et sa série de naturelles sur le même, main basse, fut un hommage au temple et à la lenteur de son compagnon de cartel. Il a réduit le terrain pour ojediser à la fin, quand l’heure est venue, bloc d’aguante sûr de lui et de son poder qui déclenche les « TOREROS/TOREROS » et dans l’enthousiasme général un indulto indulgent mais qui, ici, ne fait pas polémique (oreille, deux oreilles et la queue symbolique -trophées vraiment mérités- et saludos sur le dernier). Mon voisin de rang, de Cadix, sans doute un fervent tomasista, me dit assez justement que Perera « ha toreado muy atomasado » et ce n’est pas faux.

Bien sûr, on sort de là ravi et ébloui par le spectacle du jour. Sans réserve. Sans regrets en dépit de la grève des contrôleurs aériens de Marseille qui nous prive de toute possibilité de retour et nous contraint à trouver des solutions variées mais également irritantes de rapatriement de dernière minute et pas nécessairement à bon port (nos véhicules indifférents à de telles vicissitudes nous attendant bravement à l’aéroport de Marignane…)

Mais le lendemain, c’est la mélancolie qui domine. On tente d’en deviner les causes devant les grappes de fleurs bleues presque fanées en cette saison avancée, encore suspendues au grand jacaranda qui surplombe le balcon de ma chambre du Reina Cristina.

José Tomas, ce n’était pas une « réapparition ». C’était une « monstration ». Comme celle des images saintes palies auxquelles la foi sait encore donner des couleurs et que l’on expose aux regards de la foule des curieux. Cette monstration comble les pèlerins qui ont fait le voyage. Ils en savent les bienfaits et la valeur. Et ces bienfaits et cette valeur, nous les avons éprouvés- ô combien- ce jour d’Algésiras. Presque honteux, à les revoir, d’en être encore épatés comme si l’on en avait oublié la singularité, l’intensité et l’austère beauté grandiose. Mais José Tomas, plus émacié que jamais, maigre, un peu flottant, spectral de tant de retenue et d’épreuves, de recherche absolue de pureté, n’est plus un « torero », c’est autre chose. Je ne le crois plus apte à combattre l’adversité où pourtant il a fait ses armes. Ni de vrais toros dont il faut s’accommoder ou qu’il faudrait réduire. Il est la « monstration » d’une épure de toreo, d’un toreo dans le sitio quand le sitio ne lui est pas disputé par son adversaire. Le reste, je le crois, ne l’intéresse plus. Il est vrai qu’il n’a plus rien à démonter à cet égard. Sa recherche est autre. C’est la recherche de l’essence du « toreo puro ». Et cette recherche est bouleversante. Bouleversante d’exigence. Exigence philosophique, éthique, morale. Avec cependant la conviction intime que dans cette recherche-là, il n’est besoin ni de toros ni d’aficionados- je veux dire des vrais, des sans concession. Et au fond, les tomasistas – parmi lesquels je me compte- le savent, le sentent confusément. José Tomas est la figure torera grandiose d’un crépuscule, qui nous dit qu’un monde s’achève. Son monde désormais est celui du poignant, tels les poètes augustes à la versification plus ramassée. Les princes japonais du haïku. Son annonce : celle d’une fin, d’un terme, d’une conclusion, d’une nuit qui enveloppera nos souvenirs éblouis des brumes de la mémoire et de la légende enluminée d’un brin de siècle.

Voilà pourquoi les « Olés » des tomasistas ressemblent désormais davantage à des « Merci » et que l’on n’aime rien de plus que le silence quand il torée pour n’être distrait par rien qui ne serait la perfection torera. Et nous ne raterons aucune des rares occasions qui nous seraient encore données pour dire à ce torero notre immense et déjà inconsolée reconnaissance. Le mythe s’est fait, s’épure et se dissipe dans un ailleurs inaccessible au profane. Nous en aurons été les témoins commotionnés. Et on ne se lassera pas de l’être le plus longtemps possible avant le grand saut dans l’inconnu.