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27/04/2014

"Joselito, le vrai" José Miguel Arroyo, édit. Verdier, trad.Antoine Martin

On ne demande à un torero ni d’écrire ni de parler, voilà pourquoi je me tiens généralement à distance des interviews de toreros et autres livres rewrités qui m’ennuient et apportent peu de choses à l’aficionado. Mais un ami qui aime lire et écrire, ce cher L A, nous conseille ce « Joselito »-là. Alors, je fais exception et, venant de terminer le livre, j’en sors tout chamboulé. Comme d’une grande corrida, de celles qui exaltent les émotions sans qu’on sache aussitôt dire pourquoi mais qui nous font lever de nos gradins et crier comme des gosses « To-re-ro, to-re-ro »,  le cœur brisé par l’émotion et les yeux pleins de larmes.

Fils de la misère né à Madrid dans les dernières années du franquisme ( le 1er mai 69), abandonné à l’âge de trois ans par sa mère qu’il ne reverra plus sauf au temps de ses triomphes,  orphelin de son père quelques années plus tard, celui-là un marlou reconverti dans le trafic de drogue, quasiment enfant des rues, copain de zonards et lui-même petit voyou, le jeune José sera sauvé par la discipline de fer de l’Ecole Taurine de Madrid et l’affection de son directeur Antonio Martin Arranz qui finira par l’adopter et deviendra son apoderado. Ses frasques avec ses potes Fundi et El Bote, l’admiration pour l’aîné Yiyo - cependant «  jamais à court d’une crasse », les premières becerradas, les bottines offertes par les putes du quartier, la concurrence entre camarades, les combats dédiés « aux richards du coin » qui sauront « faire un geste », il y a dans le récit de ces premiers pas dans le « droit chemin », une sincérité bouleversante tant Joselito évite d’opposer l’arène à la ville,  cette vie d’apprenti torero à celle de fils de voyou, l’affection de son père biologique, irresponsable et dispersée, à celle de son père choisi, raide et réfléchie. Une sincérité sans  concession ni pleurnicherie sur ce passé, sans blâme à l’égard de quiconque – à l’exception de sa mère et de ses oncles qui l’ont proprement abandonné au décès de son père- et un souci de tout dire au plus juste de la fidélité aux souvenirs et aux émotions d’alors, sans gloriole et moins encore apitoiement sur soi. Le portait qu’il dresse de Pepita, la compagne de son père qui a continué à s’occuper de lui ( « mon garde-fou, mon refuge » écrit-il malgré tout) est d’une  grande justesse. Le récit de son mariage dans un Mac Do pour échapper aux paparazzi un moment d’anthologie.

Ce ton singulier fait le livre et la sincérité, le naturel du récit de sa carrière, sans bravade ni fausse-modestie, font songer à son toreo un peu altier et de grande tenue, restituent l’allure crâne du torero dans l’arène les jours avec et rappellent son visage fermé les jours sans. Il raconte ainsi sans rougir  qu’il « remplissait l’arène » de sa présence, qu’il «  avait un vrai pouvoir d’attraction sur les gens », confie de ne pas concevoir  toréer en blue-jeans et baskets «  même chez moi, en privé », être attaché à la solennité du toreo, porter des costumes de lumières qui faisaient la différence avec ceux des autres. Mais il confesse également que gamin « cador du quartier, j’étais torero et je ne me prenais pas pour une merde », reconnaît que des trois amis de l’Ecole taurine « Fundi était le plus artiste » et qu’il était alors, lui Joselito, « incapable de les surpasser », « timide et froid en piste », que ce n’était « pas alors la superclasse », puis encore après les premiers triomphes madrilènes et la première blessure- gravissime, le cou déchiré, le 15 mai 87- «  Je n’aimais pas ce que j’étais en train de faire, la façon dont je m’exprimais devant le taureau », évoque une « saison pitoyable » en 89 après un triomphe à Madrid le 1er juin, « un bide de proportions bibliques » à Bogota , le scepticisme de Séville à son égard, qui le surnommera «Pepito » jusqu’à sa sortie par la Porte du Prince en 97, sa saison 98 où il «  n’était bon ni à la muleta ni à l’épée ».   Et à aucun moment nous n’avons l’impression que José joue avec le lecteur en forçant le trait de la présomption ou de l’auto-dénigrement.

Il raconte avec cette même intégrité sans calcul apparent l’envers du décor du mundillo, la peoplisation à laquelle il s’est lui-même prêté un  temps, la puissance des grandes empresas, la presse mexicaine qu’on paie en attente de papiers flatteurs, les critiques taurins prêts à se compromettre, la pression des aficionados, les enjeux de la corrida télévisée, les rapports de force, y compris entre camarades de combat. Les annotations à cet égard sont souvent savoureuses, quelquefois un peu sèches mais jamais vachardes, tant on les sent, non pas impartiales mais sincères, Joselito ne dissimulant rien de son immense orgueil, autre nom de l’exigence, ni de ses petitesses ou de  ses évitements (il n’a jamais combattu de Miura, n’a toréé qu’une fois à Pampelune).

Tout cela ferait déjà un livre fort précieux, mais s’y ajoute tant de profondeur et d’intelligence (sur le sens du toreo, la difficulté de l’épée, la peur et les blessures, les lassitudes, le cartel qu’on voit baisser, la dépression après la retirada, le crâne que l’on se rase pour être sûr de ne pas y revenir, la difficulté d’être apoderado (de César Jimenez), la frustration de l’éleveur de s’apercevoir, non sans douleur secrète, que cette appartenance au mundillo n’a rien à voir, mais alors rien du tout, avec l’addiction à l’habit de lumières, l’évolution de la corrida et les objections nouvelles qu’elle suscite) , que l’on en sort, oui, un peu hébété, comme d’une faena inspirée. Gorgée d’hombria. Etourdi de bonheur, pétri de reconnaissance mais affreusement tourmenté à l’idée que ce dont nous avons été les témoins soit déjà de l’histoire.

Pour se consoler, avant d’aller communier à Istres ( «  Pour le dire sans détour, je n’ai pas les couilles, à cette heure, pour recommencer à jouer ma vie. Je le reconnais »p. 259), revoir sur Youtube le tercio de quites entre Joselito et Ponce à la San Isidro 96  où Francisco Rivera Ordonnez est méchamment tenu à distance pendant que Joselito, superbe et rayonnant, éblouit Las Ventas.

25/04/2014

Arles, Féria de Pâques

Arles, 20 avril 2014, Rafaelillo, Javier Castano, Mehdi Savalli/ Miura

Miurada incomplète pour cause de blessure d’un pensionnaire à la sortie du camion, marquant divers signes de faiblesse (3 et 4), noble dans l’ensemble (à l’exception du 1, une vermine non disposée à combattre), courant au cheval de loin en répétant (17 rencontres) mais sans alegria et ne poussant guère sous la pique (sauf le six), le tout par temps frais et sous un ciel menaçant qui finira par tenir ses promesses, les deux derniers combats s’étant déroulés sous la pluie. Frustrés de combats héroïques et emberlificotés dans nos ponchos en plastique qui retiennent les manifestations d’enthousiasme, nous subirons le spectacle sans broncher.

Ajoutons que la cuadrilla de Castano sera moins spectaculaire qu’à l’accoutumée, à l’exception de Fernando Sanchez à la toreria intacte et qui saluera deux fois (la dernière paire sur le 5 parvient à nous ébrouer un peu) et nous aurons l’exacte couleur assez terne de cet après-midi de grisaille. Ce cinq là est un cardeno assez léger (550 kgs) mais au port de tête altier qui nous rappelle les eaux-fortes de Goya ; il ira  sans histoire et de loin trois fois à la pique qui le tient à distance du peto auquel il est indifférent. Castano le torée élégamment, de trois quarts et à mi-hauteur, le geste ample et lointain. C’est du Manzanares face à un Garcigrande et il en faudrait plus pour nous émouvoir. A la mort, le président s’étonnera, non sans ostentation, de ne pas voir fleurir les mouchoirs….Mais il fera bien pire à la fin !

Il y a heureusement Mehdi, notre trouée de soleil sous ciel bas ! Le torero arlésien sans apoderado et sans contrat. A l’annonce de son entrée dans le cartel,  ses amis ont dû lancer une souscription publique pour lui offrir quelques bêtes de tienta à toréer avant l’échéance. La tignasse désormais poivre et sel laisse deviner les longues journées d’attente sans toro mais le voilà qui s’aligne pour le paseo entre ses deux compagnons de cartel, dans un bel habit vieux rose et or, le physique toujours puissant, l’abattage intact, irradiant de charisme, mais l’air plus grave, plus concentré que naguère. Plus dense, comme si les doutes de l’homme avaient étanché les gamineries espiègles et les illusions adolescentes.  Bien servi, il sera, cet après-midi de résurrection, un capeador sûr, facile et brillant au premier –larga afarolada de rodillas, véroniques centrées et confiantes, larga allurée- lidiador au second, plus réticent, qu’il conduit au centre par des passes ajustées, aux mises en suerte intelligentes et soignées – chicuelinas marchées sur son premier, belle mise en suerte pour une quatrième pique al regaton sur le sixième, dont nous serons privés par l’idiotie d’une partie du public qui, ne devinant ni la bravoure du toro ni la figure attendue, protestera jusqu’à ce que Mehdi renonce à nous offrir ce plaisir… Le banderillero ne se fait pas prier, provoque l’enthousiasme en offrant chaque paire à un tendido et posera les deux dernières al violin. Il sera cependant beaucoup plus centré aux bâtons sur son second. Mais c’est à la muleta qu’il étonne, par un sérieux et une concentration qu’on ne lui connaissait pas, un engagement désormais tempéré par une envie de bien toréer. Bien sûr, la diète taurine qu’il a traversée le prive d’un brin d’imagination et de quelques recours qui anémient le rythme  de fin de faena, mais le tout est convaincant  et, s’agissant d’un torero sans cartel, plus qu’épatant. Il joue de chance à la mort avec deux épées caidas mais d’effet fulminant qui déclenchent un tonnerre d’applaudissements dans des froissements de ponchos qui s’agitent.

La première oreille lui sera refusée à la fin de son premier combat, sous les applaudissements d’une partie du public, la seconde accordée sous les sifflets des mêmes. On a connu les arènes d’Arles moins chiches et regardantes dans l’octroi des trophées. Et à l’égard de qui n’avait nul besoin d’un imprimatur arlésien pour poursuivre carrière. Il ne fait pas bon, sans doute, ici, d’être l’enfant du pays…

Quant à ce président au palco qui a sorti le seul mouchoir blanc du jour en dodelinant de la tête comme si la décision  lui avait été extorquée et pour bien marquer qu’il la réprouve, on lui dit que ses mimiques étaient tout à fait inconvenantes et plus que déplacées. On prend une décision ou on ne la prend pas, mais il n’est pire que de la prendre  en manifestant qu’on la regrette. C’est ce que l’on nomme désormais en France « le syndrome Léonarda », du nom de cette jeune roumaine qui a fait trébucher un président de plus grande importance. Et à celui qui était au palco ce dimanche, à Arles, on dit avec tout le respect qui est dû à sa fonction « Dégage ! ». Ce malotru se nomme Gerald Mas.

Mehdi Savalli s’est vu remettre en fin de course par le comité de la Féria le prix du meilleur lidiador de la corrida sous les protestations et la pluie. Il regardait gentiment les gradins, levant les mains au ciel comme pour dire « Mais ce n’est pas ma faute » et nul ne pouvait suspecter qu’en effet il eût bénéficié d’un passe droit.  Les aficionados étaient nombreux  autour de lui à la sortie pour le féliciter de son beau succès et lui dire que l’on était impatient de le revoir.   

Arles, 21 avril 2014- Miguel Abellan, Manuel Escribano, Paco Urena/ Margé

Les arènes et les gens sont plus beaux au soleil, surtout les arènes qui ont enfin trouvé leur patine après une restauration qui avait fait redouter le pire : la craie après le charbon ! Ce ton désormais beige doux, avec quelques aplats miel pâle, leur va bien. Et rappelle les nuances de pierre de la place de la Mairie, entre Saint-Trophime, l’Archevêché et Sainte-Anne.

Il fait beau, très beau et ce temps gorgé de sève enchante les fanfares du pas des arènes où s’agglutinent les aficionados dans l’attente du spectacle. Et donne à ce cartel des allures de fête. Un cartel comme on les aime, un cartel de Madrid, loin des stéréotypes attendus et des triomphes annoncés, où l’on offre leur chance à des toreros de petits circuits face à un élevage, ici inédit, les toros de Margé. L’époque, hélas, n’est plus à l’aléa ni à la prise de risque et l’arène est de demi-affluence. C’est quand même un comble pour des amateurs de corridas qui se lamentent depuis des années de voir toujours les mêmes cartels, le G10 dans l’ordre ou le désordre devant les mêmes toros, ne cessent de critiquer les empresas pour leur manque d’imagination ou d’audace, et qui savent mieux que quiconque le ressort de la passion qui nous anime, faite comme toutes les autres d’illusion et de frustration, mais celle-ci d’autant plus intense qu’elle n’est récompensée que par surprise et souvent quand on s’y attend le moins.

Les Margés, lot homogène (de 510 à 540 kgs),  très joliment présentés et armés (le 1 et le 6 applaudis à leur sortie),  nous ont offert une  corrida variée, qui n’a à aucun moment manqué d’intérêt ou sombré dans la soseria. Le premier, brave à la pique et d’une grande noblesse, faisait l’avion dans la muleta de Abellan en dépit d’une faiblesse qui a nui au combat. Le deuxième, de belle allure, au physique plus délié, garrot marqué, était distaido, dispersé et au fond sans race, ce qui n’a pas empêché une partie du public de l’applaudir incompréhensiblement à l’arrastre. Le 3 était supérieur en bravoure (tercio de pique très applaudi) et en noblesse. Le 4 manso, à la charge brutale, con genio, le 5 manso, faible mais mobile et incommode, le 6 un grand toro, brave, noble, chargeant con codicia et justement récompensé par le mouchoir bleu.

Abellan a frôlé les sommets de l’escalafon au tout début des années 2000, Madrid l’estime, mais cela n’a pas suffi : il est sans contrat depuis deux ans et il lui a été offert de reprendre l’habit et l’épée ici. L’habit est couleur neige comme lorsque je l’ai découvert à Malaga il y a près de quinze ans et il a conservé, en dépit des vicissitudes du temps et de carrière, une allure de gendre idéal avec un rien d’élégance dandy qui fait sa marque. Le bras nonchalant à la talanquera durant le tercio de banderilles, de jolis gestes vaporeux et doux à la muleta face à son premier, faible mais très noble, un toreo de ceinture, souple, fluide et enveloppant. Sans peser jamais : c’est son problème. Saludos et un peu d’eau à la bouche après cette première faena, jolie mais peu significative.  Echec sur l’incommode second, à la charge brutale, qu’une lidia très désordonnée durant le deuxième tiers n’a pas amélioré. On sentait dès les doblones d’entame, dessinés mais sans dominio, que l’affaire était mal engagée. Elle sera mal conclue et le public sans charité sifflera le gentil Miguel.

Manuel Escribano m’inspire un scepticisme dont je ne parviens pas à me défaire. Un triomphe à Séville il y a deux ans face aux Miuras lui a assuré un cartel durable dont je ne devine guère le motif, et je ne peux m’empêcher de songer, l’ayant vu depuis lors maintes fois, à ces personnages de dessins animés qui courent au dessus du vide une fois le bord de la falaise franchi,  ne s’avisant qu’avec retard que le sol s’est depuis longtemps dérobé sous leurs pieds. Alors, brutalement ils sombrent. Evidemment je ne lui souhaite rien de tel et le sorteo du jour, qui lui a été peu favorable, ne permet pas de confirmer une telle impression. Varié à la cape mais s’exposant inutilement face à son premier, peu prévisible et aux retours assassins, il assurera le tercio de banderilles avec une deuxième paire phénoménale, commencée assis à l’estribo, plantée al quiebro et de laquelle il se dégage en un por dentro millimétré à la barrière. N’a rien pu faire ensuite à la muleta. Un quite travaillé sur le suivant en gaoneras par farol, plus méritoire qu’inspiré et, à la muleta,  une série de la  gauche avant de se faire manger  par un adversaire à la fois faible et incommode, ce qui est évidemment une double peine pour le torero. Saludos.

Paco Urena a des allures de long jeune homme mince en dépit de ses 32 ans, mais ce qui étonne le plus c’est sa démarche lente dans le ruedo. Chez les toreros, il y a plusieurs sortes de démarches lentes. Il y a celle, affectée ou solennelle, des pleins de soi, de ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes, qui aiment se laisser voir en majesté, suivez mon regard. Ce n’est pas celle d’Urena. La sienne, c’est plutôt la discrétion du timide, de qui ne veut pas gêner, qui entre dans le ruedo à petits pas de crainte d’importuner ou de n’y avoir pas sa place. Une précaution d’indécis, qui va lentement pour s’interdire de reculer ou de fuir. Curro Romero, toujours singulier, mêlait ces deux types de lenteur ; voilà pourquoi il nous rendait fou. Paco Urena, lui, nous émeut. Son approche comme au ralenti de son adversaire paraît dictée par le poids d’une nécessité intérieure qui pèse et dont il ne peut se défaire. Vraiment l’inverse de l’affectation ou de l’arrogance. Comme un doute qu’il ne parviendrait pas à chasser. La retenue craintive d’un enfant traversant la forêt la nuit.

Son premier combat sur le très noble troisième m’a laissé sur ma faim et je n’étais pas loin de le juger « pégapasse ». Il cite de loin, le toro s’engouffre avide de muleta, mais alors il ne sait plus qu’en faire. La série suivante est plus réussie, l’allonge du bras  parfaite mais le tout lointain. Les manoletinas finales sont précautionneuses et sans émotion. Au fond, je le trouvais très en dessous de son bel adversaire, en dépit d’une série de naturelles très bellement dessinées, à distance mais pures qui devaient annoncer la suite.

La sixième, en effet, lui offrira le triomphe. Urena l’embarque dès la cape de réception, l’obligeant vers le centre, puis le met en suerte avec sûreté pour un tercio de piques qui nous a régalés. Ce toro est de perfection et Paco Urena, d’emblée dans le sitio et à juste distance, va lui servir une faena limpide et pure, très dessinée, qu’enluminent quelques passes la main très basse avant de se relâcher dans trois séries de derechazos amples et rythmées, mais surtout trois séries de la main gauche avec un poignet inouï. Il y a dans son toreo quelque chose de soigné et de délicat, beaucoup de fluidité, une étonnante sobriété. Ses naturelles le sont tant qu’elles en paraissent transparentes. Paco termine par trois passes à l’envers, la dernière liée à un tres en uno beaucoup plus centré et par une trinchera vaporeuse. Le timide crie alors sa rage d’avoir triomphé dans un desplante, chez lui inattendu, un genou en terre.

Une demi-épée un peu lointaine mais efficace fait tomber les deux oreilles que le torero durant sa vuelta tiendra sur le cœur comme s’il redoutait qu’on les lui vole en s’excusant auprès des solliciteurs, d’un petit mouvement de tête à l’indienne par lequel les hindous disent « oui » quand les autres comprennent « non », de ne pas pouvoir les leur offrir. Au salut final, au centre du ruedo, il  les tient si fort dans ses poings fermés qu’on a l’impression qu’il s’y accroche. On le devine les larmes plein les yeux, et avant de sortir en triomphe par la Grande Porte il embrasse tout ce que le callejon compte de visages.

Oui, vraiment, une très jolie corrida entretenida et, pour moi, la découverte d’un torero inédit que je suis impatient de revoir. Ce sera à Madrid (Inch Allah !) le 30 mai à côté d’Abellan.

NB/ Nous devons peut-être au président de la course, Rémy Varbedian, le triomphe du jour, pour avoir refusé, au tercio de piques, le changement sollicité par Paco Urena après la deuxième, en en exigeant une dernière, peut-être décisive.  

 

 

15/04/2013

Manzanares à Séville, pas si seul contre six (samedi 13 avril 2013)

Décider d’un « seul contre six », c’est, pour un torero, « vouloir se mettre la pression » comme disent les jeunes. Alors, quand on sait celle d’une après-midi ordinaire où l’on n’en combat que deux, on se dit que quelque chose ne va pas… Affronter six toros est défi physique, psychologique, technique et artistique ; le pari déraisonnable, vaniteux ou désespéré, d’un torero qui cherche à convaincre  de son cartel ou à éviter une dépréciation qui menace.

La corrida ayant peu de choses en commun avec le récital d’un soliste, généralement épargné de la présence à ses côtés d’une bête à cornes de 500 kilos, une encerrona est toujours aléatoire et le spectacle fréquemment décevant. Sauf pour les proches et le cercle étroit des admirateurs-quoiqu’il-en-coûte, qui partagent,  non sans sincérité mais à bon compte, l’attente et les tourments  de « leur » vedette, comme si leur honneur ou leur vista en dépendaient.

Pour tous les autres, c’est une affaire entendue : un alarmant symptôme de lassitude taurine qui s’invente un événement  hors-série pour relancer les passions éteintes. Et c’est depuis deux ans une véritable épidémie, d’autant plus fâcheuse que la présomption du torero finit par déteindre sur les aficionados qui, oublieux des impondérables, du toro qui sort et de ce qu’enseigne la lidia, se transforment en notateurs fiévreux, champions de la statistique et prompts aux jugements sans appel. Ce n’est plus la corrida, c’est la Star Ac’.

Alors, cela donne  aujourd’hui, dans la presse du matin, « Manzanares, in extremis » ou pire encore dans « El Pais »  un cruel et imbécile « Le prince détrôné », qui vise sans doute davantage la maison royale que la corrida du jour ; il y a, hélas, des Demorand partout !

Il est vrai qu’en cinq toros, on a à peine entendu la musique et qu’hormis les saludos sur les deux premiers, un silencio consterné a ponctué les  trois combats suivants.

La journée était pourtant splendide, ensoleillée et saturée de fleurs d’orangers,  la ville dansait la sévillane dans la rue et José Maria plus élégant que jamais a traversé le ruedo dans un habit bleu azur et or ; les Sévillans disent purisima y oro. Cayetana, la duchesse d’Albe, assistait à l’événement, depuis la loge des Maestrantes ; nous, au soleil, on avait chaud mais on était ravi d’être là.

Petite faena devant le Cuvillo, petit toro de Séville qui s’éteint doucement mais avait été bellement toréé à la cape, véroniques de réception vaporeuses et templées, quite por chiculinas où le torero  s’enveloppe de tissu sans bouger, le geste bas, la bête aimantée aux mouvements de percale lentement décomposés, et c’était beau.

Faena plus sérieuse sur le Domingo Hernandez, lourd comme un buffle ( 579kgs), qui sert mais n’est pas aussi commode qu’on vous le dira – le tercio de banderilles l’atteste, compliqué en dépit du brio de la cuadrilla. Entame par passes par le bas, un genou à terre, pleine de dominio et d’aguante : le toro s’avise entre deux passes, Manza ne bouge pas. Longs derechazos lents, pechos de la casa, belle trinchera, le tout est élégant, mais est-ce le désarmé ? le chef de la banda de musica qui refuse de jouer ? un manque de domination qui se paye à la mort (le toro est lent à fixer) ? Les saludos sont de réconfort.

L’échec sur le Victorino, très beau, très armé, très gris et très applaudi, n’a évidement rien arrangé. Ce toro nous aura offert le plus beau moment taurin de l’après-midi, mais ce moment fut celui des subalternes et de l’immense  Juan José Trujillo aux banderilles qui a fait retentir la musique, le public l’ovationnant debout d’enthousiasme. José Maria a tendu la muleta, le toro le regardait, il a servi deux naturelles et un beau pecho mais un désarmé a signé, dès la deuxième série, la fin de ce toreo sans recours face au danger et aux retours vicieux du toro en fin de passe. Seule la vanité du torero à se confronter à ce type d’élevage, pour lui inaccoutumé, a  survécu à ce combat. Echec, désillusion et tristesse.

A partir de cet instant, les choses allèrent en se délitant. Le quatrième (El Pilar) est un invalide, le cinquième (Cortes) est changé, un Juan Pedro le remplace mais dès le remate de réception par larga basse, José Maria se fait encore désarmer. A la faena, la musique joue un peu -merveilleuses castagnettes- mais l’affaire est sans joie, le toro récalcitrant, la charge de plus en plus courte et la musique interrompue avant la fin. L’épée sera belle mais après pinchazo. Silencio encore.

Mais  l’aficion reprit le dessus.

Les areneros balayaient la piste comme on chasse les souvenirs. Manzanares, dos à la barrière, la cape à ses pieds, faisait mille signes de croix pour conjurer le sort, le regard dans le vide comme qui doute de sa foi. C’est alors que la Maestranza le prit dans ses bras tel un enfant qu’on réconforte, et applaudit, applaudit de tout son cœur, de toute son âme, de tous ses chagrins tus et de toute son aficion,  comme on applaudit la Vierge quand elle sort de la Macarena sur son paso fleuri d’œillets rouges, pour lui dire son affection, que l’on sait sa douleur, lui crier qu’elle est belle et qu’on a besoin d’elle encore et encore, non qu’elle serait la mère de Dieu mais parce qu’elle est souffrante et éprouvée. Manzanares, surpris, hésite à faire quelques pas pour remercier la foule d’une telle gratitude qu’il sait, ce jour, imméritée. Submergé par l’émotion d’être tant aimé, les larmes au bord des yeux, il fait quelques pas mal assurés pour saluer. Les applaudissements  alors redoublent aux cris de « Torero », « Torero », des gens se lèvent à l’ombre, au soleil, en sol y sombra. L’affection est à son comble, partagée, transparente et on voit alors -moment de magie pure, de fusion fiévreuse des sentiments, d’impudique abandon à l’autre, de coup de foudre amoureux - la résolution prendre corps sous les assauts de la foule, la planta torera ressusciter, José Maria redevenir maestro et le bleu de son habit purisima . Puisant dans ce baptême de tumulte l’énergie torera qui lui faisait défaut, José Maria traverse  le ruedo d’un pas décidé, la cape sous la bras,  pour aller s’exposer à genoux devant la porte du toril à la sortie de ce dernier toro d’un après-midi trop long, en remerciement et en sacrifice.

Dans un silence de pierre, à genoux, la cape à terre maintenant déployée devant lui, le torero prie,  défait un bouton de sa chemise pour se saisir des médailles qu’il porte au cou et les embrasser une dernière fois avant l’ultime épreuve. A quelques pas, le gardien du toril, droit comme un i dans son traje corto, grave et solennel, attend que le torero ait terminé pour ouvrir la porte. Le temps est suspendu, tout est immobile sauf quelques martinets qui volent bas. Ca y est : le gardien retourne à son office, la porte s’ouvre, le sort en est jeté.

Le sort, c’est ce Juan Pedro qui s’élance à toute allure, voit ce torero à genoux et se rue sur lui, se trouve soudain distrait par cette cape rose qui s’envole au-dessus du visage de cet homme et décide de suivre le tissu en épargnant le torero. Cet homme alors se relève, court comme un possédé vers son toro, le cite à nouveau et à nouveau se met à genoux pour une autre larga afarolada, puis une autre encore, au milieu d’une exaltation de « olés »  qui accompagnent encore deux véroniques et un remate par demie les deux genoux en terre, dont la toreria fait rugir la Maestranza. La noblesse et l’alegria du toro feront le reste, un quite por tafalleras lentes qui s’achève par une exquise cordobina, la cape repliée en demie devant soi dans un geste abandonné, puis une faena de muleta, le toro cité à distance puis fixé sur un terrain minuscule, le geste lent, templé, la main très basse, le corps relâché, le tout rythmé par des changements de main et la naturelle suave à suivre, des pechos longs comme le jour, des trincherillas vaporeuses, une ou deux passes de la firma, comme des soupirs de plaisir.  Accomplissement d’un torero, souveraine nonchalance du geste. Le torero qui ménage son adversaire, prend son temps entre les séries et l’instant suspendu est alors entretenu par la musique, un pasodoble lumineux, éclatant, de plénitude.

Et quand Manzanares  va chercher  l’épée, l’arène frappe de ses mains des palmitas, comme autour d'un tablao falmenco, pour fêter l'inspiration et la joie d’être ensemble. Le torero retrouvé tue al recibir, l’épée est parfaite mais il faudra un descabello pour conclure.

Deux oreilles et une vuelta de feu ne tariront pas les doutes de ce « un contre six » et le torero, sourd aux cris de « otro » « otro » d’une partie du public non rassasiée, sortira à pieds par la puerta des cuadrillas.

Peu m’importe le « résultat » de ce « un contre six ». Je ne suis ni notaire ni comptable ! Je suis un simple aficionado qui a vu une arène aimer un torero dans une merveilleuse perfusion d’aficion. La Maestranza et son torero affectionné ont su, chacun, offrir à l’autre son triomphe.

C’est pour cela que j’aime Séville, miséricordieuse aux toreros.

Pour les autres, tous les autres - le torero du jour inclus-, cette réflexion du peintre Delacroix en guise de méditation :

« Le vulgaire croit que le talent doit toujours être égal à lui-même  et qu’il se lève tous les matins, reposé et rafraîchi, prêt à tirer du même magasin, toujours ouvert, toujours plein, toujours abondant, des trésors nouveaux à verser sur ceux de la veille » et de continuer «  il subit toutes les intermittences de la disposition de l’âme, de sa gaieté ou de sa tristesse. En outre il est sujet à s’égarer dans le plein exercice de sa force ; il s’engage souvent dans des routes trompeuses ; il lui faut beaucoup de temps pour en revenir au point d’où il était parti, et souvent il ne s’y retrouve plus le même » 22 sept. 1844.