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01/06/2014

Madrid, San Isidro, mai 2014

Madrid, 28 mai 2014- Fernando Robleno, Luis Bolivar, Ruben Pinar/ Baltasar Iban 

Cartel de Ceret et ciel couvert des corridas héroïques. Les modestes qu’affectionne Madrid, dignes et accoutumés au mauvais sort. Très beau paseo, chacun son allure, Bolivar solennel, Pinar macho et Robleno normal. Les toros, très bien présentés, très en cornes,  sortent avec gaz et se ruent sur le piquero avec une puissance qui fait saliver le tendido 7. Ils se révéleront, hélas,  mansos, dispersés et peu joueurs à la muleta. Le trois sous la pluie, le quatre sans classe, le cinq invalide, les deux premiers de mauvaise caste. Robleno, très lidiador à la cape, tarde ensuite à trouver le sitio et à mettre la muleta sous le mufle comme il l’aurait fallu sur le premier. Très belle épée à sa seconde tentative. Bolivar, très calme, sera dépassé par le second, tardo mais gorgé de codicia, à la charge brusque et erratique qu’il cite de loin en se croisant à mort pour la beauté du geste. Ruben Pinar ne démérite pas face à un tel bétail. A la fin de cette corrida entretenida mais âpre, sans ennui ni bonheur, on voit les peones s’embrasser avec joie en se donnant en machos de grades tapes dans le dos.  Alors on comprend qu’ils se félicitent d’avoir traversé une telle épreuve sans qu’aucun d’eux ne soit blessé. Fichu métier ! A retenir le peon de Robleno, Angel Otero ce jour sangre de toro y azabache,  très sûr à la brega sur le premier et phénoménal aux banderilles sur le suivant, notamment dans un poder a poder sur la troisième paire (saludos) et la hombria de Raul Adrada, banderillero de Bolivar, dans un joli habit blanc (espuma de mar y plata) qui manque deux fois sa cible face à l’incommode deuxième mais, ne se résignant pas à l’échec, y revient et plante alors dans les cornes en faisant rugir Las Ventas.  Toreros et cuadrillas applaudis à la sortie.

Madrid, 29 mai 2014- Sébastien Castella, José Maria Manzanares, Alejandro Talavante/ El Pilar

Le miracle, ce jour, après une matinée incertaine, c’est le soleil ! C’est aussi la présence de Castella au paseo après sa blessure d’Osuna d’il y a quelques jours. No hay billette mais attente vite déçue tant les toros, d’un lot disparate (519 à 642 kgs), sont mal présentés, de tête et de  trapio. On se croirait à Nîmes un dimanche matin !  Quant au comportement : de faibles à parados, sans jus ni présence. Las Ventas est affligée et colère : à partir du troisième, la moitié des tendidos frappe des palmitas de protestation chaque fois que l’arenero vient au centre de la piste, cartel en mains, pour annoncer le toro suivant  et, au cours de la lidia du cinq, on entend un long sifflet à la manière d’un feu d’artifice retombant en vrille sans avoir embrasé le ciel et cinq mille spectateurs ponctuer sa chute en s’exclamant  « Un pe-tar-do ». Vous voyez l’ambiance….

Cela avait pourtant bien commencé : Castella s’asseyant à l’estribo et donnant cinq passes ainsi, sans broncher, contraignant la tête de son adversaire vif et dispersé, puis se levant pour le châtier d’une paire de trincheras.  Olé !  A la série suivante, depuis le centre, ses derechazos templés tirent des « bien » murmurés comme à Séville. C’est, ici, le signe rare d’élection des toreros affectionnés. Mais le tendido 7 marquait déjà des signes d’impatience avant que le toro ne se couche sur le flanc. Ensuite, c’en fût trop pour tout le monde.

Jose Maria Manzanares à Las Ventas, c’est un commissaire européen qui ferait halte à Redessan (Gard) ! Il n’est pas « des leurs » et on ne lui pardonne rien ! Ni son toreo lisse, étranger au dominio, ni ses gestes élégants qui passent pour un accommodement complice avec des adversaires sans présence ; une pure provocation. Alors, quand il compose la figure devant ces Pilar de rien, Madrid se déchaîne, siffle la position, lointaine, la passe, du pico, et l’enveloppement, de soi puisque l’adversaire manque. Le tercio de pique(s) sur son premier avait déjà déclenché un sonore « Que malo eres » et le suivant le «  petardo » que l’on sait.

En revanche, Madrid attend désormais Talavante comme, jadis, Séville le Curro. On aime les rêves de gloire de ce torero atypique, valeureux et inspiré qui se donne du mal pour en imposer. On aime qu’il ne se prenne pas pour un artiste et qu’il ne soit pas fils d’archevêque. On aime aussi sans doute sa gueule d’enfant des rues et ce physique de sarment sec qui évoque les sévères désolations de l’Escorial. Madrid demeurant Madrid, son premier toro est cependant protesté à la sortie mais trois derechazos lents, centrés et très templés suffisent à imposer le silence et c’est très beau.  Désarmé, il abrège et nul ne lui en veut.

Et puis sort le sixième, différent, mieux armé, plus dense, et soudain l’espérance se lève. Rien n’est plus beau que ces basculements inattendus de tarde de toros, ces moments où l’arène chavire, chasse la déprime et croit soudain au miracle. Et la vista ici est telle que, la porte du toril à peine refermée, toute l’arène sait. Sait que ce toro peut servir. Son allegria et sa noblesse dès la première passe de cape tirent un rugissement de plaisir aux tendidos. Talavante sert des véroniques ramassées, centrées, templées et termine par une larga au sol pleine de toreria. Le toro se révèle flojito à la pique mais on fait semblant de ne pas voir ; on salue en revanche les étirements du torero durant le quite par passes du tablier, sur la pointe des pieds, comme aspiré par la grâce, en une figure du Greco. Et lorsqu’il offre la mort de ce toro, on ne croirait plus la même corrida, plus la même arène ni le même public. Toreo centré, vertical, relâché, un derechazo interminable dès la première série, des naturelles moins faciles et un peu accrochées mais un enchaînement au pecho très inspiré avant le meilleur, des derechazos  de face, le torero allant chercher le sitio à petits pas, comme on voyait José Tomas le faire, servis pieds joints, avec aisance et autorité. L’arène qui ne croyait plus à rien s’enthousiasme, comme moi, à l’excès. Quatre épées n’y changeront rien, on applaudit Talavante à la sortie comme après un grand triomphe.

Madrid, 30 mai 2014- Miguel Abelllan, Paco Urena, Joselito Adame/ El Montecillo

La corrida de Madrid telle qu’elle nous épouvante, où trois espadas quasiment sans contrats sont condamnées à l’héroïsme, où l’on se chauffe à blanc pendant que des aciers trempés se forgent sous nos yeux une réputation de gloire ou de martyre, dans des rougeoiements de sang et des frayeurs mythologiques. Et quelquefois l’âcre miracle de voir l’un d’eux revenir de l’enfer, pantelant mais  grandiose, que l’on fête comme les foules barbares le gladiateur romain, en lançant des bravos tels des lauriers de triomphe.

Six exemplaires de cet élevage de Tolède que l’on ne voit qu’à Madrid – 15 des 16 bêtes combattues la saison passée l’ont été à Las Ventas- impressionnant d’armures et de présence, se tanquant au centre comme des mansos, dangereux et féroces, regardant sans cesse l’homme et pas que les zapatillas, aux charges gorgées de caste et de traîtrise, la tête haute, des cornes partout.

Et face à eux, le joli Miguel Abellan qui n’a pas toréé une corrida l’an passé, le discret Paco Urena qui se relance après deux saisons sans contrat ou presque et Joselito Adame, le jeune mexicain haut comme trois pommes.

Alors, voir Abellan, ici grièvement blessé en 2011, une corne lui ayant déchiqueté la bouche, Abellan dans un bel habit blanc de communiant, la mèche de cheveux bouclés rebelle sous la montera, traverser lentement le ruedo pour aller attendre la sortie du toro à genoux devant le toril provoque une commotion irrésistible sur les tendidos. Comme ces défis insensés où des malheureux se grandissent quand leur détermination est telle qu’elle emporte tout sentiment contraire, le remords d’en être le témoin, la compassion, la gêne, l’appréhension et la pitié. Larga afarolada,  véronique, autre larga à nouveau à genoux, puis six véroniques un genou en terre en gagnant du terrain et conclusion par farol de rodillas : tant d’entrega fait se lever les tendidos comme un seul homme. Le quite par chicuelinas après une pique mouvementée est d’un même alcool fort et, comme si les cornes étaient attractives, Paco Urena vient ensuite s’y frotter par gaoneras serrées. Le toro sort du tercio de pique encore très mobile, Miguel nous l’offre, sûr et décidé, dans des ébranlements de foule. Il s’éloigne pour la deuxième série, cite de loin, très croisé, le toro accourt et le prend très violemment, le secoue, le torero cul par-dessus tête, ballotté, suspendu à la tête du toro, les jambes autour du cou du fauve comme en une prise de judo. Il retombe, le toro le piétine et quand il se relève, seul, son visage et son habit ne sont que de sang. Et c’est ainsi, en martyr bouleversant qui exhibe ses plaies mais refuse toutes les sollicitudes, qu’il fait face, met les pieds bien en terre, écarte les jambes en compas, et tire trois séries de naturelles désespérées et vibrantes, à rendre fou. Et une passe du mépris, arrogante et grandiose. On songe au José Tomas du 15 juin 2008 bien sûr, on s’en veut d’aimer ça, cet homme barbouillé de sang qui n’en a pas fini de sa démonstration ni de son rêve de gloire. C’est aujourd’hui ou jamais. Le triomphe ou la mort. Cette sortie à Madrid, cette fois-ci, doit être décisive, il lui faut une Puerta Grande, comme en 2000, pour être sûr de ne pas s’être trompé, pour se retrouver enfin et regarder ceux que l’on aime, pour vivre et non plus survivre. L’arène désormais partage la geste de ce brave qui lui donne tant ce jour. Hélas, un tiers d’épée, une entière qui ne suffit pas et quatre descabellos en décident autrement dans un silence affligé et miséricordieux soudain interrompu par un tonnerre d’applaudissements. Alors, on voit notre petit torero traverser lentement le ruedo, s’arrêter au centre, laisser tomber sa muleta à terre, vaciller un peu en saluant la foule d’un geste las et rependre sa route jusqu’à l’infirmerie en refusant tout secours du péonage. « Torero grande » murmure la foule saisie.

Paco Urena, lui aussi, fera face sur le suivant à la tête atroce, qui n’humilie pas et charge de biais. Début par passes par le haut et trinchera puis le torero, qui pèse peu sur son adversaire, est condamné à reculer. Adame s’apprête ; un homme l’encourage d’un «  Viva Mexico », assez peu approprié ce jour, mais la foule joue le jeu et réplique à l’espagnole « Viva ! ». Cela ne va pas aller de soi : son toro est une vermine qui fuit de l’autre côté du ruedo au premier doblone, désarme Adame au second, renverse un peon venu à son secours puis arrache la cape des mains d’Urena, en renfort non loin. Stupeur générale. Adame châtie le criminel d’un vilain bajonazo  que chacun lui pardonne. Abellan blessé, Urena doit toréer le quatrième. La corne gauche de ce toro est sans limite, extravagante, criminelle, mais les piques le rectifient et cet adversaire est sans doute le moins dépourvu de noblesse du lot. Urena se confie à la naturelle et, du côté du tendido 7, se replace en se croisant à chaque passe pour éviter reproches et quolibets. Cet effort sur lui-même est émouvant et tragique et le voilà méchamment pris à son tour. Il se relève. Derrière, les jambes de son habit dégoulinent de sang. Et comme Abellan, Paco Urena se remet en place pour donner quelques passes, malgré les supplications du public, et tuer son toro avant de traverser le ruedo pour rejoindre à son tour l’infirmerie.

C’est dans cette commotion, qu’on voit soudain Miguel Abellan dans le callejon, sortant du bloc médical pour venir combattre son second adversaire, sous des vagues de « Torero » et de « Olés » criés par un public debout. Cette volonté, ce courage, cette bravoure, cette rusticité au mal, sont épiques, mythologiques. Et voilà notre torero qui s’avance, résolu et déjà sûr de sa victoire. C’est Achille, c’est Hector, c’est L’Iliade, c’est fou ! Cinq véroniques très lidiées, pleines de dominio en avançant la jambe vers le centre face à son toro de 605 kilos, manso et distraido qui se retourne comme un chat, le tout sous grand vent. Miguel va chercher un sitio plus à l’abri. Ce sera au soleil face au tendido 6 pour une série de derechazos dont un superbe, templé et long après quoi il se fait désarmer. Nouvelle tentative et très belle série, avant d’enchaîner par des naturelles, le compas ouvert, croisé à mort. On applaudit le sitio puis les trois ou quatre naturelles  auxquelles cette position donne une intensité torera peu commune. Miguel s’apprête pour l’épée, parfaite, qui foudroie le tio. A peine demande-t-on l’oreille qu’elle tombe d’évidence, comme on récompense un guerrier valeureux, sans attendre qu’il ne soit trop tard. Vuelta fêtée comme je n’ai guère vu à Madrid, le callejon en ébullition, et lui, Abellan, cette oreille sur le cœur.

Adame  conclut non sans mérite, passes de banderas et passe de la firma gorgées de toreria face à son toro de 595 kilos, puis naturelles de trois quarts les pieds joints avant porfia finale, valeureuse devant de telles cornes. Une faena  courageuse et vibrionnante qu’il avait offerte au public.

Toreros et cuadrillas sont accompagnés en triomphe jusqu’à la sortie, on n’ose dire par la petite porte.

On apprendra le lendemain que Paco Urena a été blessé par 25 cm de corne dans la cuisse et que c’est ainsi qu’il a continué à toréer. Quant à Miguel Abellan, multi contusionné, notamment au niveau des cervicales, il a pissé du sang dans la nuit. On craint que le rein ne soit atteint. C’est ainsi qu’il est revenu toréer son second.

On est quelquefois dans les arènes transportés en un autre monde, où des anges de marbre triomphent d’eux-mêmes et de toutes nos contemporaines impuissances. On sort de là, chérissant un lourd et grand secret, comme d’une initiation dont nous aurions été les témoins saisis et muets. Qui nous exalte et nous afflige, tant on la sait ni transmissible, ni transposable, et moins encore imitable. Comme qui a vu le Paradis et se sait condamné au Purgatoire.

 

 

27/04/2014

"Joselito, le vrai" José Miguel Arroyo, édit. Verdier, trad.Antoine Martin

On ne demande à un torero ni d’écrire ni de parler, voilà pourquoi je me tiens généralement à distance des interviews de toreros et autres livres rewrités qui m’ennuient et apportent peu de choses à l’aficionado. Mais un ami qui aime lire et écrire, ce cher L A, nous conseille ce « Joselito »-là. Alors, je fais exception et, venant de terminer le livre, j’en sors tout chamboulé. Comme d’une grande corrida, de celles qui exaltent les émotions sans qu’on sache aussitôt dire pourquoi mais qui nous font lever de nos gradins et crier comme des gosses « To-re-ro, to-re-ro »,  le cœur brisé par l’émotion et les yeux pleins de larmes.

Fils de la misère né à Madrid dans les dernières années du franquisme ( le 1er mai 69), abandonné à l’âge de trois ans par sa mère qu’il ne reverra plus sauf au temps de ses triomphes,  orphelin de son père quelques années plus tard, celui-là un marlou reconverti dans le trafic de drogue, quasiment enfant des rues, copain de zonards et lui-même petit voyou, le jeune José sera sauvé par la discipline de fer de l’Ecole Taurine de Madrid et l’affection de son directeur Antonio Martin Arranz qui finira par l’adopter et deviendra son apoderado. Ses frasques avec ses potes Fundi et El Bote, l’admiration pour l’aîné Yiyo - cependant «  jamais à court d’une crasse », les premières becerradas, les bottines offertes par les putes du quartier, la concurrence entre camarades, les combats dédiés « aux richards du coin » qui sauront « faire un geste », il y a dans le récit de ces premiers pas dans le « droit chemin », une sincérité bouleversante tant Joselito évite d’opposer l’arène à la ville,  cette vie d’apprenti torero à celle de fils de voyou, l’affection de son père biologique, irresponsable et dispersée, à celle de son père choisi, raide et réfléchie. Une sincérité sans  concession ni pleurnicherie sur ce passé, sans blâme à l’égard de quiconque – à l’exception de sa mère et de ses oncles qui l’ont proprement abandonné au décès de son père- et un souci de tout dire au plus juste de la fidélité aux souvenirs et aux émotions d’alors, sans gloriole et moins encore apitoiement sur soi. Le portait qu’il dresse de Pepita, la compagne de son père qui a continué à s’occuper de lui ( « mon garde-fou, mon refuge » écrit-il malgré tout) est d’une  grande justesse. Le récit de son mariage dans un Mac Do pour échapper aux paparazzi un moment d’anthologie.

Ce ton singulier fait le livre et la sincérité, le naturel du récit de sa carrière, sans bravade ni fausse-modestie, font songer à son toreo un peu altier et de grande tenue, restituent l’allure crâne du torero dans l’arène les jours avec et rappellent son visage fermé les jours sans. Il raconte ainsi sans rougir  qu’il « remplissait l’arène » de sa présence, qu’il «  avait un vrai pouvoir d’attraction sur les gens », confie de ne pas concevoir  toréer en blue-jeans et baskets «  même chez moi, en privé », être attaché à la solennité du toreo, porter des costumes de lumières qui faisaient la différence avec ceux des autres. Mais il confesse également que gamin « cador du quartier, j’étais torero et je ne me prenais pas pour une merde », reconnaît que des trois amis de l’Ecole taurine « Fundi était le plus artiste » et qu’il était alors, lui Joselito, « incapable de les surpasser », « timide et froid en piste », que ce n’était « pas alors la superclasse », puis encore après les premiers triomphes madrilènes et la première blessure- gravissime, le cou déchiré, le 15 mai 87- «  Je n’aimais pas ce que j’étais en train de faire, la façon dont je m’exprimais devant le taureau », évoque une « saison pitoyable » en 89 après un triomphe à Madrid le 1er juin, « un bide de proportions bibliques » à Bogota , le scepticisme de Séville à son égard, qui le surnommera «Pepito » jusqu’à sa sortie par la Porte du Prince en 97, sa saison 98 où il «  n’était bon ni à la muleta ni à l’épée ».   Et à aucun moment nous n’avons l’impression que José joue avec le lecteur en forçant le trait de la présomption ou de l’auto-dénigrement.

Il raconte avec cette même intégrité sans calcul apparent l’envers du décor du mundillo, la peoplisation à laquelle il s’est lui-même prêté un  temps, la puissance des grandes empresas, la presse mexicaine qu’on paie en attente de papiers flatteurs, les critiques taurins prêts à se compromettre, la pression des aficionados, les enjeux de la corrida télévisée, les rapports de force, y compris entre camarades de combat. Les annotations à cet égard sont souvent savoureuses, quelquefois un peu sèches mais jamais vachardes, tant on les sent, non pas impartiales mais sincères, Joselito ne dissimulant rien de son immense orgueil, autre nom de l’exigence, ni de ses petitesses ou de  ses évitements (il n’a jamais combattu de Miura, n’a toréé qu’une fois à Pampelune).

Tout cela ferait déjà un livre fort précieux, mais s’y ajoute tant de profondeur et d’intelligence (sur le sens du toreo, la difficulté de l’épée, la peur et les blessures, les lassitudes, le cartel qu’on voit baisser, la dépression après la retirada, le crâne que l’on se rase pour être sûr de ne pas y revenir, la difficulté d’être apoderado (de César Jimenez), la frustration de l’éleveur de s’apercevoir, non sans douleur secrète, que cette appartenance au mundillo n’a rien à voir, mais alors rien du tout, avec l’addiction à l’habit de lumières, l’évolution de la corrida et les objections nouvelles qu’elle suscite) , que l’on en sort, oui, un peu hébété, comme d’une faena inspirée. Gorgée d’hombria. Etourdi de bonheur, pétri de reconnaissance mais affreusement tourmenté à l’idée que ce dont nous avons été les témoins soit déjà de l’histoire.

Pour se consoler, avant d’aller communier à Istres ( «  Pour le dire sans détour, je n’ai pas les couilles, à cette heure, pour recommencer à jouer ma vie. Je le reconnais »p. 259), revoir sur Youtube le tercio de quites entre Joselito et Ponce à la San Isidro 96  où Francisco Rivera Ordonnez est méchamment tenu à distance pendant que Joselito, superbe et rayonnant, éblouit Las Ventas.

25/04/2014

Arles, Féria de Pâques

Arles, 20 avril 2014, Rafaelillo, Javier Castano, Mehdi Savalli/ Miura

Miurada incomplète pour cause de blessure d’un pensionnaire à la sortie du camion, marquant divers signes de faiblesse (3 et 4), noble dans l’ensemble (à l’exception du 1, une vermine non disposée à combattre), courant au cheval de loin en répétant (17 rencontres) mais sans alegria et ne poussant guère sous la pique (sauf le six), le tout par temps frais et sous un ciel menaçant qui finira par tenir ses promesses, les deux derniers combats s’étant déroulés sous la pluie. Frustrés de combats héroïques et emberlificotés dans nos ponchos en plastique qui retiennent les manifestations d’enthousiasme, nous subirons le spectacle sans broncher.

Ajoutons que la cuadrilla de Castano sera moins spectaculaire qu’à l’accoutumée, à l’exception de Fernando Sanchez à la toreria intacte et qui saluera deux fois (la dernière paire sur le 5 parvient à nous ébrouer un peu) et nous aurons l’exacte couleur assez terne de cet après-midi de grisaille. Ce cinq là est un cardeno assez léger (550 kgs) mais au port de tête altier qui nous rappelle les eaux-fortes de Goya ; il ira  sans histoire et de loin trois fois à la pique qui le tient à distance du peto auquel il est indifférent. Castano le torée élégamment, de trois quarts et à mi-hauteur, le geste ample et lointain. C’est du Manzanares face à un Garcigrande et il en faudrait plus pour nous émouvoir. A la mort, le président s’étonnera, non sans ostentation, de ne pas voir fleurir les mouchoirs….Mais il fera bien pire à la fin !

Il y a heureusement Mehdi, notre trouée de soleil sous ciel bas ! Le torero arlésien sans apoderado et sans contrat. A l’annonce de son entrée dans le cartel,  ses amis ont dû lancer une souscription publique pour lui offrir quelques bêtes de tienta à toréer avant l’échéance. La tignasse désormais poivre et sel laisse deviner les longues journées d’attente sans toro mais le voilà qui s’aligne pour le paseo entre ses deux compagnons de cartel, dans un bel habit vieux rose et or, le physique toujours puissant, l’abattage intact, irradiant de charisme, mais l’air plus grave, plus concentré que naguère. Plus dense, comme si les doutes de l’homme avaient étanché les gamineries espiègles et les illusions adolescentes.  Bien servi, il sera, cet après-midi de résurrection, un capeador sûr, facile et brillant au premier –larga afarolada de rodillas, véroniques centrées et confiantes, larga allurée- lidiador au second, plus réticent, qu’il conduit au centre par des passes ajustées, aux mises en suerte intelligentes et soignées – chicuelinas marchées sur son premier, belle mise en suerte pour une quatrième pique al regaton sur le sixième, dont nous serons privés par l’idiotie d’une partie du public qui, ne devinant ni la bravoure du toro ni la figure attendue, protestera jusqu’à ce que Mehdi renonce à nous offrir ce plaisir… Le banderillero ne se fait pas prier, provoque l’enthousiasme en offrant chaque paire à un tendido et posera les deux dernières al violin. Il sera cependant beaucoup plus centré aux bâtons sur son second. Mais c’est à la muleta qu’il étonne, par un sérieux et une concentration qu’on ne lui connaissait pas, un engagement désormais tempéré par une envie de bien toréer. Bien sûr, la diète taurine qu’il a traversée le prive d’un brin d’imagination et de quelques recours qui anémient le rythme  de fin de faena, mais le tout est convaincant  et, s’agissant d’un torero sans cartel, plus qu’épatant. Il joue de chance à la mort avec deux épées caidas mais d’effet fulminant qui déclenchent un tonnerre d’applaudissements dans des froissements de ponchos qui s’agitent.

La première oreille lui sera refusée à la fin de son premier combat, sous les applaudissements d’une partie du public, la seconde accordée sous les sifflets des mêmes. On a connu les arènes d’Arles moins chiches et regardantes dans l’octroi des trophées. Et à l’égard de qui n’avait nul besoin d’un imprimatur arlésien pour poursuivre carrière. Il ne fait pas bon, sans doute, ici, d’être l’enfant du pays…

Quant à ce président au palco qui a sorti le seul mouchoir blanc du jour en dodelinant de la tête comme si la décision  lui avait été extorquée et pour bien marquer qu’il la réprouve, on lui dit que ses mimiques étaient tout à fait inconvenantes et plus que déplacées. On prend une décision ou on ne la prend pas, mais il n’est pire que de la prendre  en manifestant qu’on la regrette. C’est ce que l’on nomme désormais en France « le syndrome Léonarda », du nom de cette jeune roumaine qui a fait trébucher un président de plus grande importance. Et à celui qui était au palco ce dimanche, à Arles, on dit avec tout le respect qui est dû à sa fonction « Dégage ! ». Ce malotru se nomme Gerald Mas.

Mehdi Savalli s’est vu remettre en fin de course par le comité de la Féria le prix du meilleur lidiador de la corrida sous les protestations et la pluie. Il regardait gentiment les gradins, levant les mains au ciel comme pour dire « Mais ce n’est pas ma faute » et nul ne pouvait suspecter qu’en effet il eût bénéficié d’un passe droit.  Les aficionados étaient nombreux  autour de lui à la sortie pour le féliciter de son beau succès et lui dire que l’on était impatient de le revoir.   

Arles, 21 avril 2014- Miguel Abellan, Manuel Escribano, Paco Urena/ Margé

Les arènes et les gens sont plus beaux au soleil, surtout les arènes qui ont enfin trouvé leur patine après une restauration qui avait fait redouter le pire : la craie après le charbon ! Ce ton désormais beige doux, avec quelques aplats miel pâle, leur va bien. Et rappelle les nuances de pierre de la place de la Mairie, entre Saint-Trophime, l’Archevêché et Sainte-Anne.

Il fait beau, très beau et ce temps gorgé de sève enchante les fanfares du pas des arènes où s’agglutinent les aficionados dans l’attente du spectacle. Et donne à ce cartel des allures de fête. Un cartel comme on les aime, un cartel de Madrid, loin des stéréotypes attendus et des triomphes annoncés, où l’on offre leur chance à des toreros de petits circuits face à un élevage, ici inédit, les toros de Margé. L’époque, hélas, n’est plus à l’aléa ni à la prise de risque et l’arène est de demi-affluence. C’est quand même un comble pour des amateurs de corridas qui se lamentent depuis des années de voir toujours les mêmes cartels, le G10 dans l’ordre ou le désordre devant les mêmes toros, ne cessent de critiquer les empresas pour leur manque d’imagination ou d’audace, et qui savent mieux que quiconque le ressort de la passion qui nous anime, faite comme toutes les autres d’illusion et de frustration, mais celle-ci d’autant plus intense qu’elle n’est récompensée que par surprise et souvent quand on s’y attend le moins.

Les Margés, lot homogène (de 510 à 540 kgs),  très joliment présentés et armés (le 1 et le 6 applaudis à leur sortie),  nous ont offert une  corrida variée, qui n’a à aucun moment manqué d’intérêt ou sombré dans la soseria. Le premier, brave à la pique et d’une grande noblesse, faisait l’avion dans la muleta de Abellan en dépit d’une faiblesse qui a nui au combat. Le deuxième, de belle allure, au physique plus délié, garrot marqué, était distaido, dispersé et au fond sans race, ce qui n’a pas empêché une partie du public de l’applaudir incompréhensiblement à l’arrastre. Le 3 était supérieur en bravoure (tercio de pique très applaudi) et en noblesse. Le 4 manso, à la charge brutale, con genio, le 5 manso, faible mais mobile et incommode, le 6 un grand toro, brave, noble, chargeant con codicia et justement récompensé par le mouchoir bleu.

Abellan a frôlé les sommets de l’escalafon au tout début des années 2000, Madrid l’estime, mais cela n’a pas suffi : il est sans contrat depuis deux ans et il lui a été offert de reprendre l’habit et l’épée ici. L’habit est couleur neige comme lorsque je l’ai découvert à Malaga il y a près de quinze ans et il a conservé, en dépit des vicissitudes du temps et de carrière, une allure de gendre idéal avec un rien d’élégance dandy qui fait sa marque. Le bras nonchalant à la talanquera durant le tercio de banderilles, de jolis gestes vaporeux et doux à la muleta face à son premier, faible mais très noble, un toreo de ceinture, souple, fluide et enveloppant. Sans peser jamais : c’est son problème. Saludos et un peu d’eau à la bouche après cette première faena, jolie mais peu significative.  Echec sur l’incommode second, à la charge brutale, qu’une lidia très désordonnée durant le deuxième tiers n’a pas amélioré. On sentait dès les doblones d’entame, dessinés mais sans dominio, que l’affaire était mal engagée. Elle sera mal conclue et le public sans charité sifflera le gentil Miguel.

Manuel Escribano m’inspire un scepticisme dont je ne parviens pas à me défaire. Un triomphe à Séville il y a deux ans face aux Miuras lui a assuré un cartel durable dont je ne devine guère le motif, et je ne peux m’empêcher de songer, l’ayant vu depuis lors maintes fois, à ces personnages de dessins animés qui courent au dessus du vide une fois le bord de la falaise franchi,  ne s’avisant qu’avec retard que le sol s’est depuis longtemps dérobé sous leurs pieds. Alors, brutalement ils sombrent. Evidemment je ne lui souhaite rien de tel et le sorteo du jour, qui lui a été peu favorable, ne permet pas de confirmer une telle impression. Varié à la cape mais s’exposant inutilement face à son premier, peu prévisible et aux retours assassins, il assurera le tercio de banderilles avec une deuxième paire phénoménale, commencée assis à l’estribo, plantée al quiebro et de laquelle il se dégage en un por dentro millimétré à la barrière. N’a rien pu faire ensuite à la muleta. Un quite travaillé sur le suivant en gaoneras par farol, plus méritoire qu’inspiré et, à la muleta,  une série de la  gauche avant de se faire manger  par un adversaire à la fois faible et incommode, ce qui est évidemment une double peine pour le torero. Saludos.

Paco Urena a des allures de long jeune homme mince en dépit de ses 32 ans, mais ce qui étonne le plus c’est sa démarche lente dans le ruedo. Chez les toreros, il y a plusieurs sortes de démarches lentes. Il y a celle, affectée ou solennelle, des pleins de soi, de ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes, qui aiment se laisser voir en majesté, suivez mon regard. Ce n’est pas celle d’Urena. La sienne, c’est plutôt la discrétion du timide, de qui ne veut pas gêner, qui entre dans le ruedo à petits pas de crainte d’importuner ou de n’y avoir pas sa place. Une précaution d’indécis, qui va lentement pour s’interdire de reculer ou de fuir. Curro Romero, toujours singulier, mêlait ces deux types de lenteur ; voilà pourquoi il nous rendait fou. Paco Urena, lui, nous émeut. Son approche comme au ralenti de son adversaire paraît dictée par le poids d’une nécessité intérieure qui pèse et dont il ne peut se défaire. Vraiment l’inverse de l’affectation ou de l’arrogance. Comme un doute qu’il ne parviendrait pas à chasser. La retenue craintive d’un enfant traversant la forêt la nuit.

Son premier combat sur le très noble troisième m’a laissé sur ma faim et je n’étais pas loin de le juger « pégapasse ». Il cite de loin, le toro s’engouffre avide de muleta, mais alors il ne sait plus qu’en faire. La série suivante est plus réussie, l’allonge du bras  parfaite mais le tout lointain. Les manoletinas finales sont précautionneuses et sans émotion. Au fond, je le trouvais très en dessous de son bel adversaire, en dépit d’une série de naturelles très bellement dessinées, à distance mais pures qui devaient annoncer la suite.

La sixième, en effet, lui offrira le triomphe. Urena l’embarque dès la cape de réception, l’obligeant vers le centre, puis le met en suerte avec sûreté pour un tercio de piques qui nous a régalés. Ce toro est de perfection et Paco Urena, d’emblée dans le sitio et à juste distance, va lui servir une faena limpide et pure, très dessinée, qu’enluminent quelques passes la main très basse avant de se relâcher dans trois séries de derechazos amples et rythmées, mais surtout trois séries de la main gauche avec un poignet inouï. Il y a dans son toreo quelque chose de soigné et de délicat, beaucoup de fluidité, une étonnante sobriété. Ses naturelles le sont tant qu’elles en paraissent transparentes. Paco termine par trois passes à l’envers, la dernière liée à un tres en uno beaucoup plus centré et par une trinchera vaporeuse. Le timide crie alors sa rage d’avoir triomphé dans un desplante, chez lui inattendu, un genou en terre.

Une demi-épée un peu lointaine mais efficace fait tomber les deux oreilles que le torero durant sa vuelta tiendra sur le cœur comme s’il redoutait qu’on les lui vole en s’excusant auprès des solliciteurs, d’un petit mouvement de tête à l’indienne par lequel les hindous disent « oui » quand les autres comprennent « non », de ne pas pouvoir les leur offrir. Au salut final, au centre du ruedo, il  les tient si fort dans ses poings fermés qu’on a l’impression qu’il s’y accroche. On le devine les larmes plein les yeux, et avant de sortir en triomphe par la Grande Porte il embrasse tout ce que le callejon compte de visages.

Oui, vraiment, une très jolie corrida entretenida et, pour moi, la découverte d’un torero inédit que je suis impatient de revoir. Ce sera à Madrid (Inch Allah !) le 30 mai à côté d’Abellan.

NB/ Nous devons peut-être au président de la course, Rémy Varbedian, le triomphe du jour, pour avoir refusé, au tercio de piques, le changement sollicité par Paco Urena après la deuxième, en en exigeant une dernière, peut-être décisive.