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19/08/2015

Mehdi Savalli face aux Miura: le retour des Amériques

Béziers, 16 août 2015- Fernando Robleno, Javier Castano, Mehdi Savalli/ Miuras

Pour Mehdi, c’est retour des Amériques ! Quel bonhomme, ce torero !

Pour un torero, l’Amérique, c’est généralement une tournée européenne  que l’on  prolonge par une campagne outre-Atlantique.  Pour Mehdi, ce fut l’exil. L’exil au Pérou.

Partir sans rien, sans personne, sans contrat, sans apoderado à dix mille kilomètres de chez soi. S’inventer un passé, un cartel, des histoires de toros et trouver enfin quelqu’un à qui les raconter. Risquer d’être pris pour un imposteur et affronter l’incrédulité ou la suspicion, comme tous les immigrés sans témoin. Il sait. Tant pis ! Ce sera toujours mieux que ces saisons sans contrat ou pire encore ces  engagements systématiquement présentés comme de  « la dernière chance » mais dont le succès n’amorce rien. Tel un puits dans le désert. Vous souvenez vous de Mehdi Savalli  consacré triomphateur de la Miurada d’Arles 2014 ? « -Y qué ?- Y nada ! »

Alors, il est parti. Vous connaissez, vous, le Pérou ? Alors, t’imagines, Mehdi… Pour lui, le migrant d’Arles, c’est un peu la conquête de l’Ouest, la femme et les enfants dans la roulotte et on verra bien de l’autre côté si le soleil se lève aussi ! Le traje corto et l’habit de lumières dans une malle, avec des photos de France et quelques coupures de presse.  Gratter à la guitare dans l’arrière-salle d’un bar pour tuer le temps, taper la partie de cartes ou jouer aux dominos des journées entières,  tisser patiemment sa toile.  Faire des potes, car sinon on crève. En espérant qu’un inconnu de passage vous offrira une vieille vache à tienter dans la montage avant qu’un jour prochain votre nom soit à l’affiche.

Et Mehdi a gagné ce pari fou. Une dizaine de contrats, de beaux succès, quelques triomphes et un indulto.

Et dès qu’on le voit fouler le sable lors du paseo à Béziers, on comprend ! Dix contrats dans une saison, c’est énorme pour un torero comme Mehdi. Important. Inespéré. Pour l’estime de soi, la confiance, bien sûr. Mais pour le métier surtout. On ne devient pas champion de natation sans inépuisables longueurs dans un bassin. Torero, c’est pareil. Mais le bassin, c’est le ruedo. Si on vous en chasse, pas de podium.

Physique puissant mais silhouette plus affûtée que ces dernières années, le cheveu court et redevenu tout noir, on sent que Medhi s’est occupé de lui ; athlétique, rajeuni, plein d’une énergie nouvelle. Au moral, un appétit de lion : quand il foule la piste à grandes enjambées, on peine à imaginer qu’il marche comme les autres en zapatillas ; c’est  chaussé de bottes de sept lieues  qu’il vient saluer au centre, arracher les bâtons qu’on lui tend depuis la talanquera, ou au centre pour citer son toro !  Volontaire, décidé, irradiant de charisme. Techniquement, beaucoup plus mûr, intelligent et habile.

Et avec ça, un plaisir, une joie de toréer dans tous les tercios qui soulève d’enthousiasme. Pour Medhi comme pour d’autres avant lui, mais à la différence de presque tous ses contemporains, la corrida est une fête. Il est de la lignée des Tomas Campuzano, des Richard Millian, des Victor Mendez, des Espla peut-être aussi, du feu-follet Chamaco, des Padilla, des Fandi. Une manière heureuse, fêtarde, rabelaisienne, quelque fois un peu saturée, d’être dans l’arène.  Et  Dieu que c’est bon de voir en piste un torero qui ne soit ni un cierge ni un curé !

La Miurada était inégale de présentation ( de 571 à 656 kgs), avec trois très beaux exemplaires ( les trois premiers), des cornes conséquentes mais quelques unes abîmées – le 4 très vilain-, mais globalement faible (le 1, le 3 et le 5), sans bravoure ni sauvagerie, à l’exception du 2, très avisé, dangereux, avec beaucoup de genio ; le 3 noble,  le 5 sans charge, le 6 arrêté. Bref une Miurada, non pas compliquée comme Béziers le suggère tant il est interdit ici de s’avouer déçu par la ganaderia, mais médiocre  avec un très bon toro, le 3 pour Mehdi. Belles mises en suerte et grande application des hommes aux tercios de piques, surtout sur le 2 piqué par Alberto Sandoval – prix du meilleur piquero de l’après-midi, plus que justifié- et le 3 par Gabin – tout de même moins sûr à juridiction qu’à l’habitude. Toros tous mansos à des degrés divers et que leur faiblesse contraint à ménager lors du tercio.

Le sorteo n’a guère souri à Robleno. Son premier est faible et sans gaz, belle épée. Son second brutal, à demi-charge, sortant de la muleta la tête haute. Robleno fait ce qu’il peut. Desconfiado à l’épée : 2 pinchazos, bajonazo, entière caida.

Castano a fait face à l’os du jour, son premier, toréé à l’ancienne, mais qu’il n’est pas parvenu à réduire. Le suivant est plus noble mais très faible. Castano lui sert deux belles séries de la main droite, liées et main basse, puis la faena va a menos face à un adversaire épuisé et fléchissant. Une belle épée en place décide la présidence à lui consentir une oreille inattendue.

Mehdi, très soutenu par le public, a fait le spectacle et beaucoup plus que le job. Palmitas d’accueil à chacun de ses toros, il est le seul torero du jour à avoir servi des véroniques, centrées, puissantes et toréées, et ce, à chacun de ses adversaires, après une paire de faroles de rodillas à la sortie de son premier. Aux bâtons, il fut plus allant que jamais face à des gradins conquis, un merveilleux poder a poder en courant à reculons et un violin de macho sur son premier, la banda jouant l’ouverture de Carmen sur le tercio. Deux grandes paires sur le suivant, avant un cite énorme, Mehdi à genoux, les cuisses écartées, renversant le buste en arrière jusqu’à toucher le sol des épaules, se redressant, recommençant, en une ondulation de contorsionniste. Le voir faire ainsi le tapis volant pour agacer  un  adversaire de 591 kgs est un régal. Le toro accourt et Mehdi se relève pour une quiebro un peu approximatif qui met le feu aux arènes.

Mais c’est de muleta qu’il surprend par son intelligence et sa technique. Son toro est noble et a beaucoup de présence. Hélas, il marque une légère faiblesse, comme d’autres pensionnaires. Et toréer un Miura à mi-hauteur n’est pas donné à tout le monde. Mehdi y parvient, après des doblones très ajustés, en trois séries de la droite qui vont a mas, la troisième supérieure de tout, de position, de ligazon et de temple. Sans doute un brin lointain à gauche, il revient à droite, sûr et serein, en confiance, donne une dernière série, sans se presser mais sans prolonger la faena comme sans doute le toro l’aurait permis. Mehdi a bien fait, qui a appris de ses erreurs de jeunesse. Ne pas en faire trop,  toréer à sa mesure. Tout le monde n’est pas Ponce ou le Juli et ces deux-là n’ont pas les Miura pour tasse de thé. Ultime série l’épée en mains. Entière un peu trasera, descabello. Oreille et vuelta très fêtée.

Le suivant arrivera arrêté à la muleta. Là encore, Mehdi ne renonce à rien et s’adapte, dans un trasteo rapproché, dans le sitio, avec un aguante phénoménal, par porfia, pendule de droite et de gauche, jusqu’à ce que le toro embiste enfin, dans la muleta déployée, tenue, templée et dominatrice. C’était le maximum que ce toro pouvait supporter et ce maximum, qui supposait son poids de cojones, nous a été offert. Pinchazo, ¾ d’épée qui suffisent.

Tout le monde a compris : Mehdi a fait notre après-midi. Retrouvé, viril, a gusto, solaire.

Porté par les applaudissements du public jusqu’à la puerta des cuadrillas, le bras levé bien haut, il est sorti en conquérant. Superbe et généreux. Comme qui revient, non de l’exil, mais d’une campagne victorieuse au Pérou. Dont il a bellement récolté les fruits ici. Prochain cartel de Mehdi le renaissant : le 13 septembre à Arles face aux Cebada Gago.

NB/ Six anti-taurins ont envahi la piste avant le paseo, y jetant boules puantes et …des clous ; ils ont été  rapidement appréhendés, avec sûreté et sans violence, le public ayant manifesté sa colère tout en évitant tout déchaînement de haine. L’aficion a appris à se comporter face à un harcèlement dont les anti attendent qu’il nous rende odieux et paraît- que faire d’autre ?- prendre son parti de tels incidents.

On songe cependant, après avoir vu un Mehdi si connecté au public, que des carteles moins homogènes et moins attendus que ceux que l’on nous présente généralement, offrant de la diversité et de la joie d’être en piste, des carteles plus « physiques », faisant appel à des toreros moins convenus et plus spectaculaires pourraient relever l’aficion de sa lente anémie. Car celle-ci, ce ne sont pas les anti-taurins qui la provoquent….  

La suite de l’organisation fut parfaite, paseo avec « Carmen »  chanté, l’air d’Escamillo par un ténor impeccable, banda brillante et à propos, chants provençaux divers durant la course, public bon enfant qui n’a pas réclamé la messe ménardienne, la messe hostile, la messe anti-républicaine et qui, pour le reste, n’a pas boudé son plaisir.

 

 

14/07/2015

Céret 2015, incursion en secte du Vallespir

Céret, 11 juillet 2015, Dolores Aguirre – Fernando Robleno, Alberto Aguilar, Alberto Lamenas

«  Je cherche un toro sauvage, puissant, qu’il est nécessaire de lidier, un toro qui soit un vrai toro, exigeant et qui provoque de l’émotion et pas de la pitié, comme cela arrive avec tant de toros combattus actuellement ». Parole de ganadera dont nous sommes instruits par le mâle livret distribué à l’entrée de la plaza, un vrai missel pour messe noire.

La secte du Vallespir accueille à bras ouverts les nouveaux convertis et les arènes sont quasi-pleines sous un soleil de plomb.

Et question toros qui ne font pas pitié, nous fûmes servis, qui prirent 20 piques au total et les trois premiers, 12 à eux seuls, encore que le châtiment fût incomplet sur le troisième, un manso perdido, qu’on avait sottement épargné de deux ou trois rencontres supplémentaires. Le lot était loin d’être homogène (de 520 à 620 kilos) et  deux exemplaires, l’un maigre d’apparence (le 3ème), l’autre (le 4ème) un menhir, une tour Magne, un monstre préhistorique, un cyclope homérique, un tanker échoué en piste qui se ficha au centre et n’en bougea plus, auraient mérité de rester au campo. Tous mansos à des degrés divers, à l’exception du 2 qui se grandit en trois rencontres, d’abord fuyard puis poussant comme un forcené à la troisième pique, agressifs, violents, teigneux. Tant d’intensité, tant de frayeur depuis mon rang de tendido quand le toro s’approche de la talanquera prêt à sauter dans le callejon -ou pire si affinité-, tant de présence âpre et venimeuse m’épuise et je suis essoré après les trois premiers combats. Il faudrait songer, à Céret, à organiser des corridas de trois toros pour les moins endurants....

La secte du Vallespir, en réalité assez déçue par le lot, s’est  mal comportée. L’entre soi minoritaire affecte le discernement, c’est là chose ordinaire. Mais, Grands Dieux de l’Adac, que lastima ! La secte siffle le piquero qui, sur le 4, sort de son sitio  pour aller chercher la demi-tonne d’immobilité lui faisant face dans ce qui sera le tercio de piques le plus émouvant, le plus beau, le plus exaltant de sûreté et d’intelligence de l’après-midi, qui s’achève au centre du ruedo, le piquero, un piquero d’estampe, un Botero vivant, debout sur ses étriers, le ventre sur la hampe, le toro poussant soudain en creusant les reins et,  bien sûr, le prix de la meilleur pique sera attribuée à ce picador-là (Francisco Gonzalez) auquel on a cru un instant apprendre le métier. Mal élevée et impatiente, une voix ose crier un irrévérencieux et grotesque «  Vas-y » à un banderillero aguerri qui a le tort d’attendre  que son adversaire soit mis en suerte pour s’élancer dans une pose parfaite de sincérité, le peon, qui n’aime pas les contretemps ni l’ouvrage bâclé, fermant les poings d’un orgueil enragé lorsqu’il arrive en courant à la barrière, fier de la leçon qu’il vient d’administrer moins au tio qu’au ronchon. Aveugle à ce toro auquel il manquait deux ou trois piques, le manso perdido sorti en trois  et qui comme les autres se reprenait après le tercio en se chargeant d’une énergie mauvaise, la secte chahute encore les peones, que l’on sent dubitatifs et que le tio chasse de son terrain à grands coups de cornes en ciseaux, sans s’interroger sur le bien fondé des doutes des hommes de plata qui préfèrent tout de même, y compris ici, la vie sauve à une paire de banderilles de verdad. Mais le plus grossier, le plus insupportable, l’objet de mon plus grand scandale, c’est tout de même d’avoir privé Alberto Aguilar d’une vuelta sur son premier et Alberto Lamelas, d’une oreille sur le troisième.

Voici des modestes, des rescapés de l’escalafon, des estimables à cinq contrats par an où qui travaillent à côté pour vivre, des hauts comme trois pommes face à des monstres qui font dix fois leur poids, un cœur grand comme ça, suant comme à la mine mais sérieux comme des papes, des qui ne reculent pas parce qu’ils savent que ça leur est interdit, des qui font face, des qui se croisent, des qui affrontent ce qu’on leur offre et Dieu sait qu’on n’est guère charitable, des qui, à chaque engagement, tiennent Céret ou Vic pour la chance de leur vie, celle de se relancer, de se faire une petite place, oh, pas bien au soleil la place, mais une place quand même sur la planète des toros, comme ces SDF heureux de se mettre un peu à l’ombre, non loin du passage, pour se sentir moins seuls, des qui espèrent maintenir encore une saison ou deux, trois peut-être, un nom ou leur apodo, mais eux ont choisi de toréer sous leur état civil : l’apodo leur paraît une fantaisie de riche, de bourges, de « boloss ». Voici des braves donc, gorgés de hombria, auxquels on refuse, à l’un, un signe de gratitude et de remerciement – la vuelta-  à l’autre la récompense rêvée de haute lutte et qui s’imposait d’évidence. Ô Grands Dieux de l’Adac, que lastima !

Aguilar a toujours ce physique de communiant, le visage beau et lisse comme une dragée, une allure d’ado, mais un adolescent des rues, joli physique, assez bagarreur, fort caractère. Il tombe sur un des plus hauts du jour et le seul encasté. L’ombre du toro écrase le petit torero. Peu importe ! Il l’éprouve, le sent passer – et cette masse noire qui le dérobe complètement à nos regards est saisissante-, bouge pas mal mais invente soudain un changement de main inouï, de folie pure, lié au pecho, irréfléchi et phénoménal. Vivant ! De se sortir vivant d’une telle roulette russe, Alberto s’embrase, s’enflamme, se consume, entre soudain sur le terrain du toro et tire quatre derechazos inattendus de dominio et de vérité. Ca marche, le public le suit. Alors, il crie pour se donner du courage, avance la jambe contraire et sert en hurlant trois naturelles de feu. Epée trasera. Descabello. Saludos. Il s’apprête pour la vuelta, et le public cruellement la lui refuse, comme on chasse sans façon un SDF épuisé de l’ombre où il avait enfin trouvé un peu de fraîcheur....

Lamelas a moins de cartel encore. Une impression vicoise pour bagage et son envie de tirer profit de tout lorsqu’il est en habit de lumières. "Tout" hélas n’est pas grand-chose pour qui n’est pas né sous la bonne étoile. Son toro, c’est ce manso perdido déjà évoqué, un peu maigre, pas très joli, mais plus haut encore que le précédent. Larga afarolada  de rodillas en entame et deux véroniques la main basse, le corps relâché. Assiste sans désappointement perceptible au désastre lors du tercio des banderilles. Grand toro, tête haute, irrégulier et violent, qui finit aux tablas après deux passes de muleta. Vient l’y chercher, le toro le suit puis fuit à nouveau, sans plus bouger, donnant de grands coups de tête de droite et de gauche. «  Mata lo » soupire Céret. « Que mata lo » ? C’est son troisième toro de l’année et il n’y en aura pas beaucoup d’autres. Alors, il insiste, reste auprès des barrières mais l’extrait de son cœur de querencia. Et là soudain, dans le terrain du plus grand danger, il tient ce toro violent, agressif et armé,  il le tient, le manda, l’embarque, pour une, pour deux, pour trois, pour quatre passes de la droite, denses et insoupçonnées, lui concentré, quieto, bien dans ses zapatillas, hélant gentiment son adversaire à chaque passe d’un bien étrange « Mira toro bueno ». Ce « Mira toro bueno » n’est pas du second degré ou de l’auto-persuasion.  C’est la joie de l’infortuné. Le brin de tabac encore à fumer dans le mégot ramassé par terre. Et comme si ce miracle ne suffisait pas, Alberto Lamelas tente une même série à gauche, de naturelles croisées, dessinées, con dominio. Une épée trois étoiles en todo lo alto et d’efficacité immédiate, à lui décrocher l’oreille dans toutes les places de primera. Pas à Céret.

Robleno a été très digne face à l’incommode premier qui se retournait vif comme un chat. Très belle épée.

Seconde moitié de la corrida, moins prenante (4 et 5 sifflés à l’arrastre). Lamelas sans rancune sur le six auquel il a tiré avec mérite des passes des deux côtés.

Organisation parfaite en dépit d’une manifestation anti-taurine sur le pont, clairsemée, plutôt débonnaire et sans agressivité, qui a cependant retardé le début de la corrida d’une dizaine de minutes. Message pédagogique et plein d’apaisement du palco aux spectateurs à ce propos. La grande classe.

Céret, 12 juillet matin, Fraile-Sanchez Vara, Perez Mota, Cesar Valencia

Corrida moins saturée de sauvagerie, certes moins dense mais lot très beau de présentation (de 520 à 600 kgs), incroyablement armé, au berceau large, très large, très très large, et découverte de trois toreros dont je me scandalise ne pas les voir ailleurs. Public moins intempestif que la veille.

Lui est torero mais je le connaissais. C’est Gabin, ce jour piquero dans la cuadrilla de Perez Mota. Ce type est né sur un cheval ; il faut le voir, si sûr, longer les lignes, capter le regard du toro, l’aimanter de vingt mètres, jouer avec lui, l’accoutumer de loin à sa présence, mobile et élégant sur sa monture, ne pas cesser de longer les lignes en aller-retour comme si on avait le temps, lui jeter lentement ses filets comme une araignée tisse sa toile. Le toréer ! Il faut le voir le Gabin, la pique sous le bras ou, quand il s’agit de provoquer la charge, tenue à l’horizontale comme le font les Indiens dans les westerns, mais le plus souvent sous le bras et alors la pointe vers le ciel comme au campo. Ne se mettre en garde, le cheval perpendiculaire aux lignes, qu’au bon moment, quand il sait que là, là c’est sûr, le toro accourra s’exposer à la morsure de la hampe, laquelle ne sera abaissée qu’à juridiction, laissant à son adversaire le plus de champ possible, nous offrant la course la plus longue, le galop le plus sûr. Ce tiers, dans les mains de cet homme, est une faena, une véritable faena avec un commencement, l’approche, un milieu, le jeu, et une fin, la pique elle-même ; une faena recommencée ce jour trois fois face à un toro mansote qui se défend et proteste sous le peto mais tenu, impeccablement tenu,  piqué, impeccablement piqué, avec savoir, respect et hombria. Ce tercio de varas si brillamment exécuté assure à Gabin un triomphe majuscule, toute l’arène debout pour lui rendre hommage, lui se dressant sur les étriers en torche vive telles les silhouettes aspirées du Greco, comme s’il voulait toucher le ciel en remerciement de ce moment de grâce.

Francisco Sanchez Vara, en costume vieux rose-vieil or, sans doute ressorti des lointains pour l’occasion, a un petit air de Yann Moix, en plus souriant. Très digne toute la matinée, ne négligeant pas son rôle de chef de lidia, nous régalant aux banderilles dans des tercios bien menés et sincères, agrémentés d’une spectaculaire et parfaite garrocha de son vieux peon sur son second, a servi d’abord une faena essentiellement gauchère, aussi croisée que possible compte tenu de l’envergure de cornes de son adversaire. Pinchazo, épée phénomale. Mort en brave du toro (vuelta que Céret s’est abstenu, cette fois-ci, de protester). Sera moins convaincant sur le suivant un toro, sans classe, décasté et violent, comme s’il était épuisé par l’effort sur soi, il est vrai plus que méritoire (ovation).

Manuel Jesus Perez Mota a été, pour moi, la révélation de la course. Sûr, très jolis gestes, la main basse, des effluves de basse Andalousie face à son premier adversaire conséquent mais noble qu’il temple le plus souvent dans le terrain et en se replaçant spontanément quand il s’en éloigne, sans attendre qu’on le lui intime. Hélas, son toro est  allé se ficher à la talanquera au moment de la suerte suprême, s’interdisant toute sortie hormis sur le torero. Deux vaines tentatives, puis épée en place et descabello. Tour de piste fêté, ce n’est pas si souvent, il le fait en templant à mort, le plus lentement possible, pour en profiter un maximum. A notre approche, il me voit me découvrir et m’invite à lui lancer mon chapeau. Cela ne me serait jamais venu à l’esprit, non que le torero ne le mérite mais faute de couvre-chef à la hauteur : ce geste-là aussi doit être un sacrifice et j’avais acheté le mien une poignée d’euros sur les étals autour des arènes…  Je m’exécute, il me le renvoie victorieux, dans un grand sourire, comme un panama à un milliardaire de ses amis. A cet instant, chacun de nous se la joue un max, enivré par l’illusion d’autres vies que les nôtres. C’est Ordonez et Hemingway, ridicule, affligeant, tout ce que vous voudrez. Mais pour moi, dans l’instant, c’est énorme et j’en rougis presque de plaisir. Comme les vrais imposteurs ! Le suivant sera un monstre de 600 kilos, vraiment très impressionnant de tout, manso très bien piqué en trois rencontres dont les deux dernières parfaites de sûreté. Toro à charge courte et brutale, mufle au sol, qui gratte. Perez Mota fait face puis abrège avant un engagement à l’épée qui aurait mérité que son salut ne fût pas protesté.

Quant à César Valencia, c’est un phénomène. Un vénézuélien de sang indien, à la trempe bolivarienne, à l’obstination têtue d’un Chavez. Les Cumanagotos étaient-ils minuscules  et grandioses à la fois ? Alors, il en est ! Quelques uns retiendront sans doute son impuissance à l’épée et ses larmes de rage par deux fois. Mais on l'a vu, au moment de la suerte, se hisser sur la pointe des pieds pour tenter de porter les yeux au-delà du garrot. Que pouvait-il faire de plus : se jucher sur une chaise, l’épée en mains ? Ce jeune au rêve de torero doit avoir un apoderado bien cruel. Un de ces apoderados de verdad, un grand. Un immense. Un sans pitié. Un sadique. Un qui ne veut pas perdre son temps. Un Antonio Corbacho, un Philippe Lucas, que sais-je ? Après deux ou trois mois d’alternative, il lui a dégoté deux contrats en France, un à Vic à la Pentecôte, un ici cet été. Pour se faire la main… « Si ça passe, on verra ». Et macarel ! que ça passe ! Eso es un valiente. Face au lot le plus difficile de la matinée, et Dieu sait que les lots de ses camarades n’étaient pas de repos… L’air serein et décidé, il commence par des doblones de grande allure, puis se tient droit dans le terrain. Très droit, très engagé. Presque trop. Centré, croisé, la cuisse offerte qui vient titiller la corne contraire, le derechazo bien dessiné en dépit d’enganchones en fin de passe pour cause de bras trop court et de refus de l’astuce. Ah ça, pour sûr, il torée, le moustique-tigre. Peur de rien, le bougre. Meurt d’envie de convaincre. Ou meurt de faim. Réfléchit pas. Déroule ses leçons qu’il tient de son Corbacho à lui, lequel a dû lui dire « Tu vois Manzanares et le Juli ? tu fais l’inverse, le toro ne doit pas avancer en ligne droite, faut le faire tourner sinon il te bouffe et s’il te bouffe parce que tu t’exposes trop, personne t’en voudra ». Alors, il fait cela, le torero aux fossettes de gosse. Il se régale et nous régale et la série finale sur sa première faena de six naturelles, parfaites d’orthodoxie, de vouloir, d’aguante et de toreria était un terremoto d’émotions. Le suivant, de 600 kilos, est brutal court et avisé. Cesar Valencia avance la jambe, tend le bras, se fait bousculer et revient pour avancer encore la jambe et tendre encore le bras, sans grand succès mais avec un courage et une abnégation inouïe. C’est terrible, c’est beau, on a presque honte d’assister à cela et de se sentir exalté par la volonté de ce torero de réaliser ainsi son rêve. Ceret, qui a vu, a témoigné un immense respect. Olé !

Autre joli moment d’émotion, les deux brindis (de Sanchez Vara et de César Valencia) à la banderole de soutien à l’aficion de Barcelone, tenue à bout de bras par un quarteron de quidams, dignement salués par la foule qui se dresse par deux fois au beau geste, dans une solidarité catalane de part et d'autre des Pyrénées.

Céret, 12 juillet après-midi, Adolfo Martin- Encabo, Urdiales, Robleno

Corrida bien présentée, dans le type, avec de très beaux exemplaires (le 2, le 3 changé après s’être cassé la corne, le 5) mais assez ordinaires de comportement, mansos, sans tercio de piques pour l’histoire, et plus d’un ménagés ;  fades si l’on osait écrire.

Le meilleur de l’après-midi fut le solo de tible après le cinquième et la ferveur de la cobla et du public à interpréter la dernière Santa Espina du cycle, cette sardane en bras d’honneur à l’Espagne de Primo de Rivera.

Je ne souhaite me fâcher avec personne mais me demande si les toreros du jour n’étaient pas trop « capés » pour Céret.

Urdiales qui pourrait être une figura si le G5 ne faisait pas tout pour le proscrire est tombé sur un os, un toro qui coupe, qui regarde, qui charge peu et brutal dont il n’a pas fait grand-chose puis sur un toro plus maniable auquel il a servi de beaux gestes mais à mon sens lointains, le torero un peu décentré, dans une faena esthétisante mais marginale en dépit d’un bouquet de naturelles suspendues à un poignet inouï, du meilleur parfum.

Robleno a fait face à un auroch décasté abonné aux coups de cornes vers le haut qu’il n’est pas parvenu à réduire. Comme sur le premier d’Urdiales, le public a, lors de l’arrastre,  méchamment applaudi à tout rompre la difficulté non surmontée, le problème non résolu. Beaucoup plus convaincant sur son second, maniable mais sans classe, dans une faena construite et allant a mas, sans ligazon mais avec application, à des coudées au-dessus de son toro. Céret n’avait pas l’air très convaincue, il lui manquait quelque chose- pour sûr, il manquait de toro !- mais n’a pas chipoté l’oreille, au moins au titre des services rendus.

Encabo, poussé par le public, s’est résolu à toréer son premier sur la corne contraire, le seul avec un fond de caste, en prenant beaucoup sur soi et c’était assez beau à voir. Son suivant, offrant du jeu, était le plus noble du lot. Bon début de faena, par passes par le bas, puis cite de loin avec beaucoup de mando. Plus décentré en suivant, quelques naturelles parfaites avant un désarmé, puis une fin de faena marginale avant belle épée (saludos, saludos).

Prix de la meilleure pique : desierto. Vous voyez l’ambiance ….

07/06/2015

Madrid, San Isidro 2015

Madrid, 3 juin 2015, Beneficiencia, mano a mano Juli, Perera/ Victoriano del Rio

Vous aimez El Juli ? Alors, gardez-vous d’aller le voir à Madrid…

Il est, ici, l’incarnation du mal, du diabolique, de la contre-valeur absolue, de l’avers de la tauromachie. Il cristallise, focalise, aimante sur sa personne tout ce que Las Ventas dédaigne, méprise et jette aux orties, tout ce qu’elle abhorre, tout ce qui la scandalise : qu’il soit dans le brelan de tête de l’escalafon depuis plus de quinze ans sans se croiser jamais sur le terrain du toro, le plus souvent fuera de cacho, tordu et télescopique, la muleta à bout de bras, toreant penché et en ligne droite, toujours de côté y compris pour la suerte suprême, l’excède. Et ne dites pas à Madrid que le Juli est depuis vingt ans le meilleur connaisseur de toros, que sa vista est éblouissante et sa technique souveraine ! C’est pour cela qu’elle enrage. Tant de bagages et si peu d’engagement l’insupportent. Son refus obstiné et triomphal de la hombria, sa puissance torera étrangère au vrai poder et à l’arte del toreo sont, pour las Ventas, une cynique et funeste provocation. Alors, comme aujourd’hui, elle le siffle quand il se décentre, elle crie « miaou » quand il est précautionneux et frappe dans ses mains en milieu de faena pour signifier que, pour elle, ça suffit.

Moi, Juli, aujourd’hui à Madrid, m’a plu. Il faut certes une assez grande force d’âme pour apprécier son trasteo, constamment moqué, brocardé, houspillé, persifflé par le tendido 7. Mais au prix d’un effort sur soi-même et parfois contre nos propres préjugés, on y parvient.

Sa première faena sur un toro de quasi six ans, manso mais mobile, cornivueltissimo – et Juli face à tant de cornes, malgré tout, ça nous change- fut essentiellement gauchère et pour qui voulait bien voir, il y eut, en cinq séries de cette main, des naturelles merveilleuses, templées, main basse et le tissu au sol, los vuelos millimétrés ramenant le toro vers l’intérieur. Au moins six ou huit naturelles de cette eau, dessinées et profondes, comme voilà longtemps je n’en avais vu, suspendues à son poignet. Un tiers d’épée, trois descabellos, ovation parsemée de sifflets.

La seconde faena, brindée à David Mora, fut moins convaincante, un peu de vent, manque de lié, replacements, et beaucoup de brocards du tendido 7 qui intimait qu’on en finisse, mais Juli résista et offrit une série de plus en hommage à ses contempteurs, trois derechazos extra liés au pecho : le bras d’honneur d’un souverain. Les autres enrageaient. Une très vilaine épée leur permit d’assouvir leur vengeance dans un déchaînement grandiose.

Le dernier, complétement décasté, ne permettait rien. Le public fut soudain compréhensif : on imagine  qu’il préférait cela.

Mais le plus beau de l’après-midi fut le tercio de quites sur le quatrième, échu à Perera, un cinqueno de  660 kilos qui ne s’était alors illustré en rien, sauf la mansedubre. Juli qui avait achevé son précédent combat dans le tumulte que l’on sait vint au quite jusqu’au centre du ruedo, cita de vingt mètres, jambes écartées, et a dessiné du rebord de sa cape, trois chicuelinas d’une grande économie de tissu et d’une belle toreria.

Perera, ainsi déniaisé et qui s’était jusqu’alors beaucoup économisé au capote, a renchéri par un quite, long de mise en place mais de belle exécution torera, par taffalera, farol, gaoneras. Mais qui avait vu ce toro, sinon le Juli ?

L’entame de Perera sur cet adversaire fut éblouissante d’enchaînements heureux et inspirés (six passes sans bouger, dont deux de la flores) avant un désarmé qui marqua le début de la fin. Son premier était déclassé, le sixième, seul à pousser au cheval, fut changé pour un Montalvo désespérant.

La corrida augurait du meilleur : no hay billettes, plein soleil et l’Infante Elena au palco royal. Les gens avaient l’air heureux d’être là. Ils sont sortis après avoir crié « petardo » sur l’air des lampions, maudissant ce lot déclassé et disparate. Et en sifflant les deux toreros, avec mention spéciale au Juli.

Au fond, c’est pour cela que j’aime Las Ventas, l’exaspérée. Contre vent et marées, elle continue à y croire. Ses tonitruantes colères sont un puissant antipoison à la résignation, à la désespérance et à la lassitude. Oui, Madrid est sans doute la seule arène au monde à y croire encore. De verdad !   

Madrid, 4 juin 2015, Urdiales, Castella, Escribano/ Adolfo Martin

Aimablement installés dans un restau design et gastro, très nouvelle Espagne, à deux pas de la plaza Mayor, nous devisions entre amis, après la corrida, sur les puertas gayolas. Cette suerte de l’homme à genoux attendant face au toril la sortie de son adversaire, avec pour seules armes sa cape, son sang-froid et son courage, est-elle bien utile ? Por supesto, amigo ! Elle est la figure même de la corrida. Le défi et l’irraison, l’inattendu et la tragédie qui rôde. Une prouesse et une prière, tout à la fois.

Escribano est allé par deux fois à puerta gayola, à chacun de ses toros. Le premier, manso comme la plupart des Adolfo du jour, l’a contourné, refusant la rencontre. Que croyez-vous que fît Escribano ? Il est resté à genoux, en se replaçant face à son adversaire, persistant à provoquer la charge d’un souffle de cape, jusqu’à ce que le fuyard vienne à lui, bondisse pattes en avant sur le farol qui se dérobe. Ce n’était certes pas « utile », mais cette entame, gorgée de hombria, donnait le ton : l’heure n’était pas au salon de thé ou au thé dansant. Elle était aux barricades, à la gloire de vaincre ou d’être vaincu, au combat à force nue, au duel au premier sang.

Escribano est un rustique. Il l’a monté encore, aux banderilles, sur son second, vif, puissant et galopeur, seul encasté du jour, quand, sérieusement menacé par la corne sur la dernière paire, et alors que la présidence avait fait sonner le changement de tercio, il a sollicité, refusant l’échec ou la demi-mesure, la pose de bâtons supplémentaires. Elle lui fut accordée. Et cette paire, fichée dans le berceau, la plus belle et la plus vaillante de toutes, fit se lever les tendidos comme on salue le combattant quand il fait  honneur à sa race.

Il y eut aussi une épée, sur son premier, après quatre tentatives médiocres, une épée qu’une image a fixée dans les journaux le lendemain, parfaitement en place et le geste exposé au possible, la corne entre plexus et jugulaire, lui le visage grimaçant et les yeux fermés comme on s’en remet au dernier souffle, une épée que nous n’avons pas vue ainsi depuis nos tendidos bien sûr, mais qu’une photo zoomée nous livre. Depuis, cette photo nous hante. Cherchez-là sur internet «  Escribano entra a matar, Adolfo Martin, Las Ventas ». Cherchez-là vraiment, et vous la conserverez chèrement comme une image pieuse, une médaille miraculeuse, un objet de piété, les lauriers de César, grandiose et émouvante comme le Christ supplicié. « Cara y cruz ».

Un peu débordé en début de faena par la caste de son sixième, Manuel servira une très grosse série de naturelles liées au pecho puis, pour conclure, un bouquet de naturelles de face et en face où Las Ventas applaudit la position (oreille). Pour sûr Madrid aime les valientes.

Mais c’est tout de même Diego Urdiales qui fera la corrida, devant un premier adversaire très avisé y muy peligroso qui ne cesse de le regarder et qu’il parvient, très sûr, les zapatillas bien en terre, à embarquer dans les effluves de sa muleta puissante et lente, fixé à sa position comme un capitaine à sa barre par gros temps. Ne redoutant rien des paquets de mer qui vous tombent dessus. Obstiné et grandiose. Con toreria y arte. L’échec à l’épée le prive de trophée. Saludos, très grosse ovation.

Gestes de grande classe sur son second, qui en manquait cruellement, assez noble mais plus faible, qu’il torée à mi-distance, positionné de trois quarts, dans une faena variée plus que construite, de beaucoup d’arôme, molinetes, trinchera, passes par le bas et aidées pour conclure avant une épée décisive (saludos).

Castella a choisi de se confronter aux Adolfo. Son premier, tardo, brutal et faible, lui posera pas mal de problèmes, demeurés irrésolus. Il fera face à son second, faible et réservé, sans grand intérêt, auquel il tire en fin de faena par porfia un derechazo insoupçonné, long comme le jour, autant dire de l’eau à une pierre. Ce n’est déjà pas si mal.

Les Adolfo sont sortis médiocres, mais nous tout de même épatés par la grande classe d’Urdiales, l’engagement d’Escribano et le pari risqué de Sébastien.

Madrid, 6 juin 2015, Solo du Cid/ Victorino Martin

Ils sont sortis comme un bataillon défait, sous les huées et les coussins, les huit hommes de plata faisant bloc autour de leur torero, tous sur la même ligne de front, également éprouvés et solidaires, comme la vieille garde soucieuse d’alléger le fardeau d’un maréchal d’Empire après la déroute. Traversant le ruedo jusqu’au patio de cuadrillas dans une ultime épreuve du feu, la plus cruelle. Celle d’après la bataille.  Quand tout est consommé. Comme dans un mauvais rêve. Entre décombres et fumerolles.

Las Ventas, telle la population assiégée d’une ville vaincue, ne voulait rien savoir, rien comprendre, ne se souvenir de rien des combats auxquels elle venait d’assister. De son rêve brisé.

Ni de ce pari fou du Cid de se refaire comme à ses trente ans en se confrontant à cet élevage dont il fut le meilleur spécialiste. Ni que le vénérable maestro soit entré dans le ruedo, moins de deux heures auparavant, comme un toro sort des chiqueros, avec caste, se campant sur ses deux jambes, avec l’envie d’en découdre d’un guerrier. Ni qu’il ait brindé son premier combat à la fille d’une figura du tendido 7, décédée il y a peu. Ni qu’il soit systématiquement sorti du burladero, cape en mains, sans attendre que ses peones aient éprouvé son adversaire. Ni des Victorinos si mauvais, si médiocres, si dépourvus de caste, pas même venimeux, mais mansos, con genio, con pelligro, infumables ! Ni qu’elle les avait tous sifflés à l’arrastre, à l’exception du premier trainé sur le sable dans un silence de mort. Ni de ce peon blessé par la corne au quatrième dans la déroute du tercio de banderilles. Ni même de la seconde pique de Tito Sandoval sur le dernier, merveilleuse de mise en suerte, de cite et d’exécution. Ni encore de ce desplante du banderillero au sixième qui, poursuivi de près après une paire fameuse, refuse de sauter dans le callejon, se retourne et fait face au toro qui s’immobilise soudain devant tant aguante, comme au pied de la statue du Commandeur.

Non de tout cela, elle ne veut rien savoir. Le spectacle de ce torero naguère estimé mais qui, ce jour, a reculé, reculé six fois face à six toros, de ce torero interdit face à tant d’adversité, lui est insupportable. Et comme si cela ne suffisait pas, ses peones ont été débordés ou lamentables et les piqueros mauvais, sauf Sandoval. Et encore, la lidia sur ce sixième, qui avait levé quelques espérances comme une rémission dans une lente agonie, a-t-elle été si piètre que nous fûmes privés de la première rencontre, le toro ayant filé sur le piquero de réserve.

Alors, Madrid a lavé l’affront dans la colère. Une colère d’humilié, injuste, amère, ingrate, irraisonnée. Une colère de déni, où l’on s’étourdit de sa propre rage, s’interdisant toute pitié d’y avoir cru. Une colère pour se donner le courage d’y croire encore quand on a compris pourtant qu’il n’y a pas de miracle.

Que nul ne s’y trompe ! Ce n’était pas d’abord une colère contre un torero. C’était un chagrin d’orphelin. La fin d’une illusion. La perte d’un Empire. La France après Diên Biên Phu.

Oui, on sort peiné et attristé, pour Las Ventas, pour Le Cid et pour ses compagnons en songeant curieusement à l’Indochine. Fin de partie.

Comme à la foule en masse dans le port de la Joliette, venue insulter à leur débarquement les combattants défaits de cette sale guerre, on a envie de crier à son tour : « Respect pour le soldat. A chaque âge sa bataille. N’oublions pas les citations passées, toujours présentes à nos cœurs ».