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07/04/2015

Feria d'Arles, Pâques 2015, Manzanares, le Dahlia Noir

Arles, 3 avril 2015- Frascuelo, Curro Diaz, Roman Perez/ Dos Hermanas,

Un tiers d’arène par beau temps et c’est panique à bord : Arles sort la grosse artillerie de la bouvine pour protéger la corrida des attaques : la reine d’Arles est annoncée qui traverse la piste, entourée de ses deux dauphines, et des confréries de gardians, oriflammes au vent, prennent place de part et d’autre du ruedo, en une haie d’honneur qui, au passage des toreros, lève les drapeaux. L’initiative est sympathique mais le spectacle bien triste. On songe aux armées victorieuses présentant les armes aux cohortes engueunillées pour rendre un ultime hommage à la bravoure du vaincu. L’honneur est sauf mais la défaite n’en est que plus cuisante. On en est donc là… Le tout sur l’air de l’Arlésienne.

Minute de silence en hommage aux disparus, Lucien Clergue et Manitas de Platas parmi d’autres.  On se dit que la corrida ne commencera jamais mais, soyons franc, on se sent alors davantage chez soi….

Les Dos Hermanos sont bien sortis, joliment présentés, robes variées, les trois premiers certes  un peu faibles (le deuxième surtout) mais les trois suivants avec beaucoup de présence, bravotes à la pique, nobles avec un fond de caste, beaucoup de mobilité, les cinq et six applaudis à la sortie.

Frascuelo c’est De Gaulle !  Quel torero, cet homme…Né en …48, il fait sa présentation à Arles à 67 ans : il était temps… Mais ne nous moquons pas ! C’est un torero rare qui n’a jamais beaucoup toréé, en tout cas hors de Madrid, qui a triomphé l’année passée à Céret et qui rêve d’une campagne française pour se relancer. Rien du vieux torero qu’on ressort à l’occasion comme tant d’autres. Rien chez lui ne fait « vieux torero », il n’a pas ce regard égrillard du vieillard qui s’excite en vain devant des jeunes filles pour amuser l’aficionado, il n’a pas la taille épaisse ni le visage pris dans la mauvaise graisse, aucun de ces tics des grands anciens qui réapparaissent pour nous livrer, souvent pathétiques, quelques citations bégayantes de leur toreo d’antan. Non, lui, Frascuelo n’a jamais beaucoup toréé mais ne s’est jamais retiré et cela se voit ; cela se sent. Un emplacement de trois quats, toujours très vertical, citant de loin, mandant, templant dans une économie de geste souveraine. Tant à la cape qu’à la muleta. Sa première faena face à un adversaire faible a été quasiment exclusivement gauchère, une faena de naturelles pures, trinchera, passes de la firma, une faenita précieuse et de très grande classe. Et face à son second adversaire plus exigeant, le temple et la douceur de la cape étaient inouïs, le quite à la chicuelina solennel où faute de pouvoir pivoter sur lui-même comme un jeune-homme, il s’enveloppe tout entier de la cape, et la faena de grande allure – trincheras, naturelles de face-, ponctuée de desplantes et de remates de bon goût qui lui évitent le pecho que n’autorisent plus une taille ankylosée et une prudence de bon aloi. Il tue mal son toro ? A la différence de tant d’autres, il reprend l’épée. A la fin du combat, il salue dignement au centre de la piste et n’entame la vuelta que sous la pression unanime du public. Ah, ça, oui, la grande classe !

Curro Diaz, en turquoise et or, a été discret face à son premier, quasi-invalide, précieux sur le suivant, avec une entame de faena très brillante, planta torera, main basse, pecho de grande allure et cette muleta comme suspendue à ses doigts, légère, aérienne. Mais cette poésie torera  ne fait pas un torero : l’indifférence au dominio se paye en fin de faena et le toro arrive à la mort sans avoir été toréé. Une jolie aquarelle.

Roman Perez, le local de l’étape, en habit couleur camion de pompier (rouge et blanc), torée, lui, un peu à la truelle. Un artisan sans façon, loin des joliesses précédentes,  mais valeureux, handicapé certes par une absence criante de grâce, mais non dénué de technique. Torée son incommode premier en faisant face de la main gauche, arrache une oreille très méritée sur le suivant tué d’une épée magnifique. Marco Leal très torero  aux banderilles sur le premier et efficace à la brega sur le second. On ne louera jamais assez le brio et l’aficion des cuadrillas arlésiennes.

 

Arles, 4 avril 2015- Finito, Juan Bautista, Manzanare/ Domingo Hernandez

Toros très jutes de présentation, cornes commodes, piques symboliques, la plupart décastés, le lot de Manzanares plus intéressant. 

Finito désormais torée pour lui, pour son plaisir, exclusivement. Et le nôtre est un peu clandestin, comme si on s’invitait à le voir toréer de salon, voleur de son intimité. Très appliqué sur son insigne premier, un capote d’or sur le suivant avec une économie de tout, de geste et de tissu. Le temple et une lenteur inouïe pour seule arme. Et Dieu sait alors s’il torée : ce temple et cette lenteur sont un vrai châtiment, une torture amoureuse, des sévices délicieux. Et l’arène, soudain ensorcelée, n’est plus que respirations suspendues, rugissements rauques, spasmes de geishas. L’acmé ? Un quite de quatre demi-véroniques à se pâmer.

Juan Bautista est certes plus prosaïque, mais il a fait sur son second, affreusement andarin,  distraido, sans classe mais mobile, ce qu’il fallait faire, c’est-à-dire de tout : pas une passe ne manquait dans un répertoire généreux, intelligent, de grande technique, certes pas pour l’histoire mais qui combla le public. Un recibir après pinchazo a fait tomber les deux oreilles, là où une aurait suffi, mais qu’importe, la corrida est une fête !

Manzanares, en grand deuil dans un habit noir superbe, très seigneur de la Renaissance, a tardé à prendre la mesure de son premier, mobile, de beaucoup de présence, auquel il a servi sans grande imagination ni dominio mais avec élégance, sa faena des jours où l’on ne force pas trop. Chacun songe qu’il se ménage pour son lendemain sévillan. Gros pinchazo avant entière caida et deux avis.

Mais la faena suivante sur un manso, paraissant complétement décasté, andarin comme le précédent mais brinqueballant et sans classe, sera d’un alchimiste qui, en deux séries de derechazos centrés, templés et d’une lenteur magique, vous invente un toro, comme on transforme du plomb en or. Une passe du cambio, la muleta non pas à l’épaule mais aux chevilles, comme une trinchera inversée, merveilleuse de délicatesse et de finesse, un pur ouvrage d’orfèvrerie, ouvrira le toro tel un sésame que l’on chuchote à l’oreille, et mettra à jour ses mystères, un toro désormais dépouillé de toute scorie, soudain plein d’allant, définitivement rectifié, noble et joueur, inlassablement. Ce n’est plus alors une faena, douceur, lenteur, volupté, c’est un ensorcellement lent, infiniment suspendu au pecho, infiniment recommencé à la naturelle, un transport féerique, une traversée cotonneuse vers des rives occultes.

Les éclats noirs de l’habit de lumière et le toro à la robe charbon autour du rouge éclatant de la muleta, sont d’une fleur carnivore. Et sous le ciel tourmenté de nuages sombres, les tours sarrasines battues par le vent, sur cette piste grise,  cette faena est un dahlia noir, venimeux et hypnotique, qui joue comme un philtre. C’est l’Oeuvre au noir. Le Grand Œuvre.

Alors, le torero va chercher l’épée, met son toro en suerte, se place à dix mètres – oui dix, au moins…-, agite sa muleta et attend, arrogant et plein de soi, la charge de son adversaire, dans un recibir inouï, impossible, un recibir « à-Dieu-va », de folie et d’effroi. Le toro voit le tissu, cet homme et peut-être cette épée, accourt, galope – Dieu que c’est long- et vient mourir en brave sur ce bras tendu qui n’a pas fléchi. A cet instant l’alchimiste était un torero de pierre.

Deux oreilles et la queue dans l’effervescence et le délire.  

On songe alors à ce maestro qui torée le lendemain à Séville et dont on avait craint un instant qu’il s’économise ici. Sa geste arlésienne, ce défi, le risque pris, inconsidéré et grandiose, est tout ce que nous aimons de la corrida, pauvres de nous, les séductions de la folie pure, le rêve faustien de triompher de la mort, la déraison et l’héroïsme.  Putain de drogue….

Arles, 5 avril 2015- Castella, Fandino, Luque/ Montalvo

Les jours se suivent…. Ambiance glaciale, grand vent, toros sans grand intérêt et le public la tête ailleurs, tout au « Classico » de ce soir au stade Velodrome, qui n’a pas su voir Fandino dans une faena sérieuse, allant a mas, ayant servi les naturelles les plus croisées et les plus classiques du cycle, aimantant son adversaire « par en dessous » comme il convenait et était très valeureux d’y parvenir. Epée superbe. Légère pétition. Salut. Castella une oreille sur son second. Nous partons, frigorifiés, après le cinquième. Quant au Classico, vous connaissez le résultat…

 

 

 

01/04/2015

Madrid, Ivan Fandino, 29 mars 2015. Le lait renversé

"Quel esprit ne bat la campagne? Qui ne fait château en Espagne? Autant les sages que les fous". Jean de la Fontaine  (La laitière et le pot au lait)

Deux rêves, deux défis, l'un grandiose, l'autre clandestin, se sont télescopés et fracassés à Las Ventas. Deux fières solitudes, deux arrogances viriles, deux toreros d'estampe luttant chacun pour vaincre.

Fandino est l'un d'eux, gorgé de soi, dont le "un contre six", ce combat contre des toros d'encastes réputés et glorieux dans la plus exigeante arène du monde, nous a tenus tout l'hiver, tel un signe de la Providence que tout n'était pas foutu, qu'on pouvait encore croire à la hombria des toreros et à la confrontation solennelle de l’homme avec des adversaires de respect. Que la tauromachie pourrait encore survivre quelques temps si nous en chassions l'anodin et les jours qui se ressemblent, si un homme se levait, chassant les marchands du temple et les sépulcres blanchis aux paillettes.

Fandino a tenu son pari, et les deux ovations qui ont salué son apparition à la puerta des cuadrillas puis, une fois le paseo terminé, aux tablas était de celles qu'on réserve aux  sauveurs, aux hommes providentiels, aux héros auxquels on s'en remet comme pour une dernière bataille. Interminable, fervente, pleine de reconnaissance. Une ovation moins pour lui que pour nous tous. Pour la geste et pour la leçon. Pour la corrida qui renaît de ses cendres et peut s’ébrouer encore de nos désillusions. Pour la résurrection, non d'un torero mais d'une passion commune qui ne demande qu'à s'exalter. Le torero a déçu, mais ces acclamations d'un public debout par un après-midi de        " no hay billettes" étaient une votation de l'aficion, capitale, décisive, une ligne de front qui bouge. Un manifeste en faveur de la corrida durable, celle des hauts sommets, des épreuves incertaines et éprouvantes, de la sueur froide au col, des cornes qui menacent, d’un homme face à son destin. Et peu importe ce que le destin dit de cet homme, c’est la quête de cette confrontation intègre qui fait l’aficion.

Partido de la Resina, Adolfo Martin, Cebada Gago, José Escolar, Victorino Martin, Palha. Voulez-vous des toros de réserve ? Alors vous aurez un autre Adolfo Martin avant un El Ventorillo de possible repos. Et tous cinquenos, en cornes, astifinos, de vrais toros de Madrid. Olé Maestro !

Bien sûr, l’épreuve ne fut pas à la hauteur du rêve. Le Partido de la Resina, toro d’estampe applaudi à sa sortie en piste, le plus beau de l’après-midi, a fléchi dès la première pique et a fini aplomado ; une grosse série de la droite, pleine de toreria, une naturelle immense comme l’océan puis plus grand chose devant l’enclume où deux ou trois épées se brisent.

L’Adolfo Martin est accueilli à la barrière par un bouquet de véroniques vibrantes mais ne pousse guère sous la pique.  Il se reprend aux banderilles et Fandino, après nous avoir offert le combat, le cite du plus loin, depuis le centre, et l’embarque en trois derechazos templés, centrés, de feu. Recommence et c’est moins bien, change de côté et se fait désarmer. L’impression que le toro qui charge et humilie sur la première passe devient tardo sur la suivante, attendant l’homme qui fait face, qui aguante mais n’a ni le sitio ni la position, qui aguante sans s’adapter ni dominer, qui aguante pour rien.

Le doute s’aiguise sur le suivant qui surprend le maestro, coincé à la barrière, lequel ne parvient pas à le fixer. Le Cebada Gago sort décasté, incommode, con genio et marchant en crabe. Pas grand-chose à faire, Fandino abrège.

L’Escolar Gil va relancer la course. Autre toro d’estampe, con trapio, fougueux dans la cape dominatrice du torero, allant avec bravoure aux piques sûres et puissantes d’Israel de Pedro, ovationné, puis avec codicia y allegria aux banderilles dans un tercio qui déclenche encore l’enthousiasme, les deux banderilleros et Ambiel à la brega se découvrant aux côtés de Fandino qui avait servi une série de belles chicuelinas. La pression est énorme et on sent soudain le torero nerveux face à une démonstration qui se dérobe. Encalminé, raide, sans sitio ni juste distance, se posant là immobile en esquissant les gestes que l’on fait face à un Domecq et voyant que cela ne marche pas, faisant un geste de la main pour retarder les impatiences, mais rien ne vient. Et à cet instant, on se dit, comme dans la fable, que le lait est renversé.

Apathique face au Victorino Martin que l’on changera après la seconde pique, prise de loin et avec bravoure, mais sans doute criminelle, se faisant enfermer aux tablas à la véronique sur le Adolfo Martin de remplacement qui nous offre, avec la complicité non du torero mais du tendido 7 qui exige la distance, un galop de brave et un tercio de banderilles gouleyant, avant de se raviser à la muleta, con genio, se retournant vif comme un chat, accrocheur. Fandino se fait désarmer et abrège.

Dépassé par le Palha, un hijo de qui vous savez, dont trois grosses piques de châtiment tentent de punir en vain l’hérédité. On voit Fandino fuir devant le monstre, fuir à toutes jambes en jetant sa cape à terre, fuyant le combat pour rejoindre au plus vite le burladero.

La tristesse et la cruauté de cette épopée, c’est que le mental et le volontarisme ne suffisent pas et que les toreros du circuit long des longues après-midi languissantes, musicales et fleuries ne savent plus, quoiqu’ils en aient, combattre les corridas dures. Jamais la distance entre ces deux types de « spectacles » n’a été aussi grande. Elle semble désormais infranchissable. Et les sifflets et les quelques coussins épars jetés sur la piste à l’issue de la tarde ne visaient pas Fandino, qui eut l’orgueil de tenter ; ils étaient gestes d’amertume face à l’impitoyable leçon à tirer : qu’il avait tenté l’impossible.

Un autre rêve s'est greffé sur ce désir de triomphe, un rêve épiphyte, comme du gui sur un arbre auguste. C'était celui d'un espontaneo qui a sauté en piste depuis les gradins, profitant d'un moment de communion intense après le beau tercio de piques sur le quatrième, courant la muleta et l'épée en main vers le brave et encasté Escalar Gil avant d'être reconduit vers le callejon par les peones de la cuadrilla du torero, prestement mais sans violence, presque comme un frère. Cet incident aussi était un signe d’espérance, tant on avait oublié que cela pouvait exister encore, la rage d'être un torero sans contrat et oublié de tous. Le désir de vaincre, de convaincre, de fouler le ruedo, de toréer "à la tire", d'agiter le chiffon rouge au péril de sa vie et de sa réputation, à la fois plein de soi et oublieux du reste.

Ce geste irraisonné, ce cri d'affamé, cet estrambord d'aficion était également glorieux. Plein de passion et de sève, d'impatience de vie et de désir d'en découdre, d'être plus grand que soi.

Mais un peu comme Fandino, le novillero clandestin, Gallo Chico, c'est son nom de torero, beau mec en jean blanc immaculé, une chemise bleu nuit largement ouverte et les cheveux retenus à l'arrière en une coleta gitane de l'autre siècle, a été condamné à retrouver sa juste place.

"Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux/ Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes/ Tout le bien du monde est à nous/Tous les honneurs, toutes les femmes/Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi/ Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi/ On m'élit roi, mon peuple m'aime/ Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant/ Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ?/Je suis gros Jean comme devant".

Ni l’un ni l’autre de ces deux toreros n’ont été « Gros Jean comme devant » et leur rêve fut le nôtre. Un rêve immense et inachevé. Un rêve…    

 

   

         

 

09/10/2014

Madrid, Feria d'Otono 2014, fin de saison

Madrid, 3 octobre 2014- Finito, Fandino, Luque/ Nunez del Cuvillo

Même à Madrid… Même ici, on peut voir six toros d’une grande faiblesse et la moitié d’entre eux récusés par une présidence sous pression. Même ici, on se trouve condamné à voir sortir un toro de réserve sans cornes qui suscitera les protestations de 13 000 personnes, offensées de constater qu’un tel handicap, si spectaculaire, ait pu être tenu pour négligeable dans les corales de la plus grande arène du monde et si  peu déterminant aux yeux du placo qu’il fallut attendre que cette bête se couche à son tour sur le flanc pour qu’elle fût enfin chassée du ruedo. Oui, même à Las Ventas ! Que l’authenticité vienne manquer à ce point dans la Rome de la tauromachie afflige l’aficion des plus croyants d’entre nous. Et on rêve d’un Luther qui afficherait des placards partout sur les portes des arènes pour rappeler que « corrida » en espagnol veut dire «  course ». Course du toro, si possible avec des cornes, des pattes un peu solides et une certaine envie d’en découdre dont l’homme doit faire son affaire. Tout le reste est du cirque. Et nos chapiteaux seraient vides si l’on demandait à  l’écuyer de porter son cheval à bout de bras.

Finito, en lie de vin et or, a fait face au très faible premier et au plus exigeant quatrième (bien piqué, charge courte, brutal), a montré son poignet et très fugacement son entrega, notamment à la cape. Rien de bien notable cependant de muleta sinon le troisième temps de la passe systématiquement escamoté. Silencio deux fois, qui n’a pas déprécié son cartel.

 Luque, dans un vilain habit mandarine indienne et or, a servi les deux plus beaux quites de l’après-midi. Sur le premier toro de Fandino d’abord, par chicuelinas de macho, les jambes écartées, liées à une larga du mépris, souveraine et pleine de toreria, par véroniques sur son premier ensuite, d’un temple, d’une lenteur et d’une suavité indicibles, que le défaut de classe de son adversaire laissera cependant sans remate. Quatre passes de bandera, une  belle trinchera et deux passes par le haut en entame sur le suivant, désordonné et sans classe,  avant de se décentrer. Silencio deux fois, ses adversaires n’autorisant rien de plus.

Fandino, en pétrole et or, n’a toréé que les sobresalientes, les deux moins piètres du jour, un Juan Pedro Domecq, d’abord, manso, andarin, noble, qu’il a cité de loin et embarqué dans de belles séries, liées mais pas toujours centrées (division de opinion), puis le meilleur d’El Torero, brave et venant de loin,  auquel il a servi au centre trois grosses séries de derechazos, la cuisse offerte, de grande transmission  avant de se faire désarmer à gauche et de décharger la suerte au grand dépit du tendido 7 (silencio). Sérieux, le visage fermé, son toreo toujours sans fioriture est désormais jugé à l’aune de ses ambitions. Celles-ci sont grandes, le jugement fut sévère. Sans doute excessivement.

Madrid, 4 octobre 2014 - solo de Miguel Abellan/ Puerto de San Lorenzo

Las Ventas aime un torero. Cela me rassure. Las Ventas aime Abellan, comme un fils : rien n’est plus beau ! Savoir qui il est et d’où il vient. N’avoir rien oublié de ses blessures et de ses combats. De ses inattendus triomphes contre le sort et de son obstination à lutter contre un destin contraire et un cartel qui se dérobe. Se souvenir de ses rêves de gloire et de ses années sans contrats (4 en 2012, aucun en 2013), savoir ses espérances chiffonnées comme mouchoir dans la poche et  l’habit de lumières trop longtemps amidonné dans l’armoire d’où il ne sort que pour se recouvrir du sang versé. Mâchoire brisée par la corne en 2011, toréant blessé et l’habit dégoulinant de sang lors de la San Isidro du printemps 2014 où son abnégation et sa rusticité au mal lui ont valu une oreille de valiente. Oui, Las Ventas aime ce torero parce que Madrid n’aime rien mieux que la force d’âme. Voilà pourquoi, les toreros punteros, les stars de la tauromachie y sont généralement mal accueillis ; aux yeux de Las Ventas, leur succès durable manifeste un trop insolent désir de vivre. Ceux qui en sont dépourvus, les combattants de l’ombre, les chevaliers à la triste figure, les moines de l’Escorial et quelques toreros de second ordre qui n’ont plus rien à perdre, et qui le montrent, sont attendus avec curiosité et sympathie. Alors, quand Abellan, méritant mais modeste, a proposé une encerona, ce un contre six en guise de « roulette russe », Madrid loin de se récrier a exulté. Ce torero gorgé de hombria était bien un vrai fils !

Mais quand Miguel parut à la puerta de cuadrillas, en jeune communiant dans un bel habit dragée et vieil argent, le bras en écharpe dans un capote de paseo noir salafiste, quand il a fait face à cette arène pleine, les jambes écartées, le buste rejeté en arrière et le visage interrogeant le ciel, Las Ventas a rugi comme qui voit son fils s’apprêter au martyr. Trop tard ! Ne pouvant plus se dédire, elle lui fit un triomphe comme aux plus grands. Il ne s’agissait pas d’applaudissements d’encouragement ou d’affection. C’était autre chose. Cet ébranlement de foule, dense, interminable et exalté était comme un cercle de feu sanctifiant la scène du sacrifice, où chacun était appelé à jeter ses peurs, ses doutes et le souvenir des jours mauvais en offrande au torero,  en hommage à son innocente arrogance.

Le paseo fut grave, lent, très templé. Abellan se perfuse à petits pas de tant de gratitude, se convainc de ses mérites à traverser la rumeur d’une telle reconnaissance, devine sans doute que l’arène est inconsolable de ce qu’elle a consenti à lui offrir et espère à cet instant la rassurer et la convaincre. Mais le défi lui fait un visage de pierre. Las Ventas s’en aperçoit et taraudée de remords invite encore le torero à venir saluer après le paseo. Il sort de la talanquera, avance jusqu’aux lignes, la cape de combat, tenue d’une main, traînant au sol et salue sobrement. Ca y est, le sort en est jeté.

La première faena sera très intelligemment construite, allant a mas, de grand mérite et bien au-dessus de son toro ( 520 kgs), noble, faible et brinqueballant. Commencée par d’élégants doblones magnifiquement templés, Miguel toréé à mi-distance, le sitio des braves, sert deux séries de naturelles de cartel et termine par trois autres de face et en face suivies d’une paire d’aidées par le haut rematées d’une  trinchera pour la mise en suerte. Belle épée hélas lente d’effet et l’agonie du fauve refroidit l’ambiance (saludos après légère peticion).

Miguel s’accommodera moins souverainement du second (508 kgs, jolies cornes), faible mais con genio, qui le bouscule légèrement au quite par chicuelinas liées à un farol et conclu d’une merveilleuse revolera  et le désarme à la muleta. Quatre pinchazos (silencio).

Le suivant (572 kgs) était le toro du triomphe en dépit de la mansedubre qui l’envoya par deux fois sur le piquero de réserve, nous privant du trasteo de Tito Sandoval. Mais les piques à contre –querencia ont été fort belles, le piquero debout sur ses étriers, le corps suspendu au dessus du toro, celui-là poussant avec caste puis se donnant aux banderilles. Miguel le sent qui nous offre un quite en fin de deuxième tercio, plus alluré que réussi, par chicuelinas alternées avec des tafalleras. L’entame après le brindis au public était de toute beauté : quatre aidées par le haut, une par le bas liée à une trinchera suivie d’un pecho dans un toreo de ceinture souple et altier. Deux courtes séries de derechazos s’ensuivent, trois passes chaque fois, pas une de plus, dominatrices, habitées, longues et templées, la seconde le bras plus encore relâché, à fleur de sentimiento. Cette fois, Las Ventas s’enthousiasme de son petit torero, qui prend son temps entre les séries et goûte le silence absolu qui précède les recommencements que l’on rêve réussis. Il cite de plus loin, embarque le toro dans les mouvements de sa muleta sans jamais rompre, un peu à la manière de Manzanares. Il poursuit hélas sur cette voie de main gauche, déchargeant alors la suerte et toreant du pico, se reprend par une inattendue passe du cambio et une circulaire à l’envers qui mute, après un changement de main, en une naturelle interminable templée que le mando prolonge infiniment. La toreria gorge ses dernières naturelles de face et ses passes par le bas, ultimes rimes d’une poésie sensible et singulière, de très grand cachet. On en était là, déjà prêt à se quereller entre voisins à propos de la juste récompense (une ou deux oreilles), quand Miguel échoua lamentablement à la mort : deux pinchazos, un tiers d’épée. Le salut bien triste mit un terme aux espérances ; aux siennes - c’était manifeste- et aux nôtres- c’était à redouter. Apathique face au suivant, un cinqueno de 548 kgs, distraido, brutal, sans classe ; tout à fait absent de la lidia lors des deux premiers tiers sur le cinquième (546 kgs, de cinq ans également) dont il est parvenu à pacifier la charge en trois séries de la droite avant de se faire sérieusement aviser à gauche et de renoncer- épée phénoménale ; anodin face au dernier qui est sorti puissant et dangereux, à l’exception d’une série isolée en début de faena de naturelles dominatrices liées au pecho, mais demeurée sans suite, sauf l’épée, une entière en la crux.

Me croirez-vous ? Le tout fut d’une émouvante intensité, entretenu, vibrant, extraordinairement romantique. De la première à la dernière minute de ses combats, Las Ventas, n’a jamais lâché son torero, elle l’a encouragé par ses « olés » ou l’a attendu dans des silences pleins de bonté, toute d’attention, de compréhension, de sympathie et de bienveillance. Elle s’est gardée de lui siffler ses exigences comme elle le fait si cruellement à l’égard de tant d’autres. Et l’a entouré et choyé, comme elle l’a pu, à sa manière. Cette plaza n’a pas si grande habitude de dispenser le réconfort qu’elle sût le faire autrement que maladroitement. Comme un mec un peu bourru qui se sait contraint, à l’occasion, de témoigner de son affection, n’ayant alors d’autres limites que de ne pas passer pour trop pédé. Et voir Las Ventas applaudir le rêve inachevé de son torero, comme elle l’a fait avant la sortie du dernier toro de la course, le faire saluer encore à la fin de la corrida comme après un triomphe avant de l’accompagner jusqu’à la puerta des cuadrillas, comme s’il avait été complet et héroïque, était merveilleux, un peu transgressif et terriblement réjouissant. Las Ventas aujourd’hui a fendu l’armure : elle n’est pas dépourvue de cœur.

Madrid,  5 octobre 2014- Uceda Leal, Diego Urdiales, Serafin Marin/ Adolfo Martin

Dès l’entrée en piste du premier on est saisi par la présence du toro. Et on se dit qu’on avait oublié ce qu’était la caste. Les suivants seront pareils, déliés, musclés, bien faits, pas lourds (de 467 à 510 kgs), cornus, deux ou trois cornipasos, et d’une sauvagerie indomptée, l’air mauvais, se battant ou (les 3 et 4) attendant l’adversaire sur leur terrain, ceux-là décidés à ne charger que pour atteindre l’homme. La corrida est un combat, on l’avait oublié. Le plus encasté lot de toros de la saison, et de loin.

Une légère faiblesse de pattes de son premier adversaire gêne Uceda Leal en ouverture en l’empêchant de baisser la main comme les âpres caprices du toro pourtant le commandaient. Le torero est d’abord digne et un peu décentré puis le toro se réserve. Silencio, ce qui face à un tel adversaire n’est pas un échec. Le cinqueno qui lui échoit ensuite est brutal, manso, tardo, très dangereux. Capea à l’ancienne, virile, de jambes et de châtiment qui me plaît suivie d’un tercio de piques à contre-querencia sur le piquero de réserve, dans une scène de grande sauvagerie, avant que le toro ne jette l’effroi en accrochant un banderillero. Dix hommes entrent en piste pour sauver le peon à terre, Urdiales est lui-même à deux doigts de se faire prendre et l’arène frémit d’aise face à tant de difficultés à résoudre. « La corrida est de retour » se réjouit-t-elle, soulagée comme les vrais méchants de n’être pas condamnée deux jours de suite aux amabilités émollientes. Uceda Leal, lui, en mène moins large, châtie par doblones puis recule, à droite et à gauche, avant d’en finir sous les sifflets, cruels et imbéciles, mais hélas nombreux.

Urdiales, lui, sera le torero de cet encaste. Court de taille, visage émacié à l’extrême, peau transparente et parcheminée, paupières écorchées, il a des allures de noble du parti catholique sous le règne de Charles IX, ou d’insecte, c’est selon !  Mais quel torero, grand Dieu… Son adversaire, lui, est gris, long avec des cornes ouvertes, interminables et menaçantes. Et avec cela, gorgé de caste, brutal, tardo, mais humiliant dès qu’il charge, buvant alors la muleta. Ca tombe bien, celle d’Urdiales est sûre, gouleyante et capiteuse. Une série de derechazos avisés mais dominateurs, suivie d’une autre, beaucoup plus centrée et d’une autre encore, trois passes, pas plus, économes de tout, énormes de sûreté et de toreria. Mais c’est la main gauche qui fait rugir Las Ventas en lui tirant des arrachements de plaisir âcre et des mugissements de jouissances obscures, comme on n’en avait pas entendu depuis le début du cycle. Deux séries de deux naturelles chacune, liées au pecho, qui valent en densité presque toutes les corridas de l’année. On en sort étourdi et triomphant. Lui aussi qui se voit récompensé, après une épée superbe,  d’une oreille sans prix -mais non sans poids. Urdiales, torero du Nord, est en train de convaincre Madrid. Son compatriote Ivan Fandino devrait se méfier…. Mais rien n’est jamais parfait dans une corrida et le toro qui suit, qui sort avec grande puissance, armé comme un gangster, se casse la patte. Nous ne sommes pas ici à Nîmes : le mouchoir vert tombe aussitôt. Il est remplacé par un énorme Puerto de San Lorenzo (600 kilos), bien en cornes, mais cela ne suffit pas à dissiper la pénible impression d’avoir échangé un athlète contre un obèse. Manso de gala avec ça, fuyant le combat même quand Urdiales le cite près des barrières, ne voulant voir ni l’homme ni la muleta. Entichée de notre torero, Las Ventas applaudit la malchance.

Le Catalan Serafin Marin, précieuse relique de la Catalogne perdue, est accueilli en héros qui aurait changé de camp : torero à Madrid. Ces politesses ne suffiront pas cependant à autoriser le combat sur son premier, un grand vicieux qui regarde l’homme en ignorant cape et muleta. Il se le met dessus au capote et ne parvient pas même à tendre la flanelle ensuite, trop de danger et trop de peur (silencio). Il tombe sur le meilleur du lot, le plus noble, en inattendue récompense de sa venue dans la capitale d’Espagne et du monde taurin. Petite faena auxquelles les qualités de son adversaire donnent assez belle allure. Madrid fait semblant de ne rien voir du pico ni de la position décentrée et lui offre une oreille généreuse, après il est vrai une très belle épée.