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09/10/2014

Madrid, Feria d'Otono 2014, fin de saison

Madrid, 3 octobre 2014- Finito, Fandino, Luque/ Nunez del Cuvillo

Même à Madrid… Même ici, on peut voir six toros d’une grande faiblesse et la moitié d’entre eux récusés par une présidence sous pression. Même ici, on se trouve condamné à voir sortir un toro de réserve sans cornes qui suscitera les protestations de 13 000 personnes, offensées de constater qu’un tel handicap, si spectaculaire, ait pu être tenu pour négligeable dans les corales de la plus grande arène du monde et si  peu déterminant aux yeux du placo qu’il fallut attendre que cette bête se couche à son tour sur le flanc pour qu’elle fût enfin chassée du ruedo. Oui, même à Las Ventas ! Que l’authenticité vienne manquer à ce point dans la Rome de la tauromachie afflige l’aficion des plus croyants d’entre nous. Et on rêve d’un Luther qui afficherait des placards partout sur les portes des arènes pour rappeler que « corrida » en espagnol veut dire «  course ». Course du toro, si possible avec des cornes, des pattes un peu solides et une certaine envie d’en découdre dont l’homme doit faire son affaire. Tout le reste est du cirque. Et nos chapiteaux seraient vides si l’on demandait à  l’écuyer de porter son cheval à bout de bras.

Finito, en lie de vin et or, a fait face au très faible premier et au plus exigeant quatrième (bien piqué, charge courte, brutal), a montré son poignet et très fugacement son entrega, notamment à la cape. Rien de bien notable cependant de muleta sinon le troisième temps de la passe systématiquement escamoté. Silencio deux fois, qui n’a pas déprécié son cartel.

 Luque, dans un vilain habit mandarine indienne et or, a servi les deux plus beaux quites de l’après-midi. Sur le premier toro de Fandino d’abord, par chicuelinas de macho, les jambes écartées, liées à une larga du mépris, souveraine et pleine de toreria, par véroniques sur son premier ensuite, d’un temple, d’une lenteur et d’une suavité indicibles, que le défaut de classe de son adversaire laissera cependant sans remate. Quatre passes de bandera, une  belle trinchera et deux passes par le haut en entame sur le suivant, désordonné et sans classe,  avant de se décentrer. Silencio deux fois, ses adversaires n’autorisant rien de plus.

Fandino, en pétrole et or, n’a toréé que les sobresalientes, les deux moins piètres du jour, un Juan Pedro Domecq, d’abord, manso, andarin, noble, qu’il a cité de loin et embarqué dans de belles séries, liées mais pas toujours centrées (division de opinion), puis le meilleur d’El Torero, brave et venant de loin,  auquel il a servi au centre trois grosses séries de derechazos, la cuisse offerte, de grande transmission  avant de se faire désarmer à gauche et de décharger la suerte au grand dépit du tendido 7 (silencio). Sérieux, le visage fermé, son toreo toujours sans fioriture est désormais jugé à l’aune de ses ambitions. Celles-ci sont grandes, le jugement fut sévère. Sans doute excessivement.

Madrid, 4 octobre 2014 - solo de Miguel Abellan/ Puerto de San Lorenzo

Las Ventas aime un torero. Cela me rassure. Las Ventas aime Abellan, comme un fils : rien n’est plus beau ! Savoir qui il est et d’où il vient. N’avoir rien oublié de ses blessures et de ses combats. De ses inattendus triomphes contre le sort et de son obstination à lutter contre un destin contraire et un cartel qui se dérobe. Se souvenir de ses rêves de gloire et de ses années sans contrats (4 en 2012, aucun en 2013), savoir ses espérances chiffonnées comme mouchoir dans la poche et  l’habit de lumières trop longtemps amidonné dans l’armoire d’où il ne sort que pour se recouvrir du sang versé. Mâchoire brisée par la corne en 2011, toréant blessé et l’habit dégoulinant de sang lors de la San Isidro du printemps 2014 où son abnégation et sa rusticité au mal lui ont valu une oreille de valiente. Oui, Las Ventas aime ce torero parce que Madrid n’aime rien mieux que la force d’âme. Voilà pourquoi, les toreros punteros, les stars de la tauromachie y sont généralement mal accueillis ; aux yeux de Las Ventas, leur succès durable manifeste un trop insolent désir de vivre. Ceux qui en sont dépourvus, les combattants de l’ombre, les chevaliers à la triste figure, les moines de l’Escorial et quelques toreros de second ordre qui n’ont plus rien à perdre, et qui le montrent, sont attendus avec curiosité et sympathie. Alors, quand Abellan, méritant mais modeste, a proposé une encerona, ce un contre six en guise de « roulette russe », Madrid loin de se récrier a exulté. Ce torero gorgé de hombria était bien un vrai fils !

Mais quand Miguel parut à la puerta de cuadrillas, en jeune communiant dans un bel habit dragée et vieil argent, le bras en écharpe dans un capote de paseo noir salafiste, quand il a fait face à cette arène pleine, les jambes écartées, le buste rejeté en arrière et le visage interrogeant le ciel, Las Ventas a rugi comme qui voit son fils s’apprêter au martyr. Trop tard ! Ne pouvant plus se dédire, elle lui fit un triomphe comme aux plus grands. Il ne s’agissait pas d’applaudissements d’encouragement ou d’affection. C’était autre chose. Cet ébranlement de foule, dense, interminable et exalté était comme un cercle de feu sanctifiant la scène du sacrifice, où chacun était appelé à jeter ses peurs, ses doutes et le souvenir des jours mauvais en offrande au torero,  en hommage à son innocente arrogance.

Le paseo fut grave, lent, très templé. Abellan se perfuse à petits pas de tant de gratitude, se convainc de ses mérites à traverser la rumeur d’une telle reconnaissance, devine sans doute que l’arène est inconsolable de ce qu’elle a consenti à lui offrir et espère à cet instant la rassurer et la convaincre. Mais le défi lui fait un visage de pierre. Las Ventas s’en aperçoit et taraudée de remords invite encore le torero à venir saluer après le paseo. Il sort de la talanquera, avance jusqu’aux lignes, la cape de combat, tenue d’une main, traînant au sol et salue sobrement. Ca y est, le sort en est jeté.

La première faena sera très intelligemment construite, allant a mas, de grand mérite et bien au-dessus de son toro ( 520 kgs), noble, faible et brinqueballant. Commencée par d’élégants doblones magnifiquement templés, Miguel toréé à mi-distance, le sitio des braves, sert deux séries de naturelles de cartel et termine par trois autres de face et en face suivies d’une paire d’aidées par le haut rematées d’une  trinchera pour la mise en suerte. Belle épée hélas lente d’effet et l’agonie du fauve refroidit l’ambiance (saludos après légère peticion).

Miguel s’accommodera moins souverainement du second (508 kgs, jolies cornes), faible mais con genio, qui le bouscule légèrement au quite par chicuelinas liées à un farol et conclu d’une merveilleuse revolera  et le désarme à la muleta. Quatre pinchazos (silencio).

Le suivant (572 kgs) était le toro du triomphe en dépit de la mansedubre qui l’envoya par deux fois sur le piquero de réserve, nous privant du trasteo de Tito Sandoval. Mais les piques à contre –querencia ont été fort belles, le piquero debout sur ses étriers, le corps suspendu au dessus du toro, celui-là poussant avec caste puis se donnant aux banderilles. Miguel le sent qui nous offre un quite en fin de deuxième tercio, plus alluré que réussi, par chicuelinas alternées avec des tafalleras. L’entame après le brindis au public était de toute beauté : quatre aidées par le haut, une par le bas liée à une trinchera suivie d’un pecho dans un toreo de ceinture souple et altier. Deux courtes séries de derechazos s’ensuivent, trois passes chaque fois, pas une de plus, dominatrices, habitées, longues et templées, la seconde le bras plus encore relâché, à fleur de sentimiento. Cette fois, Las Ventas s’enthousiasme de son petit torero, qui prend son temps entre les séries et goûte le silence absolu qui précède les recommencements que l’on rêve réussis. Il cite de plus loin, embarque le toro dans les mouvements de sa muleta sans jamais rompre, un peu à la manière de Manzanares. Il poursuit hélas sur cette voie de main gauche, déchargeant alors la suerte et toreant du pico, se reprend par une inattendue passe du cambio et une circulaire à l’envers qui mute, après un changement de main, en une naturelle interminable templée que le mando prolonge infiniment. La toreria gorge ses dernières naturelles de face et ses passes par le bas, ultimes rimes d’une poésie sensible et singulière, de très grand cachet. On en était là, déjà prêt à se quereller entre voisins à propos de la juste récompense (une ou deux oreilles), quand Miguel échoua lamentablement à la mort : deux pinchazos, un tiers d’épée. Le salut bien triste mit un terme aux espérances ; aux siennes - c’était manifeste- et aux nôtres- c’était à redouter. Apathique face au suivant, un cinqueno de 548 kgs, distraido, brutal, sans classe ; tout à fait absent de la lidia lors des deux premiers tiers sur le cinquième (546 kgs, de cinq ans également) dont il est parvenu à pacifier la charge en trois séries de la droite avant de se faire sérieusement aviser à gauche et de renoncer- épée phénoménale ; anodin face au dernier qui est sorti puissant et dangereux, à l’exception d’une série isolée en début de faena de naturelles dominatrices liées au pecho, mais demeurée sans suite, sauf l’épée, une entière en la crux.

Me croirez-vous ? Le tout fut d’une émouvante intensité, entretenu, vibrant, extraordinairement romantique. De la première à la dernière minute de ses combats, Las Ventas, n’a jamais lâché son torero, elle l’a encouragé par ses « olés » ou l’a attendu dans des silences pleins de bonté, toute d’attention, de compréhension, de sympathie et de bienveillance. Elle s’est gardée de lui siffler ses exigences comme elle le fait si cruellement à l’égard de tant d’autres. Et l’a entouré et choyé, comme elle l’a pu, à sa manière. Cette plaza n’a pas si grande habitude de dispenser le réconfort qu’elle sût le faire autrement que maladroitement. Comme un mec un peu bourru qui se sait contraint, à l’occasion, de témoigner de son affection, n’ayant alors d’autres limites que de ne pas passer pour trop pédé. Et voir Las Ventas applaudir le rêve inachevé de son torero, comme elle l’a fait avant la sortie du dernier toro de la course, le faire saluer encore à la fin de la corrida comme après un triomphe avant de l’accompagner jusqu’à la puerta des cuadrillas, comme s’il avait été complet et héroïque, était merveilleux, un peu transgressif et terriblement réjouissant. Las Ventas aujourd’hui a fendu l’armure : elle n’est pas dépourvue de cœur.

Madrid,  5 octobre 2014- Uceda Leal, Diego Urdiales, Serafin Marin/ Adolfo Martin

Dès l’entrée en piste du premier on est saisi par la présence du toro. Et on se dit qu’on avait oublié ce qu’était la caste. Les suivants seront pareils, déliés, musclés, bien faits, pas lourds (de 467 à 510 kgs), cornus, deux ou trois cornipasos, et d’une sauvagerie indomptée, l’air mauvais, se battant ou (les 3 et 4) attendant l’adversaire sur leur terrain, ceux-là décidés à ne charger que pour atteindre l’homme. La corrida est un combat, on l’avait oublié. Le plus encasté lot de toros de la saison, et de loin.

Une légère faiblesse de pattes de son premier adversaire gêne Uceda Leal en ouverture en l’empêchant de baisser la main comme les âpres caprices du toro pourtant le commandaient. Le torero est d’abord digne et un peu décentré puis le toro se réserve. Silencio, ce qui face à un tel adversaire n’est pas un échec. Le cinqueno qui lui échoit ensuite est brutal, manso, tardo, très dangereux. Capea à l’ancienne, virile, de jambes et de châtiment qui me plaît suivie d’un tercio de piques à contre-querencia sur le piquero de réserve, dans une scène de grande sauvagerie, avant que le toro ne jette l’effroi en accrochant un banderillero. Dix hommes entrent en piste pour sauver le peon à terre, Urdiales est lui-même à deux doigts de se faire prendre et l’arène frémit d’aise face à tant de difficultés à résoudre. « La corrida est de retour » se réjouit-t-elle, soulagée comme les vrais méchants de n’être pas condamnée deux jours de suite aux amabilités émollientes. Uceda Leal, lui, en mène moins large, châtie par doblones puis recule, à droite et à gauche, avant d’en finir sous les sifflets, cruels et imbéciles, mais hélas nombreux.

Urdiales, lui, sera le torero de cet encaste. Court de taille, visage émacié à l’extrême, peau transparente et parcheminée, paupières écorchées, il a des allures de noble du parti catholique sous le règne de Charles IX, ou d’insecte, c’est selon !  Mais quel torero, grand Dieu… Son adversaire, lui, est gris, long avec des cornes ouvertes, interminables et menaçantes. Et avec cela, gorgé de caste, brutal, tardo, mais humiliant dès qu’il charge, buvant alors la muleta. Ca tombe bien, celle d’Urdiales est sûre, gouleyante et capiteuse. Une série de derechazos avisés mais dominateurs, suivie d’une autre, beaucoup plus centrée et d’une autre encore, trois passes, pas plus, économes de tout, énormes de sûreté et de toreria. Mais c’est la main gauche qui fait rugir Las Ventas en lui tirant des arrachements de plaisir âcre et des mugissements de jouissances obscures, comme on n’en avait pas entendu depuis le début du cycle. Deux séries de deux naturelles chacune, liées au pecho, qui valent en densité presque toutes les corridas de l’année. On en sort étourdi et triomphant. Lui aussi qui se voit récompensé, après une épée superbe,  d’une oreille sans prix -mais non sans poids. Urdiales, torero du Nord, est en train de convaincre Madrid. Son compatriote Ivan Fandino devrait se méfier…. Mais rien n’est jamais parfait dans une corrida et le toro qui suit, qui sort avec grande puissance, armé comme un gangster, se casse la patte. Nous ne sommes pas ici à Nîmes : le mouchoir vert tombe aussitôt. Il est remplacé par un énorme Puerto de San Lorenzo (600 kilos), bien en cornes, mais cela ne suffit pas à dissiper la pénible impression d’avoir échangé un athlète contre un obèse. Manso de gala avec ça, fuyant le combat même quand Urdiales le cite près des barrières, ne voulant voir ni l’homme ni la muleta. Entichée de notre torero, Las Ventas applaudit la malchance.

Le Catalan Serafin Marin, précieuse relique de la Catalogne perdue, est accueilli en héros qui aurait changé de camp : torero à Madrid. Ces politesses ne suffiront pas cependant à autoriser le combat sur son premier, un grand vicieux qui regarde l’homme en ignorant cape et muleta. Il se le met dessus au capote et ne parvient pas même à tendre la flanelle ensuite, trop de danger et trop de peur (silencio). Il tombe sur le meilleur du lot, le plus noble, en inattendue récompense de sa venue dans la capitale d’Espagne et du monde taurin. Petite faena auxquelles les qualités de son adversaire donnent assez belle allure. Madrid fait semblant de ne rien voir du pico ni de la position décentrée et lui offre une oreille généreuse, après il est vrai une très belle épée.

 

 

 

23/09/2014

Feria des Vendanges, Nîmes, septembre 2014

Une impression est une impression. Intuitive, subjective et spontanée. Pas nécessairement raisonnée ni argumentée. Pas toujours fondée et quelquefois même injuste. Mais hélas, une impression est prégnante, insinuante, envahissante, obsédante. Il est toujours difficile de s’en défaire ; l’impression est par nature persistante. La féria des Vendanges en trois corridas, n’est pas toute la féria. Mais ce fut ma feria à moi, triste, dépressive et crépusculaire, sans grand public, sans grande affiche – excepté le dimanche matin-, sans présence du toro et sans competencia entre les hommes. Sans grandeur, sans étonnement et sans joie.

Résumons.  Six toreros en trois corridas, ce qui est peu en une époque taurine qui se lamente d’être condamnée aux stéréotypes, au formatage et à l’uniformité. On manque de caractères, de personnages, de tempéraments ? C’est le moment que choisit l’empresa pour  préférer la répétition à la variété.

Les toros ? Le meilleur fut un Zalduendo sans cornes qui s’est déboité la patte dans le ruedo dans un bruit sec de lanière de cuir qui claque. La bravoure est devenue si rare, et celle de ce toro qui chargeait en dépit de tout comme si de rien n’était, était si exceptionnelle, qu’il a bien fallu tirer profit des qualités de ce combattant étêté et diminué mais rustique au mal, dont la dépouille a été honorée d’une vuelta dans un moment d’exaltation collective hallucinée, terriblement livresque et oublieuse de l’essentiel : la hombria et l’intégrité de la lidia. Manzanares, qui avait eu le bon réflexe en prenant aussitôt l’épée de mort avant de se raviser, n’est coupable de rien si ce n’est d’être notre contemporain. On l’a récompensé de nous ressembler en lui attribuant les deux oreilles, et tout le monde était ravi. Moi, je n’aime pas que les toreros nous ressemblent.

La présidence ? Nîmoise comme toujours, c'est-à-dire la risée du monde et le poison de cette place. Sans résistance, sans discernement et de surcroît incohérente. Qui a fait sonner le troisième avis sur le second le toro de Finito tout en accordant une oreille miraculeuse de cet adversaire supposé vivant à l’issue d’un combat qu’elle avait fait choix d’interrompre à grands sons de trompette.

Samedi 20 septembre- Perera/ Jandilla

Perera ? Digne, très digne. Froid, très froid. Technique, très technique. Très au-dessus de ses toros, mais eux, sans vraie présence, très en-dessous de son cartel. Et qui les avait donc choisis, ces six Jandillas pareils ?  Lui sans doute et nul autre. Et qui a donc eu l’idée d’offrir un tel solo à ce torero que sa grande taille prive de charisme, sa technique d’inspiration et son aisance d’émotion ? C’est sans doute injuste mais c’est ainsi. Seuls des adversaires à sa taille lui confèrent sa dimension torera et il lasse quand ils viennent à manquer, quoiqu’il fasse, comme en ce jour où il a toréé à genoux de cape, planté les banderilles, senti la corne roder autour de ses cuisses, et s’est littéralement jeté en brave avec l’épée à quasiment chacun de ses combats. Si je relis mes notes, je vois beaucoup d’étoiles où j’accroche les souvenirs possibles pour mes chroniques tardives ;  jolie faena douce sur le faible et bonbon premier ; allure sur le deuxième – entame pleine de toreria, final sans bouger ; très sérieux sur le troisième, brutal, plus compliqué, ma lidia préférée ; avec envie par véroniques et deux faroles à genoux sur le suivant qu’il banderille avec un quiebro saisissant et de très grande élégance, avant que son adversaire, brindé au Juli, ne s’éteigne ; faena allant a mas, très templée avec final par luquesinas sur le cinquième ; rien de bien net sur le médiocre sixième. Cà, ce sont mes notes. Mais j’étais dans l’arène et me suis beaucoup ennuyé. Dans la saison triomphale de ce torero à la tête bien faite, ce solo est une page blanche. On pourra invoquer toutes les bonnes raisons de la terre, un solo peut être raté, désastreux, décevant, réussi ou triomphal, il ne peut pas être une page blanche. De celui-ci, on ne conservera aucun souvenir et les étoiles dans mon petit cahier sont comme des astres morts.  Si ! Deux choses cependant : un quite par faroles de Morenito de Nîmes, aérien, élégiaque et gorgé de toreria, tournant le dos à son toro dans un desplante plein de morgue, la cape sur l’épaule, et le pasodoble de l’ami Rudy sur le second combat.

Dimanche matin, 21 septembre- Finito, Morante, Manzanares/ Zalduendo

De jolis gestes de Finito sur l’invalide premier puis la plus belle fanea du cycle sur le suivant – et de loin !-  variée, allant a mas, d’un classicisme absolu – c’est-à-dire très peu contemporaine. Une série de naturelles, main basse, la muleta reptilienne et qui châtie, avant quatre séries de grande inspiration aux enchaînements enchanteurs. Comme un peintre reprend un tableau qu’il serait seul à deviner non encore abouti. Toréant alors pour lui-même, tentant de nouveaux pigments. Et cet achèvement en quatre séries fut une merveille : 1-   deux molinetes, un derechazo, changement de main dans le dos, naturelles à suivre ; 2- naturelle, trinchera, naturelle, passe par le bas ; 3- passes en aller-retour sur un terrain réduit au minimum, sans bouger d’un pouce ; 4- deux aidées de ceinture, trincherilla. Et une épée en la crux, formidable, hélas d’effet lent et interdisant le descabello, ce qui permettra au palco de s’illustrer (3 avis, oreille).

Morante héritera d’un médiocre et d’un invalide. Volontaire. Egréne quelques passes du pico sur le médiocre et accueille son second par des véroniques mutant en largas dès l’impulsion première imprimée à la cape. Termine par une demie très chicuelinée, baroquissime. Dans le callejon, il demande à un factotum de le protéger du soleil en lui tenant une ombrelle ; ceci fait, il allume un cigare. Ce type a des manières de maharadja rajput. 

Manzanares a dû affronter le « patte cassée » (deux oreilles). Une larga merveilleuse de temple, en fin de réception du sixième, frémit encore…. Le toro, pas beaucoup plus invalide que quelques autres, a été changé. Sort le remplaçant, brutal,  désordonné et qui s’agite beaucoup. José-Maria décharge certes la suerte mais torée, canalise la charge, domine la tête dont il fait son affaire, apaise son adversaire et le tient. Longues pauses entre les séries sur des airs de « Deguello » qui donne au tout des allures de scène finale de western spaghetti. Sable éblouissant au méridien du jour et face à face viril dans décor de carton-pâte.

Dimanche après-midi, 21 septembre- Bautista, Luque/ mesclum d’élevages

C’est le mano a mano sans competencia entre les toreros. Juan Bautista est puesto face au premier, tente un recibir sur son second et plante les banderilles sur le dernier avec une très belle paire al violin. Tente la variété, faroles à genoux, mise en suerte par mariposas, abandonne volontiers l’épée pour des luquesinas – quelle idée quand on torée aux côtés de l’inventeur !- ou des derechazos al natural, torée de muleta à genoux, sert un cambio en cours de série. Enfin, il force sa nature mais n’échappe pas au syndrome Perera : valeureux, technique et froid. Une très grande série de naturelles sur le dernier et quelques pechos de macho sont à retenir. Malheureux à l’épée (une oreille sur le cinq).

Luque m’a déçu au capote ; sans doute la médiocrité du bétail nous a–t-elle privés de ses beaux gestes. Joli toreo de ceinture, très templé, très relâché sur le premier avant des luquesinas, le corps cassé en deux, la silhouette en équerre, très vilaines et bien sûr fort applaudies (une oreille). Torée l’invalide Jandilla que ses trincheras sèches font fléchir. Fait face au quart de charge brutal de son dernier adversaire, très en cornes… au moins par comparaison.

La nuit tombe et c’est un peu triste. Les orages ont tourné sur nos têtes durant le cycle mais finalement il n’a pas plu. Le Dieu de l’aficion nous a au moins épargné cela…

 

    

27/08/2014

Malaga, Feria 2014- Tomas, Morante et les autres....

Malaga, 18 août 2014- Cid, Castano, Escribano/Victorino Martin

On a tous nos petits secrets. Moi, j’ai toujours aimé Malaga, modeste, populaire, absolument sans distinction, longtemps orpheline des circuits touristiques et taurins. Je ne sais plus si c’est Théophile Gautier dans son « Voyage en Espagne » ou Alexandre Dumas dans son « De Paris à Tanger » qui rapportait l’expression en vogue au XIXème : « Les seigneurs de Cordoue, les petits messieurs de Séville et les gens de Malaga ». Je m’y suis d’emblée senti comme chez moi. Le soleil, la mer et, il y a près de trente ans, ma jeunesse faisaient le reste. On va aux arènes en remontant le Paseo del Parque que surplombent les hautes tours arabes de l’Alcazaba, des andalouses en tenue sont partout, de jeunes gitans ou leurs mères vendent du jasmin de table en table, on visite le musée Picasso ou désormais la fondation Thyssen et le soir on se ballade sur le port en songeant que si l’Espagne a saccagé son bord de mer, elle a décidemment, de Barcelone à Valencia, réussi ses ports. Une vraie spécialité, audacieuse et élégante. L’aménagement de Malaga est une merveille. S’agissant de l’aficion, ne le dites à personne, c’est une place de première ! Les toros y sortent mieux présentés qu’à Nîmes, le palco a la rigueur de la Maestranza, le public, évidemment local, sait distinguer une passe d’une autre dans une série inégale, la banda, toujours solennelle, porte haut la geste taurine et les toreros sont ici, comme moi, un peu chez eux.

La Malagueta nous a offert, ce jour, une bien belle Victorinada. Lot très bien présenté (de 500 à 586 kgs), encasté dans l’ensemble, le premier très en tête, un peu faible et assez vicieux, quatre très bons, poussant à la pique, mobiles et donnant du jeu, les 4 et 5 supérieurs.

Le Cid en torero d’expérience s’est accroché, très sûr, parfois un peu lointain sur son premier (saludos) et a frôlé le toreo grande à la naturelle sur le suivant, allant a mas, se centrant, se relâchant. C’était très beau jusqu’à une vilaine épée atravesada suivie de trois descabellos qui l’a privé de trophée. Mais ici, nul ne pleure ou ne récrimine. « Son cosas de toros !». La Malagueta, reconnaissante au buen toreo, lui a offert une très belle vuelta et c’était très bien ainsi.

Contrat après contrat, l’homme à la cuadrilla se fait un nom. Castano ! Torero y matador de toros ! Patiemment, consciencieusement, laborieusement et très intelligemment, Castano se construit et progresse. Le chiqué, l’allure, la toreria ostentatoire, le charisme, il les laisse à sa cuadrilla et on imagine que ses peones lui en sont infiniment reconnaissants. On devine qu’ils l’affectionnent, on voit qu’ils le protègent, qu’ils l’aiment comme un frère. Faut-il que cet homme soit admirable et, au fond, sûr de lui, pour ne pas prendre ombrage de leur fantaisie ou de leur talent. Quelques uns en ricanaient au début. Ils sont de moins en moins nombreux. Cette banda torera (Adalid, Sanchez, Galan, Sandoval), c’est lui qui a décidé qu’il en serait ainsi, que le spectacle avec eux serait plus complet et qu’il n’avait rien à en redouter. Avec sa mine pâle aux cernes creux, Il me fait penser à ces producteurs d’Hollywood des années 50 passant inaperçu dans leur mauvais costume mais dont on s’avisait, un instant trop tard, étourdi qu’on était, qu’ils étaient les véritables patrons, puissants, discrets et d’une fermeté de caractère qui fait les vrais cadors. Les leaders sans Rolex. Indifférents aux enfantillages. Forgeant, et eux seuls, leur propre destin. 

Sur son premier, très encasté et aux vilaines intentions, qui a pris la seconde pique de trente mètres, on a vu une entame par doblones un genou en terre d’une toreria saisissante, puis un sitio puissant, les pieds bien terre, les jambes en compas, supérieur à droite, manquant de liant et pesant moins à gauche, achevant par une épée bien en place, un peu tendida (saludos). Son second, qui a pris trois piques en brave face à un Tito Sandoval des grands jours, avait trois grosses séries à donner. Castano les a offertes, trois séries énormes de derechazos, longs, templés, avec rythme et liaison, cousus à trois pechos de grande allure. Il se fait désarmer deux fois à gauche, revient à droite mais son adversaire désormais se défend comme un assiégé. Une épée phénoménale met un terme au combat. C’est Fernando Sanchez qui puntilla,  et il fallait le voir le Sanchez, une fois le coup de poignard réussi, se tendre vers le ciel en bombant le torse, s’enivrant de toreria. Un peu ridicule, vraiment grandiose. C’est tout de même Castano qui a eu l’oreille !

Escribano a hérité du plus mauvais lot pour sa présentation en torero à Malaga. Il banderille bien son premier qui se révélera aplomado à la muleta et avec grand cœur le dernier, s’exposant à l’excès dans un quiebro avec sortie por dentro, se retrouvant coincé à la barrière dont il  s’esquivera par miracle un quart de seconde avant que le toro n’y fiche ses deux cornes. Le public, plein de gratitude pour ce geste d’une après-midi de peu, lui pardonnera tout le reste, le manque de métier à la muleta, la position lointaine et de s’être fait déborder par un adversaire vicieux qui aurait mérité un autre combat ( gros trois quarts d’entrée).

Malaga, 19 août 2014- Antonio Ferrera, unica espada/ Miura

Le lot fut bien affligeant et on songea méchamment que c’est ce qui pouvait arriver de mieux à Ferrera qui a quitté l’arène sans trophée. Oh, certes, les Miuras ont été moins indignes qu’à Nîmes, mais presque tous d’une insigne faiblesse. Le maestro, discret, pourra y étancher son amertume, et c’est tant mieux pour son moral. On avait déjà craint le pire quand l’éleveur avait annoncé que c’était un lot de présentation sévillane. On a redouté la litote, mais nous avons eu tort : le lot était de jolie présentation, assez homogène (540 à 566 kilos), plus « joli toro » que le sont généralement les Miuras, jolie tête mais rien de bien impressionnant. Au comportement, nous avons eu dans l’ensemble d’agréables tercios de piques, avec des mises en suerte lointaines et appliquées, davantage grâce aux hommes qu’aux toros, excepté le 5 et le 6, ce dernier entre les mains de Tito Sandoval. Mais d’une grande faiblesse, souvent diagnostiquée dès le premier tiers. Le 1, bien en tête mais sans présence, le 3, très joli castano, décasté, le 4 faible et vicieux, le 5 un vrai invalide- un Nîmois si vous voyez ce que je veux dire. Le 2, noble sur la droite, et le 6, seul Miura de comportement, sortant du lot.

Ferrera dans un habit vert perroquet, style Elisabeth d’Angleterre, apparemment très calme, a fait preuve de plus de sang froid que d’envie, laissant un peu filer la corrida comme si ce n’était pas son encerrona. Trasteo court et lointain la plupart du temps, banderilles médiocres dans l’ensemble, en échec face au genio du 4 et du 6. Sa faena fut sur le deuxième, avec deux très belles séries à droite, mais le maestro n’a pas insisté sur la gauche, corne où le toro s’avise. Une épée magnifique et foudroyante et une grosse pétition ne sont pas parvenues à faire tomber l’oreille. La réception à la cape du 5, un genou en terre avec soudain une envie de novillero nous a fait espérer un frémissement. Mais hélas, aussitôt après une belle véronique templée, Ferrera a reculé la jambe. Sans doute ne pouvait-il faire autrement…

Dans ce chapelet de « silencio », les seuls rugissements de l’après-midi furent sur les tercios de banderilles quand Ferrera eût la bonne idée de les partager avec les banderilleros (les trois derniers). Car il avait su s’entourer le bougre ! David Adalid, Fernando Sanchez, Marcos Galan, Javier Ambiel, Jaime Padilla. Adalid et Sanchez ont évidemment été extraordinaires et Ferrera bien meilleur à alterner avec eux.

On ne pouvait cependant se défendre, à la fin de la corrida, d’une sincère et affectueuse estime pour ce torero qui avait certes vu un peu grand, mais qui a fait face avec une belle sérénité, sans signe apparent de découragement, ne prenant jamais le public à témoin de sa malchance, n’hésitant pas à alterner avec le péonage pour nous offrir un peu de variété, quoique la comparaison puisse lui en coûter, et qui a tout de même combattu, seul, six Miuras (petit trois quarts d’entrée).

Malaga, 20 août 2014- Juli, Perera, Talavante/ Victoriano del Rio

Dans cette arène torerista à la folie, on frôle le « no hay billette » : c’est le cartel appelé à lancer la feria. Joli lot, de présentation sévillane (504 à 588 kgs), quatre toros de cinq ans, les trois derniers avec de jolies cornes, de deux demi-piques chacun, mansos, mobiles et décastés, sauf peut-être le dernier qui vient avec beaucoup de gaz, tous sauf le premier donnant du jeu.

Au paseo, on ne voit que Perera, qui avance le pas lent et majestueux, tel un empereur romain. C’est son moment et incontestablement sa saison. C’est fou le mental quand même ! Sa première faena confirme cette impression d’aisance, tant à la véronique, passes douces et templées en parones, qu’à la muleta, impressionnant de sitio, à la juste distance, dans une faena rythmée, main basse, cependant quasi exclusivement droitière, se terminant par circulaires. Epée trasera mais concluante (oreille). Mais Perera sera précautionneux et sans intérêt (enganchones, désarmés) face à son second, très en cornes, qu’il achève d’une épée décisive (saluts). A  cet instant on songe que son  prochain « un contre six nîmois » risque de nous paraître bien longuet…

El Juli m’a surpris ; tout arrive ! Rien à son premier, mal avisé, tant à droite qu’à gauche en dépit de deux tentatives de chaque côté (silencio). Mais c’est un Juli méconnaissable, transfiguré, vertical et relâché (oui, oui vous avez bien lu !) qui s’est présenté ensuite pour une faena habitée, essentiellement de main gauche, avec des changements de main limpides et souverains, des trincherillas dans les zapatillas, des passes du desprecio, et à droite, le bras coupé au coude, un peu codillero et non plus télescopique, avec dans le tout, face à un  adversaire en cornes et qui ne songeait, en seconde partie de faena, qu’à fuir vers les barrières, un rien de nervosité inspirée. Oui, nous avons vu ce jour un torero moins cérébral, moins techniquement démonstratif qu’à l’accoutumée (un désarmé, courant comme un possédé derrière son toro fuyard, ne prenant jamais le public à témoin), paraissant toréer pour le plaisir. Presque romantique. Ce n’est  certes pas Morante, mais ce n’est plus le marathonien des ruedos qui nous lassait. Frivole, on s’avise soudain que même quelque chose dans sa coupe de cheveux a changé, la tignasse en folie, débordant sur le front, le cheveu un peu dans le vent. A bas le brushing : tout est là ! Un tiers d’épée et deux ou trois descabellos le privent de trophée pour ce qui reste pour moi la faena la plus profonde du jour (saludos al centro). Et vérifiant une fois encore qu’en tauromachie tout est possible, surtout les miracles !

La plus belle et la plus complète fut celle de Talavante sur le second, que deux petites piques ont rectifié et concentré sur le combat qu’il fuyait au premier tiers. Toro très noble, très mobile, avec hélas un rien de soseria. Il y a dans la manière de Talavante quelque chose de léger, d’aérien, de fluide, une frivolité précieuse mélangée de gamineries espiègles qui retient encore quelques aficionados. Son toreo est une brise et donne l’impression qu’Alejandro joue avec le vent comme les enfants au cerf-volant. S’en dégage une poésie quelque fois merveilleuse, de grande inspiration, faite d’ornements discrets où rien ne pèse. Des trois toreros punteros, il serait Véronèse, Morante le Tintoret et Tomas le Titien. Il y a du Rimbaud en lui. Morante serait alors Verlaine et Tomas tous les autres poètes, le vers ample d’un Victor Hugo, l’hermétique aridité de Mallarmé et la volupté de Baudelaire.

Doblones un genou en terre, il se relève et sert deux trincherillas de cartel, où le toro paraît s’aimanter à un souffle de muleta. Suivent deux  séries de derechazos, Talavante très vertical, très relâché, la main basse, sur un terrain réduit au minimum, avec changement de main sur la dernière qui annonce les naturelles à suivre, inspirées, ralenties, souveraines. Elégance, variété des cites, par molinetes ou de main droite avant changement dans le dos, inspiration d’un kirikiki, bernardinas impressionnantes d’aguante, une dernière trincherilla qui laisse le toro à ses pieds, lui immobile dans un desplante de statue de sel. Ce n’est plus un combat, c’est du champagne qui coule à flots un jour de fête. Epée, quatre descabellos et une vuelta très fêtée en guise des deux oreilles. Sur le suivant, véroniques et demie, pleines de desmayo, comme si son capote était plus léger que celui de ses compagnons, puis une entame de faena par six statuaires sans broncher et trois trincherillas pleines de langueur. Mais Rimbaud me paraît soudain un peu en dessous de ce toro noble qui vient con gaz. Les naturelles sont aérées, liées, templées, rythmées, un ou deux pechos sont de grande saveur, mais il y a des enganchones et le tout travaillé plus qu’inspiré, comme si le garnement se disait qu’il nous en avait assez donné. Une épée, très grosse pétition, l’oreille tombe quand l’arrastre est déjà partie, on va la chercher dans le toril et on la lui offre sans façon, sans doute pour l’ensemble de son œuvre.

Très jolie après-midi de torerisme où les trois maestros sortent sous les applaudissements d’un public conquis. Je retiens la transfiguration  du Juli, la voluptueuse insouciance de Talavante et le métier, qui ne suffit pas à faire un cartel inoubliable, de Perrera.

Malaga, 21 août 2014- Javier Condé, Salvador Vega, Jimenez Fortes/ Luis Algarra (filiale Domecq)

Deux tiers d’arènes. C’est jour de corrida Picassiana pour les trois toreros malaguenos! Une spécialité locale où l’on rend hommage à l’artiste en s’habillant de goyesque, ou à peu près. Y manque le couvre-chef bicorne et c’est tant mieux ! Le ridicule finit par tuer et la montera est très belle au torero… Jimenez Fortes, sans doute conscient qu’il n’était pas né pour concourir à un prix d’élégance, a préféré l’habit de lumières, bouteille et or pâle aux très jolis ramages. L’habit de Javier est bien beau, mais plus Keith Haring que Picasso, bleu nuit sur fond blanc, avec des dessins d’enfant à découpe géométrique, des figures soulignées de grands traits noirs, une étoile orange dans le dos, genre illustration du « Petit Prince », le livre. Celui de Salvador Vega, merveilleux gris perle brodé de pompons charbon au méridien des bras et des jambes, est le plus beau. Mais ce n’est pas tout ! La Malagueta a fait appel à un artiste français, un certain Loren, pour décorer les tablas et burladeros enbleu lavande et noir. Les premières paraissent badigeonnées à coups de muleta trempée dans du goudron, les secondes représentent des têtes de toros et les portes des talanqueras lesregards de Picasso à travers les âges ; ici, amusé, là songeur, ailleurs grave et pénétré, ou bien charmeur. Le mur du fond du callejon est agrémenté de jolis médaillons à motif de minotaures et la porte du toril a été repeinte du même bleu. Le tout est très vilain, ne rappelle en rien le Picasso de la période bleue, si ce n’est peut-être sa tonalité crépusculaire, pas très heureuse quand elle fait cercle autour du ruedo pour une corrida de ce siècle qui n’a pas vraiment besoin de cela. Quelle drôle d’idée…

Toros de présentation nîmoise, sans vrai trapio, quatre sur cinq de plus de cinq ans, le cinquième, d’octobre 2008, frôlant la limite d’âge, de deux petites piques chacun, deux très faibles, le premier et le cinquième bravotes, la plupart mobiles, au moins un temps…

Javier Condé a laissé passer son lot et sans doute le meilleur toro du jour, le premier. Sifflets irrités plus que véritable bronca, sauf à la sortie, Javier, le pas lent, détaché de sa cuadrilla, faisant face. Ce fut son seul moment d’hombria.

Savaldor Vega, torero affectionné, modeste de l’étape qui ne torée plus à peu près que dans sa province, a accueilli son premier par véroniques dessinées mais sans art. La faena de muleta, brindée au public,  a débuté joliment par des cites lointains depuis le centre pour une passe du cambio, suivie de deux séries de derechazos très longs et templés, avant que le toro ne s’effondre (saludos). Il accueille le suivant, le plus toro du jour, de bon comportement à la pique, par un merveilleux pecho un genou en terre, plein de toreria, avant de prendre d’emblée la main gauche pour égrener deux séries de naturelles, quelques unes jolies, avant que le toro ne s’immobilise définitivement (saludos). A retenir aussi de très enveloppantes chicuelinas au quite sur le premier de Condé. De bien jolis gestes laissant une impression d’inachevé mais un délicat parfum de jasmin dans l’air.

Jimenez Fortes a été le torero le plus complet du jour, centré, relâché, plein d’aguante, les pieds joints et la main basse, dans une faena construite et bien menée sur son premier. Se lance de verdad entre les cornes mais l’épée, caidita, est inefficace. A la différence de pratiquement tous ses compagnons, il reprend l’épée et non le descabello et tue comme un brave (vuelta très fêtée). Son dernier combat sera plus aléatoire surtout en deuxième partie de faena. Très belle épée. Ce garçon est un tueur (saludos).

Malaga, 22 août 2014, Ponce, Morante, Manzanares/ Zalduendo

No hay billette… ni toros ! Présentation à peine correcte, le second de Ponce, très anovillado, en dépit des cinq ans affichés, les deux premiers ainsi que « Refugio » le toro du triomphe morantiste, entre faibles et invalides, piques symboliques, les deux de Manzanares étant les plus mobiles, le dernier con gaz. Sifflets, demandes de changement, slogans « des toros, des toros », tout y passe ! Dans une plaza aussi bon enfant et bienveillante aux exigences des artistes, c’est signe que le spectacle est bien affligeant.

Faena d’infirmière de Ponce sur son premier, invalide quasi-complet dont il a tendrement choyé les derniers instants en le rappelant miraculeusement à la vie. A osé saluer ! Le pire et le meilleur sur le second : sa faena du catalogue de La Redoute, toujours pareille d’une saison l’autre, de plus en plus vintage, on la voit depuis quinze ans, c’est le produit phare de la chaîne. Lointain, toreo du pico, avec léger déhanché au passage, génuflexions arthritiques suspendues à une taille, celle-ci, il est vrai élastique. Deux moments toreros et deux seuls : l’entame par doblones un genou en terre, con dominio, et une série énorme de derechazos, une peu perdue dans le reste, où Enrique, très vertical, très relâché, torée dans le sitio, la main basse, le bâton de la muleta à l’oblique. Mais comment venant de voir ceci peut-on encore supporter le reste ? Mystère… (saludos).

Manzanares a également servi sa faena sur le premier, après l’avoir conduit au centre. Séries amples, les premières à ce point qu’au pecho le toro ne passe presque plus sous l’étoffe tant il est tenu éloigné de l’homme, mais cela va a mas. Naturelles très appliquées, templées entre de longues pauses où l’on écoute, recueilli, un pasodoble très Belle Epoque, genre les Brigades du Tigre. Bigre ! Désarmé, José Maria ne parviendra plus à lier. Belle trinchera et épée en la crux (oreille). A mon humble avis, Manzanares est passé à côté du dernier toro qui s’est révélé excellent au tercio de banderilles, vif, galopant, suivant les hommes jusqu’aux tablas. A la muleta, « Maznorra », c’est le nom de la bête, surprend trois fois le torero en venant avec codicia de trente mètres sans avoir été cité. José Maria ne met pas cette charge à profit, pourtant miraculeuse ce jour. Très belles séries de la main gauche et tentatives de recibir (saludos).

Et puis, il y eût Morante ! Rien à retenir de son premier, complètement décasté. L’artiste a l’air de vouloir sur le second, toro de cinq ans, avec d’assez jolies cornes et qui sort vif. Morante s’apprête à la cape dès la réception mais il n’en ressort pas grand-chose à l’exception de fléchissements répétés de son adversaire que le public proteste avec force. La présidente reste inflexible. Deux chicuelinas ensorcellent alors le toro qui paraît sous GHB et s’aimante aux ondulations d’un capote féérique avant de s’effondrer raide-mort. On craint l’over dose mais il se relève et la présidente, sans doute insatisfaite des deux simulacres de piques, refuse de changer de tercio. On crie « Pitié pour la bête », Morante, dépité mais solennel, se découvre et la présidente sort finalement le mouchoir blanc. Ouf… Les présentations sont faites. Vous connaissez « Refugio ».

L’entame d’une toreria folle aux enchaînements insoupçonnés (trinchera, passe par le haut, molinete, passe par le haut), une série de trois derechazos lentissimes gorgée d’art, un chapelet de naturelles dans les zapatillas, et quatre autres derechazos comme tombés du ciel, plus beaux encore que les précédents, nous ont transportés sur une autre planète. Sans repères intelligibles, sans référence, sans précédent et comme sans souvenir, dans une intensité d’être là, face à cela, à la fois cotonneuse et intemporelle, qui absorbe tout, la musique que l’on n’entend plus, la faiblesse du toro que l’on ne perçoit plus, nos voisins qu’on oublie, seul face à Morante oeuvrant, et lui, seul sans nous.  C’est très étrange, le GHB…  On se moquait tout à l’heure du toro et soudain c’est nous qui nous trouvons hypnotisés, comme sous le charme puissant et doux d’un mage bienveillant. Ouverts à l’infini, bienheureux comme saints au paradis, dans une féérie indicible d’où l’on devrait revenir muet pour ne rien raconter. Le duende n’est pas transmissible. Le duende ? C’est quand on ne prend plus de note. Qu’il n’est nul besoin de se concentrer tant on se trouve transporté. C’est cette évidence que le torero ne songe à rien d’autre qu’à ce qui s’accomplit, à ce qui vient, qui va venir encore, qui ne s’arrêtera jamais, qui recommencera en mieux, en encore plus doux, en encore plus profond. Le duende ce n’est pas le temps arrêté, c’est l’éternité. Une faena comme dans un rêve et des souvenirs en lambeaux de brume, comme un réveil au petit matin, l’émotion intacte, le sentiment d’avoir été traversé, bouleversé par ce que nous avons vu, mais la certitude que toute reconstitution est illusoire et vains les efforts pour explorer à nouveau des chimères. Alors, on referme les yeux en se disant que c’est mieux ainsi. Le souvenir du rêve est scellé au monde : après tout un rêve est un rêve.

On se souvient du chapeau andalou, gris à larges bords, jeté des tendidos sur le ruedo aux pieds de Morante en milieu de feana, du kirikiki qui a suivi, d’une anodine bousculade après quoi Morante s’est repris, son toro avec lui, les deux plus forts, de l’élégance des aidées par le haut, des aidées par le bas qui expiraient aux pieds du taureau, des molinetes morantissimes où le maestro torée (pardon !) le cul outrepassé pour obliger davantage le toro. On se souvient de Morante qui torée de tout son corps, du poignet, des bras – toujours regarder le bras contraire de Morante- de la taille, du buste, des jambes, des pieds, où pas une molécule de ce type ne s’abstient de toréer, où son corps tout entier dessine le cercle de feu où sa magie opère. Ce jour, à deux pas du sombrero cordobes tombé des tendidos.  Avec arte, une douceur exquise et sans ce baroquisme (molinetes exceptés) qui quelquefois me gêne.

Epée entière et décisive. La Malagueta est en ébullition. Pour cette faena à deux oreilles et la queue à Nîmes, une seule oreille tombe en dépit des protestations unanimes du public qui en réclamait une autre. La présidente, sans doute moins douce rêveuse que nous, ou plus attentive à la commodité de cet adversaire, ou pour vouloir nous punir d’avoir demandé en vain le changement de ce toro qui s’est révélé d’une noblesse infinie et d’une charge courte mais inlassable, résiste. Vuelta très templée de Morante. Bronca majuscule au palco.

Morante est sorti à pied par la puerta de cuadrillas dans des clameurs de Puerta Grande, mais le public est resté sur les gradins, comme on le fait à chaque grande corrida, comme s’il s’agissait d’entretenir encore le feu en couvant les braises de duende de notre présence. De peur qu’elles ne s’éteignent trop vite. A cet instant on vit un arenero traverser très lentement la piste en soutenant du bras un vieillard à la démarche vacillante, un peu cassé en deux. C’était Rafael de Paula, l’occasion était trop belle, qui s’offrait une dernière ovation avant d’emprunter la sortie des toreros, dans le sillage de Morante.  «Eso si, es flamenco !

Malaga, 23 août 2014, Pablo de Hermosa, Tomas/ Deux Parlade, un V. del Rio pour JT

à Gene et Denis,

Petit tour à la Casa natal de Picasso qui exposait « La Minotauromaquia » et quinze autres gravures de la suite Vollard, des eaux-fortes réalisées par l’artiste entre 1933 et 1936 pour son marchand parisien en échange d’un Cézanne qui lui plaisait. Même les génies ont des tourments, cette série en témoigne qui vous reste dans l’œil et vous habite les jours suivant. Sur cette courte période, Picasso a quitté Olga, sa première épouse, mère de son fils Paulo, laquelle lui refuse le divorce, s’amourache de Marie-Thérèse Walter, sa jeune muse, âgée de dix sept ans quand il en a quarante six, lui fait un enfant en 1935 (c’est Maya), avant de rencontrer Dora Maar, la photographe, égérie de Bataille et Breton. Ces quelques années de la maturité d’un homme (il a alors 52-55 ans) entre ruptures et sentiments, plaisirs et complications, conduisent le peintre à se représenter en minotaure, mi-homme, mi-bête, jouissant des femmes dans la volupté de bacchanales puis les forçant quand l’animalité gagne, un minotaure puni pour ses crimes dans l’arène d’un coup de puntilla avant qu’une main miséricordieuse ne se tende vers lui depuis les tendidos, en geste d’affection et de pardon. Sur quelques estampes, le Minotaure est Œdipe aveugle soutenu par une main aimante : les crimes alors n’en sont plus ; ils ont été programmés par les dieux. Le destin a bon dos mais la punition est sévère : Œdipe est aveugle, ce qui pour un peintre n’est pas rien. « Minotauromaquia » enfin, œuvre magistrale qui préfigure Guernica, représente le Minotaure, une épée en main face à un cheval éventré qui supporte le corps d’une femme torera blessée. Face à lui une jeune fille tient une bougie et un rameau d’olivier ; elle est la lumière rédemptrice, qui éclaire et sanctifie la scène barbare. Sans doute la figure de Marie-Thérèse, la pureté de la femme-enfant. Sur le côté gauche de l’estampe, un homme torse nu et barbu grimpe à une échelle comme s’il voulait s’enfuir. Cet homme est-il Jésus, comme on l’a dit ? Est-il l’allégorie du sculpteur antique du Minotaure qui fuirait devant le monstre qu’il a créé et qui lui échappe. Est-ce Picasso terrifié par sa conduite ? On va à la corrida du jour, des doutes et des interrogations plein la tête…

Il n’est plus possible de voir et d’apprécier José Tomas avec spontanéité et naturel. Ses triomphes des années 96 à 99 brutalement interrompus, sa retirada, son retour tant attendu, ses absolus triomphes madrilènes de juin 2008, sa blessure d’Aguascalientes, sa si longue convalescence, son retour à nouveau à Valencia en juillet 2011, sa rareté depuis lors, son choix de toréer peu et avec qui il veut, son évitement des grands circuits (Madrid, Séville, Bilbao), son sommet nîmois de septembre 2012, il y a trop de légende, trop d’attente, trop de comparaisons possible pour qu’on puisse à nouveau le regarder comme on devrait regarder un torero, simplement avec les yeux , non par pour son propre compte (« je l’ai vu », « j’y étais ») mais pour le plaisir de voir toréer. Et comme si cela ne suffisait pas,  les morantistes s’en mêlent, seuls aficionados exclusifs, de marque déposée, tout à la gloire de leur maestro, qui dénigrent systématiquement José Tomas ou l’évoquent avec condescendance, entre deux soupirs affligés… Avez-vous déjà entendu un tomasiste, en un mot un madrilène, brocarder Morante ou se priver du plaisir de le voir toréer ? Moi, jamais ! Les  tomasistes savent qu’il peut y avoir deux toreros sur une même planète, à une distance galactique des autres. Pas les  morantistes, hélas, qui sont un peu le provincialisme de l’aficion, beaucoup dans l’entre-soi, hermétiques au tragique : pour eux Séville est une fête et le toreo doit l’être aussi, de préférence dans une ville calme, prévisible et fleurie.

Après ces quelques lignes qui vont me fâcher avec pratiquement tous mes amis, et sous les réserves qui précédent – on ne peut plus « voir » José Tomas et le sens de l’analyse, faussé, ne peut plus être rectifié- voici l’essentiel. La Malagueta ne m’a pas paru aussi dévote et transportée lors du paseo que Valencia en 2011 ou Nîmes en 2012. Bien sûr le public était en place un quart d’heure avant l’heure, mais nulle folie n’a accompagné le défilé des cuadrillas, les gens se sont rapidement rassis et, à la fin, les applaudissements ont aussitôt cessé. José Tomas auquel la municipalité a remis en piste le capote de oro de la ville pour sa saison… 2009 n’a pas été autrement appelé à saluer ni à la fin du paseo ni avant l’entrée de son premier toro. C’était bien ainsi ; on ne doit jamais  être la dupe de la rareté.

Au début, on l’a maudit bien sûr. Maudit d’alterner avec un cheval, ce qui saucissonne le spectacle en le privant de rythme– les travaux de réfection de la piste entre deux combats sont très longs- et de comparaison. On le maudit aussi d’avoir choisi ce premier Parlade (496 kilos, de quatre ans et demi), joli certes, bien fait, mais faible et sans jus avant même les piques dont il sera très épargné. Déçu encore par ce premier désarmé à la troisième véronique et par cette fin de faena que Tomas s’est trouvé contraint d’abréger sous les sifflets. Silencio pas tout à fait accablé (nous nous souvenions aussi des véroniques de réception templées et lentes, des chicuelinas marchées pour la mise en suerte et d’une faenita douce devant ce toro sans classe) mais qui sonnait quand même comme une gifle. De ce premier combat ne restait que le silence de cathédrale lors des passes de réception, ce qui, dans cette arène gentiment bavarde, témoignait tout de même de l’attente, asphyxiée d’impatience, que suscitait l’idole.

La suite fut un ample adagio, un hymne taurin à la lenteur, de cape mais surtout à la muleta. Le capeador fut moins convaincant, à nouveau un peu bousculé au quite sur le deuxième (un joli Victoriano del Rio de cinq ans, 526 kilos), quite aussitôt repris à l’identique bien sûr, par tafalleras et un enchaînement entre gaonera y farol alternés que l’on appelle caleserinas, en l’espèce plus original que limpide, beaucoup moins élégiaque que ses quites nîmois. Il y avait eu à la réception des véroniques templées balancées comme des navarras, des chicuelinas merveilleuses et une demie de cartel, altière, à la Joselito, de grande beauté. Une demi-pique où le toro qui s’emploie soulève la cavalerie, laquelle se laisse faire, et une seconde pique symbolique.

C’est le début de cette deuxième faena qui fut saisissant. Quatre ou cinq statuaires, où la corne menace, où l’on croit que le toro serre mais  c’est le torero qui souhaite qu’il en soit ainsi, que la corne rôde autour de ses flancs, qu’elle passe et repasse toujours au plus près, les pieds joints bien en terre pour être sûr ne pas bouger. Et soudain ces statuaires sont autre chose que des statuaires, c’est le torero qui commande, qui aguante et qui mande, immobile et solennel, figé comme statue de sel, et quand Don Tancredo décide qu’on a assez joué, c’est lui qui interrompt les passages d’une passe par le bas, de cartel, voluptueuse et définitive. Là, soudain, on ne songe plus à ce drôle de mano a mano, à l’attente irritante entre deux combats, au faible premier ;  on est pris par cette manière de toréer de verdad.

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut aller sur Youtube écouter la chanson « Despacito » ou « Muy despacito », une ranchera mexicaine chantée par un certain José Alfredo Jimenez dont la banda de musica de la Malagueta (« Rudy sors de ce corps ! ») a livré une version orchestrale majestueuse et lente, un peu valsée, assez triste. Pleine de langueur et de nostalgie. A soulever l’âme. C’est alors que José Tomas s’est mis à toréer lentement des deux côtés, citant le toro d’un souffle de muleta pour amorcer une charge qu’il prolonge infiniment et ralentit d’une manière inouïe. Le temple chez lui, n’est plus seulement une vitesse contenue, c’est une épaisseur, une densité entre le tissu et les cornes, puissante comme un champ magnétique. La manière et la philosophie, le sens profond, du temple tomasiste sont très différents du temple morantiste. Pour Morante, le temple est un accord, une liaison entre l’homme et le toro, c’est une muleta qui butine, qui folâtre, qui caresse la tête du toro, qui mignarde, effleure, titille, papillonne, batifole dans des frôlements exquis. Pour Tomas, le temple, c’est d’abord une distance, le ressort d’une charge, comme si cette distance, dans une aimantation mystérieuse, devait devenir le carburant du toro, le gorger d’une énergie destinée à le prolonger, à le rendre davantage toro. C’est le temple pour le temple : on n’y recherche plus l’accouplement de la muleta avec les cornes, mais le miracle d’une charge, comme le sourcier le filet d’eau. Le seul objet du temple tomasiste, c’est d’aller chercher la caste ou ce qu’il en reste de très enfoui et que l’on voit affleurer, avec quelques fois une abondance insoupçonnée, comme il l’a fait ce jour sur une paire de naturelles qui tenaient du miracle, lentes, interminables, affinées. Pures. C’est très beau, un peu froid, à rendre fou.

Mais quelques enganchones plus tard- et l’enganchon est une eau trouble dans le toreo limpide de Tomas-, le toro s’est éteint. Un pecho lentissime où le toro s’engouffre de tout son corps et une fin par aidées par le bas et trincherillas concluent en beauté la faena despacissima. Pinchazo, demie qui suffit. Une oreille. Cela va mieux, mais pout toute une série de raisons sans mystère – hier nous avions vu Morante, Tomas se révèle moins souverain qu’à l’accoutumée, il est accroché à la cape et doit quelques fois rectifier sa position à la muleta, son toro finit sans transmission-, ça n’est pas encore tout à fait ça.

La dernière sera la bonne face à un Parlade castano, de près de 600 kilos, légèrement brocho, pas beaucoup plus piqué que les précédents. Sept ou huit véroniques d’entrée, trois lentissimes, plus une media parfaite. Pas de quite, on garde des forces pour la suite. En quatre passes hautes et deux trincherillas, Tomas conduit le toro au centre, où après une première série de derechazos énormes, trois, pas un de plus, mais lents comme c’est peu imaginable, et une autre de moindre envergure, il prend la main gauche pour une symphonie de naturelles liées au pecho. Le temple magnétique qui aimante interminablement le toro est cette fois-ci d’une puissance  et d’une précision nucléaires. On n’imagine pas une main gauche plus pure, un tissu plus sacré, un toro plus allant, qui va chercher le mystère aussi loin que le lui commande Tomas. Et quelques fois, dans la série, l’une est plus belle encore, plus complète, plus majestueuse. Le toreo de Tomas est, à cet instant, recherche pure. Les pechos sont tous de la même eau, des pechos non pas pour se libérer de la charge en fin de série, mais des pechos pour templer encore, cette fois-ci par le haut. Peut-être les plus beaux pechos, les plus insoupçonnés, les plus purs jamais vus. Naturelle de face, les jambes écartées, mais le toro se trouve trop contraint et deux enganchones s’ensuivent. Tomas rectifie la position, trincherilla finale. Epée de verdad. C’est fini ! Deux oreilles. Vuelta de feu. Et sortie en triomphe par la Puerta Grande aux cris de « Torero » « Torero ».

Je sens bien néanmoins que quelque chose me retient. D’abord, le constat qu’à la différence de la faena de Morante de la veille, je ne me sens pas vidé du tout, ni comme tombé d’un rêve. Ensuite Tomas a été moins souverain à la cape qu’à Nîmes ce qui n’est pas rien, le capote étant son seul moment d’allegria et de fantaisie, toutes choses qu’il bannit à la muleta. Et de faena, une manière d’être que je trouve de plus en plus solennelle et grave. Très religieuse. Qui nous tient à distance, le torero étant tout à la démonstration de ce temple magnétique qui aimante le toro à l’infini. Comme s’il n’avait plus à cœur, à ce stade de sa carrière, que de nous convaincre de sa puissance surnaturelle à douer un toro d’une charge dont la nature l’avait privé après avoir choisi des adversaires à cette seule fin. Et soudain, en y songeant, ce miracle me paraît presque une imposture. Une chose de curé qui officie le dos aux fidèles pour leur faire croire aux miracles. Une inversion majuscule du toreo. On pense que José Tomas met le toro en valeur mieux que quiconque dans une tauromachie de grande pureté où son corps se fait oublier, et c’est peut-être l’inverse qui se joue. Ce toreo, austère comme temple protestant, ne met peut-être en scène que la puissance de l’homme à créer un toro qui n’existe pas, à faire surgir un fond de caste d’un adversaire qui en est dépourvu, comme le sourcier un filet d’eau d’un sol aride. Ce qu’il met en évidence, tel un gourou, avec un sens du dépouillement recherché et ostentatoire, c’est peut-être lui José Tomas, et lui seul, lui qui ne s’oublie jamais, qui se fait rare pour entretenir artificiellement la légende, lui qui évite désormais tout compagnonnage à la loyale, l’alea des sorteos et les toros à dominer. Oui, c’est cela, bien sûr : lui seul qui se donne à voir, l’homme qui tire un fond de caste de toros perdus que les mystères de sa muleta paraissent avoir miraculeusement perfusés le temps d’une faena. Un génie et un ange noir qui annonce les temps eschatologiques de la fin des corridas. Ce n’est plus le toro qui est la jauge du torero ; c’est le torero qui fabrique un toro. Inversion du sens profond de la lidia, refus de l’altérité, épuisement interne de la tauromachie par une manière d’accomplissement absolu. Homme qui fait le toro, homme et toro à la fois, José Tomas ne combat plus qu’avec lui-même. C’est le Minotaure de Picasso !

NB : Mes lecteurs les plus fidèles comprendront que les morantistes m’ont méchamment jeté le mauvais œil ou quelque autre atroce maléfice à la fin de cette chronique. Rendez-vous donc avec José Tomas à Madrid ou Bilbao, pour l’exorcisme !