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02/01/2016

Dernière heure : le torero Morante de la Puebla se convertit à l'Islam

Le Conte de l'Aïd

Cela faisait des années que le juge les observait depuis son rang des gradins hauts de l’amphithéâtre nîmois. Un juge sans doute impécunieux ; les gradins hauts sont tout sauf des places de choix et il est rare que des notables s’y affichent. Les gradins hauts, c’est la marge des arènes et désormais, depuis que les plazas se vident, une jachère. On y est en lisière de ce qui se passe dans le ruedo, du souffle rauque des toros, du bruit sourd de la corne sur le burladero et de la sueur qui perle au front des maestros. Le champagne y est rare ainsi que les jolies chemises à la mode. On y vient comme on est et le juge y venait pour juger, on ne se refait pas, un petit carnet dans les mains comme à l’audience, prenant frénétiquement des notes et faisant à l’occasion mine d’applaudir le spectacle. Mais son spectacle à lui n’était pas le combat de l’homme et du fauve sur la piste, c’était ses voisins et surtout ses voisins du dessous, ceux du vomitoire 207 qu’il surplombait depuis son poste d’observation commode et inviolable. Il est rare dans une arène que l’on se retourne pour regarder derrière soi et c’est en toute discrétion que le juge prenait ses notes d’indiscret.

Voilà des années qu’il les avait repérés. Invariablement présents, liés entre eux par leur passion commune a los toros et manifestement par l’amitié, vieillissant à peine mais ensemble, comme si les vicissitudes de la vie leur épargnaient les épreuves qui fripent et celles qui dispersent. Cette cordée de matelots qui avait traversé toutes les tempêtes et connu des ouragans de triomphes faisait face depuis quelques années à une mer étale et sans ride, attendant qu’un souffle nouveau ranime les voiles affalées de l’aficion. L’heure était alors hélas à la godille, toros faibles ou commodes, toreros savants mais conventionnels, affiches répétitives, public sans entrain. Les épiés du vomitoire 207 cependant continuaient à y croire. Il fallait les voir se lever d’enthousiasme quand une passe quelconque d’un maestro de naguère leur rappelait de beaux souvenirs. Ils ne goûtaient pas la passe, ils chérissaient le passé. Ils étaient tout ce qui restait de la corrida : la passion et l’amitié plus fortes que toutes choses.

Notre juge était parvenu à se renseigner un peu sur leur compte : chacun avait sa fiche, âge, profession, domicile, seul ou en couple, et la robe noire leur attribuait incognito à chaque corrida une note. Il y avait quatre rubriques sur cinq points : comportement d’ensemble (tenue, distinction, bonne humeur, courtoisie), comportement d’aficionado (savant, exigeant, connaisseur, pipoteur), concentration (forte, inégale, dispersée, nulle), ridicules (applaudir à contre temps, ne jamais applaudir aux triomphes, se lever d’enthousiasme quand il ne passe rien, crier « Valade à la mairie »).

Le juge le savait, mais eux l’ignoraient encore : ils n’étaient pas en progrès. Les notes de concentration ne cessaient de baisser, la note d’aficion demeurait étale et le ridicule marquait une lente mais constante progression. Le comportement d’ensemble demeurait leur point fort. Très souvent la même note pour chacun d’eux. Cette louable et égale permanence était leur marque.

Elle ne devait pas le rester longtemps.

Tout a changé lors du premier paseo de Morante à Nîmes après sa conversion à l’Islam. Bien sûr, chacun connaissait la nouvelle depuis les fêtes de l’Aïd- el-Fitret la retentissante interview que le torero avait accordée à « Mundotoro », commençant par la Fathiaبِسْمِاللَّهِالرَّحْمَنِالرَّحِيمِ. dont il avait exigé qu’elle figure en caractères arabes en début d’entretien. Cela avait chagriné l’aficion locale bien plus que l’Espagnole où l’on savait le torero excentrique. Communiste à 20 ans, musulman à 40…. En France, il y avait bien eu Roger Garaudy, mais à Nîmes tout de même, c’était dur à avaler. Les mieux disposés se disaient sagement que tout cela n’avait guère d’importance si el arte et le duende ne s’en trouvaient pas affectés.

Les esprits s’étaient cependant échauffés quand on apprit par Midi-Libre que Simon Casas, le directeur des arènes, avait fait édifier sous les voûtes romaines, à côté de la chapelle des toreros, un petit mausolée blanchi à la chaux, avec une belle fontaine en azulejos pour permettre au sévillan de faire ses ablutions avant de paraître en piste. Les uns se sont scandalisés que les travaux aient été entrepris sans l’autorisation des Monuments historiques, les autres ont pris prétexte de la facture, Morante ayant réclamé un tapissage d’authentiques et anciennes céramiques de Topkapi dont la rumeur disait qu’on se les était procurées à prix d’or auprès d’un homme d’affaires syrien, grand collectionneur et contrebandier de luxe, pour l’heure réfugié à Adana (Turquie), avec femme, enfants et son butin hors de prix en attendant des jours meilleurs en Allemagne. Le directeur des arènes s’est défendu en hurlant à l’islamophobie, en assurant les populations locales de son parfait attachement à la laïcité et en reconnaissant de manière plus convaincante que les cinq contrats de Morante dans les arènes de Nîmes pour la feria « dite de Pentecôte » (sic !) étaient à ce prix. C’était ça ou pas de Morante. On crut que les Nîmois, moitié convaincus, trois quarts résignés, avaient remisé leur colère.

C’était compter sans la fantaisie du maestro que l’on vit paraître à la porte des cuadrillas, enveloppé dans un capote de paseo aux chatoiements de diamant noir, un noir Manzanares, mais lacéré de lettres vertes en écriture coufique dont nul n’ignorait la signification, les reportages sur Daesh nous ayant déniaisés :« Dieu est unique ».

Ce morceau de tissu de gala en drapeau prosélyte sur les épaules du torero fut comme un soudain paquet de mer rinçant le vomitoire 207. Et pour la première fois, on vit le radeau tanguer sévèrement. Le juge qui prenait depuis trois ans des notes par habitude, dépassionnées et sans sel, s’exalta : enfin de quoi écrire !

On en vit un, puis deux, puis trois, puis la moitié du 207 se lever en silence et tourner le dos au paseo en signe de protestation navrée à un spectacle si affligeant. Les autres sont restés assis, mais la plupart la tête basse, un mouchoir à la main, pleurant ce Dieu unique un peu m’as-tu-vu, en bas roses et zapatillas, qui traversait le ruedo. Ils devinaient confusément que cette profession de foi allait être un ferment de mésentente et de querelles, une blessure, un schisme, chacun demeurant auprès de la plaie ouverte comme de part et d’autre d’une barricade infranchissable. C’est que la loi non écrite du vomitoire 207 était de ne jamais discuter politique et de se garder des polémiques du temps, sauf les taurines qu’ils entretenaient avec plaisir. Le maître-nageur,enhardi par l’alcool,crut éviter l’irréparable par un insolite « Je suis Charlie ». Son compagnon de rang,l’avocat qui avait pris une jeune beurette pour maîtresse lors de féria passée, lui intima de se taire, mais il était trop tard ! Ce « Je suis Charlie » embrasa aussitôt toute l’arène, 6 000 personnes ralliées criant « Je suis Charlie » comme « Torero, Torero » aux jours de triomphes. Morante, surpris, leva la tête, comprit assez vite, sourit un peu gêné,se défit solennellement de son capote de paseo et esquissa avec, avant même de saluer la présidence, une véronique de salon étourdissante, après quoi il se découvrit. Le silence soudain se fit. Un silence étonné, incertain,un peu en déséquilibre. Puis l’arène, à l’issue d’un délibéré plus rapide qu’escompté eu égard à l’ampleur du blasphème, s’ébroua dans des« Olés » d’enthousiasme,pleins d’une ferveur retrouvée. Ces « Olés » étaient comme le rire soulagé d’un bravache une fois le danger dissipé : en dépit de sa conversion, Morante était resté torero.

La corrida fut inoubliable et sur le carnet du juge les notes de concentration du 207 furent à leur maximum, les plus hautes depuis des années. Hélas, celles du comportement d’ensemble divergeaient comme rarement. Ces notes-là, ballottées comme sous l’effet de champs magnétiques contraires, paraissaient désorbitées. Des notes turbulentes aux parcours atomiques. La cohérence légendaire du groupe en prenait un sacré coup. Le juge était inquiet, comprenant mal ce qui se passait et ne reconnaissant plus son monde. Il fallait sans doute attendre le lendemain pour y voir plus clair.

La corrida du lendemain se donna à guichets fermés. Curiosité malsaine? Parisiens électrisés par la polémique tout juste sortis du TGV ? Manchette du Midi-Libre qui avait osé titrer « Les merveilleuses sourates de Morante » ? Difficile à dire. On crut un instant que le communiqué des maires des villes taurines FN y était pour beaucoup :« Halte à l’islamisation du ruedo » intimait-il. Mais chacun comprit bien vite en contemplant le gradin que le «No hay billetes » du jour n’était ni mondain ni politique. Cette inattendue affluence, c’était le téléphone arabe. Le bien nommé !

Ils étaient tous là, ceux des quartiers comme on dit. Le Chemin-Bas, Valdegour, Pissevin, le Mas de Mingue, agglutinés dans les amphis, les mamans à foulards, des gosses turbulents, les ados en Lacoste et en Nike, les plus grands les technologies plein les mains, les yeux et les oreilles, des caquettes à l’envers par dizaines et il faut bien le reconnaître quelques jeunes filles en hidjab, joliment maquillées. Des Nîmois qui venaient peu aux arènes, sauf pour les concerts de rap ou aux courses camarguaises se régaler des razéteurs qui leur ressemblent.

Le juge était ravi : voilà longtemps qu’il n’avait pas vu l’amphithéâtre à ce point joyeux, plein d’énergie et de jeunesse. Evidemment l’odeur du shit était un peu incommodante, quand ce n’était pas celle de la         « beuh », l’herbe aux effluves de pneu cramé.

Il fut cependant surpris de constater quelques défections au 207. « Ont dû faire la grosse fête hier soir », songea-t-il. Les membres présents étaient cependant fort exaltés, discutaient à voix plus haute qu’à l’habitude (la note de comportement allait baisser), il y avait quelques éclats de voix(« hélas, ça se confirme ! » tranchait le juge), un distingué retraité était venu avec douze sandwichs au chorizo en prévision de l’inédite merienda qu’il avait la ferme intention d’imposer désormais au 207 (« distinction : zéro pointé! ») tandis qu’un venimeux du vomitoire voisin suggérait au jeune fils des banquiers d’abandonner sa collection de trophées taurins pour celle d’oreilles de cochon, au grand scandale de sa mère. Le charcutier, lui, demeurait silencieux ; on l’imaginait faire ses comptes. Pour sûr, il y avait de la nervosité dans l’air.

Le spectacle fut étrange. Quoique fît Morante, fût-ce le plus affligeant, il était applaudi à tout rompre. On se serait cru à Séville ! A une réserve près : de sonores « Allahou Akbar» qui se mêlaient aux « Olés » à chaque demi-véronique et à chaque trinchera, comme si le Dieu des musulmans ne se livrait tout entier que lorsque la passe se dérobe. « L’irreprésentabilité de Dieu est partout» nota le juge, fier de sa trouvaille.

Ces cris de rauque dévotion jetaient un incontestable froid sur le 207. On vit le petit jeune à moustache caresser nerveusement la main de l’architecte et chaque fois que Morante s’apprêtait au quite la pharmacienne, sans doute secouriste à ses heures, distribuait dans les rangs des pilules d’anxiolytiques que seule l’assistante sociale refusa, quoiqu’on la vît aussitôt réclamer une cigarette à son voisin alors qu’elle avait cessé de fumer depuis près de dix ans. La moyenne des notes de concentration baissa nettement par rapport à la veille mais celle du comportement d’ensemble, incontestablement, se redressa. Le juge sourit, soulagé : malgré tout, le 207 parviendrait à colmater ses blessures.

Hélas Morante se fractura le petit doigt lors du quite sur le dernier toro qui le surprit en fin de passe, et toute l’arène ne fut soudain que longues lamentations de femmes, déchirantes comme la mort en Palestine, et psalmodies chuchotées de quelques hommes que l’on vit, ici ou là, se lever en grappes dévotes, le visage légèrement baissé,les mains relevées à mi-buste, ouvertes comme des livres scellant le secret d’un mektoub favorable qu’ils tentaient d’apprivoiser de leurs murmures. Hélas, les prières n’ont pas suffi et Morante fut déclaré forfait pour les trois corridas suivantes.

La sanction fut immédiate :certes le 207 était à nouveau au complet, mais l’affluence générale se révélait médiocre et l’ambiance plombée. Chacun méditait car tout le monde avait compris : seuls « les quartiers », instruits par Morante qu’ils étaient ici chez eux, pourraient sauver l’aficion de son anémie. Pour le pire et le meilleur.

Le Midi-Libre du lendemain de féria s’interrogeait dans ses pages taurines«  Corrida, islam, laïcité, faut-il choisir ? ». La Marseillaise, elle, titrait « Résurrection des arènes de Nîmes, un no hay billetes en semaine ». La Gazette investiguait : « Pissevin, Valdegour, Chemin Bas : comment ils se sont offerts leurs places. Les à-côtés du trafic ».

La polémique battait son plein. Des micros-trottoirs ont fait l’actualité des jours suivants. « C’est tout ce qui nous restait »disait Odette, sans emploi, ajoutant, « nous ne sommes plus chez nous, même dans les arènes » ; José-Luis, serrurier à Manduel, demandait qu’on joue la Marseillaise lors du paseo, Karim, BTS d’informaticien en mains, s’exclamait enthousiaste « C’était ma première fois, sur ma mère j’y retourne,Inch Allah ! » », Khadija, elle, précisait «  je suis végétarienne, mais mes fils y sont allés, c’est l’archouma sur la famille ». Quant à J. le musicien de la bande du 207, interrogé par la Gazette de Montpellier, car les coquetteries de Morante avaient enjambé le Vidourle et le Lez, il réclamait sagement qu’on en revienne aux fondamentaux.

Tout est cependant allé très vite. Simon Casas tirant les enseignements de la feria a annoncé la création de trois écoles taurines dans les quartiers, dont deux financées par la Fondation Morante de la Puebla, lesquelles ont aussitôt connu un immédiat et foudroyant succès. On manqua rapidement de profs et Mehdi Savalli et les deux Morenitos, l’Arlésien et le Nîmois, durent se démultiplier. Des Morenitos il allait en pleuvoir, qu’on se le dise ! Mais pour l’heure, il en manquait. Alors, à l’issue d’âpres négociations,et faute de combattants, on parvint à débaucher quelques vieux toreros gitans qui vinrent à la rescousse. Curro Caro bien sûr, mais aussi Aparicio et le vénérable Rafael de Paula pour des master class de prestige. Chacun fut assez responsable pour ne pas ébruiter telle méchante bagarre au couteau lors du premier bolsin qui opposa, deux ans plus tard, les novilleros nîmois et de Lunel à ceux de Jerez et de l’Albaicin de Grenade.

Et au vrai, grâce aux efforts de tous, les quartiers de Nîmes sont rapidement  devenus méconnaissables, plus une voiture brulée,une délinquance en nette décrue et une affluence énorme autour des arènes démontables le vendredi soir après la prière, au point qu’il fallut bientôt gérer les premières plaintes pour tapage nocturne avant de s’apercevoir que des associations animalistes bien connues étaient à la manœuvre. On retrouva la tête égorgée d’un militant du Flac dans une poubelle brûlée au Chemin Bas. Le scandale fut énorme mais embarrassé. Les communiqués de protestations se multiplièrent. L’imam condamna. Une petite manifestation de « L’Aficion blanche », un groupuscule animé par la cousine nîmoise de Nadine Morano, fut organisée autour de la statue de Nîmeno aux cris de « Pas nous, pas ça » et la page fut tournée. L’immonde geste avait définitivement tari la contestation anti-taurine : le carreton et une belle cape étaient devenus le rêve de ces jeunes et les animalistes n’y pouvaient plus rien.

Les politiques, eux, étaient soulagés, en dépit du corps décapité que l’on a retrouvé un mois plus tard en état de forte décomposition dans une resserre du restaurant Le Neuf, rue de l’Etoile. Les analyses ADN ont confirmé que ce corps était bien celui de la tête du Chemin Bas et on enterra le tout, Ecusson et bas quartier pour une fois main dans la main, enfin si l’on ose dire, dans la plus grande discrétion. La mairie et le conseil général organisèrent des voyages subventionnés en Andalousie pour les plus méritants des grands frères. Ils y partaient du shit plein les poches et en revenait des étoiles plein les yeux. Aucun autre crime ne fut perpétré sur un anti-taurin dans les années qui suivirent.

Cependant, des formes de résistance s’organisaient : plusieurs voix éminentes dénonçaient le communautarisme à l’œuvre, la main basse des musulmans sur la corrida et surtout le fait que Simon Casas Emirates Production ait en douce délégué,tel un club de foot à ses socios, la gestion des abonos de quatre séries de gradins hauts à quelques mosquées choisies.

Les rumeurs les plus folles circulaient. La revente, désormais aux mains des jeunes beurs et indispensable depuis que les « no hay billetes » devenaient l’ordinaire, était, médisait-on, de plus en plus pénible : il fallait semble-t-il discuter des heures avec les revendeurs qui refusaient par éthique orientale de vous lâcher le billet de corrida au prix qu’ils avaient pourtant eux-mêmes fixé, n’hésitant pas à se montrer menaçants si l’on ne jouait pas le jeu du marchandage dans d’interminables salamalecs qui pouvaient vous faire rater le paseo. Il se murmurait que la banda Chicuelo II répétait depuis des mois des airs d’Oum Kalthoum pour accompagner de futures faenas mais les musiciens craquaient tandis que deux ou trois d’entre eux avaient entrepris une grève du pastis en manière de protestation. On aurait aussi trouvé du shit dans des paquets de chouchous vendus dans les arènes cependant que les vendeurs de thé à la menthe et de baklavas avaient obtenu, se lamentait-on, un monopole sur les gradins, ce qui expliquait l’étrange pénurie de bière et de chips au-delà des torils hauts. On évoquait même la diffusion sous le manteau de Corans gratuits au cinquième toro.

On maugréa, on s’offensa, on pétitionna, on complota en sous-main. On en appela bien sûr à la République laïque, une et indivisible sous les auspices de la Vierge de la Macarena et du Christ du Grand Poder, avant d’exiger, ici ou là, des vomitoires séparés, sans barbus ni foulards. Casas une fois de plus céda. Les tribunes se constituèrent à l’image des virages du Parc des Prince des années  90, ici les « identitaires », là les « quartiers », sans nécessité de pédagogie particulière tant l’esprit public s’était résigné à trouver tout cela naturel.

L’entre soi cependant ne suffisait plus. Il y fallait encore des bannières et des calicots. L’arène s’égailla de « Zémour, reviens », d’un «  Béziers ma ville », d’un équivoque « L’Aficion de chez nous » et de la banderole d’une assez modeste quoique influente « Association des jeunes aficonados végétariens et catholiques ». Les autres n’étaient pas en reste. On vit fleurir un « Salafistas y aficionados, Si PorDios ! »,un « Dieu est unique, Morante aussi » ainsi qu’un modeste et dérangeant « Mehdi =oui/ Savalli = non ! », lequel a cependant fait l’objet de poursuites pénales heureusement couronnées de succès.

Mais dans la vie, les banderoles ne sont pas tout. Le 207 le savait qui avait vu en moins de cinq ans le nouveau public se mêler sans grand dommage au plus traditionnel, à la faveur de voisinages de rang que nul n’avait vraiment choisis mais où l’on faisait enfin connaissance comme des égaux, au moins en aficion. Tel avait été le cas pour la course camarguaise et la bouvino. La corrida allait suivre. Il y fallut bien sûr un peu de pédagogie, les clubs taurins s’en chargèrent de plus ou moins bonne grâce, convaincus qu’il y allait de l’intégrité du spectacle. La revue « Toros » sortait chaque année un numéro « Spécial Ramadan » sur lequel un ancien directeur avait demandé que son nom ne figurât pas.   « Aplausos », qui suivait toujours très attentivement l’actualité française et avait saisi le filon, s’était débaptisée pour devenir «  Aplausos et Youyous » et le Pablo Romero était désormais autre chose qu’un club des rejetons du baby-boom :le rap y obtint sa juste place entre les sévillanes et la house, moyennant une très légère augmentation de la cotisation annuelle de membre pour renforcer le service d’ordre.

Le juge avait été assez désorienté par tous ces chambardements. En un peu plus de quinze ans, autour de lui le mundillo avait muté.

Une jeune génération de toreros avait rapidement tout bouleversé, emmenée par l’inattendu Medhi III, fils du vieux torero arlésien, lequel s’était refait sous un nouveau numéro au mitan des années 2010, contraignant son jeune fils au choix de ce chiffre.

La star des stars était cependant le très talentueux El Rami Bin Curro Bin Romero, le prince-héritier de l’émir de Charjah qui avait racheté les arènes de Barcelone après l’annulation de la loi de prohibition catalane par le Tribunal Constitutionnel espagnol pour y produire des corridas qui furent les plus fameuses de la décennie passée,mais que l’on disait ruiné depuis l’indépendance du jeune Etat de Catalogne qui avait fait de la bande littorale jusqu’à Montpellier un protectorat avec la complicité de Philippe Saurel, lequel avait souhaité se venger de l’ingratitude des électeurs du Languedoc après sa déconvenue électorale aux régionales de décembre 2021. L’Etat neuf et son protectorat avaient promulgué une nouvelle loi d’interdiction de sorte que le prince torero, seul à pouvoir renverser la tendance en cas de référendum grâce aux bataillons du Vallespir et aux maghrébins des deux côtés des Pyrénées, était devenu pour son émir de père et les aficionados du cru plus précieux qu’un puits de pétrole.

Toujours singuliers, les aficionados du 207 lui préféraient le romantique José-Manuel- Ali- du-Bled-y-de-la-Puebla, le fils illégitime du vieux Morante converti,que la rumeur donnait pour on ne peut plus libéral en matière de moeurs en dépit du mystère de sa naissance – on évoque une mère berbère, danseuse du ventre à Marrakech, à la jeunesse voluptueuse mais au physique désormais dévasté par une excessive consommation de loukoums.Un abonné du 207 l’aurait connue à son meilleur, dit-on. Et d’assez près, semble-t-il.

Les arènes faisaient le plein partout en France sauf à Béziers qui, malgré de multiples condamnations pour discrimination,s’obstinait à refuser le paseo aux toreros dits « musulmans ». Le nombre de corridas dépassait celui des années 90 de l’autre siècle et les toros étaient devenus plus conséquents, les éleveurs ayant soudain privilégié, sous l’influence dit-on de ligues islamophobes et racistes, le toro de caste, le combattant redoutable et armé. Le tueur. Les choses étaient plus compliquées en Espagne, les toreros issus de l’immigration maghrébine ne souhaitant toréer qu’en France et en Andalousie, les autres arènes se trouvant condamnées aux Sud-Américains, d’exaltés Pentecôtistes pour la plupart mais que l’on disait plus réguliers que les « musulmans », lesquels tenaient leur toreo des maestros gitans.

C’est ainsi que LaMaestranza ressuscita. Un peu garce, elle s’abandonna au toreo musulman, comme elle se grisait jadis du gitan mais en réservant désormais à ces artistes, pour la plupart des toreros d’inspiration, irréguliers et fragiles,des adversaires redoutables, encastés et armés dont les élevages se multipliaient dans la marisma. Arte y casta, c’était le phantasme de tous les aficionados. Séville redevenait à la mode et le 207 ne manqua jamais à l’appel. Les toros y étaient souvent graciés, c’était systématique quand ils avaient blessé deux hommes au moins dont l’un mortellement, et les marbres commémoratifs rendant hommage aux toreros morts dans l’arène étaient innombrables. Un vrai carré musulman ! Les Maestrantes se frottaient les mains : ils tenaient la victoire du sang.

Madrid, elle, sombrait dans le provincialisme avec ses petits toros de la casa Domecq qu’on réservait aux aimables toreros mexicains ou péruviens et, pour préserver la souche,à quelques Français et Espagnols non convertis.On y déplorait un nombre croissant de suicides parmi les abonnés du tendido 7.

A Nîmes, ayant perdu il y a des années son rang de gradin-haut, un temps réservé aux fidèles et aux voisins de la mosquée « Lumière et Pitié » de la Zup Nord, le juge était orphelin de ses amis du vomitoire 207 qu’il ne voyait plus mais dont il savait qu’ils avaient résisté ensemble aux pressions des lobbies pour conserver leurs places, à égale distance des exaltés des deux bords. Sur cette mer changeante, leur aficion fut un solide gouvernail. Le fils des banquiers qui n’avait pas cédé aux sirènes des cochons continuait sa collection de trophées taurins, laquelle a nécessité l’achat d’un troisième cabanon aux Saintes qu’il baptisa « L' Alhambra » sans qu’on ne sût jamais si c’était en hommage à Youssouf Ier, le bâtisseur nasride de Grenade, ou aux petites dames dévêtues du musical parisien, comme la réputation de jeunesse de son père pouvait en être l’indice.

Le juge, lui, à force de boire et de fumer sa retraite sans retenue depuis qu’il avait perdu sa source d’inspiration, était sec jusqu’à l’os. C’est lui que vous voyez depuis deux temporadas passer entre les rangs avec son grand panier, vendant maladroitement des chouchous à la volée et ayant bien du mal, avec son arthrose, à récupérer les pièces. C’est tout ce qu’il a trouvé pour les observer un peu à la dérobée, ces probes, ces magnifiques, ces grandioses du 207.

C’est ainsi qu’il apprit qu’ils avaient maintenu leur traditionnel repas de Noël chez S. qui vivait désormais avec un beau Sofiane, de trente ans son cadet et que tous les homos de la bande draguaient sans façon. Elle était heureuse et rajeunie, et le petit foulard sur les cheveux lui donnait un air mutin.

On dit que lors de la soirée annuelle du vomitoire au mois de décembre, le vieux juge réserve une table rue Roussy, dans un modeste kebab au pied de l’immeuble de S. C’est l’enseignant-chercheur qu’il a fini par connaître un peu qui lui en communique la date par courrier chiffré et non signé.

Il s’y installe, entend les rires, les cris, le brouhaha ou l’écho des conversations qui se dispersent depuis la terrasse et quelquefois, mais toujours très tard, la trompette de Rudy. Il sort son petit carnet de sa poche, l’ouvre, le pose sur la table, et recueille tout ce qui tombe du ciel, comme, dans son écuelle, le pauvre lazakât. C’est son Aïd à lui. Sa fête, sa grande fête. Celle du 207.

On le voit quelquefois fermer les yeux, un sourire doux sur le visage. On sait alors qu’il rend grâce au Dieu de l’aficion. Le plus grand et le plus miséricordieux. Pour qui sait attendre et espérer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

26/08/2015

Le cartelazo de Saint-Gilles, 23 août 215

C’eût été partout ailleurs une très grosse affiche. A Saint-Gilles, c’était un cartelazo. Un sacré cartelazo.

Voici un bon mois que nous avions pris les places pour ce mano a mano Castella/Lopez Simon. Nous régalant de cette affiche de rêve. Un torero de la maturité dans sa plus belle saison face à l’inattendue révélation de la temporada.

Pris les places et organisé l’avant-corrida en réservant une forte tablée sous les platanes non loin des arènes, en terrasse du restaurant Le Cours. Nous sommes tous là ou presque à 13 heures, heureux de partager les quelques heures qu’il nous reste avant de goûter, mais alors chacun pour soi, les plaisirs ou l’inattendu de la course du jour. 

Las, le temps menace : le ciel est cardeno oscuro et le vent bourrasque les platanes au-dessus de nos têtes, comme un toro qui cabezea méchamment dans la muleta. Un vent d’en bas, épais, lourd, irrégulier tel un cinqueno auquel on ne la fait pas. Muy hijo de puta. Et quand on s’attable, c’est enganchones dans les rangs !

Aguanter l’alea d’une possible annulation de la corrida du jour, les aficionados savent faire. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. D’abord, parier toujours sur le maintien quoiqu’il arrive et prévoir le coup, vêtements chauds en plein mois d’août, ponchos, impers, K Way, parapluies, prêts à s’emballer, à s’empaqueter, à se saucissonner, à s’encagouler dans du plastique, et tant pis si on ne ressemble à rien, l’essentiel est de pouvoir tenir deux heures sous la pluie au cas où.  Car deux heures ainsi affublés sur les gradins, pitoyables comme des SDF sous des cartons dans la rue, c’est mieux que pas d’arènes du tout.

Ensuite, n’en rien dire,  surtout ne pas évoquer la funeste perspective d’une annulation. Ni se plaindre ni se lamenter : y croire, on ne sait jamais. La météo, le plus grand péril de l’art taurin avec la blessure du torero, est le secret de famille des aficionados : y penser toujours, n’en parler jamais.

Alors, quand ça tonnerre bas, quand de grosses goûtes rafalées par le vent s’écrasent sur les nappes, les plus exposés enfilent leur poncho comme si de rien n’était. On blague, on se charrie, on s’illusionne – «  Et Mexico le 31 janvier, ça te tente pas ? ». Et quand soudain, ça déluge un mur de pluie, épaisse comme la corde, quand le jour devient jaune et mirage sous des opacités de mousson, indifférents aux trombes d’eau qui font ployer la bâche sur nos têtes et aux tintements métalliques qui sonnent comme haubans en novembre, on échange, faussement insouciants, tel le torero feintant une attaque soudaine du fauve par un gracieux recorte, sur la salade de poulpes tièdes et l’amertume chic, un peu sophistiquée, du blanc d’Or et de Gueule. « Il se hausserait pas un peu du col, ce vin ? Tu as goûté le Mourgues du Grès ? Ca c’est du rosé ! ».

La conversation prend ses aises, circule, tourbillonne, s’emballe. Parler de tout mais pas de la rue qui s’écoule à gros bouillons le long de la terrasse ; la corrida n’est que dans trois heures ; on ne sait jamais. Cependant, la tempête qui nous tenaille imbibe sans qu’on s’en avise nos souvenirs lointains. Pas de souvenirs de corridas sous la pluie, ah ça non ! Les faenas épiques, zapatillas et sabots dans la boue, les ruedos mitraillés de grêlons, les tendidos qui cascadent sous nos fesses, on en parle uniquement quand la tenue de la corrida est définitivement compromise. Comme pour signifier, devant les taquillas rideaux fermés que, malgré tout, on aurait pu faire un effort. A cet instant à Saint-Gilles, nous enivrant encore d’illusions, nous n’en sommes pas là. Et on se garderait bien d’incommoder davantage les Dieux de l’arène.

Alors, on parle d’autre chose. Les éléments poussent néanmoins le propos, comme de gros nuages, vers les terres tropicales, les zones humides et les expéditions aventureuses, allez savoir pourquoi ? Sylvie évoque ses quatre jours dans la forêt amazonienne en Equateur, Laurent un projet de voyage à Bangkok, Bruno le chemin des Incas sous la neige (« Et quatre jours de marche, c’est pas trop dur ? ») ; on se refait Angkor. D’autres, qui préfèrent sans doute demeurer plus au sec, se chuchotent, complices, des demi-confidences sur les nuits chaudes tunisiennes. Les glorieux sont prêts à ressortir le smoking dit « de Cédric » pour le futur Prix Nobel de biochimie de Laurent. On commente la rentrée littéraire (Laurent Binet et son livre sur Barthes tient  la corde) et le billet de 20 euros qui a fait la une du Midi-Libre, qu’un avocat général, pris de repentir, a remis là où il l’avait chipé, dans le sac à main de sa voisine de bureau. La justice a sévi comme un moine se flagelle mais sans s’aviser qu’elle exhibait ainsi ses plaies hors les murs. La discrétion n’est plus de mode. Les secrets de famille non plus, sauf la pluie et le vent pour les aficionados ….!

Le Domaine de l’Hortus et l’amitié coulent à flots. Le reste aussi ; des trombes d’eau, hélas. La bâche fait de plus en plus le gros ventre sur nos têtes, de fortes occlusions et des retenues boursoufflées que les serveurs auscultent à coups de manche à balais, comme on fiche le doigt dans le gras d’un bourrelet, ici pour faire gouttières et évacuer l’eau. Ca marche :  elle coule à seaux. De gros « splatch » partout !

Il faut bien se résigner : nous prendrons le dessert en querencia.  A l’intérieur où l’on nous trouve une place : voilà beau temps que les déjeuneurs sont repartis.

C’est à cet instant que nous apercevons un fourgon de torero garé devant le restaurant. Le jeune Jean-Rafaël, un sacré feu-follet d’aficion, toujours le premier durant la vuelta à demander au torero de lui lancer son trophée, un immense collectionneur d’oreilles, va aux nouvelles. C’est Lopez-Simon dont il revient chargé de photos dédicacées. Le jeune maestro est là qui se repose dans l’hôtel où nous déjeunons et qui s’habillera peut-être, si la corrida est maintenue.

Au fond, désormais nul ne se fait plus d’illusion, mais savoir le torero à l’hôtel, c’est l’imaginer un peu parmi nous, sur le radeau en pleine tempête. Quel est son état d’esprit ? Déçu d’avoir parcouru tant de kilomètres cette nuit pour rien ? Ou finalement soulagé d’un risque qui n’a plus à être pris ?

Alors, soudain, sans s'en apercevoir, rien de prémédité, à l’heure de la corrida que l’on sait annulée, on s’excite, on s’emballe comme si on prenait place pour le paseo, et cette putain de corrida fichue on va tout de même se la faire !

Et d’abord en terrasse où, à la faveur d’une relative accalmie, nous reprenons place en disposant les tables en carré sans rien demander à personne. Jean-Raf sera notre maître d’œuvre qui se faufile partout, il nous signale des hommes de la cuadrilla qui remballent les bagages. On leur offre un verre de Jet. On ne sait pas vraiment qui est qui, piquero, banderillero, valet d’épée, chauffeur ? Peu importe. Ils n’osent pas refuser le verre mais y trempent à peine les lèvres. On leur parle de la corrida de la veille à Malaga – les toros ne sont pas bien sortis…, une vuelta pour Alberto seulement. On leur donne rendez-vous à Nîmes – mais « Vendanges », l’appellation de la feria, n’a pas l’air d’évoquer grand-chose. Ils toréent le lendemain dans la région de Murcia et pour l’heure on a l’impression qu’à chaque jour suffit sa peine. Le chapelet de triomphes de Lopez Simon s’égrène, sans doute comme les autres, prière par prière… Julie reconnaît Alberto Sandoval, le piquero : c’est ce petit jeune homme si menu, au pantalon impeccable, chaussé de mocassins, qui consulte son Facebook, un peu à l’écart des autres.

Tant de toreros sur notre brin de terrasse menacée par les éléments, c’est l’Arche de Noé ! Nous sommes ravis, un peu gauches, nerveux et embarrassés comme pour une inattendue rencontre amoureuse qui vient trop tôt. Plus spontané, Jean-Raf, une belle sacoche de cuir suspendue à l'épaule, donne un coup de main à la cuadrilla, en la rangeant dans le coffre du fourgon des toreros et on rit avec Florence des prouesses de son fils.

Voici le maestro qui apparaît, un long jeune homme mince en survêtement sans chichi, le blouson fermé à ras le cou, la tignasse mouchonnant en casquette bas le front, un peu surpris de voir tant de monde à sa sortie de l’ascenseur. Il s’approche l’air timide,  les bras drôlement collés au buste, le menton un peu dans le cou, le sourire gêné, de petits yeux en entailles profondes,  enfouis comme pour dissimuler un rien de mélancolie, mais qui s’embrasent soudain d’éclats de diamant noir. Fulgurants. Des flammèches indomptées. Des départs de feu. Dont l’intensité surprend sur un  physique aussi aimable.

Alberto- c’est son prénom- se prête avec grande gentillesse à la prise de photos, aux autographes et aux encouragements de la bande qui lance ses sesames pour entrer en conversation : « Nos vemos por Vendimia en Nîmes! » « Estaremos  en Madrid para la feria de Otono ! » « Suerte Maestro ! ». C’est étrange de voir de si près et en de telles circonstances un torero déjà puntero mais que l’on n’a pas encore vu toréer. Cherchant à deviner ses mystères à partir de sa manière d’être dans le hall d’un restau de Saint-Gilles par jour pluvieux. Et, soyons francs, on ne voit pas grand-chose, sauf ce corps qui encombre un peu et ces lueurs de forge dans le regard. Evidemment je rate toutes mes photos. Dégoûté j’en prends une de la pluie. Celle-là est réussie. Pour les autres, je compte sur Marc et sur Julie, mes amis sur Facebook.

Vous dites « toreo » ? Cette fois-ci, aussitôt désaimantés de Lopez Simon, nous y sommes ; la corrida a commencé, chacun y va de son histoire, de son anecdote, de son beau souvenir. José Tomas bien sûr, à Madrid, ses deux corridas de juin 2008. Laurent et Sylvie étaient de la première, souveraine, d’un seigneur, une Odyssée ; Jean-Pierre et Florence de la seconde, épique, d’un guerrier, l’Iliade. Chacun raconte la sienne, on l’a entendue mille fois et on ne s’en lasse pas. Julie parle cheval, de piquero et de rejon. De Cagancho qu’elle  a connu de près, pas farouche le Cagancho qui lui posait la tête entre les seins.

On évoque les toreros de naguère, Julio Robles, Roberto Dominguez, en se demandant s’ils auraient toujours leur place dans les ruedos d’aujourd’hui, si faussement exigeants, si étriqués.

On cite aussi ceux dont a perdu la trace ou à peu près.

- Damaso Gomez ?

- Damazo Gonzales ! bien sûr que je l’ai vu!

- Mais non pas Le Damaso ; Damaso Gomez ! ».

- Et El Calatraveno ?

- …..

- Oui Mossieu :  El Calatraveno » !

- Et Cordobés à Saint-Jean de Tyrosse…. Après la course, il nous a tous invités à dîner  au Grand Palais à Biarritz, enfin tous ceux qui étaient là encore ! au grand désarroi d’El Pipo qui, sachant que la femme d’El Cordobes fêtait ce soir-là son anniversaire, a fait mine d’un malaise pour précipiter le départ du maestro et l’inciter à la rejoindre.

La pluie a cessé mais pas le Jet aux glaçons…. On se refait des faenas, on enchaîne les passes, on était beaux et jeunes, on s’épate de faroles de souvenirs, de largas cambiadas de rodillas d’émotions, de trincheras de bodegon, du loup grillé de l'année dernière à Malaga après avoir vu José Tomas.On revient au temps présent, on s’organise pour Bilbao : c’est Rudy  qui fera la tournée et ira chercher les compagnons à 6 heures du matin.

- C’est pas un peu tôt 6 heures ?

On trinque en l’honneur des Pedraza de Yeltes du 15 août à Dax, chagrins que Nîmes soit aussi parcimonieuse en toros-toros.

Cà tourne, ça s’écoute plein d’admiration dans les yeux, les souvenirs des uns deviennent ceux des autres, on se connaît depuis mille ans et toujours on en apprend ! Rudy qui doit trouver la faena bien belle mais qui a laissé ses instruments aux arènes enchaîne soudain trois chansonnettes ; Philippe, son tuba, et Vincent, son trompette, se marrent, ainsi que les clients qui arrivent pour le service du soir.

Car le temps a passé. Tout à l’heure nous avons secoué les mouchoirs blancs quand Lopez Simon est parti au volant de sa belle voiture neuve avec la fierté de qui vient de gagner au loto. Il se fait tard, Alexandra et Bruno nous ont quittés et nos trois amis de Comps, des nouveaux, des amis d’amis, très charmants et assez amusés, s’en vont. On leur donne rendez-vous comme à des frères en aficion à la Petite Bourse à Nîmes pour les Vendanges. Il n’est pas question de ne plus se revoir. La course était trop belle.

Voilà plus de sept heures qu’on est là, dans ce chaudron d’aficion, toréant la pluie et le temps qui passe.  Nous lèverons le camp à 20h 30. Sans nous aviser que c’est l’heure à laquelle, si elle avait eu lieu, la corrida du jour se  serait terminée. Pour sûr, ce fut un sacré cartelazo !

PS : Lopez Simon, le torero du jour, a posté un tweet dans la nuit : «  Hoy una pena que se suspendiera el mano a mano con el maestro Castella en Francia por las lluvias », suivi d’un autre : « Pero pude sentir la felicitad de expresarme con libertad y sentir el carino  y comprension de su aficion ». Et, ça, on l’a vraiment pris pour nous…..

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

19/08/2015

Mehdi Savalli face aux Miura: le retour des Amériques

Béziers, 16 août 2015- Fernando Robleno, Javier Castano, Mehdi Savalli/ Miuras

Pour Mehdi, c’est retour des Amériques ! Quel bonhomme, ce torero !

Pour un torero, l’Amérique, c’est généralement une tournée européenne  que l’on  prolonge par une campagne outre-Atlantique.  Pour Mehdi, ce fut l’exil. L’exil au Pérou.

Partir sans rien, sans personne, sans contrat, sans apoderado à dix mille kilomètres de chez soi. S’inventer un passé, un cartel, des histoires de toros et trouver enfin quelqu’un à qui les raconter. Risquer d’être pris pour un imposteur et affronter l’incrédulité ou la suspicion, comme tous les immigrés sans témoin. Il sait. Tant pis ! Ce sera toujours mieux que ces saisons sans contrat ou pire encore ces  engagements systématiquement présentés comme de  « la dernière chance » mais dont le succès n’amorce rien. Tel un puits dans le désert. Vous souvenez vous de Mehdi Savalli  consacré triomphateur de la Miurada d’Arles 2014 ? « -Y qué ?- Y nada ! »

Alors, il est parti. Vous connaissez, vous, le Pérou ? Alors, t’imagines, Mehdi… Pour lui, le migrant d’Arles, c’est un peu la conquête de l’Ouest, la femme et les enfants dans la roulotte et on verra bien de l’autre côté si le soleil se lève aussi ! Le traje corto et l’habit de lumières dans une malle, avec des photos de France et quelques coupures de presse.  Gratter à la guitare dans l’arrière-salle d’un bar pour tuer le temps, taper la partie de cartes ou jouer aux dominos des journées entières,  tisser patiemment sa toile.  Faire des potes, car sinon on crève. En espérant qu’un inconnu de passage vous offrira une vieille vache à tienter dans la montage avant qu’un jour prochain votre nom soit à l’affiche.

Et Mehdi a gagné ce pari fou. Une dizaine de contrats, de beaux succès, quelques triomphes et un indulto.

Et dès qu’on le voit fouler le sable lors du paseo à Béziers, on comprend ! Dix contrats dans une saison, c’est énorme pour un torero comme Mehdi. Important. Inespéré. Pour l’estime de soi, la confiance, bien sûr. Mais pour le métier surtout. On ne devient pas champion de natation sans inépuisables longueurs dans un bassin. Torero, c’est pareil. Mais le bassin, c’est le ruedo. Si on vous en chasse, pas de podium.

Physique puissant mais silhouette plus affûtée que ces dernières années, le cheveu court et redevenu tout noir, on sent que Medhi s’est occupé de lui ; athlétique, rajeuni, plein d’une énergie nouvelle. Au moral, un appétit de lion : quand il foule la piste à grandes enjambées, on peine à imaginer qu’il marche comme les autres en zapatillas ; c’est  chaussé de bottes de sept lieues  qu’il vient saluer au centre, arracher les bâtons qu’on lui tend depuis la talanquera, ou au centre pour citer son toro !  Volontaire, décidé, irradiant de charisme. Techniquement, beaucoup plus mûr, intelligent et habile.

Et avec ça, un plaisir, une joie de toréer dans tous les tercios qui soulève d’enthousiasme. Pour Medhi comme pour d’autres avant lui, mais à la différence de presque tous ses contemporains, la corrida est une fête. Il est de la lignée des Tomas Campuzano, des Richard Millian, des Victor Mendez, des Espla peut-être aussi, du feu-follet Chamaco, des Padilla, des Fandi. Une manière heureuse, fêtarde, rabelaisienne, quelque fois un peu saturée, d’être dans l’arène.  Et  Dieu que c’est bon de voir en piste un torero qui ne soit ni un cierge ni un curé !

La Miurada était inégale de présentation ( de 571 à 656 kgs), avec trois très beaux exemplaires ( les trois premiers), des cornes conséquentes mais quelques unes abîmées – le 4 très vilain-, mais globalement faible (le 1, le 3 et le 5), sans bravoure ni sauvagerie, à l’exception du 2, très avisé, dangereux, avec beaucoup de genio ; le 3 noble,  le 5 sans charge, le 6 arrêté. Bref une Miurada, non pas compliquée comme Béziers le suggère tant il est interdit ici de s’avouer déçu par la ganaderia, mais médiocre  avec un très bon toro, le 3 pour Mehdi. Belles mises en suerte et grande application des hommes aux tercios de piques, surtout sur le 2 piqué par Alberto Sandoval – prix du meilleur piquero de l’après-midi, plus que justifié- et le 3 par Gabin – tout de même moins sûr à juridiction qu’à l’habitude. Toros tous mansos à des degrés divers et que leur faiblesse contraint à ménager lors du tercio.

Le sorteo n’a guère souri à Robleno. Son premier est faible et sans gaz, belle épée. Son second brutal, à demi-charge, sortant de la muleta la tête haute. Robleno fait ce qu’il peut. Desconfiado à l’épée : 2 pinchazos, bajonazo, entière caida.

Castano a fait face à l’os du jour, son premier, toréé à l’ancienne, mais qu’il n’est pas parvenu à réduire. Le suivant est plus noble mais très faible. Castano lui sert deux belles séries de la main droite, liées et main basse, puis la faena va a menos face à un adversaire épuisé et fléchissant. Une belle épée en place décide la présidence à lui consentir une oreille inattendue.

Mehdi, très soutenu par le public, a fait le spectacle et beaucoup plus que le job. Palmitas d’accueil à chacun de ses toros, il est le seul torero du jour à avoir servi des véroniques, centrées, puissantes et toréées, et ce, à chacun de ses adversaires, après une paire de faroles de rodillas à la sortie de son premier. Aux bâtons, il fut plus allant que jamais face à des gradins conquis, un merveilleux poder a poder en courant à reculons et un violin de macho sur son premier, la banda jouant l’ouverture de Carmen sur le tercio. Deux grandes paires sur le suivant, avant un cite énorme, Mehdi à genoux, les cuisses écartées, renversant le buste en arrière jusqu’à toucher le sol des épaules, se redressant, recommençant, en une ondulation de contorsionniste. Le voir faire ainsi le tapis volant pour agacer  un  adversaire de 591 kgs est un régal. Le toro accourt et Mehdi se relève pour une quiebro un peu approximatif qui met le feu aux arènes.

Mais c’est de muleta qu’il surprend par son intelligence et sa technique. Son toro est noble et a beaucoup de présence. Hélas, il marque une légère faiblesse, comme d’autres pensionnaires. Et toréer un Miura à mi-hauteur n’est pas donné à tout le monde. Mehdi y parvient, après des doblones très ajustés, en trois séries de la droite qui vont a mas, la troisième supérieure de tout, de position, de ligazon et de temple. Sans doute un brin lointain à gauche, il revient à droite, sûr et serein, en confiance, donne une dernière série, sans se presser mais sans prolonger la faena comme sans doute le toro l’aurait permis. Mehdi a bien fait, qui a appris de ses erreurs de jeunesse. Ne pas en faire trop,  toréer à sa mesure. Tout le monde n’est pas Ponce ou le Juli et ces deux-là n’ont pas les Miura pour tasse de thé. Ultime série l’épée en mains. Entière un peu trasera, descabello. Oreille et vuelta très fêtée.

Le suivant arrivera arrêté à la muleta. Là encore, Mehdi ne renonce à rien et s’adapte, dans un trasteo rapproché, dans le sitio, avec un aguante phénoménal, par porfia, pendule de droite et de gauche, jusqu’à ce que le toro embiste enfin, dans la muleta déployée, tenue, templée et dominatrice. C’était le maximum que ce toro pouvait supporter et ce maximum, qui supposait son poids de cojones, nous a été offert. Pinchazo, ¾ d’épée qui suffisent.

Tout le monde a compris : Mehdi a fait notre après-midi. Retrouvé, viril, a gusto, solaire.

Porté par les applaudissements du public jusqu’à la puerta des cuadrillas, le bras levé bien haut, il est sorti en conquérant. Superbe et généreux. Comme qui revient, non de l’exil, mais d’une campagne victorieuse au Pérou. Dont il a bellement récolté les fruits ici. Prochain cartel de Mehdi le renaissant : le 13 septembre à Arles face aux Cebada Gago.

NB/ Six anti-taurins ont envahi la piste avant le paseo, y jetant boules puantes et …des clous ; ils ont été  rapidement appréhendés, avec sûreté et sans violence, le public ayant manifesté sa colère tout en évitant tout déchaînement de haine. L’aficion a appris à se comporter face à un harcèlement dont les anti attendent qu’il nous rende odieux et paraît- que faire d’autre ?- prendre son parti de tels incidents.

On songe cependant, après avoir vu un Mehdi si connecté au public, que des carteles moins homogènes et moins attendus que ceux que l’on nous présente généralement, offrant de la diversité et de la joie d’être en piste, des carteles plus « physiques », faisant appel à des toreros moins convenus et plus spectaculaires pourraient relever l’aficion de sa lente anémie. Car celle-ci, ce ne sont pas les anti-taurins qui la provoquent….  

La suite de l’organisation fut parfaite, paseo avec « Carmen »  chanté, l’air d’Escamillo par un ténor impeccable, banda brillante et à propos, chants provençaux divers durant la course, public bon enfant qui n’a pas réclamé la messe ménardienne, la messe hostile, la messe anti-républicaine et qui, pour le reste, n’a pas boudé son plaisir.