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27/04/2014

"Joselito, le vrai" José Miguel Arroyo, édit. Verdier, trad.Antoine Martin

On ne demande à un torero ni d’écrire ni de parler, voilà pourquoi je me tiens généralement à distance des interviews de toreros et autres livres rewrités qui m’ennuient et apportent peu de choses à l’aficionado. Mais un ami qui aime lire et écrire, ce cher L A, nous conseille ce « Joselito »-là. Alors, je fais exception et, venant de terminer le livre, j’en sors tout chamboulé. Comme d’une grande corrida, de celles qui exaltent les émotions sans qu’on sache aussitôt dire pourquoi mais qui nous font lever de nos gradins et crier comme des gosses « To-re-ro, to-re-ro »,  le cœur brisé par l’émotion et les yeux pleins de larmes.

Fils de la misère né à Madrid dans les dernières années du franquisme ( le 1er mai 69), abandonné à l’âge de trois ans par sa mère qu’il ne reverra plus sauf au temps de ses triomphes,  orphelin de son père quelques années plus tard, celui-là un marlou reconverti dans le trafic de drogue, quasiment enfant des rues, copain de zonards et lui-même petit voyou, le jeune José sera sauvé par la discipline de fer de l’Ecole Taurine de Madrid et l’affection de son directeur Antonio Martin Arranz qui finira par l’adopter et deviendra son apoderado. Ses frasques avec ses potes Fundi et El Bote, l’admiration pour l’aîné Yiyo - cependant «  jamais à court d’une crasse », les premières becerradas, les bottines offertes par les putes du quartier, la concurrence entre camarades, les combats dédiés « aux richards du coin » qui sauront « faire un geste », il y a dans le récit de ces premiers pas dans le « droit chemin », une sincérité bouleversante tant Joselito évite d’opposer l’arène à la ville,  cette vie d’apprenti torero à celle de fils de voyou, l’affection de son père biologique, irresponsable et dispersée, à celle de son père choisi, raide et réfléchie. Une sincérité sans  concession ni pleurnicherie sur ce passé, sans blâme à l’égard de quiconque – à l’exception de sa mère et de ses oncles qui l’ont proprement abandonné au décès de son père- et un souci de tout dire au plus juste de la fidélité aux souvenirs et aux émotions d’alors, sans gloriole et moins encore apitoiement sur soi. Le portait qu’il dresse de Pepita, la compagne de son père qui a continué à s’occuper de lui ( « mon garde-fou, mon refuge » écrit-il malgré tout) est d’une  grande justesse. Le récit de son mariage dans un Mac Do pour échapper aux paparazzi un moment d’anthologie.

Ce ton singulier fait le livre et la sincérité, le naturel du récit de sa carrière, sans bravade ni fausse-modestie, font songer à son toreo un peu altier et de grande tenue, restituent l’allure crâne du torero dans l’arène les jours avec et rappellent son visage fermé les jours sans. Il raconte ainsi sans rougir  qu’il « remplissait l’arène » de sa présence, qu’il «  avait un vrai pouvoir d’attraction sur les gens », confie de ne pas concevoir  toréer en blue-jeans et baskets «  même chez moi, en privé », être attaché à la solennité du toreo, porter des costumes de lumières qui faisaient la différence avec ceux des autres. Mais il confesse également que gamin « cador du quartier, j’étais torero et je ne me prenais pas pour une merde », reconnaît que des trois amis de l’Ecole taurine « Fundi était le plus artiste » et qu’il était alors, lui Joselito, « incapable de les surpasser », « timide et froid en piste », que ce n’était « pas alors la superclasse », puis encore après les premiers triomphes madrilènes et la première blessure- gravissime, le cou déchiré, le 15 mai 87- «  Je n’aimais pas ce que j’étais en train de faire, la façon dont je m’exprimais devant le taureau », évoque une « saison pitoyable » en 89 après un triomphe à Madrid le 1er juin, « un bide de proportions bibliques » à Bogota , le scepticisme de Séville à son égard, qui le surnommera «Pepito » jusqu’à sa sortie par la Porte du Prince en 97, sa saison 98 où il «  n’était bon ni à la muleta ni à l’épée ».   Et à aucun moment nous n’avons l’impression que José joue avec le lecteur en forçant le trait de la présomption ou de l’auto-dénigrement.

Il raconte avec cette même intégrité sans calcul apparent l’envers du décor du mundillo, la peoplisation à laquelle il s’est lui-même prêté un  temps, la puissance des grandes empresas, la presse mexicaine qu’on paie en attente de papiers flatteurs, les critiques taurins prêts à se compromettre, la pression des aficionados, les enjeux de la corrida télévisée, les rapports de force, y compris entre camarades de combat. Les annotations à cet égard sont souvent savoureuses, quelquefois un peu sèches mais jamais vachardes, tant on les sent, non pas impartiales mais sincères, Joselito ne dissimulant rien de son immense orgueil, autre nom de l’exigence, ni de ses petitesses ou de  ses évitements (il n’a jamais combattu de Miura, n’a toréé qu’une fois à Pampelune).

Tout cela ferait déjà un livre fort précieux, mais s’y ajoute tant de profondeur et d’intelligence (sur le sens du toreo, la difficulté de l’épée, la peur et les blessures, les lassitudes, le cartel qu’on voit baisser, la dépression après la retirada, le crâne que l’on se rase pour être sûr de ne pas y revenir, la difficulté d’être apoderado (de César Jimenez), la frustration de l’éleveur de s’apercevoir, non sans douleur secrète, que cette appartenance au mundillo n’a rien à voir, mais alors rien du tout, avec l’addiction à l’habit de lumières, l’évolution de la corrida et les objections nouvelles qu’elle suscite) , que l’on en sort, oui, un peu hébété, comme d’une faena inspirée. Gorgée d’hombria. Etourdi de bonheur, pétri de reconnaissance mais affreusement tourmenté à l’idée que ce dont nous avons été les témoins soit déjà de l’histoire.

Pour se consoler, avant d’aller communier à Istres ( «  Pour le dire sans détour, je n’ai pas les couilles, à cette heure, pour recommencer à jouer ma vie. Je le reconnais »p. 259), revoir sur Youtube le tercio de quites entre Joselito et Ponce à la San Isidro 96  où Francisco Rivera Ordonnez est méchamment tenu à distance pendant que Joselito, superbe et rayonnant, éblouit Las Ventas.

25/04/2014

Arles, Féria de Pâques

Arles, 20 avril 2014, Rafaelillo, Javier Castano, Mehdi Savalli/ Miura

Miurada incomplète pour cause de blessure d’un pensionnaire à la sortie du camion, marquant divers signes de faiblesse (3 et 4), noble dans l’ensemble (à l’exception du 1, une vermine non disposée à combattre), courant au cheval de loin en répétant (17 rencontres) mais sans alegria et ne poussant guère sous la pique (sauf le six), le tout par temps frais et sous un ciel menaçant qui finira par tenir ses promesses, les deux derniers combats s’étant déroulés sous la pluie. Frustrés de combats héroïques et emberlificotés dans nos ponchos en plastique qui retiennent les manifestations d’enthousiasme, nous subirons le spectacle sans broncher.

Ajoutons que la cuadrilla de Castano sera moins spectaculaire qu’à l’accoutumée, à l’exception de Fernando Sanchez à la toreria intacte et qui saluera deux fois (la dernière paire sur le 5 parvient à nous ébrouer un peu) et nous aurons l’exacte couleur assez terne de cet après-midi de grisaille. Ce cinq là est un cardeno assez léger (550 kgs) mais au port de tête altier qui nous rappelle les eaux-fortes de Goya ; il ira  sans histoire et de loin trois fois à la pique qui le tient à distance du peto auquel il est indifférent. Castano le torée élégamment, de trois quarts et à mi-hauteur, le geste ample et lointain. C’est du Manzanares face à un Garcigrande et il en faudrait plus pour nous émouvoir. A la mort, le président s’étonnera, non sans ostentation, de ne pas voir fleurir les mouchoirs….Mais il fera bien pire à la fin !

Il y a heureusement Mehdi, notre trouée de soleil sous ciel bas ! Le torero arlésien sans apoderado et sans contrat. A l’annonce de son entrée dans le cartel,  ses amis ont dû lancer une souscription publique pour lui offrir quelques bêtes de tienta à toréer avant l’échéance. La tignasse désormais poivre et sel laisse deviner les longues journées d’attente sans toro mais le voilà qui s’aligne pour le paseo entre ses deux compagnons de cartel, dans un bel habit vieux rose et or, le physique toujours puissant, l’abattage intact, irradiant de charisme, mais l’air plus grave, plus concentré que naguère. Plus dense, comme si les doutes de l’homme avaient étanché les gamineries espiègles et les illusions adolescentes.  Bien servi, il sera, cet après-midi de résurrection, un capeador sûr, facile et brillant au premier –larga afarolada de rodillas, véroniques centrées et confiantes, larga allurée- lidiador au second, plus réticent, qu’il conduit au centre par des passes ajustées, aux mises en suerte intelligentes et soignées – chicuelinas marchées sur son premier, belle mise en suerte pour une quatrième pique al regaton sur le sixième, dont nous serons privés par l’idiotie d’une partie du public qui, ne devinant ni la bravoure du toro ni la figure attendue, protestera jusqu’à ce que Mehdi renonce à nous offrir ce plaisir… Le banderillero ne se fait pas prier, provoque l’enthousiasme en offrant chaque paire à un tendido et posera les deux dernières al violin. Il sera cependant beaucoup plus centré aux bâtons sur son second. Mais c’est à la muleta qu’il étonne, par un sérieux et une concentration qu’on ne lui connaissait pas, un engagement désormais tempéré par une envie de bien toréer. Bien sûr, la diète taurine qu’il a traversée le prive d’un brin d’imagination et de quelques recours qui anémient le rythme  de fin de faena, mais le tout est convaincant  et, s’agissant d’un torero sans cartel, plus qu’épatant. Il joue de chance à la mort avec deux épées caidas mais d’effet fulminant qui déclenchent un tonnerre d’applaudissements dans des froissements de ponchos qui s’agitent.

La première oreille lui sera refusée à la fin de son premier combat, sous les applaudissements d’une partie du public, la seconde accordée sous les sifflets des mêmes. On a connu les arènes d’Arles moins chiches et regardantes dans l’octroi des trophées. Et à l’égard de qui n’avait nul besoin d’un imprimatur arlésien pour poursuivre carrière. Il ne fait pas bon, sans doute, ici, d’être l’enfant du pays…

Quant à ce président au palco qui a sorti le seul mouchoir blanc du jour en dodelinant de la tête comme si la décision  lui avait été extorquée et pour bien marquer qu’il la réprouve, on lui dit que ses mimiques étaient tout à fait inconvenantes et plus que déplacées. On prend une décision ou on ne la prend pas, mais il n’est pire que de la prendre  en manifestant qu’on la regrette. C’est ce que l’on nomme désormais en France « le syndrome Léonarda », du nom de cette jeune roumaine qui a fait trébucher un président de plus grande importance. Et à celui qui était au palco ce dimanche, à Arles, on dit avec tout le respect qui est dû à sa fonction « Dégage ! ». Ce malotru se nomme Gerald Mas.

Mehdi Savalli s’est vu remettre en fin de course par le comité de la Féria le prix du meilleur lidiador de la corrida sous les protestations et la pluie. Il regardait gentiment les gradins, levant les mains au ciel comme pour dire « Mais ce n’est pas ma faute » et nul ne pouvait suspecter qu’en effet il eût bénéficié d’un passe droit.  Les aficionados étaient nombreux  autour de lui à la sortie pour le féliciter de son beau succès et lui dire que l’on était impatient de le revoir.   

Arles, 21 avril 2014- Miguel Abellan, Manuel Escribano, Paco Urena/ Margé

Les arènes et les gens sont plus beaux au soleil, surtout les arènes qui ont enfin trouvé leur patine après une restauration qui avait fait redouter le pire : la craie après le charbon ! Ce ton désormais beige doux, avec quelques aplats miel pâle, leur va bien. Et rappelle les nuances de pierre de la place de la Mairie, entre Saint-Trophime, l’Archevêché et Sainte-Anne.

Il fait beau, très beau et ce temps gorgé de sève enchante les fanfares du pas des arènes où s’agglutinent les aficionados dans l’attente du spectacle. Et donne à ce cartel des allures de fête. Un cartel comme on les aime, un cartel de Madrid, loin des stéréotypes attendus et des triomphes annoncés, où l’on offre leur chance à des toreros de petits circuits face à un élevage, ici inédit, les toros de Margé. L’époque, hélas, n’est plus à l’aléa ni à la prise de risque et l’arène est de demi-affluence. C’est quand même un comble pour des amateurs de corridas qui se lamentent depuis des années de voir toujours les mêmes cartels, le G10 dans l’ordre ou le désordre devant les mêmes toros, ne cessent de critiquer les empresas pour leur manque d’imagination ou d’audace, et qui savent mieux que quiconque le ressort de la passion qui nous anime, faite comme toutes les autres d’illusion et de frustration, mais celle-ci d’autant plus intense qu’elle n’est récompensée que par surprise et souvent quand on s’y attend le moins.

Les Margés, lot homogène (de 510 à 540 kgs),  très joliment présentés et armés (le 1 et le 6 applaudis à leur sortie),  nous ont offert une  corrida variée, qui n’a à aucun moment manqué d’intérêt ou sombré dans la soseria. Le premier, brave à la pique et d’une grande noblesse, faisait l’avion dans la muleta de Abellan en dépit d’une faiblesse qui a nui au combat. Le deuxième, de belle allure, au physique plus délié, garrot marqué, était distaido, dispersé et au fond sans race, ce qui n’a pas empêché une partie du public de l’applaudir incompréhensiblement à l’arrastre. Le 3 était supérieur en bravoure (tercio de pique très applaudi) et en noblesse. Le 4 manso, à la charge brutale, con genio, le 5 manso, faible mais mobile et incommode, le 6 un grand toro, brave, noble, chargeant con codicia et justement récompensé par le mouchoir bleu.

Abellan a frôlé les sommets de l’escalafon au tout début des années 2000, Madrid l’estime, mais cela n’a pas suffi : il est sans contrat depuis deux ans et il lui a été offert de reprendre l’habit et l’épée ici. L’habit est couleur neige comme lorsque je l’ai découvert à Malaga il y a près de quinze ans et il a conservé, en dépit des vicissitudes du temps et de carrière, une allure de gendre idéal avec un rien d’élégance dandy qui fait sa marque. Le bras nonchalant à la talanquera durant le tercio de banderilles, de jolis gestes vaporeux et doux à la muleta face à son premier, faible mais très noble, un toreo de ceinture, souple, fluide et enveloppant. Sans peser jamais : c’est son problème. Saludos et un peu d’eau à la bouche après cette première faena, jolie mais peu significative.  Echec sur l’incommode second, à la charge brutale, qu’une lidia très désordonnée durant le deuxième tiers n’a pas amélioré. On sentait dès les doblones d’entame, dessinés mais sans dominio, que l’affaire était mal engagée. Elle sera mal conclue et le public sans charité sifflera le gentil Miguel.

Manuel Escribano m’inspire un scepticisme dont je ne parviens pas à me défaire. Un triomphe à Séville il y a deux ans face aux Miuras lui a assuré un cartel durable dont je ne devine guère le motif, et je ne peux m’empêcher de songer, l’ayant vu depuis lors maintes fois, à ces personnages de dessins animés qui courent au dessus du vide une fois le bord de la falaise franchi,  ne s’avisant qu’avec retard que le sol s’est depuis longtemps dérobé sous leurs pieds. Alors, brutalement ils sombrent. Evidemment je ne lui souhaite rien de tel et le sorteo du jour, qui lui a été peu favorable, ne permet pas de confirmer une telle impression. Varié à la cape mais s’exposant inutilement face à son premier, peu prévisible et aux retours assassins, il assurera le tercio de banderilles avec une deuxième paire phénoménale, commencée assis à l’estribo, plantée al quiebro et de laquelle il se dégage en un por dentro millimétré à la barrière. N’a rien pu faire ensuite à la muleta. Un quite travaillé sur le suivant en gaoneras par farol, plus méritoire qu’inspiré et, à la muleta,  une série de la  gauche avant de se faire manger  par un adversaire à la fois faible et incommode, ce qui est évidemment une double peine pour le torero. Saludos.

Paco Urena a des allures de long jeune homme mince en dépit de ses 32 ans, mais ce qui étonne le plus c’est sa démarche lente dans le ruedo. Chez les toreros, il y a plusieurs sortes de démarches lentes. Il y a celle, affectée ou solennelle, des pleins de soi, de ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes, qui aiment se laisser voir en majesté, suivez mon regard. Ce n’est pas celle d’Urena. La sienne, c’est plutôt la discrétion du timide, de qui ne veut pas gêner, qui entre dans le ruedo à petits pas de crainte d’importuner ou de n’y avoir pas sa place. Une précaution d’indécis, qui va lentement pour s’interdire de reculer ou de fuir. Curro Romero, toujours singulier, mêlait ces deux types de lenteur ; voilà pourquoi il nous rendait fou. Paco Urena, lui, nous émeut. Son approche comme au ralenti de son adversaire paraît dictée par le poids d’une nécessité intérieure qui pèse et dont il ne peut se défaire. Vraiment l’inverse de l’affectation ou de l’arrogance. Comme un doute qu’il ne parviendrait pas à chasser. La retenue craintive d’un enfant traversant la forêt la nuit.

Son premier combat sur le très noble troisième m’a laissé sur ma faim et je n’étais pas loin de le juger « pégapasse ». Il cite de loin, le toro s’engouffre avide de muleta, mais alors il ne sait plus qu’en faire. La série suivante est plus réussie, l’allonge du bras  parfaite mais le tout lointain. Les manoletinas finales sont précautionneuses et sans émotion. Au fond, je le trouvais très en dessous de son bel adversaire, en dépit d’une série de naturelles très bellement dessinées, à distance mais pures qui devaient annoncer la suite.

La sixième, en effet, lui offrira le triomphe. Urena l’embarque dès la cape de réception, l’obligeant vers le centre, puis le met en suerte avec sûreté pour un tercio de piques qui nous a régalés. Ce toro est de perfection et Paco Urena, d’emblée dans le sitio et à juste distance, va lui servir une faena limpide et pure, très dessinée, qu’enluminent quelques passes la main très basse avant de se relâcher dans trois séries de derechazos amples et rythmées, mais surtout trois séries de la main gauche avec un poignet inouï. Il y a dans son toreo quelque chose de soigné et de délicat, beaucoup de fluidité, une étonnante sobriété. Ses naturelles le sont tant qu’elles en paraissent transparentes. Paco termine par trois passes à l’envers, la dernière liée à un tres en uno beaucoup plus centré et par une trinchera vaporeuse. Le timide crie alors sa rage d’avoir triomphé dans un desplante, chez lui inattendu, un genou en terre.

Une demi-épée un peu lointaine mais efficace fait tomber les deux oreilles que le torero durant sa vuelta tiendra sur le cœur comme s’il redoutait qu’on les lui vole en s’excusant auprès des solliciteurs, d’un petit mouvement de tête à l’indienne par lequel les hindous disent « oui » quand les autres comprennent « non », de ne pas pouvoir les leur offrir. Au salut final, au centre du ruedo, il  les tient si fort dans ses poings fermés qu’on a l’impression qu’il s’y accroche. On le devine les larmes plein les yeux, et avant de sortir en triomphe par la Grande Porte il embrasse tout ce que le callejon compte de visages.

Oui, vraiment, une très jolie corrida entretenida et, pour moi, la découverte d’un torero inédit que je suis impatient de revoir. Ce sera à Madrid (Inch Allah !) le 30 mai à côté d’Abellan.

NB/ Nous devons peut-être au président de la course, Rémy Varbedian, le triomphe du jour, pour avoir refusé, au tercio de piques, le changement sollicité par Paco Urena après la deuxième, en en exigeant une dernière, peut-être décisive.  

 

 

18/07/2013

Céret, juillet 2013, histoires d'aficion

Céret, 14 juillet matin- Palha pour Ivan Garcia, Manuel Escribano, Alberto Aguilar

Céret enfin ! Un ami m’avait prévenu : « A Céret, tu verras, on a un problème d’échelle ». Il est vrai que les toros sont bien gros pour un ruedo bien petit. Et quand on dit, ici, qu’un toro a traversé l’arène de part en part, c’est qu’il a couru vingt cinq mètres !

Céret c’est l’histoire d’une bande d’afionados qui décide, il y a vingt cinq ans, de reprendre les arènes pour monter une féria avec les moyens du bord. On prend des toros pas trop chers, issus d’élevages réputés difficiles ou négligés par les vedettes ( Cuadri, Escolar Gil, le Curé de Valverde- ah, le curé de Valverde…-, Dolores Aguirre, etc.) et on invite des toreros sans contrat à les affronter, sûrs qu’ils ne feront pas la fine bouche.

Nécessité faisant loi, cette confrontation entre toros redoutables et toreros sans cartel a conféré au tercio de piques, presque partout ailleurs négligé, ses lettres de noblesse. Car on se trouve ici condamné à s’intéresser davantage aux qualités de l’animal qu’au talent des hommes, sauf la force d’âme qui vient par surcroît.

Et ça marche ! A un point tel que des toreros confirmés sinon punteros vont y paraître à leur tour, des Ruiz Miguel, des Manili, des Francisco Espla, des César Rincon, des Padilla, faisant de Céret un rendez-vous singulier qui force le respect. En cette période de basse eaux taurines, l’aficion,  lassée des faenas standardisées face à des toros de peu, accourt désormais en masse. Et y aperçoit, flattée, la présence du très estimé Matias Gonzales, président des courses de Bilbao, au palco, qui présidera les corridas du jour.

Le public de Céret forme une manière de secte du Vallespir, éloignée des circuits plus aisément accessibles, fière d’en être et enivrée de sa propre exigence. Les afionados de Céret font songer au public de cinéma « d’Art et essai » des années 70 : savant et sûr de son fait,  indifférent au succès public et attendant obstinément la pépite qui ne saurait tarder, cérébral plus que sensible, intarissablement commentateur entre soi. Fier de sa différence.

A Céret, on diffuse du Jacques Brel avant la corrida où l’on salive du spectacle à suivre en écoutant « Les Vieux » !

La fanfare n’est pas une banda de musica ordinaire : c’est une cobla, un orchestre de sardane, avec grosse caisse qui accompagne les instruments à vents, cuivres normaux et bois nationaux, c’est-à-dire catalans  : le tenora, sorte de hautbois au son chaud, le tible, à la musique aigre,  le flabiol, pipo à peine plus long qu’un sifflet, un tambourin suspendu sous l’aisselle en prime.

Car ici, de pasodoble -trop espagnol !- il n’y a guère, et en ce 14 juillet, jour de fête nationale en France on n’honore que la catalane : hymne local, public debout et tout le toutim !

Avant la sortie du cinquième toro, la cobla joue une sardane, l’austère gradin faisant farandole sur place, guirlandes de bras levés, primesautier et  guilleret, à mille lieux des émotions du ruedo et  de l’air solennel et grave qui ouvre le paseo, genre Bolero de Ravel en plus moyenâgeux, style grand départ pour la croisade.

Ajoutons que les mâles roulements de tambours et la sonnerie des trompettes qui annoncent la sortie des toros n’ont rien à voir avec nos familières et ridicules clarines ! C’est un avertissement guerrier de tournoi de chevalerie. D’ailleurs les noms qui figurent sur le panneau que l’arenero présente au public avant chaque combat sont ceux du toro et du picador, et non pas celui de l’homme à pied. Ici, on choisit son gladiateur et on le préfère à cheval.

Enfin, il n’y a à Céret qu’un seul algualzil et non pas deux, tant il est inutile de déléguer trop abondamment le pouvoir de police ; le public y veille !

Cet alguazil a hérité de la charge de son père auprès duquel, enfant, il défilait déjà à ses six ans. Le père est mort très jeune, on a gardé l’enfant qui a grandi sur son cheval. C’est lui qui conduit  désormais le paseo. Dans cette ambiance de Puy-du-Fou sous Charlemagne, il y manquerait presque une oriflamme !

Oui, tout ici respire la Légende des siècles et son Roland de Roncevaux  : le goût âpre du combat et les défis héroïques auxquels des hommes modestes accrochent leurs rêves de gloire.

Avec les montages alentour et le merveilleux pont de pierre suspendu depuis sept siècles au-dessus du Tech, cette aficion catalane, exigeante et nationaliste, a des airs de Sarajevo.

Cette franc-maçonnerie taurine qui a ses ridicules est sympathique en diable !  Comme en loge, on est tenu au silence durant la première temporada, quelques vénérables faisant l’opinion. Mais quand on s’aperçoit que vous en êtes, on vous embrasse à bouche-que-veux-tu en signe de reconnaissance et d’adoubement du nouvel initié.

- Bon d’accord ! Mais cette corrida ?

- Eh bien, il y a deux lignes parallèles en arc de cercle sur une seule portion du ruedo sans que quiconque ait pris la peine de les prolonger tout le long de la piste. C’est ici, et nulle part ailleurs,  que la suerte de pique doit se dérouler ! Un seul piquero entre en piste. Rien ne doit le distraire de son office et s’il prenait l’envie saugrenue à un torero de faire quelques passes de quite entre deux piques, il serait fermement rappelé à l’ordre. Ici, le quite c’est la mise en suerte pour la pique prochaine et basta !

Evidemment, les piqueros ne sont pas plus brillants ici qu’ailleurs, la pique peut être trasera et les cariocas injustifiées sont légion. Mais dans ce cas on siffle en espérant que les choses iront en s’améliorant. Et quelque fois, cela advient. A force d’attente, un toro récalcitrant finira par se ruer sur le cheval, quelques uns se révèleront sur la dernière et un toro qui se donnait pour manso  finira bravote. « Patience et longueur de temps » donc. Ce tercio ne vaut  que pour lui-même, il ne sert pas à grand-chose pour la suite, d’autant que tout à la curiosité fétichiste qui l’anime, ce public de corrida à la découpe, est indifférent à la noblesse qui fait les faenas faciles et presque déçu par les toros qui servent à la muleta.

La corrida de Palha, inégale de présentation ( de 490 à 570 kgs), avec deux toros (le 3 et le 5) particulièrement armés et un exemplaire préhistorique ( le 4ème, 560 kgs, six ans), véritable auroch poussiéreux comme un éléphant et musclé comme un buffle, toro le plus complet du lot dans les trois tiers, récompensé par une vuelta contestée, a été entretenida.  Le premier noble, faible, sans transmission ; le deuxième bravote mais sans classe ; le troisième puissant mais manso aux piques qui renverse la cavalerie et sert à la muleta ; le quatrième, un grand toro ; le cinquième, regular pour Céret, difficile, à la charge courte ; le sixième, le plus joli de tous, un vrai toro de Séville, parado et décasté à la muleta.

Ivan Garcia, le cheveu blond dans le cou, ressemble à un chevalier de la Table Ronde. On le croirait inventé pour Céret ! Superbe à la cape, croisé, la main basse, la taille abandonnée, il sera appliqué à la muleta face à son premier adversaire sans transmission. Il tombe ensuite sur le grand toro de la course que ses beaux gestes (derechazos templés et longs, belles naturelles non liées), cependant sans dominio, ne parviennent pas à réduire. Le toro, gueule fermée, paraît seul en piste et le toreo périphérique. Un vilain bajonazo tire des larmes au torero qui fait les cent pas loin du massacre, la tête basse, pendant qu’un peon puntille la bête. On est triste pour Ivan et la vuelta al toro n’en est que plus cruelle. Palmitas de réconfort tout de même, Céret ne manquant pas de cœur.

Alberto Aguilar a été torero jusqu’au bout des zapatillas durant toute la course. Faena de grande classe quoique a menos sur le troisième, dans le terrain et ne reculant jamais la jambe en dépit des cornes astifinas qui menacent, épée phénoménale ; mises en suerte de perfection sur les toros de ses camarades ; sans option sur le sixième. Oreille au 3. Très forte impression.

Manuel Escribano , qui n’a certes pas été le mieux servi, a été transparent sur le 2 sans classe et sur le 5 brutal, à peine sauvé par les banderilles, un quiebro serré sur le 2 et un épatant quiebro al violin sur le cinq avant d’arrêter le toro a cuerpo limpio.

Céret, 14 juillet après-midi- Escolar Gil pour Fernando Robleno, Fernando  Cruz et Ruben Pinar

Un ciel indigo s’abat sur le Vallespir qui fait jaillir les couleurs ; tout est beau, la pierre, les fleurs, les arbres, et les nuées floues qui écrêtent les montagnes.

Robleno est le torero de Céret. C’est parfait pour Céret, mais pour lui c’est un peu tragique, aucun de ses triomphes ici ne renforçant son cartel aux yeux des empresas d’ailleurs. Bien sûr, à Céret, on ne l’en aime que davantage.  Menu, le regard bleu acier, il a l’allure modeste des hommes sans destin et qui le savent. Son application courageuse est, dans de telles circonstances, à vous tirer des larmes.

Les Escolar Gil sont également la ganaderia chérie de Céret, pour des raisons qui là m’échappent. Ceux du jour étaient gris, longs, efflanqués ( 490 à 510 kgs) et très laids,  sauf le cinquième, le moins vilain du lot. Le plus brave (le 1er) a été changé sous l’injonction imbécile du public qui a crié au scandale au motif que sa robe laissait deviner une très légère blessure sur le flanc gauche. Les autres étaient mansos à des degrés divers, se défendant de la tête pour la plupart et se collant au peto dès la seconde pique. Les tercios sur les deux  premiers (le deuxième à quatre piques) et sur le quatrième ont cependant gagné l’intérêt du public à force d’obstination qui a fait jaillir une vélocité et une puissance inattendues. Le sixième a été changé pour un San Roman, aussitôt récusé pour un autre du même fer, au grand désespoir de Ruben Pinar, qui marquait divers signes d’impatience en écoutant la banda de musique enchaîner les sardanes et autres chants catalans pour combler les intermèdes, « L’Estaca » en prime, reprise en chœur par le conclave, le public debout faisant triomphe aux solos de pipo ! Tous les toros avisés et con genio.

Robleno a été lointain et précautionneux sur son premier qui est sorti victorieux du combat, ne cessant en fin de faena, tôt interrompue, de marcher sur l’homme. Pinchazo puis épée phénoménale de décision et de placement. Le torero se refait sur « Camarista » toro de grande transmission, avec une entame souveraine de toreria, la muleta à la ceinture, le geste prolongé loin derrière la hanche, puis des séries de derechazos que le torero, très sûr, va chercher, la muleta en dessous, longs, templés, de très belle facture.  A gauche le toro s’avise et domine, Robleno reprend la main droite pour les plus beaux derechazos et, en grand torero qu’il est, revient tester la gauche par naturelles aidées puis quatre autres, limpias, forgées, dessinées, sculptées. Du grand art d’alchimiste qui répand ses mystères. C’est beau à rendre fou. Epée fulminante à laquelle le torero reste accroché. Descabello. Une oreille, pour moi énorme.

Ruben Pinar n’a plus le choix de ses cartels et on l’aiguille désormais sur les circuits courts : peu de  corridas et toros exigeants. Toreo assumé, lointain et vulgaire, où l’on se donne du courage à toréer de la voix. Respect cependant pour deux épées phénoménales qui ne sont pas sans mérite face à de tels adversaires.

Et puis, il y eût Fernando Cruz et des ébranlements d’émotions taurines, une Passion, un Golgotha, le Christ au Mont des Oliviers : solitude et silence du ciel, les apôtres endormis.  Les mystères du  tragique. Fernando Cruz, c’est le torero du fond de la mine qui ne renonce pas à son rêve. Il fut un torero estimé – « C’était un grand torero ! » me disent des amis- et il est à deux doigts de l’oubli. Un homme à la mer qui s’accroche à une planche battue par les flots. Ce bois flotté c’est Céret qui le lui offre, tu parles d’un cadeau ! mais les mains secourables se font rare. S’il échoue aujourd’hui, il arrête. Fait des petits boulots, on va saisir sa maison, il lui faudrait dix contrats dans la saison pour lui éviter la rue. Dix contrats : c’est énorme ! C’est un prolo, un chien perdu qui prend des coups. Il est pas bien beau, le visage émacié, marqué, la joue creuse, respire ni la santé ni le bonheur. Il a été grièvement blessé plusieurs fois. Mais il est là encore, en habit de lumières, et cette aficion obstinée qu’aucune des sécheresses de la vie ne parvient à tarir est une immense leçon de courage. Bien sûr, il a peur et recule la jambe, alors Céret le siffle méchamment, les assis dans les gradins croyant lui apprendre que s’il était moins fuera de cacho et se mettait davantage dans le sitio il serait moins en danger. Il le sait : il est torero et eux ne le sont pas. Mais il y faut une force d’âme, et cette force d’âme il ne l’a pas. Le  malheur ne suffit pas  à la forger. L’épreuve s’achève sur un vilain bajonazo.

Sur le suivant, très haut, terriblement haut, il entame par doblones un genou en terre, plein de toreria, rematés par une passe basse vipérine du plus bel effet. Mais il est pris violement à la série suivante, jeté à terre et on le voit longuement insupportablement empoigner les cornes du toro sur lui, pour s’en dégager, comme seul un familier du malheur peut avoir à l’esprit de le faire. Le toro le charge, le retourne, le piétine, les peones accourent, Fernando se relève et titube, l’habit déchiré, on lui verse un peu d’eau sur la nuque comme aux boxeurs groggys, il reprend sa muleta et repart à l’assaut. C’est atroce et grandiose. L’arène paraît soudain comprendre ce qu’est cette vie et soutient les derniers efforts du torero jusqu’à l’épée. A la mort du toro, il vient saluer, sans sa chaquetilla, en bretelles et bras de chemise, le pantalon déchiré. Il paraît encore plus malingre, épaules voûtées,  buste étroit, tête d’oiseau. Un vrai naufragé.  Mais survivant et si heureux de l’être qu’’il se baisse pour ramasser une poignée de sable qu’il se verse sur le cœur, comme on le fait par reconnaissance et en remerciement les jours de triomphe. Fernando est un brave, ah ça oui !