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18/07/2013

Céret, juillet 2013, histoires d'aficion

Céret, 14 juillet matin- Palha pour Ivan Garcia, Manuel Escribano, Alberto Aguilar

Céret enfin ! Un ami m’avait prévenu : « A Céret, tu verras, on a un problème d’échelle ». Il est vrai que les toros sont bien gros pour un ruedo bien petit. Et quand on dit, ici, qu’un toro a traversé l’arène de part en part, c’est qu’il a couru vingt cinq mètres !

Céret c’est l’histoire d’une bande d’afionados qui décide, il y a vingt cinq ans, de reprendre les arènes pour monter une féria avec les moyens du bord. On prend des toros pas trop chers, issus d’élevages réputés difficiles ou négligés par les vedettes ( Cuadri, Escolar Gil, le Curé de Valverde- ah, le curé de Valverde…-, Dolores Aguirre, etc.) et on invite des toreros sans contrat à les affronter, sûrs qu’ils ne feront pas la fine bouche.

Nécessité faisant loi, cette confrontation entre toros redoutables et toreros sans cartel a conféré au tercio de piques, presque partout ailleurs négligé, ses lettres de noblesse. Car on se trouve ici condamné à s’intéresser davantage aux qualités de l’animal qu’au talent des hommes, sauf la force d’âme qui vient par surcroît.

Et ça marche ! A un point tel que des toreros confirmés sinon punteros vont y paraître à leur tour, des Ruiz Miguel, des Manili, des Francisco Espla, des César Rincon, des Padilla, faisant de Céret un rendez-vous singulier qui force le respect. En cette période de basse eaux taurines, l’aficion,  lassée des faenas standardisées face à des toros de peu, accourt désormais en masse. Et y aperçoit, flattée, la présence du très estimé Matias Gonzales, président des courses de Bilbao, au palco, qui présidera les corridas du jour.

Le public de Céret forme une manière de secte du Vallespir, éloignée des circuits plus aisément accessibles, fière d’en être et enivrée de sa propre exigence. Les afionados de Céret font songer au public de cinéma « d’Art et essai » des années 70 : savant et sûr de son fait,  indifférent au succès public et attendant obstinément la pépite qui ne saurait tarder, cérébral plus que sensible, intarissablement commentateur entre soi. Fier de sa différence.

A Céret, on diffuse du Jacques Brel avant la corrida où l’on salive du spectacle à suivre en écoutant « Les Vieux » !

La fanfare n’est pas une banda de musica ordinaire : c’est une cobla, un orchestre de sardane, avec grosse caisse qui accompagne les instruments à vents, cuivres normaux et bois nationaux, c’est-à-dire catalans  : le tenora, sorte de hautbois au son chaud, le tible, à la musique aigre,  le flabiol, pipo à peine plus long qu’un sifflet, un tambourin suspendu sous l’aisselle en prime.

Car ici, de pasodoble -trop espagnol !- il n’y a guère, et en ce 14 juillet, jour de fête nationale en France on n’honore que la catalane : hymne local, public debout et tout le toutim !

Avant la sortie du cinquième toro, la cobla joue une sardane, l’austère gradin faisant farandole sur place, guirlandes de bras levés, primesautier et  guilleret, à mille lieux des émotions du ruedo et  de l’air solennel et grave qui ouvre le paseo, genre Bolero de Ravel en plus moyenâgeux, style grand départ pour la croisade.

Ajoutons que les mâles roulements de tambours et la sonnerie des trompettes qui annoncent la sortie des toros n’ont rien à voir avec nos familières et ridicules clarines ! C’est un avertissement guerrier de tournoi de chevalerie. D’ailleurs les noms qui figurent sur le panneau que l’arenero présente au public avant chaque combat sont ceux du toro et du picador, et non pas celui de l’homme à pied. Ici, on choisit son gladiateur et on le préfère à cheval.

Enfin, il n’y a à Céret qu’un seul algualzil et non pas deux, tant il est inutile de déléguer trop abondamment le pouvoir de police ; le public y veille !

Cet alguazil a hérité de la charge de son père auprès duquel, enfant, il défilait déjà à ses six ans. Le père est mort très jeune, on a gardé l’enfant qui a grandi sur son cheval. C’est lui qui conduit  désormais le paseo. Dans cette ambiance de Puy-du-Fou sous Charlemagne, il y manquerait presque une oriflamme !

Oui, tout ici respire la Légende des siècles et son Roland de Roncevaux  : le goût âpre du combat et les défis héroïques auxquels des hommes modestes accrochent leurs rêves de gloire.

Avec les montages alentour et le merveilleux pont de pierre suspendu depuis sept siècles au-dessus du Tech, cette aficion catalane, exigeante et nationaliste, a des airs de Sarajevo.

Cette franc-maçonnerie taurine qui a ses ridicules est sympathique en diable !  Comme en loge, on est tenu au silence durant la première temporada, quelques vénérables faisant l’opinion. Mais quand on s’aperçoit que vous en êtes, on vous embrasse à bouche-que-veux-tu en signe de reconnaissance et d’adoubement du nouvel initié.

- Bon d’accord ! Mais cette corrida ?

- Eh bien, il y a deux lignes parallèles en arc de cercle sur une seule portion du ruedo sans que quiconque ait pris la peine de les prolonger tout le long de la piste. C’est ici, et nulle part ailleurs,  que la suerte de pique doit se dérouler ! Un seul piquero entre en piste. Rien ne doit le distraire de son office et s’il prenait l’envie saugrenue à un torero de faire quelques passes de quite entre deux piques, il serait fermement rappelé à l’ordre. Ici, le quite c’est la mise en suerte pour la pique prochaine et basta !

Evidemment, les piqueros ne sont pas plus brillants ici qu’ailleurs, la pique peut être trasera et les cariocas injustifiées sont légion. Mais dans ce cas on siffle en espérant que les choses iront en s’améliorant. Et quelque fois, cela advient. A force d’attente, un toro récalcitrant finira par se ruer sur le cheval, quelques uns se révèleront sur la dernière et un toro qui se donnait pour manso  finira bravote. « Patience et longueur de temps » donc. Ce tercio ne vaut  que pour lui-même, il ne sert pas à grand-chose pour la suite, d’autant que tout à la curiosité fétichiste qui l’anime, ce public de corrida à la découpe, est indifférent à la noblesse qui fait les faenas faciles et presque déçu par les toros qui servent à la muleta.

La corrida de Palha, inégale de présentation ( de 490 à 570 kgs), avec deux toros (le 3 et le 5) particulièrement armés et un exemplaire préhistorique ( le 4ème, 560 kgs, six ans), véritable auroch poussiéreux comme un éléphant et musclé comme un buffle, toro le plus complet du lot dans les trois tiers, récompensé par une vuelta contestée, a été entretenida.  Le premier noble, faible, sans transmission ; le deuxième bravote mais sans classe ; le troisième puissant mais manso aux piques qui renverse la cavalerie et sert à la muleta ; le quatrième, un grand toro ; le cinquième, regular pour Céret, difficile, à la charge courte ; le sixième, le plus joli de tous, un vrai toro de Séville, parado et décasté à la muleta.

Ivan Garcia, le cheveu blond dans le cou, ressemble à un chevalier de la Table Ronde. On le croirait inventé pour Céret ! Superbe à la cape, croisé, la main basse, la taille abandonnée, il sera appliqué à la muleta face à son premier adversaire sans transmission. Il tombe ensuite sur le grand toro de la course que ses beaux gestes (derechazos templés et longs, belles naturelles non liées), cependant sans dominio, ne parviennent pas à réduire. Le toro, gueule fermée, paraît seul en piste et le toreo périphérique. Un vilain bajonazo tire des larmes au torero qui fait les cent pas loin du massacre, la tête basse, pendant qu’un peon puntille la bête. On est triste pour Ivan et la vuelta al toro n’en est que plus cruelle. Palmitas de réconfort tout de même, Céret ne manquant pas de cœur.

Alberto Aguilar a été torero jusqu’au bout des zapatillas durant toute la course. Faena de grande classe quoique a menos sur le troisième, dans le terrain et ne reculant jamais la jambe en dépit des cornes astifinas qui menacent, épée phénoménale ; mises en suerte de perfection sur les toros de ses camarades ; sans option sur le sixième. Oreille au 3. Très forte impression.

Manuel Escribano , qui n’a certes pas été le mieux servi, a été transparent sur le 2 sans classe et sur le 5 brutal, à peine sauvé par les banderilles, un quiebro serré sur le 2 et un épatant quiebro al violin sur le cinq avant d’arrêter le toro a cuerpo limpio.

Céret, 14 juillet après-midi- Escolar Gil pour Fernando Robleno, Fernando  Cruz et Ruben Pinar

Un ciel indigo s’abat sur le Vallespir qui fait jaillir les couleurs ; tout est beau, la pierre, les fleurs, les arbres, et les nuées floues qui écrêtent les montagnes.

Robleno est le torero de Céret. C’est parfait pour Céret, mais pour lui c’est un peu tragique, aucun de ses triomphes ici ne renforçant son cartel aux yeux des empresas d’ailleurs. Bien sûr, à Céret, on ne l’en aime que davantage.  Menu, le regard bleu acier, il a l’allure modeste des hommes sans destin et qui le savent. Son application courageuse est, dans de telles circonstances, à vous tirer des larmes.

Les Escolar Gil sont également la ganaderia chérie de Céret, pour des raisons qui là m’échappent. Ceux du jour étaient gris, longs, efflanqués ( 490 à 510 kgs) et très laids,  sauf le cinquième, le moins vilain du lot. Le plus brave (le 1er) a été changé sous l’injonction imbécile du public qui a crié au scandale au motif que sa robe laissait deviner une très légère blessure sur le flanc gauche. Les autres étaient mansos à des degrés divers, se défendant de la tête pour la plupart et se collant au peto dès la seconde pique. Les tercios sur les deux  premiers (le deuxième à quatre piques) et sur le quatrième ont cependant gagné l’intérêt du public à force d’obstination qui a fait jaillir une vélocité et une puissance inattendues. Le sixième a été changé pour un San Roman, aussitôt récusé pour un autre du même fer, au grand désespoir de Ruben Pinar, qui marquait divers signes d’impatience en écoutant la banda de musique enchaîner les sardanes et autres chants catalans pour combler les intermèdes, « L’Estaca » en prime, reprise en chœur par le conclave, le public debout faisant triomphe aux solos de pipo ! Tous les toros avisés et con genio.

Robleno a été lointain et précautionneux sur son premier qui est sorti victorieux du combat, ne cessant en fin de faena, tôt interrompue, de marcher sur l’homme. Pinchazo puis épée phénoménale de décision et de placement. Le torero se refait sur « Camarista » toro de grande transmission, avec une entame souveraine de toreria, la muleta à la ceinture, le geste prolongé loin derrière la hanche, puis des séries de derechazos que le torero, très sûr, va chercher, la muleta en dessous, longs, templés, de très belle facture.  A gauche le toro s’avise et domine, Robleno reprend la main droite pour les plus beaux derechazos et, en grand torero qu’il est, revient tester la gauche par naturelles aidées puis quatre autres, limpias, forgées, dessinées, sculptées. Du grand art d’alchimiste qui répand ses mystères. C’est beau à rendre fou. Epée fulminante à laquelle le torero reste accroché. Descabello. Une oreille, pour moi énorme.

Ruben Pinar n’a plus le choix de ses cartels et on l’aiguille désormais sur les circuits courts : peu de  corridas et toros exigeants. Toreo assumé, lointain et vulgaire, où l’on se donne du courage à toréer de la voix. Respect cependant pour deux épées phénoménales qui ne sont pas sans mérite face à de tels adversaires.

Et puis, il y eût Fernando Cruz et des ébranlements d’émotions taurines, une Passion, un Golgotha, le Christ au Mont des Oliviers : solitude et silence du ciel, les apôtres endormis.  Les mystères du  tragique. Fernando Cruz, c’est le torero du fond de la mine qui ne renonce pas à son rêve. Il fut un torero estimé – « C’était un grand torero ! » me disent des amis- et il est à deux doigts de l’oubli. Un homme à la mer qui s’accroche à une planche battue par les flots. Ce bois flotté c’est Céret qui le lui offre, tu parles d’un cadeau ! mais les mains secourables se font rare. S’il échoue aujourd’hui, il arrête. Fait des petits boulots, on va saisir sa maison, il lui faudrait dix contrats dans la saison pour lui éviter la rue. Dix contrats : c’est énorme ! C’est un prolo, un chien perdu qui prend des coups. Il est pas bien beau, le visage émacié, marqué, la joue creuse, respire ni la santé ni le bonheur. Il a été grièvement blessé plusieurs fois. Mais il est là encore, en habit de lumières, et cette aficion obstinée qu’aucune des sécheresses de la vie ne parvient à tarir est une immense leçon de courage. Bien sûr, il a peur et recule la jambe, alors Céret le siffle méchamment, les assis dans les gradins croyant lui apprendre que s’il était moins fuera de cacho et se mettait davantage dans le sitio il serait moins en danger. Il le sait : il est torero et eux ne le sont pas. Mais il y faut une force d’âme, et cette force d’âme il ne l’a pas. Le  malheur ne suffit pas  à la forger. L’épreuve s’achève sur un vilain bajonazo.

Sur le suivant, très haut, terriblement haut, il entame par doblones un genou en terre, plein de toreria, rematés par une passe basse vipérine du plus bel effet. Mais il est pris violement à la série suivante, jeté à terre et on le voit longuement insupportablement empoigner les cornes du toro sur lui, pour s’en dégager, comme seul un familier du malheur peut avoir à l’esprit de le faire. Le toro le charge, le retourne, le piétine, les peones accourent, Fernando se relève et titube, l’habit déchiré, on lui verse un peu d’eau sur la nuque comme aux boxeurs groggys, il reprend sa muleta et repart à l’assaut. C’est atroce et grandiose. L’arène paraît soudain comprendre ce qu’est cette vie et soutient les derniers efforts du torero jusqu’à l’épée. A la mort du toro, il vient saluer, sans sa chaquetilla, en bretelles et bras de chemise, le pantalon déchiré. Il paraît encore plus malingre, épaules voûtées,  buste étroit, tête d’oiseau. Un vrai naufragé.  Mais survivant et si heureux de l’être qu’’il se baisse pour ramasser une poignée de sable qu’il se verse sur le cœur, comme on le fait par reconnaissance et en remerciement les jours de triomphe. Fernando est un brave, ah ça oui ! 

31/05/2013

Madrid, Sans Isidro 2013, Talavante et les peintres

Madrid, 23 mai 2013, Finito de Cordoba, Morante de la Puebla, Miguel Angel Perrera/ Jandilla

Les Jandilla sont sortis comme à Nîmes, faibles, sans trapio, décastés, les cornes en plus.

Finito a pris 15 ans depuis notre derrière fois, mais il a toujours cette gueule  d’acteur américain des années 50, le cheveu abondant et le regard délavé par la peur qui en épuise l’éclat. Dans un élégant habit étain et blanc, il n’a pu, devant de tels adversaires, justifier son retour à Madrid où il n’a plus paru durant des années. Devant son premier toro qui a fléchi dès le troisième capotazo, puis encore sous la pique, le tendido 7, peu charitable, ricanait des « olé » à chaque derechazo, mais le poignet du maestro est tel que les sarcasmes ont fléchi à chaque passe, s’effilochant en un murmure de mauvais perdant , jusqu’à la trincherilla finale qui a mis le tendido 7 échec et mat. Une mauvaise épée  a cependant donné sa revanche au tendido  : la vengeance est un plat qui se mange froid. Il nous a été resservi sur le toro suivant en dépit de véroniques très dessinées à droite, sans motif aucun à la faena, sous grand vent et face à un toro parado, le torero sans option ayant été incompréhensiblement sifflé comme s’il était passé à côté d’un brave.

La toreria de Morante a fait rugir Las Ventas comme si nous étions à Séville, en tout cas au capote. On a même eu droit, au quite sur le quatrième, à cette demie de Séville qui n’est plus un remate, une passe qui conclut une série de véroniques, comme l’on referme un éventail avec autorité ou avec grâce. Non, là, on court derrière le toro fuyard, on se pose de trois quarts, le temps s’arrête et Morante lui imprime  son rythme. La passe est donnée ainsi, isolément, pour elle-même, pour la beauté du geste. Détachée de toute chose, elle ne commence ni ne conclut rien : elle n’a aucun sens taurin. C’est très décadent, très pinturero et, avec Morante, un moment de poésie pure, un peu forcée, démonstrative. Parnassienne. Du José-Maria de Heredia.

Miguel Angel Perrera, lui, n’est pas un poète. C’est un torero de grande taille qui doit d’abord le faire oublier, et il y parvient en se tenant bien droit, la main basse, le plus souvent pieds joints, par une discipline du maintien où le naturel n’a nulle place : c’est le prix de l’élégance, comme pour les mannequins et les danseurs étoiles. Le risque est évidement la dérive Carla Bruni de la chose, mais Miguel, lui n’a rien d’évaporé et son regard est de guerrier. Il est tombé sur « Honorable », convenablement nommé. Très belle demie, le geste lent et dessiné après accueil par delantales puis parones, et faena qui a grandi son toro, cité de loin, joliment embarqué, main basse et pecho enchaîné. Bel aguante quand le toro sous le tissu le regarde. Enchaînements sans bouger d’un pouce, deux naturelles énormes mais non liées, changement de main et, à la fin, les très à la mode bernardinas, ajustées mais toutes données sur la corne droite. Saludos y vuelta. Ce torero, comme notre Sébastien, n’est vraiment d’un autre ordre qu’à Madrid. Sur le dernier, le plus brave aux piques et très allant aux banderilles, on a un temps espéré une fin de course enlevée. Hélas, il n’y eut plus de toro dans la muleta et Perrera a toréé en déchargeant la suerte sous les sifflets du tendido 7, avant d’abréger à notre complète satisfaction, pressé d’aller tapear entre amis pour oublier cette après-midi de peu.

Madrid, 24 mai, Castella, Manzanares, Talavante/ Victoriano del Rio

Il y a des journées merveilleuses : un con leche à un coin de rue sol y sombra, sur une table branlante comme souvent en Espagne, El Pais dans les mains ; la façade baroque, le pavement de jaspe et la chaire rococo de Santa Barbara, la salésienne ; une expo au Prado « La Belleza encerrada » sur les œuvres de petit format de cabinet de curiosités, où l’on aimerait tout emporter si l’on était sûr qu’on nous en laisse une à accrocher entre quatre murs pour le restant de nos jours. Une journée d’exaltation douce que rien  n’altère, pas même le tendido 7 ce jour.

J’étais au 8, déjà sol y sombra mais tenu en respect par ce voisinage ombrageux qui donne le ton. Au 8, on fait comme au 7, avec plus de mesure certes, mais tout de même en se conformant. Alors quand Manzanares a toréé comme à la Maestranza, en déchargeant la suerte pour mieux lier les redondos, quand il a fait expirer les naturelles à ses pieds, quand il a enluminé sa faena de changements de mains par devant, quand son toreo de si grande élégance n’avait plus rien d’un combat et tout d’un joli ballet avec ses entrechats et ses pointes délicates, une fin par ayudados por alto et trincherillas, le tendido 7 a hurlé sa rage, sifflé, tapé dans ses mains sur l’air des lampions. Ce toreo gracieux, facile, superficiel, décoratif, dépourvu de tragique est, pour lui, une hérésie et il s’en veut le cordon sanitaire. Véronèse et Tiepolo ne sont pas peintres en Espagne ! Au 8, on sentait un peu d’embarras ; on y est cultivé d’autres choses et on y a le goût plus fin ; Véronèse et Tiepolo tout de même… C’est alors que Manzanares, grand seigneur au sang bleu, a tué d’un merveilleux recibir, arrachant un triomphe à l’arène, comme la sorcière le coeur de Blanche-Neige. Je me suis levé, j’ai applaudi à tout rompre, j’ai secoué le mouchoir blanc et mon aimable voisin, soucieux de me faire plaisir, m’annonça que l’oreille était tombée, à voix basse comme s’il redoutait qu’on le surprenne.

Pour Sébastien Castella ce fut plus facile ; il s’est intelligemment soumis à l’injonction du tendido 7 qui lui a ordonné de ne pas combattre son premier, blessé à la patte dès l’entame de faena ( Nous avions vu deux paires de banderilles, surtout la dernière, extraordinaires, posées par Ambel, gueule de majordome de maison anglaise, dans un merveilleux habit noir) puis a dû affronter le cornivuelto suivant avec toute la sympathie qu’inspirait à l’arène une telle paire de cornes. Quand Sébastien s’est préparé, depuis le centre, à citer le toro par passe cambiada dans le dos, toute l’arène, tendido 7 compris, a dit «  chuuuut », en signe d’attente et de respect, puis a crié « olé» sur la passe du mépris de fin de série. Le toro avait plus de jeu que de présence mais Sébastien a toréé comme jamais, surtout de la main gauche dans des séries, citées mi-distance, la main bien en avant, très templées et de grande profondeur. Un instant, en cours de naturelle, l’étoffe se dérobe sous l’effet du vent : le toro suit le poignet qui continue comme si de rien n’était. Même sang froid à droite quand le toro arrête sa course au milieu de la passe et regarde l’homme. L’homme ne bouge pas d’un millimètre et Las Ventas alors exulte ! L’incident, c’est son truc, son dada, sa passion à Las Ventas, quand soudain quelque chose s’interrompt, craque, se brise mettant le torero au défi et que l’homme, alors, ne rompt pas, attendant impassible et rustique que le cours naturel des choses reprenne si Dieu veut. Porfia finale qui entretient le feu, trincherillas, épée jusqu’à la garde. Une oreille de poids. N’eût été une mort un peu lente, deux n’étaient pas loin. Félicitations du voisinage qui me complimente. Ici on n’appelle pas Sébastien autrement que  « El Frances ».

Artillero était le troisième, toro pour Talavante. Un manso de gala, qui sort du toril à petits pas, s’arrête  mufle au sol, gratouille la piste et fuit dès qu’on le cite. Le tendido 7 salive déjà de plaisir :  « a cada toro su lidia ». Ruant d’un cheval à l’autre pour mieux éviter les piques, même lorsque Talavante fait placer le piquero sobresaliente devant  le toril pour prendre le couard à contra-querencia. Aux banderilles, le toro sort violent et brusque, la charge gorgée de sauvagerie. A cet instant, on se dit que cela ne vas pas être facile pour Talavante, le torero qui n’a pas de chance.

Talavante, lui, ne sort pas d’une toile de Véronèse ou du Tiepolo. C’est d’ailleurs ce que m’explique mon voisin avec ses mots à lui, en l’opposant à Manzanares, né une cuiller en argent dans la bouche, ce qui, en tauromachie, n’est pas de bon augure. Talavante n’est pas non plus dans le quota des jolis garçons. Inégal, à la recherche d’une tauromachie hiératique, dédaigneuse des vanités de ce monde, il porte sur un visage à la Philippe II, prognathe et sans éclat, le détachement des martyrs sans gloire. Son corps aussi est d’un autre âge, noué, arthriteux, comme abîmé par les désolations d’une retraite à l’Escorial. Enfin, les jours de triomphe, son sourire est laid, sans joie ni charme, un sourire par ce qu’il faut bien remercier, comme le pauvre la main secourable. Tout en Talavante est du XVII ème siècle. Une toile de Vélasquez. Le chevalier à la triste figure et le gueux, tout en un.

Talavante cite son toro pour quatre statuaires valeureuses, Artillero vient avec force mais ça passe. Changement de main, Talavante cite à gauche et soudain c’est Moïse face à la mer Rouge : le toro se déploie, humilie, fait l’avion dans la passe et c’est miraculeux. L’arène est un peu désappointée de voir le torero reprendre la main droite, mais c’est pour le seul plaisir d’un changement de main dans le dos et tester à nouveau la reprise du bolide. Ce n’est plus un toro c’est une Ferrari qui nous régale. Talavante le remate et lui tourne le dos comme il le ferait au vulgaire ? Il est aussitôt pris et se retrouve à cheval sur Artillero. Un peu ridicule mais rien de grave. On rit gentiment et ça continue. Droite encore, changement de main à nouveau et à nouveau la caste irradiante dans des naturelles longues comme le jour, templées comme le rêve, la main basse, le poignet extraordinaire, des naturelles comme celles de Séville, plus belles encore quand elles font suite à un changement de main qu’elles prolongent comme des nuits d’ivresse qui ne se terminent jamais. On hurle de plaisir, on hurle pour ce toro-là, on hurle de joie de la joie du torero à nous rendre fous. Oui, même le tendido 7 hurle son plaisir à tant de toreria, et le 8, du coup, commence à se détendre. Talavante réduit le terrain, près des planches, son toro va et vient, lui ne bouge pas, la muleta toujours plus proche, le toro aimanté au tissu. Parfois on applaudit non pas la passe mais la seule position du corps de l’homme, exposé au-delà de la ligne de front – « Manzanares prends en de la graine » grince le tendido 7 ! Mais il faut bien achever l’œuvre. Bernadinas, deux trincheras, épée foudroyante, deux oreilles de feu et vuelta triomphale ; on offre au torero un coq qu’il tient par les pattes durant toute la vuelta. On songe à Blancanieves, le film.

Manzanares se fera encore siffler sur son second, un toro de 600 kgs sans classe et distaido et Talavante ne forcera guère  sur le dernier qui nous a offert un beau tercio de piques avant de blesser grièvement un peon – Manzanares sera tout de suite au quite- et de se révéler court et brutal à la muleta, le tout estompant un peu l’impression générale d’une corrida à Las Ventas à quatre oreilles.

 Sortie de Talavante par la Puerta Grande dans une cohue de funérailles palestiniennes, le torero, comme un martyr, à l’horizontale sur la foule, pendant qu’un grouillement de mains dévotes le dépèce férocement des passementeries de son habit de lumière.   Et je suis sûr que le tendido 7, sans lequel Madrid ne serait plus Madrid, désapprouve. 

03/04/2013

Arles, Féria de Pâques 2013

Vendredi 29 mars, mano a mano Juan Bautista/ Castella- mesclun d’élevages

L’élection du pape François et sa simplicité depuis la loggia vaticane, aimable salut d’un voisin à sa fenêtre, ne nous aura épargnés, à Paris, ni un dimanche de Rameaux triste comme un ciel d’hiver ni, à Arles, la malédiction météorologique qui depuis la seconde moitié du pontificat de Jean-Paul II frappe la féria pascale. Et qu’il neige à Brest ne nous réconforte en rien !

Alors, quand on s’installe dans l’arène sous une trouée de ciel qui nous chauffe soudain comme lézards au soleil, on en rit de bonheur. Mais on éternue une heure après quand mars revient. Et deux heures plus tard, à la nuit tombée, les projecteurs nous servent une lumière pisseuse dans une froidure de garde statique au camp des garrigues en novembre.

Car cette corrida aura duré trois bonnes heures, ce qui est long quand il fait froid.

Ce mano a mano nous aura privés de la variété d’un trio de toreros et vidé l’arène d’un bon tiers de spectateurs. Les toros sont sortis bien présentés, à l’exception du dernier Alcurrucen, long, maigre et sans trapio mais qui ne manquait pas de cornes, « On dirait qu’il vient d’Ethiopie ! » s’exclame ma voisine. Dangereux le premier Puerto de San Lorenzo, les trois Garcigrande très nobles (deux étaient prévus, Juan Bautista a hérité du troisième, de réserve), les Alcurrucen, les plus braves. Tous avec du jeu.

Juan Bautista est un charmant garçon, bien élevé et à l’aficion sans mystère. Il tente de bien faire et fait bien en effet, ce qui en tauromachie est toujours insuffisant. En trois toros qui servaient beaucoup, un Alcurrucen roux et soso et deux Garcigrande très nobles, colorados avec leur poil d’hiver sur le morillo et un air d’aimables bisons, il fit peu de chose à la cape, nous servit d’élégantes entames de faena, nous lassa ensuite dans des séries lointaines et sans charme et expérimenta diverses fins de trasteo brouillonnes, par luquesinas (épée jetée à terre, passes alternées de droite et de gauche avec changement de main par devant ou par derrière) ou bernardinas cochonnées. Quelquefois la passe est plus près du corps et le corps plus relâché ; c’est alors joli mais c’est rare. Son pénible manque d’inspiration ce jour a trouvé son acmé sur son excellent troisième, qu’il a essentiellement toréé à genoux, dans une faena pueblerina, à pleurer devant un tel adversaire. Juan Bautista  a cependant régalé le public emmitouflé en plantant sobrement les banderilles sur le cinq. Tout cela est peu pour un début de saison.

Castella es diferente. Il a fait sa corrida tout seul, comme si Juan Bautista n’existait pas. Il a défilé au paseo dix mètres devant son camarade, sans un regard pour lui, ne manifestant à aucun moment curiosité ou entrain pour cette competencia qui le laissait indifférent. Et s’il est allé au quite sur le troisième toro de Jean Bautista, ce n’était pas par défi à l’égard de son compagnon, c’était parce que le toro était bon. Il a alors déployé par quatre fois le revers de sa cape dans un quite lent et vaporeux, comme une fleur qui s’ouvre à la rosée du matin.

Castella es diferente. Au physique, plein d’enfance. Au mental, plein de soi, comme ceux qui ont été privés des autres. Le cœur sec de qui s’est forgé à l’ingratitude des hommes et la trempe des solitudes amères qui font souvent les rêves immenses. Un petit page et un silex.

Il a fait face avec une belle résolution et pas mal de savoir faire à son premier, faible, désordonné, incommode, qui se retourne comme un chat et regarde les chevilles à chaque fin de passe. Il a offert son second au public, qu’il a accueilli par statutaires, le corps bien droit, le cou dans les épaules,  citant d’un souffle de muleta le toro à trente mètres, dans une attitude recueillie et offerte qui oppose à la charge de l’adversaire une inouïe impassibilité, une feinte humilité et une grande économie de geste. Une épure d’orgueil pleine d’exaltation de soi. C’était très réussi, comme tout ce qui suivra, varié, rythmé, avec beaucoup d’aisance face à un toro véloce dont Castella se joue, sans le réduire, avant la porfia finale qui vient à son heure, dans un terrain où le torero impose son aguante, les pieds joints, sans rompre face aux cornes qui menacent, l’allant du bicho, gueule fermée, faisant le reste et le prix de cette faena, justement récompensée par deux oreilles.

Mais c’est sur le dernier, très en cornes, l’ « Ethiopien » de ma voisine, que Castella sera souverain. Les arènes, gradins et spectateurs, tour sarrasine comprise, s’enveloppaient de nuit, une nuit obscure et froide qui ne laissait à découvert que l’ovale du ruedo, mal éclairé, d’un jaune flottant et flou, avec des trainées estompées de sang sur le sable. Ces aplats instables, ces tons assourdis, ces fluorescences tristes donnaient à la piste un air de toile à la Rothko.

L’habit de lumières de Castella scintillait de pales lueurs sous les projos, comme une ligne de points, un morceau de voie lactée tombée sur la piste. Il dominait ; il faisait froid. Il toréait de la main droite et il faisait froid encore. Il changea de main et dessina alors une naturelle templée, d’une infinie lenteur, longue comme la nuit, en un redondo mystérieux et inentamé, sans début et sans fin, une naturelle que l’on n’avait pas vu venir et qu’on n’a pas vu s’achever, une naturelle inouïe, comme celle de Talavante à Séville, une naturelle si rare, si pleine, si belle, si douce, si enveloppante que la nuit s’y embrasait. Ce jour Sébastien était à son plus haut niveau (une oreille).

Samedi 30 mars, Juan José Padilla, Ivan Fandino, Daniel Luque- Torrestrella

Froid. Très froid. Grosse averse sur le troisième toro. Si froid qu’on n’ose à peine se découvrir une fois la pluie cessée. Et pourtant la corrida fut des plus agréables et l’après-midi une très jolie après-midi des toros. Comment l’expliquer ?

Eh bien, c’était une après-midi de toros à l’espagnole. Sans hystérie, sans affiche de luxe, sans attente de la réussite à tout coup. Voir six toros et trois hommes pour apprécier les défis à relever, et non pas croire au miracle.

Six toros de morphologie impeccable et imposante (de 540 à 595 kgs), de la présence en piste, trois d’entre eux de plus de cinq ans et demi, les deux premiers plein d’alegria et de bravoure à la pique, encastés (hélas le premier se blessera, et la faena devra être écourtée), les suivants un ton en dessous avec quelques signes de faiblesse, les deux derniers s’éteignant au troisième tiers. Rien de grandiose, mais de la variété, devenue si rare qu’elle nous est désormais précieuse. Et il fallait voir la lidia désordonnée de la cuadrilla de Padilla sur le quatrième, qui prendra, certes mal, quatre piques, mais désorganisera le jeu des hommes, un vrai régal de toro qui ne se laisse pas faire !

Variété des toreros aussi.

Padilla et sa tauromachie rabelaisienne, spectaculaire, débridée, art païen de fin de banquet dans une auberge de la Mancha, une tauromachie de bruit et de fureur, de lutte gréco-romaine, virile, qui vous jette à grands jets des hormones à la gueule, défiant tous les anémiques de l’arène. Il y a du Chabal en lui. Puissant, volontaire, paillard, qui se remonte sans façon les couilles avant d’aller banderiller, hurle sur ses peones, par jeu ou par goût du jeu, se met à genoux, avance ainsi sur la piste à la manière d’un batracien, empoigne le toro à plein bras durant un redondo, ou bien, dans une vexation de novillero piqué à vif de s’être fait désarmer, tournant le dos au toro et s’éloignant de vingt pas, la muleta sous le bras comme s’il ne voulait plus jouer, se retournant soudain et citant alors de 30 mètres le fauve qu’il embarque dans le tissu, enfin réconcilié.

Padilla ce n’est plus de la lidia, ce sont mille saynètes en une faena, la commedia dell’arte, des faenas de tréteaux de théâtre. Mais c’est, le plus souvent, après avoir toréé de verdad comme il l’a fait face à  « Torpito », adversaire coriace, tardo et avisé, qu’il a réduit dans un silence glacial avant de changer sa manière pour amuser le public et récolter deux oreilles en récompense.

Ivan Fandino m’est apparu un peu réservé sur son premier, un toro brave mais de demi-charge dans la muleta. Comme embarrassé par son nouveau cartel. Plus délié, centré, plus lent sur le second, un peu faible mais très dominé dès les véroniques de réception, bellement toréées. Séries de derechazos profonds, naturelles très dessinées et, à la mort, l’épée drôlement tendue au niveau du plexus, comme toujours. J’aime le sérieux et l’orthodoxie de ce torero, la jambe toujours avancée, la muleta en avant et qui « court la main ». J’aime sa gueule altière, son allure d’empereur romain et le cheveu gominé dans le cou à la voyou de luxe. Je redoute pourtant la pression qui paraît habiter désormais ce torero, sorti des limbes et qui, manifestement, ne veux pas y retourner.

Luque est un merveilleux capeador, le plus grand après Morante. Surtout à la véronique. Nouvelle démonstration ce jour, de douceur, de lenteur, de délicatesse. Ses véroniques sont pleines de piété, de compassion, un geste de réconfort et d’abandon comme celui de la Sainte sur le chemin de Croix. Celles qu’il a servies sur le dernier toro du jour, un genou en terre, et la demie finale étaient – en dépit d’une curieuse et assez peu heureuse gymnastique à la Enrique Ponce, données en alternance, un genou en terre puis l’autre, avec rotation du bassin- une leçon de miséricorde. Des versets d’Evangile à ciel ouvert. Et sa première moitié de faena sur le précédent, le corps vertical, le geste relâché et templé, la muleta au plus près de soi, était d’une grande toreria, comme les recortes variés, par trincheras et passe de la firma. Hélas, Luque est très contemporain et ne peut se garder de terminer sa faena par des passes à l’envers où son toreo se dissipe. Cette faena va a menos (une oreille cependant) mais ce torero incontestablement a mas.

Dimanche 31 mars, Luis Bolivar, David Mora, Marco Leal/ Cebada Gago 

La caste irradiante. Comme on l’avait oubliée. Présence du toro à tous les tercios en dépit d’une sortie dans le ruedo généralement avisée avant d’affronter le soleil. Car c’est la nouvelle du jour, il fait beau et la tour sarrasine projette enfin sa découpe d’ombre sur la piste. Des toros qui ne cessent de charger, s’intéressant à tout ce qui bouge, cités de 15, de 20, de 30 mètres et qui foncent sur l’homme sans attendre le toque, braves à la pique, allants aux banderilles, pour la plupart inépuisables à la muleta. Des toros encastés qui méritaient sans doute une autre lidia que celle qui leur a été offerte.

Luis Bolivar, beaucoup d’allure, sans fantaisie mais non sans raideur quand il campe la figura.  Serein, appliqué, quelques passes puissantes sur son premier mais un manque de dominio que le torero compensera par une épée phénoménale qui fait à juste titre tomber l’oreille. Donnant la distance au suivant, en une évocation de Cesar Rincon, mais le manque de dominio, plus flagrant que sur le précédent, se paye à la mort. Très beau geste néanmoins, épée caidita mais concluante.

David Mora ne parvient pas à fixer son toro, inlassable, à la charge courte et qui ne cesse de regarder l’homme. Il fait face mais ne résout aucun problème et le toro gagne. Très applaudi pour le courage en dépit des réserves sur l’impuissance. Grande classe sur le suivant, le plus maniable du lot, cité de loin, avec douceur et temple (une oreille).

Marco Leal, très digne devant un bétail de cette catégorie. Apprivoisant la charge à la cape, nous régalant de ses mises en suerte intelligentes, brillant aux banderilles, faisant ce qu’il peut à la muleta et parvenant même à servir une série de naturelles de très belle facture sur le dernier, qui ne lâche pourtant rien.

Mais le torero du jour n’était pas un homme à pied. C’était Gabin Rehabi, le jeune piquero de la cuadrilla de Leal, qui nous a offert un tercio de varas de magie pure, et sans doute le plus beau moment de tauromachie de cette féria arlésienne. Menu comme un jockey, cavalier élégant, ce picador manie le cheval avec l’aisance d’un rejoneador, et quand il hèle le toro, la pique tenue à la verticale et qui n’est abaissée qu’à la rencontre, on se sent transporté dans un songe de joute équestre, un tournoi du Moyen Age où on aurait laissé un écuyer faire ses premières armes. Ce picador, ce tercio et ce toro furent une seule et même merveille.

Le toro n’y était certes pas pour rien, Lagarto, 5 ans et demi, 540 kgs, qui venait avec allegria et appétit à la rencontre de ce prodige, de 25 mètres, de 30 mètres puis de l’exact opposé de la piste, jusqu’à ce que Marco Léal, qui jouissait manifestement comme nous du spectacle, ne demande à son picador de se placer à la puerta des cuadrillas, le toro à l’autre bout de l’ovale, sûr qu’aucune distance ne dissuaderait Lagarto de charger et de charger encore. La bravoure du toro, la générosité du torero et le brio du piquero firent retentir la musique et c’est une arène debout qui raccompagna ce cavalier et sa monture hors du ruedo, où on aurait bien aimé les saluer à nouveau à la fin du combat pour prolonger encore ce moment d’anthologie. Vuelta pour la dépouille de Lagarto. La corrida aurait pu s’arrêter là.

Lundi 1er avril, mano a mano Robleno, Castano/ Victorino Martin

Une corrida sous la pluie, de celle qui vous gâche un cycle ferial, pourtant jusqu’alors agréable, en laissant une dernière impression mitigée dont on craint qu’elle ne déteigne sur le tout. Injustice des intempéries…

Mais il y a autre chose qu’il faut bien avouer. Les Victorino ont été irréprochables de présentation et de comportement et ont offert le jeu attendu : cette fourberie sans caste sur un terrain réduit qu’on leur connaît, aptes à suivre le leurre si on le leur présente avec les convenances, protestant avec genio dans le cas contraire, se retournant alors comme des chats et, sous l’énergie mauvaise, les pattes écartées en araignées, dans une ondulation de guépard qui se jette sur sa proie. Bon, c’est bien ! Mais, d’une part, c’est toujours pareil, et d’autre part et surtout, c’est affligeant le lendemain d’une corrida d’aussi grande caste que celle des Cebada Gago. Et j’aurais préféré voir la veille les toreros du jour.

En dépit d’un sorteo qui lui était sans doute moins favorable, Robleno m’a laissé sur ma faim. La lassitude des faenas stéréotypées face à des toros sans race a fait le succès de ce torero, discret et courageux, qui n’a jamais eu le choix de ses adversaires ni le loisir des faenas formatées. Les aficionados l’aiment pour cette contrainte à laquelle, comme tous les autres, il souhaiterait sans doute échapper. Risquer la blessure ou la mort n’est pas un métier durable. Alors on a nommé mérite cette fatalité, et talent son impossibilité, pour l’heure, de s’y soustraire. Ses prouesses à Céret ou à Madrid ont fait le reste et entretenu un cartel de niche, fait d’abord d’une atroce abnégation. Je l’ai toujours vu faire face au danger, la peur au ventre (moi), peur que sa technique n’a jamais apaisée, à la différence des belluaires d’il y a trente ans, des Ruiz Miguel, des Tomas Campuzano, des Manili,  des Mendes et même des Nimeno. Je l’ai trouvé ce jour digne, un peu à distance, froid comme le temps, pas vraiment là, en tout cas pas comme à Madrid.

Castano m’est apparu plus centré, plus accompli, plus allant, plus torero, beaucoup plus encore qu’à Nîmes face aux Miuras.

Et sa cuadrilla, toujours éblouissante, fait le spectacle, avec la découverte, ce jour, d’un nouveau (?)  banderillero qui alterne avec David Adalid, se présente au toro à petits pas et soigne son allure.