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30/04/2011

Feria d'Arles 2011

Arles, vendredi 22 avril 2011- Juli, Manzanares, Thomas Joubert/Garcigrande

Ca fait vingt ans qu’il y pense, ou pas vingt ans - il n’en a que vingt et un- mais alors quinze, disons. Se vêtir de lumières, se retrouver à côté des plus grands, faire le paseo devant ses parents et ses amis, devant tous ceux qui ont soutenu ses efforts ou cru en son rêve. Des années qu’il ne pense plus qu’à cela : prendre un jour l’alternative, devenir torero devant de vrais toros, non plus jouer avec un carreton ou un becerro pour tester le geste ou l’allure, mais toréer de verdad. Faire le paseo au moins une fois, en corrida formelle, et après on verra. Il sait que le parcours sera long, et aléatoire plus encore. Mais cette alternative il la prendra, et dans les arènes d’Arles, les arènes où enfant il a vu des toreros portés en triomphe ou seuls face à l’échec, des toros de grande caste et des faenas d’artistes, et voilà quinze ans que ces émotions peuplent ses nuits. Et ce jour est arrivé, ça y est, c’est programmé : c’est aujourd’hui avec El Juli, le numéro un, pour parrain et Manzanares le grand, comme témoin.

Quand on a annoncé la nouvelle, il a ressenti comme un déclic : cette alternative il la voulait prendre pour lui-même, non pour les autres, comme un acte de foi intime ; un baptême. Alors il a fait savoir qu’il entendait abandonner son apodo, le surnom de torero auquel il avait accroché ses premières armes et ses rêves de gosse. Ce ne serait plus Tomasito, ce serait Thomas Joubert, comme dans la vie. Torero d’état civil. Torero dans les gènes. Cependant, nul ne s’est avisé à temps de cette mue où l’on redevient soi-même, et c’est le nom de Tomasito qui figurait encore sur les affiches de la féria et partout encore durant la corrida…

Le ciel était gris entre les tours sarrasines. Et le paseo un peu triste sous le temps menaçant. La minute de silence pour Juan Pedro Domecq n’a rien arrangé, mais nous faisions mine de n’en rien voir, tout à notre joie de soutenir un jeune torero du pays pour la première corrida de l’année.

Après, il y a eu cette puerta gayola, Thomas Joubert, recueilli, la mine grave, debout face au toril,  droit comme un cierge de Vendredi Saint, la cape repliée sur soi, en statue orante, puis se mettant à genoux comme on va au sacrifice. Après de longues minutes, le toro de 525 kgs apparaît et se rue sur Thomas, toujours à genoux, qui esquive maladroitement d’un farol approximatif. Mais il se reprend et sert des véroniques très dessinées, lentes, un rien précieuses. Après la cérémonie d’alternative, Thomas s’approche de la barrière pour offrir ce premier combat à ses copains de l’école taurine. Une grappe de jeunes gens agités, s’agglutinant pour être au plus près de leur pote, mais demeurant dans le callejon, de l‘autre côté de la barrière, sans sortir en piste. Cette frontière-là aussi était un peu dissonante.

La fanea est propre, le bras détendu, un peu abandonné comme chez les plus grands, le geste encore  retenu, mais sûr. Le torero ne perd pas les papiers, met la jambe, rectifie sa position s’il y a lieu, récite sa leçon. Le tout ne manque pas de charme ni de variété, ici un changement de main dans le dos, là un pecho plein de desmayo. Le tout joliment mené mais pesant insuffisamment sur un toro à fond de caste qui exigeait d’être davantage contraint. Le soutien chaleureux du public ne peut rien à la mort et le toro, trop ménagé, se venge : deux épées, quelques descabellos. Tomasito se dirige vers la barrière, déçu.

Thomas sert sur le sixième les plus belles véroniques du jour, templées et douces. Après avoir restitué sa muleta et son épée à El Juli pour prendre ses propres armes, Tomasito offre ce combat au public et lance sa montera ….qui retombe à l’envers. La superstition enseigne que cela n’est pas bon signe. Tomasito se retourne pour voir ce qu’il en est et fixe longuement cette montera à l’envers, dans un murmure d’arène. Ainsi cul par-dessus tête, ce n’est plus le couvre-chef ouvragé de belle allure, comme un point fixe sur le ruedo, c’est une chose béante, la gueule ouverte vers le ciel. Le torero, tétanisé par une telle disgrâce, a paru indécis, ne sachant s’il valait mieux laisser les choses en l’état ou flatter le destin de la pointe de l’épée pour remettre sa montera à l’endroit. Finalement, il n’en fait rien et se met en suerte loin du toro, près du toril, attendant immobile la charge du fauve, attendant sans bouger que l’autre arrive pour lui faire alors une passe dans le dos. Ca y est, le toro charge à petits pas puis accélère brutalement. Tomasito hésite, se ravise, mais trop tard : c’est le drame. Le toro le soulève, Thomas tente de se dégager et tombe à terre, le toro lui marche dessus,  , cherchant, les cornes basses, sa proie au sol. Aussitôt, un, deux, dix, quinze hommes envahissent le ruedo pour venir au secours du petit torero, le relèvent, le conduisent à la barrière, pendant que d’autres éloignent le toro de la scène. Le sang coule sur l’habit de cérémonie, on se penche, on voit la blessure sur la cuisse, alors les hommes font civière de leurs bras, y juchent le blessé qu’ils ballottent jusqu’à l’infirmerie, à cet instant si lointaine. La consternation est générale, d’applaudissements et de clameurs mêlée.

Il pleut maintenant entre les tours sarrasines et la piste est sombre sous le ciel gris. Le Juli tente de s’accommoder, difficilement, du toro de Thomas Joubert qu’il lui revient de tuer en sa qualité de matador le plus ancien, mais on ne voit que la montera du jeune Tomasito, que nul n’a songé à ramasser, gueule ouverte comme un cri retenu, tombée d’un rêve d’enfant.

Les Garcigrande sont bien sortis, assez homogènes de type, de très joli trapio, des cornes plus que correctes ici et poussant à la pique comme on en a perdu l’habitude lors de ces corridas de vedettes, avec bravoure et allegria les 1, 2 et 5, puissance les autres, au moins à la première.

Juli est tombé sur un tio d’une inlassable noblesse, faible mais avec du jeu et bon moral, auquel il a servi un véritable festival de passes, depuis les six statuaires sans bouger de l’entame jusqu’à des circulaires en aller retour où, sans rompre ni changement de main, d’une seule volte du poignet, comme une passe de rock and roll, il fait se retourner le toro pour le citer dans l’autre sens. Cela plait beaucoup et si on aime le rythme, l’aisance technique et, en danse, les cavalières accommodantes, il n’y a aucune raison de ne pas aimer. Son toro a fléchi à deux reprises mais il fait aussi l’avion dans la passe. J’ai pour ma part retenu sa première série de derechazos, d’emblée liés et amples, et deux très longues naturelles templées, de grande beauté. Puis Juli a sacrifié la profondeur à la virtuosité en déchargeant la suerte à la recherche d’un plus long trajet, la muleta à bout de bras, puis a sombré dans une débauche vasarélienne par circulaires en tout sens, redondos, inversées, en aller retour, etc. Avec un matériel pareil, on rêve à d’autres artistes. Mais pour l’heure le public voit ce toro joueur et qui ne rechigne à rien, et réclame l’indulto qu’il lui paraît mériter. Juli, muni de l’épée de mort, lève le bras et aussitôt l’arène proteste pour obtenir la grâce. La présidence paraît hésiter. Alors, Juli redonne des passes en guise de démonstration, et la banda se remet à jouer. « Olé », « Olé » crie la foule à chaque nouvelle passe, joyeuse comme au rappel d’un artiste sur scène et moquant l’indécision du palco. Juli se met à nouveau en garde, l’épée levée, mais la foule proteste encore et obtient à l’arraché cet indulto tant désiré. Juli ne cesse plus de toréer, et la banda de jouer et le public d’adorer - et El Juli et ce toro, et cette grâce arrachée. Le toro (du nom « Pasion ») , un peu faible mais très allant à la pique et qui s’est laissé toréer près de quinze minutes durant à la muleta, rentre vivant au toril, dans l’espérance d’une descendance. Les oreilles et la queue symboliques récompensent El Juli qui fait une vuelta de feu.

Son second sera d’une autre eau. Désarmé à la cape, ne parvenant pas à le mettre en suerte de manière convenable à la pique, un peu sur le reculoir, El Juli s’accroche à la muleta, face à ce toro indocile et qui joue beaucoup de la tête. Intéressant travail pour rectifier la bête, des deux côtés, avec plus de dominio à droite et quelques précautions à gauche - des naturelles livrées le corps cassé en deux, la muleta à bout de bras, comme un Thomas Campuzano ou un Espla de jadis, mais alors devant d’autres toros que ceux du jour… Une circulaire inversée qu’un changement de main prolonge en fin de fanea conclut la démonstration. Un trasteo sérieux gâché à l’épée.

Manzanares, en habit de Vendredi Saint, couleur robe du Jesus del Gran Poder, a dû affronter un premier toro à charge courte, violent, irrégulier, les cornes basses toujours à hauteur de chevilles. Le torero l’a amélioré et tué d’une entière un peu basse. Un quite conclu d’une larga pleine de dominio et de mépris à la cape pour la mise en suerte devant le piquero sur le cinquième sera le plus beau du jour en matière de toreria, avec une épée de toute beauté, donnée en todo lo alto, dans un geste décomposé, sûr et décisif qui a compensé une faena restée un peu en dessous du toro. Une oreille pour l’épée, les deux sans barguiner.

Après, ce fut la blessure de Thomas Joubert, et la sortie des cuadrillas par le patio de caballos, l’ambiance n’étant pas à la fête.

Arles, 23 avril 2011- Juan Mora, Juan Bautisa, El Fandi/ Nunez del Cuvillo

Juan Bautista a la tauromachie heureuse, c’est sans doute pourquoi on conserve davantage souvenir de ses bonheurs que du nôtre.

Très joli garçon, veillant à son allure dans l’arène, le geste souvent gracieux, bien dans sa tête et dans ses zapatillas, c’est un torero propre et consciencieux. Oh, tout ne lui a pas été donné et chacun se souvient de ses doutes, de sa retirada puis de son retour dans les ruedos. Mais désormais c’est ainsi qu’il est, ou qu’il paraît : heureux. Sa première faena devant un toro un faible, à l’allure cahotante, et d’une insondable naïveté, était de celles que l’on sait de ce torero : une entame élégante avec quatre passes à genoux mais vraiment livrées de verdad avec changement de main, puis une fois debout, une trinchera et deux pechos enchaînés ; une série citée de 30 mètres, avec à suivre des derechazos templés, changement de main dans le dos et pecho alluré. A gauche, les naturelles manquent de lié, mais qu’importe on dessinera des circulaires de la droite dans la joie du conclave puis, l’épée jetée à terre, les manoletinas maison où la muleta est tenue par les deux bouts du tissu. Un interminable pecho d’une épaule à l’autre pour finir. Une demie, bien placée, sera suffisante.

Telles sont mes notes, et le souvenir que j’en garde est certes celui d’une jolie faena, un peu ornementale, la faena d’un bon garçon, peut-être timide dans les salons mais de bonne éducation. C’est si rare…Deux oreilles en récompense.

Juan Bautista parviendra à améliorer son second, qu’il accueille très bien à la véronique.  Le toro se révèle fuyard, cahote, est irrégulier et brutal ; le torero s’en sort, conseillé par sa cuadrilla. Rien de plus notable, sauf cette impression qu’au fond Juan Bautista préférera toujours une manoletina à une trinchera. Et c’est dommage.

Juan Mora, lui, vise à la toreria, au beau geste, à la grande allure, et les toros du jour ne seront guère ses complices dans cette recherche. Deux véroniques le genou en terre, d’un dessin souverain à son premier, bien présenté mais qui se réserve puis fléchit par manque de force durant la faena. La réception du quatrième sera très pinturera, avec trois passes de cape en parrones d’une lenteur inouïe, un tiers du tissu au sol, comme une corole avec le matador en son centre. L’entame de fanea pleine de toreria, un genou en terre, une série allurée de derechazos conclue par la passe du mépris, des naturelles où la planta torera se cherche, tout cela vaudra à Juan Mora une belle et forte ovation du public, qui y noie cependant sa frustration de n’avoir pas vu plus de toro.

El Fandi, un athlète en habit de lumières qui plante les banderilles et nada mas.

Tout cela ne nourrit pas son aficionado. Sans doute les Nunez del Cuvillo, faibles et sans caste, en sont-ils la cause.

Arles, 24 avril 2011- Victor Puerto, Miguel Abellan, Matias Tejela/ Fuente Ymbro

Grande ambiance sur les marches qui mènent à l’entrée principale des arènes et sous les balcons des maisons provençales qui font face. Une fanfare joue « Mexico » et deux milles aficionados donnent de la voix au refrain en hommage joyeux au patrimoine immatériel que nous venons de découvrir. Une vraie fête de village, et le bonheur à tous les étages, en attendant le spectacle du jour.

Ce jour, c’est une corrida de naguère où l’on fait appel à des seconds rôles pour affronter des toros de caste, avec attribution d’un prix à la meilleure faena pour motiver les troupes. Grand soleil, grosse chaleur, et lot très homogène de magnifique présentation, trapio et cornes surtout, rares sous ces latitudes, qui provoquent les applaudissements à la sortie pour cinq d’entre eux. La plupart, hélas, se révèleront faibles mais offriront du jeu.

Une corrida de naguère avec sa part d’aléa, donc, où le triomphe n’est pas garanti : ça rajeunit, mazette !

Victor Puerto, 37 ans et déjà sur le retour, a été discret. L’arène l’a jugé apathique. Sur le premier, très beau colorado, très armé, mais qui se révèlera faible, et sur son second surtout, aux cornes astifinas, qui fait l’avion dans la muleta mais s’effondre aussitôt. Victor, contraint de toréer à mi-hauteur, soit à contre-style de ce qu’exigent les impressionnantes armures de ses adversaires, joue la montre et sacrifie l’efficacité à la recherche patiente du beau geste, au grand désarroi du public, puis à sa colère. Il reste cependant un chef de lidia à l’ancienne, attentif à tout ce qui se passe dans l’arène, à ses camarades de cartels, à la sûreté des peones, aux quites lors des piques, et fidèle à l’usage quasiment tombé en désuétude consistant à raccompagner le piquero lors de sa sortie de piste au dernier toro.

J’aime Matias Tejela, son plaisir à porter l’habit de lumières – ce jour couleur menthe glaciale aux parements blancs- sa joie de paraître dans l’arène, mais aussi son absence de cœur à l’ouvrage, son imagination limitée, et une forme de salubre indolence que lui dicte le souci, parfaitement arbitré et assumé, de ne pas risquer sa peau. « Je suis torero ainsi, et c’est tout. C’est bien suffisant » a-t-il l’air de dire quand le public s’impatiente. Très jeune homme porté par un physique avenant, les foules s’en accommodent. C’est qu’il est servi par sa taille et une allonge du bras dont il use et abuse. Pas bégueule pour un sou, si sa cuadrilla lui hurle le mode d’emploi depuis le burladero ou si le public le rabroue, il met un peu la jambe, avance le bras ou baisse la main, et alors il temple, car c’est à peu près la seule chose qu’il sache faire, comme un don qui aurait été mal distribué. Sur son premier, l’accueil par véroniques, très appuyées, la main basse, est joli à voir, et plus encore les passes de quite par chicuelinas et passes de detras por delante (navarras ?) alternées, conclues d’une larga qui laisse le toro en suerte pour la deuxième pique. Sa faena sera lointaine, dictée par sa cuadrilla, sans imagination ni art. Très en dessous de son deuxième toro, qui a pris trois piques, il sert quand même, après une longue mise en place, deux séries très templées de la droite puis de la gauche, celle-là conclue par un farol. Se sentant enfin soutenu par le public, il exploite, soudain avec verve, le registre pueblerino, deux cambios, une passe à genoux, vite on se relève, ça passe bien à gauche, alors on termine par une autre série de naturelles fuera de cacho, le tissu à bout de bras, molinetes, une belle épée. Voilà, il est ravi. Vuelta au toro, en effet le meilleur du lot, et une oreille au torero.

Miguel Abellan a été la surprise du jour. Devant un joli jabonero sucio, un peu moins armé que les autres et marquant une faiblesse des antérieurs comme les deux premiers, il cite plusieurs fois de très loin, le toro accourt et se trouve embarqué dans des derechazos de ceinture, templés à mi-hauteur, du plus bel effet. La faena est joyeuse, deux trincheras vaporeuses signent la toreria ; hélas les naturelles, malgré l’envie, sont accrochées. Le tout est sympathique, vu le matériel, et fait tomber une oreille du palco. Mais c’est sur son second, très bien présenté, manso mais offrant du jeu, que le torero sera supérieur, construisant une faena à base de séries courtes, citées de loin, de très grande allure, d’abord à droite, puis une série de naturelles pleine d’empaque, Miguel, parfaitement placé de trois quarts, dans le sitio, toréant despacio, courant la main, tirant deux redondos parfaits. La faena se conclut par les trop rares et pourtant si belles aidées par le haut, alternant avec des passes par le bas.  Une demi-épée suivie d’un descabello rince un peu l’enthousiasme. Une grosse oreille pour le torero qui remporte le prix de la meilleure faena,remis par des Arlésiennes en habit. Vuelta très fêtée pour cette faena variée, colorée, et de ceinture devant un toro de belle présence.