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25/04/2014

Arles, Féria de Pâques

Arles, 20 avril 2014, Rafaelillo, Javier Castano, Mehdi Savalli/ Miura

Miurada incomplète pour cause de blessure d’un pensionnaire à la sortie du camion, marquant divers signes de faiblesse (3 et 4), noble dans l’ensemble (à l’exception du 1, une vermine non disposée à combattre), courant au cheval de loin en répétant (17 rencontres) mais sans alegria et ne poussant guère sous la pique (sauf le six), le tout par temps frais et sous un ciel menaçant qui finira par tenir ses promesses, les deux derniers combats s’étant déroulés sous la pluie. Frustrés de combats héroïques et emberlificotés dans nos ponchos en plastique qui retiennent les manifestations d’enthousiasme, nous subirons le spectacle sans broncher.

Ajoutons que la cuadrilla de Castano sera moins spectaculaire qu’à l’accoutumée, à l’exception de Fernando Sanchez à la toreria intacte et qui saluera deux fois (la dernière paire sur le 5 parvient à nous ébrouer un peu) et nous aurons l’exacte couleur assez terne de cet après-midi de grisaille. Ce cinq là est un cardeno assez léger (550 kgs) mais au port de tête altier qui nous rappelle les eaux-fortes de Goya ; il ira  sans histoire et de loin trois fois à la pique qui le tient à distance du peto auquel il est indifférent. Castano le torée élégamment, de trois quarts et à mi-hauteur, le geste ample et lointain. C’est du Manzanares face à un Garcigrande et il en faudrait plus pour nous émouvoir. A la mort, le président s’étonnera, non sans ostentation, de ne pas voir fleurir les mouchoirs….Mais il fera bien pire à la fin !

Il y a heureusement Mehdi, notre trouée de soleil sous ciel bas ! Le torero arlésien sans apoderado et sans contrat. A l’annonce de son entrée dans le cartel,  ses amis ont dû lancer une souscription publique pour lui offrir quelques bêtes de tienta à toréer avant l’échéance. La tignasse désormais poivre et sel laisse deviner les longues journées d’attente sans toro mais le voilà qui s’aligne pour le paseo entre ses deux compagnons de cartel, dans un bel habit vieux rose et or, le physique toujours puissant, l’abattage intact, irradiant de charisme, mais l’air plus grave, plus concentré que naguère. Plus dense, comme si les doutes de l’homme avaient étanché les gamineries espiègles et les illusions adolescentes.  Bien servi, il sera, cet après-midi de résurrection, un capeador sûr, facile et brillant au premier –larga afarolada de rodillas, véroniques centrées et confiantes, larga allurée- lidiador au second, plus réticent, qu’il conduit au centre par des passes ajustées, aux mises en suerte intelligentes et soignées – chicuelinas marchées sur son premier, belle mise en suerte pour une quatrième pique al regaton sur le sixième, dont nous serons privés par l’idiotie d’une partie du public qui, ne devinant ni la bravoure du toro ni la figure attendue, protestera jusqu’à ce que Mehdi renonce à nous offrir ce plaisir… Le banderillero ne se fait pas prier, provoque l’enthousiasme en offrant chaque paire à un tendido et posera les deux dernières al violin. Il sera cependant beaucoup plus centré aux bâtons sur son second. Mais c’est à la muleta qu’il étonne, par un sérieux et une concentration qu’on ne lui connaissait pas, un engagement désormais tempéré par une envie de bien toréer. Bien sûr, la diète taurine qu’il a traversée le prive d’un brin d’imagination et de quelques recours qui anémient le rythme  de fin de faena, mais le tout est convaincant  et, s’agissant d’un torero sans cartel, plus qu’épatant. Il joue de chance à la mort avec deux épées caidas mais d’effet fulminant qui déclenchent un tonnerre d’applaudissements dans des froissements de ponchos qui s’agitent.

La première oreille lui sera refusée à la fin de son premier combat, sous les applaudissements d’une partie du public, la seconde accordée sous les sifflets des mêmes. On a connu les arènes d’Arles moins chiches et regardantes dans l’octroi des trophées. Et à l’égard de qui n’avait nul besoin d’un imprimatur arlésien pour poursuivre carrière. Il ne fait pas bon, sans doute, ici, d’être l’enfant du pays…

Quant à ce président au palco qui a sorti le seul mouchoir blanc du jour en dodelinant de la tête comme si la décision  lui avait été extorquée et pour bien marquer qu’il la réprouve, on lui dit que ses mimiques étaient tout à fait inconvenantes et plus que déplacées. On prend une décision ou on ne la prend pas, mais il n’est pire que de la prendre  en manifestant qu’on la regrette. C’est ce que l’on nomme désormais en France « le syndrome Léonarda », du nom de cette jeune roumaine qui a fait trébucher un président de plus grande importance. Et à celui qui était au palco ce dimanche, à Arles, on dit avec tout le respect qui est dû à sa fonction « Dégage ! ». Ce malotru se nomme Gerald Mas.

Mehdi Savalli s’est vu remettre en fin de course par le comité de la Féria le prix du meilleur lidiador de la corrida sous les protestations et la pluie. Il regardait gentiment les gradins, levant les mains au ciel comme pour dire « Mais ce n’est pas ma faute » et nul ne pouvait suspecter qu’en effet il eût bénéficié d’un passe droit.  Les aficionados étaient nombreux  autour de lui à la sortie pour le féliciter de son beau succès et lui dire que l’on était impatient de le revoir.   

Arles, 21 avril 2014- Miguel Abellan, Manuel Escribano, Paco Urena/ Margé

Les arènes et les gens sont plus beaux au soleil, surtout les arènes qui ont enfin trouvé leur patine après une restauration qui avait fait redouter le pire : la craie après le charbon ! Ce ton désormais beige doux, avec quelques aplats miel pâle, leur va bien. Et rappelle les nuances de pierre de la place de la Mairie, entre Saint-Trophime, l’Archevêché et Sainte-Anne.

Il fait beau, très beau et ce temps gorgé de sève enchante les fanfares du pas des arènes où s’agglutinent les aficionados dans l’attente du spectacle. Et donne à ce cartel des allures de fête. Un cartel comme on les aime, un cartel de Madrid, loin des stéréotypes attendus et des triomphes annoncés, où l’on offre leur chance à des toreros de petits circuits face à un élevage, ici inédit, les toros de Margé. L’époque, hélas, n’est plus à l’aléa ni à la prise de risque et l’arène est de demi-affluence. C’est quand même un comble pour des amateurs de corridas qui se lamentent depuis des années de voir toujours les mêmes cartels, le G10 dans l’ordre ou le désordre devant les mêmes toros, ne cessent de critiquer les empresas pour leur manque d’imagination ou d’audace, et qui savent mieux que quiconque le ressort de la passion qui nous anime, faite comme toutes les autres d’illusion et de frustration, mais celle-ci d’autant plus intense qu’elle n’est récompensée que par surprise et souvent quand on s’y attend le moins.

Les Margés, lot homogène (de 510 à 540 kgs),  très joliment présentés et armés (le 1 et le 6 applaudis à leur sortie),  nous ont offert une  corrida variée, qui n’a à aucun moment manqué d’intérêt ou sombré dans la soseria. Le premier, brave à la pique et d’une grande noblesse, faisait l’avion dans la muleta de Abellan en dépit d’une faiblesse qui a nui au combat. Le deuxième, de belle allure, au physique plus délié, garrot marqué, était distaido, dispersé et au fond sans race, ce qui n’a pas empêché une partie du public de l’applaudir incompréhensiblement à l’arrastre. Le 3 était supérieur en bravoure (tercio de pique très applaudi) et en noblesse. Le 4 manso, à la charge brutale, con genio, le 5 manso, faible mais mobile et incommode, le 6 un grand toro, brave, noble, chargeant con codicia et justement récompensé par le mouchoir bleu.

Abellan a frôlé les sommets de l’escalafon au tout début des années 2000, Madrid l’estime, mais cela n’a pas suffi : il est sans contrat depuis deux ans et il lui a été offert de reprendre l’habit et l’épée ici. L’habit est couleur neige comme lorsque je l’ai découvert à Malaga il y a près de quinze ans et il a conservé, en dépit des vicissitudes du temps et de carrière, une allure de gendre idéal avec un rien d’élégance dandy qui fait sa marque. Le bras nonchalant à la talanquera durant le tercio de banderilles, de jolis gestes vaporeux et doux à la muleta face à son premier, faible mais très noble, un toreo de ceinture, souple, fluide et enveloppant. Sans peser jamais : c’est son problème. Saludos et un peu d’eau à la bouche après cette première faena, jolie mais peu significative.  Echec sur l’incommode second, à la charge brutale, qu’une lidia très désordonnée durant le deuxième tiers n’a pas amélioré. On sentait dès les doblones d’entame, dessinés mais sans dominio, que l’affaire était mal engagée. Elle sera mal conclue et le public sans charité sifflera le gentil Miguel.

Manuel Escribano m’inspire un scepticisme dont je ne parviens pas à me défaire. Un triomphe à Séville il y a deux ans face aux Miuras lui a assuré un cartel durable dont je ne devine guère le motif, et je ne peux m’empêcher de songer, l’ayant vu depuis lors maintes fois, à ces personnages de dessins animés qui courent au dessus du vide une fois le bord de la falaise franchi,  ne s’avisant qu’avec retard que le sol s’est depuis longtemps dérobé sous leurs pieds. Alors, brutalement ils sombrent. Evidemment je ne lui souhaite rien de tel et le sorteo du jour, qui lui a été peu favorable, ne permet pas de confirmer une telle impression. Varié à la cape mais s’exposant inutilement face à son premier, peu prévisible et aux retours assassins, il assurera le tercio de banderilles avec une deuxième paire phénoménale, commencée assis à l’estribo, plantée al quiebro et de laquelle il se dégage en un por dentro millimétré à la barrière. N’a rien pu faire ensuite à la muleta. Un quite travaillé sur le suivant en gaoneras par farol, plus méritoire qu’inspiré et, à la muleta,  une série de la  gauche avant de se faire manger  par un adversaire à la fois faible et incommode, ce qui est évidemment une double peine pour le torero. Saludos.

Paco Urena a des allures de long jeune homme mince en dépit de ses 32 ans, mais ce qui étonne le plus c’est sa démarche lente dans le ruedo. Chez les toreros, il y a plusieurs sortes de démarches lentes. Il y a celle, affectée ou solennelle, des pleins de soi, de ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes, qui aiment se laisser voir en majesté, suivez mon regard. Ce n’est pas celle d’Urena. La sienne, c’est plutôt la discrétion du timide, de qui ne veut pas gêner, qui entre dans le ruedo à petits pas de crainte d’importuner ou de n’y avoir pas sa place. Une précaution d’indécis, qui va lentement pour s’interdire de reculer ou de fuir. Curro Romero, toujours singulier, mêlait ces deux types de lenteur ; voilà pourquoi il nous rendait fou. Paco Urena, lui, nous émeut. Son approche comme au ralenti de son adversaire paraît dictée par le poids d’une nécessité intérieure qui pèse et dont il ne peut se défaire. Vraiment l’inverse de l’affectation ou de l’arrogance. Comme un doute qu’il ne parviendrait pas à chasser. La retenue craintive d’un enfant traversant la forêt la nuit.

Son premier combat sur le très noble troisième m’a laissé sur ma faim et je n’étais pas loin de le juger « pégapasse ». Il cite de loin, le toro s’engouffre avide de muleta, mais alors il ne sait plus qu’en faire. La série suivante est plus réussie, l’allonge du bras  parfaite mais le tout lointain. Les manoletinas finales sont précautionneuses et sans émotion. Au fond, je le trouvais très en dessous de son bel adversaire, en dépit d’une série de naturelles très bellement dessinées, à distance mais pures qui devaient annoncer la suite.

La sixième, en effet, lui offrira le triomphe. Urena l’embarque dès la cape de réception, l’obligeant vers le centre, puis le met en suerte avec sûreté pour un tercio de piques qui nous a régalés. Ce toro est de perfection et Paco Urena, d’emblée dans le sitio et à juste distance, va lui servir une faena limpide et pure, très dessinée, qu’enluminent quelques passes la main très basse avant de se relâcher dans trois séries de derechazos amples et rythmées, mais surtout trois séries de la main gauche avec un poignet inouï. Il y a dans son toreo quelque chose de soigné et de délicat, beaucoup de fluidité, une étonnante sobriété. Ses naturelles le sont tant qu’elles en paraissent transparentes. Paco termine par trois passes à l’envers, la dernière liée à un tres en uno beaucoup plus centré et par une trinchera vaporeuse. Le timide crie alors sa rage d’avoir triomphé dans un desplante, chez lui inattendu, un genou en terre.

Une demi-épée un peu lointaine mais efficace fait tomber les deux oreilles que le torero durant sa vuelta tiendra sur le cœur comme s’il redoutait qu’on les lui vole en s’excusant auprès des solliciteurs, d’un petit mouvement de tête à l’indienne par lequel les hindous disent « oui » quand les autres comprennent « non », de ne pas pouvoir les leur offrir. Au salut final, au centre du ruedo, il  les tient si fort dans ses poings fermés qu’on a l’impression qu’il s’y accroche. On le devine les larmes plein les yeux, et avant de sortir en triomphe par la Grande Porte il embrasse tout ce que le callejon compte de visages.

Oui, vraiment, une très jolie corrida entretenida et, pour moi, la découverte d’un torero inédit que je suis impatient de revoir. Ce sera à Madrid (Inch Allah !) le 30 mai à côté d’Abellan.

NB/ Nous devons peut-être au président de la course, Rémy Varbedian, le triomphe du jour, pour avoir refusé, au tercio de piques, le changement sollicité par Paco Urena après la deuxième, en en exigeant une dernière, peut-être décisive.  

 

 

17/10/2013

Madrid, Feria de otono 2013- Le Cid à Las Ventas : avis de duende, tendido 7!

Madrid, vendredi 4 octobre 2013- Le Cid, Fandino, Sebastien Ritter/ Victoriano del Rio-Cortes

Avis de duende sur le tendido 7 ! Le sacré collège tient enfin son miracle. Sacrée récompense pour nos salafistes, avenants ce jour comme jeunes filles en fleurs. Le cœur gros comme ça et des bleus à l’âme. Méconnaissables ! Las Ventas, tel un otage voyant fléchir ses gardiens, a jeté les voiles et, brave fille, s’est donnée sans retenue aux toreros, comme l’eût fait toute autre arène, espérant un ultime triomphe avant la fin de saison, pour avoir un dernier souvenir à chérir durant les longues soirées d’hiver. Et ce jour, el siete, exceptionnellement bienveillant, a bien voulu y contribuer, pas peu fier de lui !

Alors, Las Ventas a applaudi Fandino à la fin du paseo, obligeant le torero à venir saluer pour la remercier de cette exceptionnelle gratitude. Fandino est en train de devenir le torero de Madrid, celui du tendido 7, orthodoxe, courageux et sans fioriture, un basque qui s’expose, qui « met la jambe » en citant, qui allonge le bras devant et non derrière, qui s’engage à l’épée jusqu’à sentir les cornes sur la chaquetilla, et quelquefois dans sa chair, comme à la San Isidoro où ses peones ont exhibé les trophées pendant que leur maestro se faisait opérer à l’infirmerie. Le tendido 7 aime bien les grandes cornes et l’infirmerie. Pas par cruauté, mais parce que l’infirmerie ne ment pas ! Si Ségolène n’avait pas inventé la bravitude, le tendido 7 en aurait fait son slogan.

Las Ventas a aussi applaudi Sébastien Ritter, jeune torero colombien qui a confirmé ce jour son alternative, en affrontant le premier toro,  astifino mais faible, offrant son premier combat au ciel, puis citant de trente mètres sans fléchir ni broncher, rustique à la charge, servant des derechazos templés, liés à un pecho plein de toreria avant de perdre la muleta. Le reste de la fanea fut un peu en dessous et les bernardinas finales aléatoires, mais qu’importe, le tendido 7 s’est bien comporté et Las Ventas a invité le jeune torero, un peu pâle, à saluer. Ritter a fait un drôle de brindis sur le sixième, extraordinairement cornu et applaudi à sa sortie en piste : il tient sa montera très haut et l’empoigne à  pleine main comme un gamin s’accroche à une branche. Pour se recroqueviller en cas de  danger au sol…

Il y eût bien sûr un brin d’impatience durant la lidia du Cid face à un deuxième exemplaire aussi faible que le premier, et quand Fandino est allé au quite servir des chicuelinas suaves sous les sifflets et les palmitas de protestations, on a craint un instant que Las Ventas lui tienne rigueur d’avoir ainsi manœuvré en nous privant du toro de remplacement.

Mais Las Ventas était décidément d’humeur primesautière ce jour et quand Fandino, déjà dans le ruedo, attendait la sortie de son toro près de la barrière, les mains sur les hanches, la cape posée toute droite devant lui, on perçut le « run run » de Séville, ces bouts de conversations comme on salive, ces gris-gris de palabras pour conjurer l’impatience et les curiosités faussement vénielles. On voit surgir Cantaor, très beau toro de 534 kilos, plus joli, plus compact, mieux fait que les deux précédents, on voit ce toro plein de soi dans la cape et la passe toute de frémissement se refermer en une demie d’interminables ondulations qui arrachent un tumulte de « olés ». Faena par banderas de macho suivies de trois passes par le bas de torero grande. Deux autres séries de la main gauche centrées, croisées, templées ; trinchera ; une série de la droite de moindre impact - le toro se réserve- puis fin par naturelles parfaites, le toro encore gorgé de gaz, avant manoletinas serrées et belle épée. Oreille, qu’il me vient à l’esprit de chipoter au motif que le toro était plus important que la faena, en dépit du mouchoir blanc que j’agite pour conforter mon voisin de tendido. Le cinquième sera un toro sans classe que Fandino eut le seul tort d’offrir alors qu’il ne permettait rien d’intéressant.

« Verbenero » qui doit vouloir dire quelque chose comme « fêtard » ou «gueule de bois » (addict à la verveine), est sorti brun avec des cornes extravagantes que la nature avait un peu enroulées sur elles-mêmes tant elles étaient encombrantes et qui dépassaient néanmoins de beaucoup la hauteur du burladero. Cette merveille de cauchemar fut applaudie comme il se doit par le tendido 7 tandis que le Cid pâlissait. Et quoique fît le torero avant les piques, on ne voyait que cette pâleur et ces cornes. Toro très brave face au piquero très sûr : allant, allure, puissance. Alors le Cid vint au centre et servit des delantales douces en parones, les pieds joints, la cape sans une ride, en tablier délicatement tendu devant soi, tandis que les cornes se refermaient en bracelets autour de ses chevilles. Magie du toreo qui fait se lever l’arène. Fandino s’approche dans des ébranlements de foule et, le corps entièrement exposé à ces cornes, la cape dans le dos, sert d’inattendues gaoneras. « Olé torero ! ». Mais ce n’est pas fini, le Cid, piqué au vif, revient laver l’affront en trois véroniques et une demie d’un tissu que l’on ne trouve qu’entre Triana et la Tore de Oro. Cette competencia entre ces hommes se disputant des miettes de broderie face à un adversaire si conséquent, c’est Pénélope face au Cyclope ! On disjoncte, l’arène chavire. C’est l’Iliade et l’Odyssée. Ca nous fait la saison et toutes nos soirées d’hiver. Voir cela une fois de temps en temps, on n’en demande pas plus !

Mais Le Cid et « Verbenero » allaient nous en offrir bien davantage ! Le Cid au centre de l’arène, dédie son combat à Las Ventas qui déjà s’en régale, Le Cid très droit, très vertical, citant de loin, toréant de main gauche, la main basse et le geste lent, et ce toro venant avec noblesse, caste, codicia et alegria : trois passes, peut-être quatre puis remate par passe par le bas, tissu et cornes dans les chevilles, recommencé deux fois. Le Cid d’une grande sérénité en dépit du duende qui vient de frapper le tendido 7 comme la foudre. Prenant son temps pour se relâcher à nouveau, dans une série pareille et cette série pareille paraît plus miraculeuse encore, tant le pareil semblait inaccessible. Toreria, toreo grande, le corps très relâché qui disparaît pour ne laisser que le tissu jouer avec le toro. Nouvelle fugue de naturelles et ce recommencement est irrésistible, les gens se lèvent, applaudissement, crient «  torero, torero ». Le Cid se prépare à changer de main, s’éloigne lentement, replie la muleta sur le bras, revient, d’un souffle laisse tomber le tissu, muleta dans le dos, étoffe sur le sable. Son toro le regarde. Le Cid s’arrête, avance le bras, cite d’un rien et ce rien suffit, le toro s’engouffre à nouveau et en milieu de passe on le voit soudain ralentir sa charge, la brider, la nuancer, tenu et dominé qu’il est par le temple du maestro, d’un effet fulgurant et massif, et sur nous hypnotique. Et cela par trois fois, à l’identique, cette passe normalement entamée et qui mute, soudain, au passage d’une frontière invisible qui séparerait l’ordinaire du temps en sa suspension magique, comme dans les rêves. Le Cid s’approche de la talanquera du tendido 7 pour changer d’épée. Et là, le tendido, ce tendido, se lève comme un seul homme et comme toute une armée, tous abonnés debout, au pied du torero qui vient d’accomplir ce dont ils rêvent depuis toujours, ce dont ils entretiennent le souvenir et les canons contre vents et marées, quitte à nous gâcher les corridas par tant de protestations sourdes à l’air du temps, exigeant toujours le meilleur des hommes et le meilleur des toros. Et conspuant le reste. Ce tendido enfin récompensé, qui vient de voir ce que tous les autres ont depuis si longtemps renoncé à attendre, exulte d’un bonheur sans arrogance, comme qui triomphe de ses doutes, comme la foi tient enfin sa preuve, dans un ébranlement sacré, une assomption grandiose, dans un face à face intime, muet et pourtant de tumulte avec ce torero dont la manière vient, en nous rendant fous, de lui rendre raison.

Le Cid revient avec l’épée, effeuille sa faena en naturelles de face, d’un soin, d’une économie de geste et d’un tracé de perfection. Le corps n’est plus qu’une main, cette main une muleta et cette muleta le dernier souffle du toreo ressuscité.

C’est peut-être ce que j’ai vu de plus beau, de plus simple, de plus souverain depuis José Tomas à Nîmes. Peut être plus grand encore que JT à Nîmes tant le toro du Cid avait de l’allure et des cornes. Quant au torero, il était lesté de tout ce qui encombre : les rigidités de la légende et le poids de la notoriété, la recherche narcissique d’élégance ou l’épate des citations artistiques, autant de démonstrations de soi. Non, c’était là une évidence de toreo où l’homme se fait oublier, ne force ni l’allure ni le trait, ne compose pas la figure, ne consent à rien  qui ne soit le toreo intemporel, « la musica callda del toreo ». A rendre fou !

Descabello, descabello, bajonazo ! Le torero pleure derrière le burladero. Las Ventas exige de lui une vuelta et cette vuelta il la fera en pleurant. Pour nous, c’était vuelta de Puerta Grande. Oui, ce jour le duende a soufflé aussi sur le tendido 7  et nous en avions le coeur serré! Seul tendido à se reprendre, en conspuant à juste titre le palco qui, encore tétanisé d’émotion, en a oublié le mouchoir bleu.

Madrid, samedi 5 octobre 2013- Alberto Aguilar, Joselito Adame, Jimenez Fortes/ Puerto de san Lorenzo-La Ventana del Puerto

Les jours se suivent… Gros et longs toros, aux armures sérieuses, décastés et sans classe face à une terne de petits jeunes bien méritants mais qui ne nous sortent de l’ennui que lorsqu’ils se font piétiner. Et ça, Madrid adore…

 Joselito Adame, petit torero mexicain, genre Jimmini Criquet, le cheveu en poil d’écureuil et les favoris de sa terre, se présente dans l’indifférence générale pour une puerta gayola, en réchappe, se libère d’une chicuelina et sert une larga pleine de toreria. Très présent, plein d’entrain, il va au quite dès le premier toro d’Aguilar, tombe sur dangereux colorado de 600 kilos, fait face en se faisant doucement manger, revient dans le terrain, un cœur gros comme ça et dévoré par tout, son adversaire et son envie de triomphe, s’échappe par le haut, voltigeant dans les airs après avoir été  méchamment pris en fin de fanea. Il se relève, titube, va prendre l’épée ; livide, se lance entre les cornes, attend la mort en s’asseyant à l’estribo, pas par chiqué mais parce qu’il ne tient plus debout. On le salut, il ne peut plus marcher jusqu’aux medios, alors on le transporte à l’infirmerie où l’on détectera une fracture du péroné : c’est ainsi qu’il a terminé sa faena !  La presse du lendemain glorifie la force d’âme et fait un triomphe au torero brave.

Durant le paseo, entre ses deux compagnons de petite taille, Jimenez Fortes, dans un habit crème anglaise aux parements noirs, paraît  long comme un cierge. Mais ce torero ne manque pas de tempérament. Longue faena devant son premier, vicieux à tête chercheuse, avec un peu de tout et pas mal de bon, une paire de naturelles longues et rythmées puis, à droite, soudain, le toro qui fait l’avion dans la muleta à la surprise de tous, en ce compris le torero. A l’épée, en dépit de sa grande taille, Fortes ne triche pas, il se lance entre les cornes comme un brave, reste un peu accroché et en ressort incompréhensiblement vivant. Ce type est un drôle, comme on dit chez nous ! Le suivant le souffle en plein plexus dès la deuxième passe de réception : Fortes, à terre, rampe, se dégage et, sans arrogance ni colère, demande gentiment une nouvelle cape à un peon qui passe, comme si de rien n’était. Une telle rusticité au mal fait les grands toreros, et même quelquefois les très grands. Attendons…

Alberto Aguilar dut affronter trois toros de cet encaste. Il l’a fait avec plus de métier et de sureté que ses compagnons, centré et avec une très belle épée sur le premier, valeureux sur le deuxième en dépit des imbéciles sifflets du tendido 7, me souviens plus du dernier.

Un vol retour incommode me prive des Adolfo Martin du lendemain. Qu’importe ? A l’an que ven !

 

 

18/09/2013

Nîmes, féria des Vendanges 2013

Jeudi 12 septembre- Finito de Cordoba, David Mora, Daniel Luque/ Fuente Ymbro

Les Fuente Ymbro ont la jaunisse ! C’est le diagnostic d’une année de peu où cet élevage estimé par les aficionados pour sa mobilité, son fond de caste et sa bravoure a déçu presque partout. L’éleveur aurait fait pratiquer des analyses et se prévaut des résultats en gage d’honorabilité : la race n’est pas en cause ; le problème tient à l’alimentation : un grain, mauvais pour le foie !

La jaunisse rend les Fuente Ymbro mélancoliques, même ceux du jour, en dépit d’une présentation irréprochable : les 2, 5 et 6 très armés et muy astifinos. Mais la plupart sans race, prenant mal la pique, distraits, rechignant au combat et profondément abattus au troisième tiers.

Deux d’entre eux échappaient cependant à l’épidémie, le lot de David Mora.

David Mora a un physique et une gueule. Haute silhouette, profil et sourire hollywoodiens, cheveux dans le cou ramassés à la gitane, cuisses d’acier ; ce torero a l’allure d’un Dominguin.

Son premier adversaire est ramassé, vif et armé ; il pousse à la pique en se défendant, et le piquero est exceptionnellement sûr - toro parfaitement tenu et geste propre. A la muleta, une vivacité et une allegria dans la charge que l’on ne voit plus guère : la codicia, la vraie, l’envie de charger, d’y revenir, une noblesse gorgée de caste et d’un brin, non pas de genio mais du désir de ne pas s’en laisser conter.

David Mora, très décidé dès les passes de réception puis lors du quite par gaoneras serrées, entame la faena par doblones  et temple dès la deuxième passe, toute de féroce lenteur. Le torero s’éloigne pour citer de trente mètres, le toro charge avec fougue, se trouve embarqué par derechazos, le tout -l’homme et le toro- de beaucoup d’allure. Mais ce grand toro de muleta a besoin d’être davantage tenu et dominé et Mora, tout à son numéro de charme, en oublie les fondamentaux. Avisé à la série suivante, le torero est débordé à droite et se trouve privé du dernier mot. Même histoire sur la gauche. Mora le reprend à droite, mais le toro est toujours le plus fort. Epée entière, un peu en arrière et caidita, d’effet rapide. Une oreille et dépouille du toro – sans doute le meilleur de la feria qui ne vient pourtant que de commencer- très applaudie.

Le cinquième, haut sur pattes, long, astifino, est le plus brave du lot, mais ce toro est distraido, moins joueur à la muleta et finit tardo. Tardo mais non sans présence dans la passe quand Mora veut bien le citer convenablement. Première moitié de faena impeccable, en statuaires serrées, passes longues et templées, le torero croisé, très sûr, les jambes en compas. Mais un désarmé à gauche fait  baisser le niveau et la faena se termine par un toreo à la voix dans un silence consterné. L’épée en main, Mora reprend la gauche en hurlant et en hurlant se jette sur son adversaire. Le toro tombe, l’oreille aussi.

Luque a fait ce qu’il a pu, qui est beaucoup, face au pire sorteo qui soit. Rien à retenir de son premier faible et soso. Sur le dernier, le plus armé du lot, applaudi à sa sortie en piste, il sert en entame des véroniques très pures, le genou ployé ; à la muleta, il prend d’emblée la main gauche mais s’aperçoit que le toro est sans pile, alors il aguante avec courage entre les cornes dans un numéro de porfia qu’on ne peut lui reprocher.

Finito, dans un bel habit étain et dragée, n’a pas voulu voir son premier, qu’il a fait étourdir à la pique, ni se monter à son second, sauf une passe de la firma pleine de toreria où ce brusque dérobé de muleta était comme la métaphore de son toreo.

Sortie à hombros de David Mora souriant aux gradins, peu garnis et déjà dépeuplés. On songeait à la phrase d’Alexandre Dumas dans son « Voyage dans le Midi de la France » à propos des arènes  de Nîmes « un squelette de géant ». Voilà, c’était tout à fait cela : une vuelta maigrelette autour d’un squelette de géant.

Vendredi 13 septembre- Juli, Manzanares, Perera, Talavante, Fortes, Juan Leal/ mesclun d’élevages

La plupart des aficionados, sortis accablés de la course du jour, vous diront sans doute que ces six exemplaires issus d’un même sang ont répandu l’ennui et qu’il ne pouvait en être autrement. J’ai partagé l’ennui général, mais les toros ont bon dos…

Car enfin s’ils étaient tous mansos à des degrés divers et faibles à ne pas supporter des piques de verdad, ils étaient tous plus mobiles qu’à l’accoutumée et, précision digne d’intérêt,  plus armés que ceux ordinairement choisis par l’empresa. En tout cas, les quatre premiers combattus respectivement par Juli, Manzanares, Perera et Talavante. C’est sans doute que ces toreros punteros se font une idée de la respectabilité d’une plaza de première catégorie moins piètre que celle de l’empresa.

Festival donc, puisque chaque torero était venu avec son toro, mais festival sans âme, sans joie et sans competencia, que le public du jour n’aura rien fait pour animer.

Juli, face à un très noble et soso Daniel Ruiz a fait le job. Sans intérêt et rien pour le souvenir sauf peut-être une demie interminable après des chicuelinas sans façon, les doblones très appuyés de l’entame de faena et un changement de main savoureux. Pour le reste, un toreo télescopique, le corps penché et quelques fois cassé en deux pour allonger encore la charge. Julipie, une oreille.

Manzanares, dans un bel habit sang aux parements noirs, a du affronter un Juan Pedro Domecq aussi noble que manso. Il l’a fait avec grande intelligence en début de faena en donnant de l’air à son adversaire, cité de loin et tenu à distance dans la muleta. Le bicho paraissait aspiré dans un champ magnétique. Las, la magnitude était telle qu’il s’enfuît à la barrière, et le torero itou, sans souci de le retenir dans les plis de sa muleta. Pour un festival en telle compagnie, José Maria nous fît soudain songer à la nonchalance de son père…

Le Jandilla de Perera, fuyant, charge courte et refusant d’humilier dans la cape, fit craindre le pire. Refusant les piques  sauf la troisième où il s’est soudain enflammé, il a assuré un très bon tercio de banderilles grâce au peonage qui lui a redonné confiance en provoquant sa course sur la plus longue distance. Et c’est un toro largement amélioré par la lidia qui s’est présenté dans la muleta d’un Perera au mieux de sa forme et que je n’avais plus vu ainsi depuis longtemps. Passes pieds joints de grande allure, derechazos longs et templés, rythme, variété des enchaînements (tres en uno, passe du cambio en milieu de série) avant d’ojediser de belle manière en s’imposant dans le terrain du toro. Epée parfaite qui soulève le gradin d’enthousiasme mais hélas, trois descabellos qui nous privent de trophée(s ?). Vuelta très fêtée, la corrida est lancée !

Hélas pour la suite, Nîmes et Talavante ne s’accordent guère. Le torero qu’un sombre habit nuit et charbon rend plus livide encore qu’à l’habitude doit combattre un Zalduendo manso, qui se retourne très vite et joue méchamment de la corne. La lidia est, il est vrai, inexistante tant à la pique qu’aux banderilles, mais les doblones d’entame sont très valeureux et après une modeste série de la droite, Talavante nous offre sa main gauche pour toréer, tenir, guider et apaiser cette corne qui menace. Il y parvient en deux séries où il fait face et front dans un silence sépulcral, indifférent et glacé. Moche, très moche, l’arène à cet instant ! Talavante le sait : c’est ici l’accueil qu’on lui réserve ordinairement. Alors, sans souci de convaincre davantage, il abrège. Enfin il souhaite abréger en s’emparant de l’épée de mort. Et c’est la déroute. Quatre vaines tentatives, après je ne sais plus… Nîmes ne doit pas aimer les habits nuit et charbon. Elle préfère sans doute les lumières.

Jimenez Fortes est un torero de Malaga, d’un courage extrême, qui manque de recours et d’astuce. Long adolescent ingrat, il a pour l’heure une tauromachie d’affamé, tremendiste et sacrificielle récompensée par les publics qui attendent d’un torero qu’il s’expose. Il se croise - c’est le premier de la course à vraiment le faire- et ne redoute pas d’aller sur le terrain du toro d’où il est systématiquement chassé après avoir lié trois passes. Il y revient à nouveau, se passe le toro ( El Pilar, faible mais incommode) à la ceinture, recule de trois pas, s’obstine, cherche vainement les applaudissements, trousse pour finir des bernadinas aléatoires mais tue comme un brave, toujours engagé et cette fois-ci efficace. Olé torero !

Juan Leal, le seul Français du jour, chaleureusement accueilli par palmitas, offre la mort de son toro à ses illustres compagnons de cartels dans une jolie scène où tous les costumes brillent sous le soleil sauf celui de Talavante, qui tarde, encore boudeur, à rejoindre le groupe. Début de faena très alluré face à un exemplaire de El Tajo, la ganaderia de Joselito, manso à la charge courte, qui se retourne en donnant de la tête. On voit l’ami Rudy, le chef de la banda de musica, se préparer mais Juan, qui ne manque pas de cœur, a le bras court. Festival d’enganchones.

Cette corrida, organisée par l’union des toreros espagnols au profit de l’association qu’ils animent, est un peu le « Gala des artistes »  de la tauromachie. Mais les vedettes qui participent au « Gala des artistes » nous épatent et se grandissent par le don de soi. C’est peut être cela qui nous accablait à la sortie, plus que la mansedubre des toros,  la médiocrité du don de soi de quelques éminentes figures du G10, quand elles sont appelées à toréer pour les autres. Perera excepté.

Samedi 14 septembre 2013- Juli, Manzanares/ Garcigrande moins deux.

 Le métier et la grâce ( à l’ami Cédric R.)

 Juli a du métier, beaucoup de métier. Enfant prodige de la tauromachie, on le croirait né avec la science du toro. Il sait mieux que quiconque rectifier leur charge, la réduire, la canaliser, l’allonger, la raccourcir, l’entretenir ou la dominer, selon le cas, en mettant tous les toros qu’il veut bien affronter à sa main. Le toro pour lui ? Un problème à résoudre ! Et il est rare qu’il rende copie blanche. Mais tout à sa mécanique taurine, Juli paraît souvent n’avoir d’autre projet que la démonstration de sa propre technique. C’est un maître du profane, étranger au mystère du toreo ; il peut inventer ou grandir un toro mais pense alors en avoir terminé ! Professionnel, réaliste, régulier, assuré de l’estime de tous et de l’admiration de quelques uns – les aficionados qui aiment « en avoir pour leur argent »-, il néglige désormais de plus en plus fréquemment ce à quoi il n’a jamais été très sensible : la profondeur,  le surgissement de l’inattendu, l’inspiration, la recherche de ce qui en tauromachie est plus grand que soi.

Sa première faena du jour, sur un Domingo Hernandez lourd et manso qui s’améliore sous la seconde pique et lors du tercio de banderilles, fut parfaite : sitio, distance, cadence. Rien à jeter sinon une série de naturelles le corps cassé en deux, la muleta à bout de bras, d’un très vilain effet, avant la porfia finale, le torero dans les cornes. Epée portée avec plus d’engagement qu’à l’accoutumée. Mais le tout transmet  peu. Une oreille. (Sans mes notes je  ne me souviens que des chicuelinas de macho servies les jambes en compas, d’un bel impact).

Le Daniel Ruiz suivant manque de trapio en dépit des 537 kilos affichés. Très mobile, se défendant de la tête (très bien piqué) puis distrait, à la charge de plus en plus courte, se chargeant de genio. Juli fait face en le citant deux fois de loin, jambes écartées, avant de l’enfermer dans un terrain où il s’occupe des cornes chercheuses. Non sans valeur mais sans dominer.

Le troisième est un Garcigrande de 551 kgs. Juli a fait son métier, en mettant le toro à sa main après une longue faena allant a mas, où il n’a commencé à se centrer, porté par la musique, qu’à la septième série, réduisant alors le terrain et enluminant son trasteo d’un changement de main dans le dos, de grande aisance, et de deux très beaux molinetes bas, le tout hélas en hurlant. Oreille.

Juli a grand besoin d’être aimé des puissants, il a offert son premier combat au père de son compagnon de cartel, le suivant à Simon Casas, le dernier à nous tous mais il est sorti, certes fort applaudi,  par la porte des modestes.

Manzanares, lui, est un prince ! Un physique de conte de fée, si réussi qu’il paraît vaguement imaginaire, et une planta torera qui le laisse sans rival dans ce registre. C’est souvent très injuste mais c’est ainsi, quelques élus sont portés par la grâce, même dans le ruedo et face à un toro. José Maria est de ceux-là. Fils de torero, affectionné à Séville depuis ses débuts, il a réussi à bleuir davantage encore une lignée au sang bleu. Cette prouesse lui a épargné toutes les médisances qui affectent ordinairement les fils d’archevêque. Et aimable avec ça, paraissant gentil garçon et bon camarade. Sa saison n’a pas été fameuse ? Les aficionados, un peu déçus, en ont été chagrins plus que féroces. On l’épargne, comme une mère bienveillante son cadet. Peut-être maudit-il cette indulgence diffuse dont il n’arrive pas à se défaire et qui le marginalise dans le champ taurin. On le devine quelquefois malheureux et solitaire comme un enfant au piquet, mais un piquet inversé où l’on isolerait les chouchous, les collectionneurs de bons points, les gosses trop bien élevés, les fils charmants… les « boloss » étrangers à la classe.

Il s’est aujourd’hui vengé d’un tel sort et on l’a senti fendre l’armure, mais à sa manière élégante et raffinée. Pleine de distinction. Prince au sang bleu.

Son premier Gracigrande est un toro de 564 kilos, haut sur pattes, long, armé, qui a poussé sur la seconde pique et bousculé Juan José Trujillo. Il l’entreprend par passes par le bas précautionneuses avant des séries de derechazos amples et templés, des naturelles de moindre impact, puis les plus belles séries de la main droite, la main basse, très basse, attendant que le solo de trompette se termine pour citer à nouveau. Le tout très lent, très suave, d’une grande élégance. Des manoletinas pour finir, où José Maria provoque la charge d’un tremblé d’étoffe  quasi-imperceptible. Ce frisson de muleta qui commande à la bête est superbe ! Et puis il y a la mort, le torero face à son toro s’apprêtant à un recibir : le toro bronche, le torero ne bouge pas d’un pouce et cette maîtrise de soi, cet aguante, cette impavidité, cette science qui lui enseigne que ce mouvement de la bête n’est pas le bon, qu’il n’y a lieu ni de se lancer ni de rectifier sa position sont d’un souverain. Le temps est suspendu sur des rumeurs de foule. Le silence se fait. José Maria parle à son toro, doucement, sans forcer, sans gronder et le cite soudain d’un mouvement d’étoffe. Le toro s’élance, l’épée est parfaite, entière et en place. Alors dans un face à face avec ce toro qui se meurt, Manzanares se tend, se déploie, gorgé d’une énergie pure, guerrière et victorieuse. « Tombe ! Moi j’ai accompli mon œuvre ». Le toro s’effondre d’un bloc, sans appel ni puntilla. Cette dépouille de la bête aux pieds du torero triomphant, c’est à cet instant Achille face aux Troyens. Deux oreilles et une vuelta de feu dans un amphithéâtre en ébullition.

Son deuxième adversaire (Garcigrande), un beau castano en verdugo  à large berceau, vif, de beaucoup de présence, chassant dans la cape,  posant difficulté durant le tercio de banderilles, se confirme dangereux à la faena, se retournant à mi-passe. Manzanares le torée essentiellement de main gauche, par passes de combattant, rapides, longues, efficaces. C’est un toro manso plein de genio qu’il faut prendre par le bas, la muleta sous le mufle. Manzanares le sait mais ne le fait pas toujours. Série de la droite plus difficile encore, le toro ne cessant de s’aviser. Mete y saca, puis demi-épée.

Mais c’est le final qui nous réserve la grâce, en offrant un toro de classe à ce Raphaël du toreo : un toro sortant vif, aux armures commodes, d’une grande noblesse, s’engageant avec codicia dans la cape que José Maria, à genoux, déploie par trois fois au dessus de sa tête près des barrières, tentant de lier la passe à des delanteras en parones. Trois largas limpides, d’un dessin parfait, la cape sans une ride et les delanteras de la fin de séquence, données pieds joints, d’une lenteur et d’un temple qui aimantent le toro au tissu, avant de s’évaporer en une larga interminable, comme une caresse suspendue. Tercio de piques impeccable : allant du toro, sûreté du piquero. Banderilles rapides. José Maria dédie alors son combat à Cédric, assis en barrera. Quelques mots et une montera. «Je te la confie, à tout à l’heure ». Pour le torero, un geste d’élection, la consécration publique d’une amitié. Pour le dédicataire, au-delà de l’honneur, une émotion que l’on imagine ballottée de sentiments mêlés, entre attente insupportable et embarras testamentaire, les souvenirs qui défilent et tous ces regards sur soi. Cette montera qui change de main, de ruedo à tendido, est brûlante comme le bâton-témoin dans une course relais : elle vous transfère l’alea et le risque. Vous condamne à l’aguante. Putain, que ce doit être bon !

Mais l’ami Cédric n’aura pas eu trop de souci à se faire ! Dès les passes d’entame, le bras nonchalant à la talanquera, deux par le haut, liées à une trincherilla savoureuse, le ton était donné. Lenteur, fluidité, corps relâché, main basse, la passe au plus près du corps, tout n’était que douceur et harmonie. Une fresque de Raphaël, je vous dis ! Des séries courtes pour ménager le partenaire, trois passes et remate, qui nous suspendent à la suite, loin la mécanique huilée, belle mais sans âme, des jours ordinaires. Le torero s’éloigne, s’apprête, regarde son toro, ne le quitte pas des yeux, et ce toro le suit de loin. Ces respirations dans la faena ne sont pas des pauses ou des ruptures, ce sont des promesses de recommencement. Et quand le toro est cité à nouveau, chargé d’une énergie nouvelle, il se laisse leurrer dans une passe de las flores – ah cette passe par Manzanares ! – grandir par un changement de main par devant, libérer par un pecho de ceinture interminable, où la sortie est à peine donnée tant il est peu question de se séparer. La lenteur de la passe face un animal de 500 kilos doté de cornes est toujours un miracle et ce miracle est à peine supportable pour l’esprit, tant il suppose de mental, de puissance, de maîtrise de soi. L’esthétique de la lenteur dans le toreo puro tire sa force inouïe de son invraisemblance même, de son impossibilité rationnelle. Alors, soudain on disjoncte, on se lève, on applaudit cette lenteur virile, on crie « Toreo ! Torero ! », on ne sait plus. Et le torero est si serein, si sûr de son toro et de son toreo, le corps déployé, la ceinture relâchée, le bras contraire à l’horizontale comme s’il souhaitait se laisser emporter lui-même au rythme qu’il imprime au toro, qu’on songe à l’étreinte d’une nuit sans fin où l’on entendrait le torero chuchoter à sa bête «  N’aies pas peur, laisse toi caresser». Puisant dans sa douceur même et ses gestes attentionnés, puissance et volupté. C’est fini, ne me souviens plus comment, peu importe. Deux oreilles et la queue, amphithéâtre commotionné, vuelta de feu pour Jupiter salué par une nuée de panamas jetés d’enthousiasme sur la piste. José Maria embrasse une petite fille qui s’avance sur le ruedo à pas menus pour lui tendre une fleur, arrache quelques passementeries à son habit de lumière et les lui offre. Sortie par la Porte des Consuls. Et l’ami Cédric au paradis !

Dimanche matin, 15 septembre- Ponce, Castella, Perera/ Zalduendo

Toros sortis faibles, sans présence, sans mobilité, sans caste et cahotant. Rien à reprocher aux hommes mais rien à retenir, sinon une épée splendide de Perera sur le troisième, le quite du même sur le toro de Castella par passes de delante por detras, gaoneras serrées et larga à hurler et une faenita de Castella, niaisement récompensée de deux oreilles, où le torero a servi de très belles naturelles.

A la sortie, les trois toreros applaudis, la présidence et l’élevage copieusement conspués.

Dimanche après-midi, 15 septembre- mano a mano Robleno, Castano/ Miuras

Demie entrée pour demie Miurada et grosse déception durant la première heure à voir ces Miuras, bien présentés, longs et armés, la robe en six nuances de gris, fléchir, tomber, s’effondrer sans que la présidence ne songe à les changer en dépit des protestations du public. Elle a d’ailleurs été avisée, il n’y avait pas suffisamment de toros de réserve ! La corrida ne commence donc vraiment qu’au quatrième, toro de Castano.

Castano, désormais, torée en troupe, comme sur les planches les grands comédiens de jadis. Il y a les piqueros, bien sûr, Tito Sandoval au premier chef, la star des picadores, monture agile, cites de loin, pique orthodoxe, ajustée, puissante et brève. Il y a l’immense David Adalid, long et maigre, tout en nez, dans un costume de plata qui étrique sa silhouette. Manifestant une envie d’affamé aux banderilles, il s’élance, bondit, plante et feinte. Diabolique et fulgurant. Un djinn sorti d’une lampe magique ! Et depuis un an, Fernando Sanchez Martin, physique avantageux, rouflaquettes-siècle d’Or, allure affectée, qui compose la figure quand il cite, lève les bras dans un léger déhanché plein de toreria puis marche vers le toro à petits pas, les banderilles à bout de bras le long du corps, comme le faisait Montoliu, avant de se jeter avec décision entre les cornes, de s’en extraire avec grâce et de reprendre sa marche vers les barrières comme si de rien n’était. C’est alors qu’il s’immobilise dans un desplante plein de soi. Le tout très mis en scène, un peu maniéré,  irrésistible.

Cela commence à agacer les grincheux qui grincent. « Le maestro est le maestro et un peon un peon, chacun doit rester à sa place, les lumières n’ont pas à être partagées ! » Dieu que les grincheux se privent ! Moi, j’adore cette nuit du 4 août de la toreria, l’émotion taurine à chaque tercio, ce maestro valeureux et modeste et ces peones étincellants. Je m’en régale et j’aime, par-dessus tout, que Castano, tout sauf ombrageux, ait choisi de toréer ainsi, en troupe. Et cette troupe est un phénomène. Au fond, les grincheux n’aiment pas les phénomènes et détestent être bousculés.

Sur ce quatrième de 549 kilos, le toro vient très fort aux piques – de cinquante mètres à la seconde- et pousse comme un possédé. Tercio de banderilles illuminé par les petits pas de Sanchez, à l’allure arrogante, et le por dentro d’Adalid, à la troisième paire. Musica ! Faena correcte de Castano, un peu lointain cependant, qui torée mais ne met pas toujours la muleta sous le mufle comme il le faudrait et se dissipe en pechos enchaînés puis luquesinas qui font baisser la faena. Pinchazo, puis entière, le torero très engagé.

Le combat, le vrai, sera celui de Robleno sur le suivant, un tio de 615 kilos de beaucoup de présence, manso con caste y genio, toro à cinq piques, toro de grand danger qui, dans la muleta, bondit en direction du visage de l’homme. Le combat de ce torero de petite taille face à un adversaire immense, tout de vicieuse présence, c’est David et Goliath ! Haché, haletant, incertain, insupportable, oppressant, avec ses menaces et ses retournements, ses voies de fait perfides, ses frayeurs grandioses, ses gouttes de sueur glacée dans le col. Le torero ne lâche rien, retourne sans cesse affronter le danger, se laisse menacer mais ne recule pas. Le tout âpre et grandiose, gorgé de rage, débordant d’hombria. Epée, descabello, oreille immédiate, fêtée gravement par un public debout, toujours sous tension, vidé de tout, bruissant encore de mille rumeurs capiteuses et amères.

Le dernier est de la même eau, 630 kilos, cité quatre fois par Tito Sandoval, plus majestueux que jamais, les deux dernières sous la présidence, le toro à 50 mètres puis aux trois quarts d’arène. Musica !

Adalid et Sanchez s’apprêtent à banderiller sous un déluge d’applaudissements qui provoque Rudy, lequel, n’y tenant plus, fait jouer la musique. « Olé Maestro ! » Paire énorme d’exposition du djinn Adalid dont on ne comprend pas comment il a pu se dégager des cornes. Le toro le suit, Manolo Sanchez vient au quite à cuerpo limpio, les deux hommes se jouent du toro et le fixent au centre de la piste. Débordement de toreria encore avec Sanchez, démarche lente et chaloupée, s’approchant du toro avec arrogance, bras le long du corps, du genre « Tu vois ? c’est comme si j’allais faire mes courses à Monoprix ». Il s’élance au dernier moment, plante et se dégage. Adalid le rejoint, Castano s’avance et les trois hommes, disposés en cercle autour de la bête, bras tendu vers elle, l’immobilisent. Ce moment de camaraderie, de toreria partagée, est de magie pure. Exaltés, nous en voulons encore et Adalid veut nous en donner, qui s’apprête pour un quiebro près de la barrera dans un tumulte de musique et d’applaudissements. Mais le toro s’élance avant d’être cité, prend Adalid de plein fouet et le torchonne à la barrière. Je ne vois rien mais j’entends les cris de la foule en face, effrayants et interminables. Blessé au mollet de deux cornadas. Tout le monde vient au quite éloigner le toro de sa proie, on relève Adalid, je le vois debout maintenant. Ce ne doit pas être très grave. Mais le voila, mollet en sang, qui s’empare avec colère d’une nouvelle paire de banderilles des mains d’un sot qui les lui tend, voulant y retourner, désireux de se laver de l’échec. Sanchez et Castano se précipitent, tentent de le retenir jusqu’au centre de la piste. Il se débat et les chasse comme des mouches « Non, Non, je veux y aller, barrez-vous, laissez-moi faire ». Tout se passe très vite. Depuis les gradins, médusés, on hurle «  Non !!! » à l’orgueil blessé tout en applaudissant le courage. On ne voit que lui, défait de ses compagnons, qui, soudain immense, prend toute la place, seul en piste avec le toro. Lui et ce sang qui coule sur son bas rose. Il s’apprête, s’élance, mais le toro est le plus vif qui le prend entre les cornes, le soulève comme fétu de paille, le balance d’un coup de tête, et ce corps, qui paraît si léger dans les airs, retombe à terre, lourd et inerte. Ses compagnons accourent, on parvient à éloigner le toro qui le piétine. Ce corps allongé, pris dans un habit de lumières, long, fluet et immobile, fait songer à des restes indistincts de mante religieuse, élytres brisées dans des complications de pattes. On le soulève, mon Dieu que le paquet a l’air fragile, pour le transporter en courant mais non sans délicatesse à l’infirmerie. Et ces précautions donnent à ce transport des allures de linceul.

Pour moi, la corrida est finie. Rideau ! Je pense à Castano qui doit encore affronter son adversaire, sans rien savoir de l’état de son frère d’armes, si loin à cet instant. Je pense à lui mais ne le vois pas.

Ne veux rien savoir de ce que disent les grincheux qui ont aussitôt cherché un coupable ! Ne veux pas débattre de « c’est la faute à qui ? ». On n’a certes plus beaucoup l’habitude de tenir la corrida pour héroïque et tragique… Mais je fusillerais sans sommation et avec grand plaisir tous ceux qui médisent de cette troupe torera, de si grande allure, petite bande de durs à soi, fiers et exigeants, qui se régalent dans l’arène et ne s’en cachent pas. S’y grandissent et portent haut la toreria, matador, piqueros, banderilleros, ensemble. Insoucieux de la fadeur des temps.

 NB/ Adalid n’a finalement été blessé qu’au mollet, outre les commotions diverses sous le poids du toro. Hospitalisé un jour et demi à Nîmes, il a quitté la France pour Madrid. A fait savoir aussitôt qu’il était impatient de retourner dans les ruedos !