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30/03/2016

Feria de Pâques, Arles 2016

Arles, samedi 26 mars 2016- Castella, Manzanares, Lopez Simon/ Garcigrande

Jolie corrida entretenida. Mais entretenida par notre aficion impatiente, le désir d’en finir avec un hiver sans toro et l’attente exaspérée de quelques frissons d’arène. Alors tout vaut mieux que rien et on se réchauffe au pas grand-chose.

Juan-Bautista dont c’est la première saison en tant qu’impresa n’a pas mégoté sur sa corrida d’ouverture : neuf toros sont sortis en piste pour six combats, dont deux faibles, très faibles (le 1 et le 2, celui-ci quasi-invalide). La plupart anovillados, de 510 à 535 kgs, sans trapio, sans grande présence, sans beaucoup de cornes (celles du cinquième bis, échu à Manzanares sont honteuses en dépit de la joliesse de ce novillo au port altier). Seul le sixième ressemblait à un toro ; hélas un incident à la patte durant le tercio de banderilles contraindra au changement. Le 3 avait un brin de jeu et le 4, très noble, du gaz.

L’arène, d’abord éclaboussée de soleil, sera bienveillante, affectueuse et patiente : la corrida a duré 3 heures et nous avons fini transis au son de l’angélus, dans un crépuscule glacial.

Sébastien Castella a été, et de très loin, le torero du jour. Un torero dans sa maturité, au geste sûr et plein d’aisance, que l’on se régale de regarder, épaté par l’évidence de tout ce qu’il entreprend, son intelligence et sa sérénité. Et avec un changement majeur depuis deux ans : il habite désormais le milieu de sa faena qui a longtemps été, entre entame saisissante et final dans les cornes, son point faible. Ce tunnel, cette dépression en cours de faena, gestes mécaniques et séries répétitives, ont disparu.

Nous avons vu deux faenas, complètes, construites, liées, pleines d’agrément et même de fantaisies talavantesques insoupçonnées. La première, adaptée et agréable jusqu’au miracle compte tenu de la faiblesse de l’adversaire, fut certes de peu de poids (une oreille où une jolie vuelta aurait largement suffi). La seconde, sur le meilleur toro du jour, fut limpide, en dépit de quelques incidents d’entame (muleta accrochée, torero gentiment bousculé), allant a mas, avec de très belles choses, du temple, de la variété dans les cites, dans les séries, dans les enchaînements, de la verticalité et des séries finales ramassées dans un terrain étroit où la corne rode, et où un poignet soudain s’impose. A l’aguante que nous lui connaissions, mais qui est une disposition plus qu’un programme, s’ajoutent désormais profondeur et toreria qui donnent une épaisseur nouvelle à son trasteo. Une épée hasardeusement al encuentro suivie d’un descabello moyen cantonne la récompense de cette œuvre épatante à une seule oreille. Mais on ne s’étonne plus que Madrid offre 4 contrats pour la San Isidro à un torero désormais à ce point accompli.

La contrefaçon ne va guère à Manzanares. Hélas, il a l’air de s’en accommoder. Toujours lointain et déchargeant la suerte plus qu’il n’est tolérable, il lui reste le temple – mais désormais celui d’un Matias Tejela- , les pechos toujours voluptueux, et l’épée, le plus souvent en place. Mais le tout irrite. Ne reste de ses gestes aucun souvenir ni de la muleta ni du toro ; seule imprime l’image envahissante et saturée d’une statue grecque habillée qui se déploie pour rien. Nous l’avons connu Apollon ou Jupiter. Il traverse sa période « Secret Story », narcissique et déprimée.  

Soyons justes : Lopez Simon plaît aux gradins et on est tout falot de se sentir exclu de la fête. Mis à part un physique légèrement dégingandé de post-ado têtu et mélancolique et ce pas à la lenteur outrageusement affectée, je n’ai rien vu ce jour qui m’ait porté à l’enthousiasme. Inapte à la véronique, toujours déployée à l’extérieur, peu convaincant aux quites, je ne lui concède que cette résolution fugace, généralement aux deux premières séries, de se placer, muleta en main, dans le terrain du toro d’où il se fait généralement déloger dans une averse d’enganchones. Après, généralement, il quitte ses zapatillas et donne des passes rapides, sans art, sans jamais se croiser, jouant quelquefois avec le toro en rentrant les reins quand il le cite par derrière, arrucina, cambio ou passe à l’envers, figures dont il se fait hélas une spécialité. Mais même quand on boude, il faut être beau joueur : son entame de faena sur le troisième, doblones un genou en terre, derechazo, changement de main, pecho et le final enchaîné sur le même, brouillon mais spectaculaire, avaient de l’allure (oreille et oreille). Ce jeune torero qui s’épuise à être porté si haut est à la fois résolu et indécis. Il aime manifestement jouer avec le feu puis ne sait plus qu’en faire. Il lui faudra choisir, et sans doute s’ouvrir un peu, se désentêter de soi et songer qu’un combat, comme l’amour, se fait mieux à deux.  

Arles, dimanche 27 mars- Juli, Roca Rey/ Daniel Ruiz

Mis à part le premier, à la robe rousse et au fort morillo et peut être le sixième qui ressemblait à un toro, la corrida fut comme un canard sans tête : ça marche tout seul, mais il y manque l’essentiel et bientôt ce sera terminé.

Impression pénible pour l’aficionado qui voit El Juli absolument parfait, pas un geste de trop face à ses « adversaires », rien à jeter, moins penché qu’à l’habitude, le julipié moins manifeste, dominant, templant, s’enivrant de son « poder ». Qui voit tout cela et s’en afflige.

Ce torero aura tué la corrida, banni le trapio et les cornes, l’émotion et l’aléa, imposé sa loi aux éleveurs et aux empresas et fermé la porte à ses petits camarades. Il faut lire son interview, généreusement distribuée à l’entrée des arènes, où il ose expliquer que si les cartels paraissaient un peu répétitifs ces dernières années, c’est qu’il manquait de jeunes toreros pour concurrencer les figuras. Jeunes ou pas, les Juan Mora, les Curro Diaz, les Diego Urdiales, les Paco Urena, les Morenito de Aranda, condamnés aux maigres restes du festin, ont dû apprécier…

Et tout d’impudence, loin de reconnaître que ce monopole qu’il avait construit et imposé avec la complicité d’un G5 ou autre G10 avait fini par vider les arènes par épuisement des meilleurs volontés, il adoube désormais la jeune génération que l’aficion et les nécessités du commerce lui imposent, comme un vieux roi sort d’ultimes atouts de sa manche quand l’ombre de la cabale approche ( deux oreilles sur le cinq).

Roca Rey est une comme une fleur miraculeuse sur ce tas de cendres. Capeador largo et inventif, muletero varié et à la main basse, il surprend et plait à raison. Il y a chez ce jeune torero de vingt ans une maturité, une aisance, un savoir-faire et une fraîcheur qui épatent. On aimerait certes le voir devant des bêtes à cornes… plus conséquentes, mais pour l’heure il est une consolation inattendue à nos peines et à nos désespérances. Un baume bienfaisant sur nos plaies ouvertes (oreille, oreille, salut).

Arles, lundi 28 mars- Escribano, Thomas Joubert, Juan de Alamo/ Pedraza de Yeltes

A Julie, en aficion et en amitié

Bien sûr, ce jour les toros sont des toros. Bien présentés, du trapio, des cornes, de la mobilité. C’en est presque exotique.

Mais le ciel est gris, il fait froid et l’arène est à demi-désertée.

Bien sûr, ce premier qui sort à petits pas du toril se ruera sur le piquero avec puissance, mais c’est surtout un manso qui fuit le châtiment puis, à la muleta, vers les tablas ; le second ne pousse pas et se laisse châtier en carrioca ; le troisième sera économisé à la pique ; le quatrième, le moins joli du lot, sera mis en valeur par Escribano qui demande à son piquero de se placer face au toril, il accourt de loin mais en zigzag, et le picador est si sûr que c’est lui que l’on applaudit, plus que le toro.

Bien sûr Escribano assure face à un lot qui s’éteint et suscite comme souvent l’enthousiasme aux banderilles (la plupart de ses poses sont exposées et le quiebro al violin sur le premier est saisissant). Bien sûr nous sommes heureux de voir reparaître Thomas Joubert dans une si grande arène, émouvant et approximatif face à un bel adversaire plein d’énergie. Bien sûr Juan de Alamo nous épate de tant de volonté en égrenant les naturelles, une à une mais en allant a mas. Bien sûr l’ami Rudy et la banda Chicuelo nous régalent de nouveaux morceaux, dont l’un, plein d’une fantaisie romantique, un peu cocotte (aux banderilles sur le premier), semble promis à un brillant avenir à Nîmes.

Bien sûr tout ça et tout le reste que vous pouvez imaginer. Mais au vrai, pour moi c’était horrible ! Taraudé par le remords de ne pas goûter autant que je l’espérais le lot au triomphe annoncé, doutant de mon aficion ( « Mais quel froid, bon Dieu ! »), sage comme un image à mon rang mais ne songeant qu’à fuguer en maudissant mon absence de force d’âme à le faire. Je me lève, fais quelques pas, me rassois, descends à la buvette, reviens. Ah, voilà Thomas pour son second. « Je regarde puis je file en loucedé. Ni texto ni couronne » me dis-je.

Mais en voyant Thomas Joubert sur ce beau toro brave, d’une vive noblesse et d’une grande classe, nous voilà soudain foudroyés par le miracle : on n’a plus envie de partir, on n’a plus froid du tout, le ciel n’est plus gris et on voudrait continuer à fréquenter les arènes et leur magie des années et des années encore.

On le voit s’avancer à pas lents vers le centre de la piste depuis le toril. Pourquoi le voit-on venir de là plutôt que du burladero des toreros ? On ne sait pas. Il y a de l’irréalité chez ce torero. Sa démarche légère, comme en suspension au-dessus du sol, sa manière de saluer la foule comme s’il voulait se souvenir de tous les visages, son long physique fragile… Quand il lève sa montera il n’y a dans son geste ni l’affectation d’un Lopez Simon, ni la religiosité d’un José Tomas. Comme écrasé par le ciel, le torero paraît un fétu de paille s’en remettant au vent. Bien sûr, le physique aidant, on songe à Manolete, à ce que l’on en sait et à ce que l’on en imagine. A l’émouvant et déchirant charisme d’un Nîmeno aussi. Mais, les salutations faites, montera lancée et muleta repliée sur le bras, on devine chez le jeune arlésien comme chez son aîné nîmois une résolution intense et bientôt irradiante.

Droit, centré, le bras le long du corps, la main basse, très basse, citant le toro d’un souffle de tissu, Thomas aimante le fauve, l’aspire tout entier au plus près, lie les passes avec le charme vénéneux des fleurs carnivores. Temple, toreria, une toreria folle, rythme et liaison. Tout y est. La première série est parfaite et inspirée, la deuxième inspirée et profonde, passe du cambio, muleta à nouveau repliée sur le bras, elle est déployée cette fois-ci à gauche et ce toro qui joue, qui joue encore et de plus en plus, donne les plus belles et vibrantes naturelles du cycle, et de loin. Dessin, rythme, relâchement complet, abandon du geste. Repos. Les naturelles reprennent, le torero se repositionne, la muleta loin en arrière du corps qui fait face, et ce geste pour citer de verdad en s’exposant tout entier est également une merveille. Le voici maintenant les jambes écartées, de profil mais exactement entre les cornes, d’où il se libère d’un geste, puis d’un autre et d’un autre encore. Le toro sert, c’est sûr, mais lui le domine à chaque passe, de sa position et de son geste, dans un art consommé de l’économie et de la profondeur. Manolete ? Non, je ne crois pas, plutôt l’austérité fiévreuse d’un Viti. Et en dépit de quelques scories ici ou là, une faena de la famille des celles qu’affectionne Madrid, celle d’un Cid inspiré, d’un Urena miraculé. Aux saveurs de toreo grande.

Une demi-épée un peu chanceuse assure à Thomas Joubert deux oreilles qui en valent dix. Des oreilles qui ne sont plus une récompense - ah le vilain mot- mais une onction, un baptême, les langues de feu sur les apôtres. «  Allez de par le monde dire la Bonne Nouvelle : ce jour un torero est né en Arles ». Et c’est vrai qu’il est né Thomas Joubert, né à lui-même, transfiguré plus encore qu’irradiant. Ce n’est pas la joie qui l’habite, c’est un sentiment d’accomplissement.

Et voilà qui change tout. Etait-il tout à l’heure écrasé par le ciel ? Il le dévore maintenant tout entier. Un fétu de paille ? A cet instant, il sature la piste de sa présence. Fragile et le pas mal assuré ? Désormais plein de décision, il organise sa vuelta et refuse de se laisser porter par les événements ; il les ordonne. Se faire applaudir, interminablement, mais ne rien oublier. Aller chercher Paquito Leal à la talanquera et le contraindre à l’accompagner au centre du ruedo. Le patron de l’Ecole taurine d’Arles résiste, on l’imagine dire à son ancien élève : «  Déconne pas, c’est ton triomphe, profite, lâche-moi ». Mais Thomas ne lâche pas. Il sait ce qu’il veut. «  Viens, viens, fait pas ch… , viens je te dis». Au centre, ils s’embrassent, ils s’agrippent, ils tanguent ensemble, ils ne font plus qu’un. Deux hommes, deux destins, une histoire. C’est à vous couper le souffle, à vous faire chialer toutes les larmes de l’aficion. Mais Thomas veut autre chose, il veut qu’on voie autre chose, il veut nous dire autre chose. L’image de ces deux hommes dans los medios, dans ce chaudron d’émotions ne lui suffit pas. Il lui faut un autre geste. Et ce geste inouï, insoupçonné, renversant, c’est celui-ci : ces deux oreilles comme un miracle si chèrement acquis, de ceux qui peuvent sans doute relancer une carrière mais qui vous inscrivent déjà dans l’histoire de cette arène, il les offre à Paquito, il ne les conserve pas sur son cœur, il s’en fout de les avoir dans son salon, il les donne, il les remet. En cet instant de triomphe absolu dont tant d’autres s'enivreraient, il abandonne le talisman de la gloire et nous dit vouloir payer sa dette. Cette leçon est proprement bouleversante.

A la sortie en triomphe par la grande porte, juché dans le tumulte, on voit la manche de son habit de lumière, un peu flottante sur un bras maigre, les passementeries d’or maculées de sang. Résurrection d’un torero un lundi de Pâques à Arles.

On pourrait s’arrêter là, mais rengorgés par ce que nous venions de voir, il serait injuste de ne rien dire du dernier combat de Juan de Alamo, si petit, bellement croisé face à un adversaire très haut sur pattes et incommode, croisé sur toutes les séries et quasiment sur chaque passe, toréant dans les canons, avec sérieux et courage. La faena a peu porté sur le public, et c’est bien dommage. Et l’impossibilité pour le petit torero, l'épée en main, de passer le bras au-dessus des cornes, encore si hautes en fin de combat, avait quelque chose de beau et de tragique.

Allez, pour sûr, on en a repris pour quelques saisons encore.

02/01/2016

Dernière heure : le torero Morante de la Puebla se convertit à l'Islam

Le Conte de l'Aïd

Cela faisait des années que le juge les observait depuis son rang des gradins hauts de l’amphithéâtre nîmois. Un juge sans doute impécunieux ; les gradins hauts sont tout sauf des places de choix et il est rare que des notables s’y affichent. Les gradins hauts, c’est la marge des arènes et désormais, depuis que les plazas se vident, une jachère. On y est en lisière de ce qui se passe dans le ruedo, du souffle rauque des toros, du bruit sourd de la corne sur le burladero et de la sueur qui perle au front des maestros. Le champagne y est rare ainsi que les jolies chemises à la mode. On y vient comme on est et le juge y venait pour juger, on ne se refait pas, un petit carnet dans les mains comme à l’audience, prenant frénétiquement des notes et faisant à l’occasion mine d’applaudir le spectacle. Mais son spectacle à lui n’était pas le combat de l’homme et du fauve sur la piste, c’était ses voisins et surtout ses voisins du dessous, ceux du vomitoire 207 qu’il surplombait depuis son poste d’observation commode et inviolable. Il est rare dans une arène que l’on se retourne pour regarder derrière soi et c’est en toute discrétion que le juge prenait ses notes d’indiscret.

Voilà des années qu’il les avait repérés. Invariablement présents, liés entre eux par leur passion commune a los toros et manifestement par l’amitié, vieillissant à peine mais ensemble, comme si les vicissitudes de la vie leur épargnaient les épreuves qui fripent et celles qui dispersent. Cette cordée de matelots qui avait traversé toutes les tempêtes et connu des ouragans de triomphes faisait face depuis quelques années à une mer étale et sans ride, attendant qu’un souffle nouveau ranime les voiles affalées de l’aficion. L’heure était alors hélas à la godille, toros faibles ou commodes, toreros savants mais conventionnels, affiches répétitives, public sans entrain. Les épiés du vomitoire 207 cependant continuaient à y croire. Il fallait les voir se lever d’enthousiasme quand une passe quelconque d’un maestro de naguère leur rappelait de beaux souvenirs. Ils ne goûtaient pas la passe, ils chérissaient le passé. Ils étaient tout ce qui restait de la corrida : la passion et l’amitié plus fortes que toutes choses.

Notre juge était parvenu à se renseigner un peu sur leur compte : chacun avait sa fiche, âge, profession, domicile, seul ou en couple, et la robe noire leur attribuait incognito à chaque corrida une note. Il y avait quatre rubriques sur cinq points : comportement d’ensemble (tenue, distinction, bonne humeur, courtoisie), comportement d’aficionado (savant, exigeant, connaisseur, pipoteur), concentration (forte, inégale, dispersée, nulle), ridicules (applaudir à contre temps, ne jamais applaudir aux triomphes, se lever d’enthousiasme quand il ne passe rien, crier « Valade à la mairie »).

Le juge le savait, mais eux l’ignoraient encore : ils n’étaient pas en progrès. Les notes de concentration ne cessaient de baisser, la note d’aficion demeurait étale et le ridicule marquait une lente mais constante progression. Le comportement d’ensemble demeurait leur point fort. Très souvent la même note pour chacun d’eux. Cette louable et égale permanence était leur marque.

Elle ne devait pas le rester longtemps.

Tout a changé lors du premier paseo de Morante à Nîmes après sa conversion à l’Islam. Bien sûr, chacun connaissait la nouvelle depuis les fêtes de l’Aïd- el-Fitret la retentissante interview que le torero avait accordée à « Mundotoro », commençant par la Fathiaبِسْمِاللَّهِالرَّحْمَنِالرَّحِيمِ. dont il avait exigé qu’elle figure en caractères arabes en début d’entretien. Cela avait chagriné l’aficion locale bien plus que l’Espagnole où l’on savait le torero excentrique. Communiste à 20 ans, musulman à 40…. En France, il y avait bien eu Roger Garaudy, mais à Nîmes tout de même, c’était dur à avaler. Les mieux disposés se disaient sagement que tout cela n’avait guère d’importance si el arte et le duende ne s’en trouvaient pas affectés.

Les esprits s’étaient cependant échauffés quand on apprit par Midi-Libre que Simon Casas, le directeur des arènes, avait fait édifier sous les voûtes romaines, à côté de la chapelle des toreros, un petit mausolée blanchi à la chaux, avec une belle fontaine en azulejos pour permettre au sévillan de faire ses ablutions avant de paraître en piste. Les uns se sont scandalisés que les travaux aient été entrepris sans l’autorisation des Monuments historiques, les autres ont pris prétexte de la facture, Morante ayant réclamé un tapissage d’authentiques et anciennes céramiques de Topkapi dont la rumeur disait qu’on se les était procurées à prix d’or auprès d’un homme d’affaires syrien, grand collectionneur et contrebandier de luxe, pour l’heure réfugié à Adana (Turquie), avec femme, enfants et son butin hors de prix en attendant des jours meilleurs en Allemagne. Le directeur des arènes s’est défendu en hurlant à l’islamophobie, en assurant les populations locales de son parfait attachement à la laïcité et en reconnaissant de manière plus convaincante que les cinq contrats de Morante dans les arènes de Nîmes pour la feria « dite de Pentecôte » (sic !) étaient à ce prix. C’était ça ou pas de Morante. On crut que les Nîmois, moitié convaincus, trois quarts résignés, avaient remisé leur colère.

C’était compter sans la fantaisie du maestro que l’on vit paraître à la porte des cuadrillas, enveloppé dans un capote de paseo aux chatoiements de diamant noir, un noir Manzanares, mais lacéré de lettres vertes en écriture coufique dont nul n’ignorait la signification, les reportages sur Daesh nous ayant déniaisés :« Dieu est unique ».

Ce morceau de tissu de gala en drapeau prosélyte sur les épaules du torero fut comme un soudain paquet de mer rinçant le vomitoire 207. Et pour la première fois, on vit le radeau tanguer sévèrement. Le juge qui prenait depuis trois ans des notes par habitude, dépassionnées et sans sel, s’exalta : enfin de quoi écrire !

On en vit un, puis deux, puis trois, puis la moitié du 207 se lever en silence et tourner le dos au paseo en signe de protestation navrée à un spectacle si affligeant. Les autres sont restés assis, mais la plupart la tête basse, un mouchoir à la main, pleurant ce Dieu unique un peu m’as-tu-vu, en bas roses et zapatillas, qui traversait le ruedo. Ils devinaient confusément que cette profession de foi allait être un ferment de mésentente et de querelles, une blessure, un schisme, chacun demeurant auprès de la plaie ouverte comme de part et d’autre d’une barricade infranchissable. C’est que la loi non écrite du vomitoire 207 était de ne jamais discuter politique et de se garder des polémiques du temps, sauf les taurines qu’ils entretenaient avec plaisir. Le maître-nageur,enhardi par l’alcool,crut éviter l’irréparable par un insolite « Je suis Charlie ». Son compagnon de rang,l’avocat qui avait pris une jeune beurette pour maîtresse lors de féria passée, lui intima de se taire, mais il était trop tard ! Ce « Je suis Charlie » embrasa aussitôt toute l’arène, 6 000 personnes ralliées criant « Je suis Charlie » comme « Torero, Torero » aux jours de triomphes. Morante, surpris, leva la tête, comprit assez vite, sourit un peu gêné,se défit solennellement de son capote de paseo et esquissa avec, avant même de saluer la présidence, une véronique de salon étourdissante, après quoi il se découvrit. Le silence soudain se fit. Un silence étonné, incertain,un peu en déséquilibre. Puis l’arène, à l’issue d’un délibéré plus rapide qu’escompté eu égard à l’ampleur du blasphème, s’ébroua dans des« Olés » d’enthousiasme,pleins d’une ferveur retrouvée. Ces « Olés » étaient comme le rire soulagé d’un bravache une fois le danger dissipé : en dépit de sa conversion, Morante était resté torero.

La corrida fut inoubliable et sur le carnet du juge les notes de concentration du 207 furent à leur maximum, les plus hautes depuis des années. Hélas, celles du comportement d’ensemble divergeaient comme rarement. Ces notes-là, ballottées comme sous l’effet de champs magnétiques contraires, paraissaient désorbitées. Des notes turbulentes aux parcours atomiques. La cohérence légendaire du groupe en prenait un sacré coup. Le juge était inquiet, comprenant mal ce qui se passait et ne reconnaissant plus son monde. Il fallait sans doute attendre le lendemain pour y voir plus clair.

La corrida du lendemain se donna à guichets fermés. Curiosité malsaine? Parisiens électrisés par la polémique tout juste sortis du TGV ? Manchette du Midi-Libre qui avait osé titrer « Les merveilleuses sourates de Morante » ? Difficile à dire. On crut un instant que le communiqué des maires des villes taurines FN y était pour beaucoup :« Halte à l’islamisation du ruedo » intimait-il. Mais chacun comprit bien vite en contemplant le gradin que le «No hay billetes » du jour n’était ni mondain ni politique. Cette inattendue affluence, c’était le téléphone arabe. Le bien nommé !

Ils étaient tous là, ceux des quartiers comme on dit. Le Chemin-Bas, Valdegour, Pissevin, le Mas de Mingue, agglutinés dans les amphis, les mamans à foulards, des gosses turbulents, les ados en Lacoste et en Nike, les plus grands les technologies plein les mains, les yeux et les oreilles, des caquettes à l’envers par dizaines et il faut bien le reconnaître quelques jeunes filles en hidjab, joliment maquillées. Des Nîmois qui venaient peu aux arènes, sauf pour les concerts de rap ou aux courses camarguaises se régaler des razéteurs qui leur ressemblent.

Le juge était ravi : voilà longtemps qu’il n’avait pas vu l’amphithéâtre à ce point joyeux, plein d’énergie et de jeunesse. Evidemment l’odeur du shit était un peu incommodante, quand ce n’était pas celle de la         « beuh », l’herbe aux effluves de pneu cramé.

Il fut cependant surpris de constater quelques défections au 207. « Ont dû faire la grosse fête hier soir », songea-t-il. Les membres présents étaient cependant fort exaltés, discutaient à voix plus haute qu’à l’habitude (la note de comportement allait baisser), il y avait quelques éclats de voix(« hélas, ça se confirme ! » tranchait le juge), un distingué retraité était venu avec douze sandwichs au chorizo en prévision de l’inédite merienda qu’il avait la ferme intention d’imposer désormais au 207 (« distinction : zéro pointé! ») tandis qu’un venimeux du vomitoire voisin suggérait au jeune fils des banquiers d’abandonner sa collection de trophées taurins pour celle d’oreilles de cochon, au grand scandale de sa mère. Le charcutier, lui, demeurait silencieux ; on l’imaginait faire ses comptes. Pour sûr, il y avait de la nervosité dans l’air.

Le spectacle fut étrange. Quoique fît Morante, fût-ce le plus affligeant, il était applaudi à tout rompre. On se serait cru à Séville ! A une réserve près : de sonores « Allahou Akbar» qui se mêlaient aux « Olés » à chaque demi-véronique et à chaque trinchera, comme si le Dieu des musulmans ne se livrait tout entier que lorsque la passe se dérobe. « L’irreprésentabilité de Dieu est partout» nota le juge, fier de sa trouvaille.

Ces cris de rauque dévotion jetaient un incontestable froid sur le 207. On vit le petit jeune à moustache caresser nerveusement la main de l’architecte et chaque fois que Morante s’apprêtait au quite la pharmacienne, sans doute secouriste à ses heures, distribuait dans les rangs des pilules d’anxiolytiques que seule l’assistante sociale refusa, quoiqu’on la vît aussitôt réclamer une cigarette à son voisin alors qu’elle avait cessé de fumer depuis près de dix ans. La moyenne des notes de concentration baissa nettement par rapport à la veille mais celle du comportement d’ensemble, incontestablement, se redressa. Le juge sourit, soulagé : malgré tout, le 207 parviendrait à colmater ses blessures.

Hélas Morante se fractura le petit doigt lors du quite sur le dernier toro qui le surprit en fin de passe, et toute l’arène ne fut soudain que longues lamentations de femmes, déchirantes comme la mort en Palestine, et psalmodies chuchotées de quelques hommes que l’on vit, ici ou là, se lever en grappes dévotes, le visage légèrement baissé,les mains relevées à mi-buste, ouvertes comme des livres scellant le secret d’un mektoub favorable qu’ils tentaient d’apprivoiser de leurs murmures. Hélas, les prières n’ont pas suffi et Morante fut déclaré forfait pour les trois corridas suivantes.

La sanction fut immédiate :certes le 207 était à nouveau au complet, mais l’affluence générale se révélait médiocre et l’ambiance plombée. Chacun méditait car tout le monde avait compris : seuls « les quartiers », instruits par Morante qu’ils étaient ici chez eux, pourraient sauver l’aficion de son anémie. Pour le pire et le meilleur.

Le Midi-Libre du lendemain de féria s’interrogeait dans ses pages taurines«  Corrida, islam, laïcité, faut-il choisir ? ». La Marseillaise, elle, titrait « Résurrection des arènes de Nîmes, un no hay billetes en semaine ». La Gazette investiguait : « Pissevin, Valdegour, Chemin Bas : comment ils se sont offerts leurs places. Les à-côtés du trafic ».

La polémique battait son plein. Des micros-trottoirs ont fait l’actualité des jours suivants. « C’est tout ce qui nous restait »disait Odette, sans emploi, ajoutant, « nous ne sommes plus chez nous, même dans les arènes » ; José-Luis, serrurier à Manduel, demandait qu’on joue la Marseillaise lors du paseo, Karim, BTS d’informaticien en mains, s’exclamait enthousiaste « C’était ma première fois, sur ma mère j’y retourne,Inch Allah ! » », Khadija, elle, précisait «  je suis végétarienne, mais mes fils y sont allés, c’est l’archouma sur la famille ». Quant à J. le musicien de la bande du 207, interrogé par la Gazette de Montpellier, car les coquetteries de Morante avaient enjambé le Vidourle et le Lez, il réclamait sagement qu’on en revienne aux fondamentaux.

Tout est cependant allé très vite. Simon Casas tirant les enseignements de la feria a annoncé la création de trois écoles taurines dans les quartiers, dont deux financées par la Fondation Morante de la Puebla, lesquelles ont aussitôt connu un immédiat et foudroyant succès. On manqua rapidement de profs et Mehdi Savalli et les deux Morenitos, l’Arlésien et le Nîmois, durent se démultiplier. Des Morenitos il allait en pleuvoir, qu’on se le dise ! Mais pour l’heure, il en manquait. Alors, à l’issue d’âpres négociations,et faute de combattants, on parvint à débaucher quelques vieux toreros gitans qui vinrent à la rescousse. Curro Caro bien sûr, mais aussi Aparicio et le vénérable Rafael de Paula pour des master class de prestige. Chacun fut assez responsable pour ne pas ébruiter telle méchante bagarre au couteau lors du premier bolsin qui opposa, deux ans plus tard, les novilleros nîmois et de Lunel à ceux de Jerez et de l’Albaicin de Grenade.

Et au vrai, grâce aux efforts de tous, les quartiers de Nîmes sont rapidement  devenus méconnaissables, plus une voiture brulée,une délinquance en nette décrue et une affluence énorme autour des arènes démontables le vendredi soir après la prière, au point qu’il fallut bientôt gérer les premières plaintes pour tapage nocturne avant de s’apercevoir que des associations animalistes bien connues étaient à la manœuvre. On retrouva la tête égorgée d’un militant du Flac dans une poubelle brûlée au Chemin Bas. Le scandale fut énorme mais embarrassé. Les communiqués de protestations se multiplièrent. L’imam condamna. Une petite manifestation de « L’Aficion blanche », un groupuscule animé par la cousine nîmoise de Nadine Morano, fut organisée autour de la statue de Nîmeno aux cris de « Pas nous, pas ça » et la page fut tournée. L’immonde geste avait définitivement tari la contestation anti-taurine : le carreton et une belle cape étaient devenus le rêve de ces jeunes et les animalistes n’y pouvaient plus rien.

Les politiques, eux, étaient soulagés, en dépit du corps décapité que l’on a retrouvé un mois plus tard en état de forte décomposition dans une resserre du restaurant Le Neuf, rue de l’Etoile. Les analyses ADN ont confirmé que ce corps était bien celui de la tête du Chemin Bas et on enterra le tout, Ecusson et bas quartier pour une fois main dans la main, enfin si l’on ose dire, dans la plus grande discrétion. La mairie et le conseil général organisèrent des voyages subventionnés en Andalousie pour les plus méritants des grands frères. Ils y partaient du shit plein les poches et en revenait des étoiles plein les yeux. Aucun autre crime ne fut perpétré sur un anti-taurin dans les années qui suivirent.

Cependant, des formes de résistance s’organisaient : plusieurs voix éminentes dénonçaient le communautarisme à l’œuvre, la main basse des musulmans sur la corrida et surtout le fait que Simon Casas Emirates Production ait en douce délégué,tel un club de foot à ses socios, la gestion des abonos de quatre séries de gradins hauts à quelques mosquées choisies.

Les rumeurs les plus folles circulaient. La revente, désormais aux mains des jeunes beurs et indispensable depuis que les « no hay billetes » devenaient l’ordinaire, était, médisait-on, de plus en plus pénible : il fallait semble-t-il discuter des heures avec les revendeurs qui refusaient par éthique orientale de vous lâcher le billet de corrida au prix qu’ils avaient pourtant eux-mêmes fixé, n’hésitant pas à se montrer menaçants si l’on ne jouait pas le jeu du marchandage dans d’interminables salamalecs qui pouvaient vous faire rater le paseo. Il se murmurait que la banda Chicuelo II répétait depuis des mois des airs d’Oum Kalthoum pour accompagner de futures faenas mais les musiciens craquaient tandis que deux ou trois d’entre eux avaient entrepris une grève du pastis en manière de protestation. On aurait aussi trouvé du shit dans des paquets de chouchous vendus dans les arènes cependant que les vendeurs de thé à la menthe et de baklavas avaient obtenu, se lamentait-on, un monopole sur les gradins, ce qui expliquait l’étrange pénurie de bière et de chips au-delà des torils hauts. On évoquait même la diffusion sous le manteau de Corans gratuits au cinquième toro.

On maugréa, on s’offensa, on pétitionna, on complota en sous-main. On en appela bien sûr à la République laïque, une et indivisible sous les auspices de la Vierge de la Macarena et du Christ du Grand Poder, avant d’exiger, ici ou là, des vomitoires séparés, sans barbus ni foulards. Casas une fois de plus céda. Les tribunes se constituèrent à l’image des virages du Parc des Prince des années  90, ici les « identitaires », là les « quartiers », sans nécessité de pédagogie particulière tant l’esprit public s’était résigné à trouver tout cela naturel.

L’entre soi cependant ne suffisait plus. Il y fallait encore des bannières et des calicots. L’arène s’égailla de « Zémour, reviens », d’un «  Béziers ma ville », d’un équivoque « L’Aficion de chez nous » et de la banderole d’une assez modeste quoique influente « Association des jeunes aficonados végétariens et catholiques ». Les autres n’étaient pas en reste. On vit fleurir un « Salafistas y aficionados, Si PorDios ! »,un « Dieu est unique, Morante aussi » ainsi qu’un modeste et dérangeant « Mehdi =oui/ Savalli = non ! », lequel a cependant fait l’objet de poursuites pénales heureusement couronnées de succès.

Mais dans la vie, les banderoles ne sont pas tout. Le 207 le savait qui avait vu en moins de cinq ans le nouveau public se mêler sans grand dommage au plus traditionnel, à la faveur de voisinages de rang que nul n’avait vraiment choisis mais où l’on faisait enfin connaissance comme des égaux, au moins en aficion. Tel avait été le cas pour la course camarguaise et la bouvino. La corrida allait suivre. Il y fallut bien sûr un peu de pédagogie, les clubs taurins s’en chargèrent de plus ou moins bonne grâce, convaincus qu’il y allait de l’intégrité du spectacle. La revue « Toros » sortait chaque année un numéro « Spécial Ramadan » sur lequel un ancien directeur avait demandé que son nom ne figurât pas.   « Aplausos », qui suivait toujours très attentivement l’actualité française et avait saisi le filon, s’était débaptisée pour devenir «  Aplausos et Youyous » et le Pablo Romero était désormais autre chose qu’un club des rejetons du baby-boom :le rap y obtint sa juste place entre les sévillanes et la house, moyennant une très légère augmentation de la cotisation annuelle de membre pour renforcer le service d’ordre.

Le juge avait été assez désorienté par tous ces chambardements. En un peu plus de quinze ans, autour de lui le mundillo avait muté.

Une jeune génération de toreros avait rapidement tout bouleversé, emmenée par l’inattendu Medhi III, fils du vieux torero arlésien, lequel s’était refait sous un nouveau numéro au mitan des années 2010, contraignant son jeune fils au choix de ce chiffre.

La star des stars était cependant le très talentueux El Rami Bin Curro Bin Romero, le prince-héritier de l’émir de Charjah qui avait racheté les arènes de Barcelone après l’annulation de la loi de prohibition catalane par le Tribunal Constitutionnel espagnol pour y produire des corridas qui furent les plus fameuses de la décennie passée,mais que l’on disait ruiné depuis l’indépendance du jeune Etat de Catalogne qui avait fait de la bande littorale jusqu’à Montpellier un protectorat avec la complicité de Philippe Saurel, lequel avait souhaité se venger de l’ingratitude des électeurs du Languedoc après sa déconvenue électorale aux régionales de décembre 2021. L’Etat neuf et son protectorat avaient promulgué une nouvelle loi d’interdiction de sorte que le prince torero, seul à pouvoir renverser la tendance en cas de référendum grâce aux bataillons du Vallespir et aux maghrébins des deux côtés des Pyrénées, était devenu pour son émir de père et les aficionados du cru plus précieux qu’un puits de pétrole.

Toujours singuliers, les aficionados du 207 lui préféraient le romantique José-Manuel- Ali- du-Bled-y-de-la-Puebla, le fils illégitime du vieux Morante converti,que la rumeur donnait pour on ne peut plus libéral en matière de moeurs en dépit du mystère de sa naissance – on évoque une mère berbère, danseuse du ventre à Marrakech, à la jeunesse voluptueuse mais au physique désormais dévasté par une excessive consommation de loukoums.Un abonné du 207 l’aurait connue à son meilleur, dit-on. Et d’assez près, semble-t-il.

Les arènes faisaient le plein partout en France sauf à Béziers qui, malgré de multiples condamnations pour discrimination,s’obstinait à refuser le paseo aux toreros dits « musulmans ». Le nombre de corridas dépassait celui des années 90 de l’autre siècle et les toros étaient devenus plus conséquents, les éleveurs ayant soudain privilégié, sous l’influence dit-on de ligues islamophobes et racistes, le toro de caste, le combattant redoutable et armé. Le tueur. Les choses étaient plus compliquées en Espagne, les toreros issus de l’immigration maghrébine ne souhaitant toréer qu’en France et en Andalousie, les autres arènes se trouvant condamnées aux Sud-Américains, d’exaltés Pentecôtistes pour la plupart mais que l’on disait plus réguliers que les « musulmans », lesquels tenaient leur toreo des maestros gitans.

C’est ainsi que LaMaestranza ressuscita. Un peu garce, elle s’abandonna au toreo musulman, comme elle se grisait jadis du gitan mais en réservant désormais à ces artistes, pour la plupart des toreros d’inspiration, irréguliers et fragiles,des adversaires redoutables, encastés et armés dont les élevages se multipliaient dans la marisma. Arte y casta, c’était le phantasme de tous les aficionados. Séville redevenait à la mode et le 207 ne manqua jamais à l’appel. Les toros y étaient souvent graciés, c’était systématique quand ils avaient blessé deux hommes au moins dont l’un mortellement, et les marbres commémoratifs rendant hommage aux toreros morts dans l’arène étaient innombrables. Un vrai carré musulman ! Les Maestrantes se frottaient les mains : ils tenaient la victoire du sang.

Madrid, elle, sombrait dans le provincialisme avec ses petits toros de la casa Domecq qu’on réservait aux aimables toreros mexicains ou péruviens et, pour préserver la souche,à quelques Français et Espagnols non convertis.On y déplorait un nombre croissant de suicides parmi les abonnés du tendido 7.

A Nîmes, ayant perdu il y a des années son rang de gradin-haut, un temps réservé aux fidèles et aux voisins de la mosquée « Lumière et Pitié » de la Zup Nord, le juge était orphelin de ses amis du vomitoire 207 qu’il ne voyait plus mais dont il savait qu’ils avaient résisté ensemble aux pressions des lobbies pour conserver leurs places, à égale distance des exaltés des deux bords. Sur cette mer changeante, leur aficion fut un solide gouvernail. Le fils des banquiers qui n’avait pas cédé aux sirènes des cochons continuait sa collection de trophées taurins, laquelle a nécessité l’achat d’un troisième cabanon aux Saintes qu’il baptisa « L' Alhambra » sans qu’on ne sût jamais si c’était en hommage à Youssouf Ier, le bâtisseur nasride de Grenade, ou aux petites dames dévêtues du musical parisien, comme la réputation de jeunesse de son père pouvait en être l’indice.

Le juge, lui, à force de boire et de fumer sa retraite sans retenue depuis qu’il avait perdu sa source d’inspiration, était sec jusqu’à l’os. C’est lui que vous voyez depuis deux temporadas passer entre les rangs avec son grand panier, vendant maladroitement des chouchous à la volée et ayant bien du mal, avec son arthrose, à récupérer les pièces. C’est tout ce qu’il a trouvé pour les observer un peu à la dérobée, ces probes, ces magnifiques, ces grandioses du 207.

C’est ainsi qu’il apprit qu’ils avaient maintenu leur traditionnel repas de Noël chez S. qui vivait désormais avec un beau Sofiane, de trente ans son cadet et que tous les homos de la bande draguaient sans façon. Elle était heureuse et rajeunie, et le petit foulard sur les cheveux lui donnait un air mutin.

On dit que lors de la soirée annuelle du vomitoire au mois de décembre, le vieux juge réserve une table rue Roussy, dans un modeste kebab au pied de l’immeuble de S. C’est l’enseignant-chercheur qu’il a fini par connaître un peu qui lui en communique la date par courrier chiffré et non signé.

Il s’y installe, entend les rires, les cris, le brouhaha ou l’écho des conversations qui se dispersent depuis la terrasse et quelquefois, mais toujours très tard, la trompette de Rudy. Il sort son petit carnet de sa poche, l’ouvre, le pose sur la table, et recueille tout ce qui tombe du ciel, comme, dans son écuelle, le pauvre lazakât. C’est son Aïd à lui. Sa fête, sa grande fête. Celle du 207.

On le voit quelquefois fermer les yeux, un sourire doux sur le visage. On sait alors qu’il rend grâce au Dieu de l’aficion. Le plus grand et le plus miséricordieux. Pour qui sait attendre et espérer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

22/09/2015

Nîmes, feria des Vendanges 2015, en attendant les messies...

Nîmes, 17 septembre 2015- Nouvel arrivage de novilleros/ Los Chospes

Un chapelet de novilleros que l’on égrène en priant que le sang neuf dope enfin une aficion anémiée. Et le sang neuf aura été, une fois n’est pas coutume, celui des novillos de Los Chospes, très bien présentés, la plupart vifs et mobiles, d’une belle présence en piste en dépit de quelques signes de faiblesse (le premier et le 5), nobles mais exigeants, et non dépourvus de caste ( le 1, le 2 surtout, le 6) qui remettront certains de nos jeunes gens, peu accoutumés à une si aimable adversité, à  leur place.

Trois novillos applaudis à l’arrastre ; Louis Husson, méchamment débordé par le meilleur mais très exigeant deuxième, condamné à l’infirmerie pour une blessure au poignet ; le public protestant sottement la vuelta de Lilian Ferrani qui avait fait face dans une faena inégale mais non sans mérite à l’allant de son adversaire et fut très sincère à l’épée ; le Mexicain Leo Valladez, transparent face au plus toro du jour mais qui s’est révélé aussi mobile qu’une enclume au 3ème tiers. Trois jeunes gens ont finalement tiré leur épingle du jeu.

José Luis Munoz, d’abord, le petit-neveu chuchote-t-on du Curro Romero, qui a la démarche dodelinée et roulante, un peu sans façon, de son grand-oncle dans le ruedo. Une démarche de chemin de terre, moitié empruntée moitié auguste, très singulière, assez racée. Pas une démarche de danseur,  ah, ça non! Plutôt la résolution un peu lasse d’un rocillero. Autre chose encore des liens du sang ? Pas le capote pour sûr et hélas peut-être l’épée… Mais ce novillero de troisième tiers est incontestablement gorgé de toreria. Deux ou trois séries de la main droite, le corps très relâché, la main basse, et un final par aidées par le bas, le genou ployé restent le plus profond de l’après-midi. Gros échec à l’épée (saludos).

Joaquim Galdos, novillero péruvien plein de morgue, s’est annoncé dès le toro précédent par un quite par chicuelinas, lentes et suaves, le geste très décomposé, données d’un rebord de cape et cette figure enveloppante et altière suffisait à éclairer l’après-midi. A la muleta, face au novillo le moins intéressant du jour (faiblesse et un fond de caste âpre), il est le seul qui soit allé chercher le cacho, son adversaire sur son terrain : très centré, les pieds bien en terre, un rien de raideur dans la posture qui rappelle la manière du Fandino et la plus belle épée du jour (vuelta).

Andy Younes, un visage de poupée de porcelaine, des traits juvéniles mais déjà en proie aux médisances du mundillo qui lui reproche, à tort ou à raison, une mentalité d’enfant gâté et l’opinion qu’il aurait de lui-même, sut tirer profit de son adversaire, vif, bravote, y con gaz tant à la cape (faroles à genoux, parones très bas) qu’à la muleta où il suit avec intelligence les conseils de sa cuadrilla (une série de naturelles supérieure), avec rythme,  ligazon et main basse.  Soudain bousculé et jeté à terre par son novillo, on voit tous ses compagnons de cartel se précipiter en piste pour venir à son secours, Lilian en chef de lidia impeccable, et cette belle camaraderie fait plaisir à voir. Il se remet sur pieds pour une ultime série de la droite, avec trinchera et changement de mains dans le dos. Le tout est très joli, varié, plein d’entrain. Tue mal, ce qui le prive de trophée.

L’entrain, c’est tout de même ce qui a manqué ce jour pour des raisons peu compréhensibles. Nos jeunes gens, sans doute surpris comme nous-mêmes de voir des toros avec de la présence dans les arènes de Nîmes, étaient sérieux comme des papes ; enfin des papes avant François, bien sûr ! Et à vingt ans, c’est triste ….

Nîmes, 19 septembre 2015- Ponce, Juan Bautista, Roca Rey/ Victoriano del Rio

Joli lot de joli jeu, piques pour rire, mais toros en pointes, parfaits pour la télé et pour une alternative réussie. Le cinquième supérieur.

Roca Rey, servi par sa taille et son allonge de bras, a une aisance étonnante pour un jeune lauréat. Au point qu’on en oublierait que c’est son alternative. Il est vrai que la rumeur de ces derniers mois l’avait déjà consacré « révélation ». Et tel un torero confirmé, pas impressionné du tout, Roca Rey va au quitte sur le merveilleux toro de Juan Bautista enchaînant chicuelinas et taffaleras de beaucoup d’allure. L’Arlésien, piqué à vif, réplique brillamment et revient à la talanquera en fusillant du regard cette concurrence péruvienne qui avait eu l’impudence se s’afficher ! Une vraie competencia comme on les aime, venimeuse et réussie.

Roca Rey, c’est l’aisance et la variété plus que l’art et la profondeur. Sur son toro d’alternative, d’abord, avec une entame de faena brillante et un final par luquesinas ajustées et pures d’exécution, le reste étant agréable mais inégal, un peu superficiel à mon goût. Puis lors de la réception du sixième à la cape, une merveille d’enchaînements (gaoneras, faroles, deux passes à genoux, larga), opportunément saluée par la banda de musica. Hélas ce toro se blesse et doit être changé. Autre toro, autre réception, cette fois-ci par véroniques alternées avec des chicuelinas puis mise en suerte au cheval par gaoneras marchées de grande élégance. Ce toro est vif, noble et de belle charge dans la muleta, mais il se retourne violemment sur l’homme au troisième temps de la passe. Roca Rey affronte mais ne résout pas, se fait renverser, revient, se centre davantage et met enfin du dominio dans une série soudain pleine de toreria. Après le quite sur le toro de Bautista, ce réflexe final m’enchante, comme la décision à l’épée (une oreille et une oreille).

Le vétéran a dû, lui, faire face au toro de moins grande classe du jour, sorti en deuxième position, qui cabecea dans la muleta, reste mufle au sol quand on le cite, grattant comme un timide ou un irrégulier. Un manso sans intérêt aucun, mais le vétéran est un mage, un alchimiste et sa muleta est, ce jour, sur ce toro, une pierre philosophale. On voit Ponce entretenir cette charge irrégulière, l’apaiser, la prolonger, la polir, et de cette chose de peu il parvient à faire un diamant dont il se joue ensuite, en le faisant scintiller dans sa main, redondos, passes inversées, changement de mains, une série émouvante de lenteur et de temple de la gauche. L’immense leçon d’un grand maître, mille lieues au-dessus de  son toro. La plus belle, complète et convaincante faena du cycle (une oreille de poids après ¾ d’épée).

Diminué par une déchirure musculaire occasionnée par son premier combat et n’épargnant aux tendidos aucun signe ostensible de gêne et de souffrance, Ponce nous servira sur le toro suivant sa faena maison, répertoriée sur catalogue, son insubmersible produit d’appel dont le succès depuis trente ans ne se dément pas, la faena en cerceaux, du pico, excentrée, de mise en scène de soi et du relâchement affecté de qui consentirait par coquetterie à une dernière valse lente  devant son salon réuni, bombant le torse ou avançant la hanche au passage, sûr qu’il y aura encore d’autres cavalières transies sur son carnet de bal pour le griser de flagornerie. Une faena de derviche tourneur aux allures de toupie dont les circonvolutions ne cesseraient qu’au deuxième avis des clarines. Le tout curieusement plombé par l’accompagnement musical, « Mission » que l’ami Rudy devrait désormais exclure du répertoire dans l’arène – mêmes si les toreros la réclament, tel sans doute Ponce ce jour qui a remercié la banda en se penchant très bas avant d’exécuter la suerte suprême- tant la mélancolie répandue sur le ruedo en ces temps troublés d’aficion fait songer, pour les plus pessimistes ou déprimés d’entre nous, aux funérailles prochaines d’une passion qu’on redoute de perdre. Musique de deuil ou pas, la faena maison a plu et la récompense à Nîmes en est inéluctablement de deux oreilles. On n’a pas dérogé.

Juan Bautista dans un bel habit anthracite et blanc, aux parements quasi-goyesques, s’est monté suave, sûr, relâché et profond sur son premier, surtout à droite avant que son toro ne s’éteigne, condamnant cette belle et précieuse faena à aller un peu a menos. Un tiers d’épée en place, descabello (oreille).

Manifestement  toujours sous le coup du quite de Roca Rey dont il avait pris ombrage, Juan Bautista a banderillé son cinquième,  un toro de très grande classe en dépit de piques aussi symboliques que les autres. Juan Bautista se régale, on le sent et cela se voit. Beaucoup de choses hélas- ce torero est souvent pléthorique. Mais de belles choses et même de très belles après une entame à genoux, très toréée, des cites de loin, beaucoup de temple, et un bouquet de naturelles de face vraiment précieuses. Epée en la crux et foudroyante (deux oreilles).

Une très jolie corrida vraiment. Ni grande ni historique, au fond un peu anodine, sauf Ponce sur son premier, et la découverte de Roca Rey qui n’annonce certes pas le tremblement de terre de l’escalafon, mais a de jolies manières, gracieuses, toutes de légèreté, et fait montre d’une inventivité heureuse, à la cape surtout. Le Luque des débuts, moins l’art dans le capote.

Nîmes, 20 septembre 2015- Castella, Manzanares, Lopez Simon/ Nunez del Cuvillo

Et Lopez Simon, alors ?  Eh bien, c’est un peu comme dans un mariage arrangé… Voilà longtemps que chacun tente de nous convaincre que l’on ne sera pas déçu et quand on le voit pour la première fois, on ne l’est certes pas, mais le portrait était si flatteur qu’on demande encore à voir.

Epaté bien sûr qu’il n’ait pas renoncé à la noce après avoir été si sérieusement blessé il y a peu de jours.

Rassuré par son air sérieux, sa concentration dans le ruedo, sa démarche lente à petits pas comptés, redoutant seulement que cela ne soit qu’affectation ou, pire encore, qu’il soit vraiment dans la catégorie des cierges et des curés, ce qui pour les futurs époux serait un problème d’autant que leur voisin JT est, dans ce registre, indépassable.

Gêné dans le jugement par le vent qui souffle en bourrasques et l’insignifiance de la corrida du jour et plus encore celle de son toro d’alternative, très en dessous, de type, de trapio, de cornes et de classe que les novillos de l’autre jour. 

Saisi tout de même par cette volonté d’aller chercher le sitio, de s’y placer et de n’en plus bouger. Ce fut vrai sur ses deux toros, et Nîmes a applaudi plusieurs fois, comme Madrid a coutume de le faire, la position patiemment gagnée sur l’adversaire, avant même qu’une passe ne soit donnée et ça, pour sûr, cela rappelle notre voisin JT auquel on n’en veut pas même s’il nous déserte, préférant la compagnie mexicaine, surtout les 31 janvier où l’on travaille.

Beaucoup de beaux gestes devant son premier toro éteint dont il tente de provoquer la charge, surtout en fin de faena par derechazos de face et trois naturelles à la fois austères et profondes. Habitées.

La réserve est à suivre sur le toro suivant, le seul du jour à avoir du jeu et du jus, qui s’emploie à droite avec noblesse et les trois premières séries seront très sérieuses, sitio, distance, dominio, temple, il ne manque rien, en dépit du vent. Le toro est plus âpre à gauche, Lopez Simon tente et n’insiste guère, revient à droite, invente une pase du cambio, continue par un joli changement de main et….c’est fini. Zut alors ! Le toro est encore complet, a de la charge, du jeu et de la présence et ce coïtus interruptus surprend un peu et ….déçoit, en dépit des bernardinas ajustées, l’épée de mort en mains. Le maestro  tire certes profit de la charge pour un recibir très efficace. Vous je ne sais pas, mais moi je n’ai pas trouvé cette faena complète. C’était une très belle faena, sérieuse, méritoire mais précocement interrompue. Deux oreilles qu’il ne viendrait à l’idée de personne de chipoter d’autant que Lopez Simon a toréé encore convalescent. Oui, c’est cela au fond. Je l’ai trouvé puissant, un peu vert et encore convalescent. Pour un mariage arrangé, ce n’est pas si mal. Mais j’attends notre futur voyage de noces à Madrid pour avoir les idées plus claires. La renommée est le poison du jugement.

Castella a eu du mérite à toréer ce jabonero sans autre intérêt que son pelage couleur sable de piste nîmoise et à inventer une faena sur le suivant, intelligente, adaptant sitio, distance et dominio à la fade faiblesse de son adversaire, des passes du cambio, pieds joints, la montera sur les zapatillas de l'entame jusqu’à la porfia finale gorgée d'aguante, le corps entre les cornes qui rôdent. Belle épée (deux oreilles, la seconde dépourvue de sens vu la condition de l’adversaire).

L’ami Manzanares n’a pas forcé, ses toros non plus. 

Castella, boudeur après la contestation de sa seconde oreille protestée, a refusé de sortir à hombros par la puerta de cuadrillas, quittant l’arène le premier. Lopez Simon a fait de même peut-être par précaution sanitaire, ou par respect pour son parrain de confirmation d’alternative. Et ça, j’ai beaucoup aimé.