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26/08/2015

Le cartelazo de Saint-Gilles, 23 août 215

C’eût été partout ailleurs une très grosse affiche. A Saint-Gilles, c’était un cartelazo. Un sacré cartelazo.

Voici un bon mois que nous avions pris les places pour ce mano a mano Castella/Lopez Simon. Nous régalant de cette affiche de rêve. Un torero de la maturité dans sa plus belle saison face à l’inattendue révélation de la temporada.

Pris les places et organisé l’avant-corrida en réservant une forte tablée sous les platanes non loin des arènes, en terrasse du restaurant Le Cours. Nous sommes tous là ou presque à 13 heures, heureux de partager les quelques heures qu’il nous reste avant de goûter, mais alors chacun pour soi, les plaisirs ou l’inattendu de la course du jour. 

Las, le temps menace : le ciel est cardeno oscuro et le vent bourrasque les platanes au-dessus de nos têtes, comme un toro qui cabezea méchamment dans la muleta. Un vent d’en bas, épais, lourd, irrégulier tel un cinqueno auquel on ne la fait pas. Muy hijo de puta. Et quand on s’attable, c’est enganchones dans les rangs !

Aguanter l’alea d’une possible annulation de la corrida du jour, les aficionados savent faire. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. D’abord, parier toujours sur le maintien quoiqu’il arrive et prévoir le coup, vêtements chauds en plein mois d’août, ponchos, impers, K Way, parapluies, prêts à s’emballer, à s’empaqueter, à se saucissonner, à s’encagouler dans du plastique, et tant pis si on ne ressemble à rien, l’essentiel est de pouvoir tenir deux heures sous la pluie au cas où.  Car deux heures ainsi affublés sur les gradins, pitoyables comme des SDF sous des cartons dans la rue, c’est mieux que pas d’arènes du tout.

Ensuite, n’en rien dire,  surtout ne pas évoquer la funeste perspective d’une annulation. Ni se plaindre ni se lamenter : y croire, on ne sait jamais. La météo, le plus grand péril de l’art taurin avec la blessure du torero, est le secret de famille des aficionados : y penser toujours, n’en parler jamais.

Alors, quand ça tonnerre bas, quand de grosses goûtes rafalées par le vent s’écrasent sur les nappes, les plus exposés enfilent leur poncho comme si de rien n’était. On blague, on se charrie, on s’illusionne – «  Et Mexico le 31 janvier, ça te tente pas ? ». Et quand soudain, ça déluge un mur de pluie, épaisse comme la corde, quand le jour devient jaune et mirage sous des opacités de mousson, indifférents aux trombes d’eau qui font ployer la bâche sur nos têtes et aux tintements métalliques qui sonnent comme haubans en novembre, on échange, faussement insouciants, tel le torero feintant une attaque soudaine du fauve par un gracieux recorte, sur la salade de poulpes tièdes et l’amertume chic, un peu sophistiquée, du blanc d’Or et de Gueule. « Il se hausserait pas un peu du col, ce vin ? Tu as goûté le Mourgues du Grès ? Ca c’est du rosé ! ».

La conversation prend ses aises, circule, tourbillonne, s’emballe. Parler de tout mais pas de la rue qui s’écoule à gros bouillons le long de la terrasse ; la corrida n’est que dans trois heures ; on ne sait jamais. Cependant, la tempête qui nous tenaille imbibe sans qu’on s’en avise nos souvenirs lointains. Pas de souvenirs de corridas sous la pluie, ah ça non ! Les faenas épiques, zapatillas et sabots dans la boue, les ruedos mitraillés de grêlons, les tendidos qui cascadent sous nos fesses, on en parle uniquement quand la tenue de la corrida est définitivement compromise. Comme pour signifier, devant les taquillas rideaux fermés que, malgré tout, on aurait pu faire un effort. A cet instant à Saint-Gilles, nous enivrant encore d’illusions, nous n’en sommes pas là. Et on se garderait bien d’incommoder davantage les Dieux de l’arène.

Alors, on parle d’autre chose. Les éléments poussent néanmoins le propos, comme de gros nuages, vers les terres tropicales, les zones humides et les expéditions aventureuses, allez savoir pourquoi ? Sylvie évoque ses quatre jours dans la forêt amazonienne en Equateur, Laurent un projet de voyage à Bangkok, Bruno le chemin des Incas sous la neige (« Et quatre jours de marche, c’est pas trop dur ? ») ; on se refait Angkor. D’autres, qui préfèrent sans doute demeurer plus au sec, se chuchotent, complices, des demi-confidences sur les nuits chaudes tunisiennes. Les glorieux sont prêts à ressortir le smoking dit « de Cédric » pour le futur Prix Nobel de biochimie de Laurent. On commente la rentrée littéraire (Laurent Binet et son livre sur Barthes tient  la corde) et le billet de 20 euros qui a fait la une du Midi-Libre, qu’un avocat général, pris de repentir, a remis là où il l’avait chipé, dans le sac à main de sa voisine de bureau. La justice a sévi comme un moine se flagelle mais sans s’aviser qu’elle exhibait ainsi ses plaies hors les murs. La discrétion n’est plus de mode. Les secrets de famille non plus, sauf la pluie et le vent pour les aficionados ….!

Le Domaine de l’Hortus et l’amitié coulent à flots. Le reste aussi ; des trombes d’eau, hélas. La bâche fait de plus en plus le gros ventre sur nos têtes, de fortes occlusions et des retenues boursoufflées que les serveurs auscultent à coups de manche à balais, comme on fiche le doigt dans le gras d’un bourrelet, ici pour faire gouttières et évacuer l’eau. Ca marche :  elle coule à seaux. De gros « splatch » partout !

Il faut bien se résigner : nous prendrons le dessert en querencia.  A l’intérieur où l’on nous trouve une place : voilà beau temps que les déjeuneurs sont repartis.

C’est à cet instant que nous apercevons un fourgon de torero garé devant le restaurant. Le jeune Jean-Rafaël, un sacré feu-follet d’aficion, toujours le premier durant la vuelta à demander au torero de lui lancer son trophée, un immense collectionneur d’oreilles, va aux nouvelles. C’est Lopez-Simon dont il revient chargé de photos dédicacées. Le jeune maestro est là qui se repose dans l’hôtel où nous déjeunons et qui s’habillera peut-être, si la corrida est maintenue.

Au fond, désormais nul ne se fait plus d’illusion, mais savoir le torero à l’hôtel, c’est l’imaginer un peu parmi nous, sur le radeau en pleine tempête. Quel est son état d’esprit ? Déçu d’avoir parcouru tant de kilomètres cette nuit pour rien ? Ou finalement soulagé d’un risque qui n’a plus à être pris ?

Alors, soudain, sans s'en apercevoir, rien de prémédité, à l’heure de la corrida que l’on sait annulée, on s’excite, on s’emballe comme si on prenait place pour le paseo, et cette putain de corrida fichue on va tout de même se la faire !

Et d’abord en terrasse où, à la faveur d’une relative accalmie, nous reprenons place en disposant les tables en carré sans rien demander à personne. Jean-Raf sera notre maître d’œuvre qui se faufile partout, il nous signale des hommes de la cuadrilla qui remballent les bagages. On leur offre un verre de Jet. On ne sait pas vraiment qui est qui, piquero, banderillero, valet d’épée, chauffeur ? Peu importe. Ils n’osent pas refuser le verre mais y trempent à peine les lèvres. On leur parle de la corrida de la veille à Malaga – les toros ne sont pas bien sortis…, une vuelta pour Alberto seulement. On leur donne rendez-vous à Nîmes – mais « Vendanges », l’appellation de la feria, n’a pas l’air d’évoquer grand-chose. Ils toréent le lendemain dans la région de Murcia et pour l’heure on a l’impression qu’à chaque jour suffit sa peine. Le chapelet de triomphes de Lopez Simon s’égrène, sans doute comme les autres, prière par prière… Julie reconnaît Alberto Sandoval, le piquero : c’est ce petit jeune homme si menu, au pantalon impeccable, chaussé de mocassins, qui consulte son Facebook, un peu à l’écart des autres.

Tant de toreros sur notre brin de terrasse menacée par les éléments, c’est l’Arche de Noé ! Nous sommes ravis, un peu gauches, nerveux et embarrassés comme pour une inattendue rencontre amoureuse qui vient trop tôt. Plus spontané, Jean-Raf, une belle sacoche de cuir suspendue à l'épaule, donne un coup de main à la cuadrilla, en la rangeant dans le coffre du fourgon des toreros et on rit avec Florence des prouesses de son fils.

Voici le maestro qui apparaît, un long jeune homme mince en survêtement sans chichi, le blouson fermé à ras le cou, la tignasse mouchonnant en casquette bas le front, un peu surpris de voir tant de monde à sa sortie de l’ascenseur. Il s’approche l’air timide,  les bras drôlement collés au buste, le menton un peu dans le cou, le sourire gêné, de petits yeux en entailles profondes,  enfouis comme pour dissimuler un rien de mélancolie, mais qui s’embrasent soudain d’éclats de diamant noir. Fulgurants. Des flammèches indomptées. Des départs de feu. Dont l’intensité surprend sur un  physique aussi aimable.

Alberto- c’est son prénom- se prête avec grande gentillesse à la prise de photos, aux autographes et aux encouragements de la bande qui lance ses sesames pour entrer en conversation : « Nos vemos por Vendimia en Nîmes! » « Estaremos  en Madrid para la feria de Otono ! » « Suerte Maestro ! ». C’est étrange de voir de si près et en de telles circonstances un torero déjà puntero mais que l’on n’a pas encore vu toréer. Cherchant à deviner ses mystères à partir de sa manière d’être dans le hall d’un restau de Saint-Gilles par jour pluvieux. Et, soyons francs, on ne voit pas grand-chose, sauf ce corps qui encombre un peu et ces lueurs de forge dans le regard. Evidemment je rate toutes mes photos. Dégoûté j’en prends une de la pluie. Celle-là est réussie. Pour les autres, je compte sur Marc et sur Julie, mes amis sur Facebook.

Vous dites « toreo » ? Cette fois-ci, aussitôt désaimantés de Lopez Simon, nous y sommes ; la corrida a commencé, chacun y va de son histoire, de son anecdote, de son beau souvenir. José Tomas bien sûr, à Madrid, ses deux corridas de juin 2008. Laurent et Sylvie étaient de la première, souveraine, d’un seigneur, une Odyssée ; Jean-Pierre et Florence de la seconde, épique, d’un guerrier, l’Iliade. Chacun raconte la sienne, on l’a entendue mille fois et on ne s’en lasse pas. Julie parle cheval, de piquero et de rejon. De Cagancho qu’elle  a connu de près, pas farouche le Cagancho qui lui posait la tête entre les seins.

On évoque les toreros de naguère, Julio Robles, Roberto Dominguez, en se demandant s’ils auraient toujours leur place dans les ruedos d’aujourd’hui, si faussement exigeants, si étriqués.

On cite aussi ceux dont a perdu la trace ou à peu près.

- Damaso Gomez ?

- Damazo Gonzales ! bien sûr que je l’ai vu!

- Mais non pas Le Damaso ; Damaso Gomez ! ».

- Et El Calatraveno ?

- …..

- Oui Mossieu :  El Calatraveno » !

- Et Cordobés à Saint-Jean de Tyrosse…. Après la course, il nous a tous invités à dîner  au Grand Palais à Biarritz, enfin tous ceux qui étaient là encore ! au grand désarroi d’El Pipo qui, sachant que la femme d’El Cordobes fêtait ce soir-là son anniversaire, a fait mine d’un malaise pour précipiter le départ du maestro et l’inciter à la rejoindre.

La pluie a cessé mais pas le Jet aux glaçons…. On se refait des faenas, on enchaîne les passes, on était beaux et jeunes, on s’épate de faroles de souvenirs, de largas cambiadas de rodillas d’émotions, de trincheras de bodegon, du loup grillé de l'année dernière à Malaga après avoir vu José Tomas.On revient au temps présent, on s’organise pour Bilbao : c’est Rudy  qui fera la tournée et ira chercher les compagnons à 6 heures du matin.

- C’est pas un peu tôt 6 heures ?

On trinque en l’honneur des Pedraza de Yeltes du 15 août à Dax, chagrins que Nîmes soit aussi parcimonieuse en toros-toros.

Cà tourne, ça s’écoute plein d’admiration dans les yeux, les souvenirs des uns deviennent ceux des autres, on se connaît depuis mille ans et toujours on en apprend ! Rudy qui doit trouver la faena bien belle mais qui a laissé ses instruments aux arènes enchaîne soudain trois chansonnettes ; Philippe, son tuba, et Vincent, son trompette, se marrent, ainsi que les clients qui arrivent pour le service du soir.

Car le temps a passé. Tout à l’heure nous avons secoué les mouchoirs blancs quand Lopez Simon est parti au volant de sa belle voiture neuve avec la fierté de qui vient de gagner au loto. Il se fait tard, Alexandra et Bruno nous ont quittés et nos trois amis de Comps, des nouveaux, des amis d’amis, très charmants et assez amusés, s’en vont. On leur donne rendez-vous comme à des frères en aficion à la Petite Bourse à Nîmes pour les Vendanges. Il n’est pas question de ne plus se revoir. La course était trop belle.

Voilà plus de sept heures qu’on est là, dans ce chaudron d’aficion, toréant la pluie et le temps qui passe.  Nous lèverons le camp à 20h 30. Sans nous aviser que c’est l’heure à laquelle, si elle avait eu lieu, la corrida du jour se  serait terminée. Pour sûr, ce fut un sacré cartelazo !

PS : Lopez Simon, le torero du jour, a posté un tweet dans la nuit : «  Hoy una pena que se suspendiera el mano a mano con el maestro Castella en Francia por las lluvias », suivi d’un autre : « Pero pude sentir la felicitad de expresarme con libertad y sentir el carino  y comprension de su aficion ». Et, ça, on l’a vraiment pris pour nous…..

 

 

 

 

 

  

 

 

 

 

 

19/08/2015

Mehdi Savalli face aux Miura: le retour des Amériques

Béziers, 16 août 2015- Fernando Robleno, Javier Castano, Mehdi Savalli/ Miuras

Pour Mehdi, c’est retour des Amériques ! Quel bonhomme, ce torero !

Pour un torero, l’Amérique, c’est généralement une tournée européenne  que l’on  prolonge par une campagne outre-Atlantique.  Pour Mehdi, ce fut l’exil. L’exil au Pérou.

Partir sans rien, sans personne, sans contrat, sans apoderado à dix mille kilomètres de chez soi. S’inventer un passé, un cartel, des histoires de toros et trouver enfin quelqu’un à qui les raconter. Risquer d’être pris pour un imposteur et affronter l’incrédulité ou la suspicion, comme tous les immigrés sans témoin. Il sait. Tant pis ! Ce sera toujours mieux que ces saisons sans contrat ou pire encore ces  engagements systématiquement présentés comme de  « la dernière chance » mais dont le succès n’amorce rien. Tel un puits dans le désert. Vous souvenez vous de Mehdi Savalli  consacré triomphateur de la Miurada d’Arles 2014 ? « -Y qué ?- Y nada ! »

Alors, il est parti. Vous connaissez, vous, le Pérou ? Alors, t’imagines, Mehdi… Pour lui, le migrant d’Arles, c’est un peu la conquête de l’Ouest, la femme et les enfants dans la roulotte et on verra bien de l’autre côté si le soleil se lève aussi ! Le traje corto et l’habit de lumières dans une malle, avec des photos de France et quelques coupures de presse.  Gratter à la guitare dans l’arrière-salle d’un bar pour tuer le temps, taper la partie de cartes ou jouer aux dominos des journées entières,  tisser patiemment sa toile.  Faire des potes, car sinon on crève. En espérant qu’un inconnu de passage vous offrira une vieille vache à tienter dans la montage avant qu’un jour prochain votre nom soit à l’affiche.

Et Mehdi a gagné ce pari fou. Une dizaine de contrats, de beaux succès, quelques triomphes et un indulto.

Et dès qu’on le voit fouler le sable lors du paseo à Béziers, on comprend ! Dix contrats dans une saison, c’est énorme pour un torero comme Mehdi. Important. Inespéré. Pour l’estime de soi, la confiance, bien sûr. Mais pour le métier surtout. On ne devient pas champion de natation sans inépuisables longueurs dans un bassin. Torero, c’est pareil. Mais le bassin, c’est le ruedo. Si on vous en chasse, pas de podium.

Physique puissant mais silhouette plus affûtée que ces dernières années, le cheveu court et redevenu tout noir, on sent que Medhi s’est occupé de lui ; athlétique, rajeuni, plein d’une énergie nouvelle. Au moral, un appétit de lion : quand il foule la piste à grandes enjambées, on peine à imaginer qu’il marche comme les autres en zapatillas ; c’est  chaussé de bottes de sept lieues  qu’il vient saluer au centre, arracher les bâtons qu’on lui tend depuis la talanquera, ou au centre pour citer son toro !  Volontaire, décidé, irradiant de charisme. Techniquement, beaucoup plus mûr, intelligent et habile.

Et avec ça, un plaisir, une joie de toréer dans tous les tercios qui soulève d’enthousiasme. Pour Medhi comme pour d’autres avant lui, mais à la différence de presque tous ses contemporains, la corrida est une fête. Il est de la lignée des Tomas Campuzano, des Richard Millian, des Victor Mendez, des Espla peut-être aussi, du feu-follet Chamaco, des Padilla, des Fandi. Une manière heureuse, fêtarde, rabelaisienne, quelque fois un peu saturée, d’être dans l’arène.  Et  Dieu que c’est bon de voir en piste un torero qui ne soit ni un cierge ni un curé !

La Miurada était inégale de présentation ( de 571 à 656 kgs), avec trois très beaux exemplaires ( les trois premiers), des cornes conséquentes mais quelques unes abîmées – le 4 très vilain-, mais globalement faible (le 1, le 3 et le 5), sans bravoure ni sauvagerie, à l’exception du 2, très avisé, dangereux, avec beaucoup de genio ; le 3 noble,  le 5 sans charge, le 6 arrêté. Bref une Miurada, non pas compliquée comme Béziers le suggère tant il est interdit ici de s’avouer déçu par la ganaderia, mais médiocre  avec un très bon toro, le 3 pour Mehdi. Belles mises en suerte et grande application des hommes aux tercios de piques, surtout sur le 2 piqué par Alberto Sandoval – prix du meilleur piquero de l’après-midi, plus que justifié- et le 3 par Gabin – tout de même moins sûr à juridiction qu’à l’habitude. Toros tous mansos à des degrés divers et que leur faiblesse contraint à ménager lors du tercio.

Le sorteo n’a guère souri à Robleno. Son premier est faible et sans gaz, belle épée. Son second brutal, à demi-charge, sortant de la muleta la tête haute. Robleno fait ce qu’il peut. Desconfiado à l’épée : 2 pinchazos, bajonazo, entière caida.

Castano a fait face à l’os du jour, son premier, toréé à l’ancienne, mais qu’il n’est pas parvenu à réduire. Le suivant est plus noble mais très faible. Castano lui sert deux belles séries de la main droite, liées et main basse, puis la faena va a menos face à un adversaire épuisé et fléchissant. Une belle épée en place décide la présidence à lui consentir une oreille inattendue.

Mehdi, très soutenu par le public, a fait le spectacle et beaucoup plus que le job. Palmitas d’accueil à chacun de ses toros, il est le seul torero du jour à avoir servi des véroniques, centrées, puissantes et toréées, et ce, à chacun de ses adversaires, après une paire de faroles de rodillas à la sortie de son premier. Aux bâtons, il fut plus allant que jamais face à des gradins conquis, un merveilleux poder a poder en courant à reculons et un violin de macho sur son premier, la banda jouant l’ouverture de Carmen sur le tercio. Deux grandes paires sur le suivant, avant un cite énorme, Mehdi à genoux, les cuisses écartées, renversant le buste en arrière jusqu’à toucher le sol des épaules, se redressant, recommençant, en une ondulation de contorsionniste. Le voir faire ainsi le tapis volant pour agacer  un  adversaire de 591 kgs est un régal. Le toro accourt et Mehdi se relève pour une quiebro un peu approximatif qui met le feu aux arènes.

Mais c’est de muleta qu’il surprend par son intelligence et sa technique. Son toro est noble et a beaucoup de présence. Hélas, il marque une légère faiblesse, comme d’autres pensionnaires. Et toréer un Miura à mi-hauteur n’est pas donné à tout le monde. Mehdi y parvient, après des doblones très ajustés, en trois séries de la droite qui vont a mas, la troisième supérieure de tout, de position, de ligazon et de temple. Sans doute un brin lointain à gauche, il revient à droite, sûr et serein, en confiance, donne une dernière série, sans se presser mais sans prolonger la faena comme sans doute le toro l’aurait permis. Mehdi a bien fait, qui a appris de ses erreurs de jeunesse. Ne pas en faire trop,  toréer à sa mesure. Tout le monde n’est pas Ponce ou le Juli et ces deux-là n’ont pas les Miura pour tasse de thé. Ultime série l’épée en mains. Entière un peu trasera, descabello. Oreille et vuelta très fêtée.

Le suivant arrivera arrêté à la muleta. Là encore, Mehdi ne renonce à rien et s’adapte, dans un trasteo rapproché, dans le sitio, avec un aguante phénoménal, par porfia, pendule de droite et de gauche, jusqu’à ce que le toro embiste enfin, dans la muleta déployée, tenue, templée et dominatrice. C’était le maximum que ce toro pouvait supporter et ce maximum, qui supposait son poids de cojones, nous a été offert. Pinchazo, ¾ d’épée qui suffisent.

Tout le monde a compris : Mehdi a fait notre après-midi. Retrouvé, viril, a gusto, solaire.

Porté par les applaudissements du public jusqu’à la puerta des cuadrillas, le bras levé bien haut, il est sorti en conquérant. Superbe et généreux. Comme qui revient, non de l’exil, mais d’une campagne victorieuse au Pérou. Dont il a bellement récolté les fruits ici. Prochain cartel de Mehdi le renaissant : le 13 septembre à Arles face aux Cebada Gago.

NB/ Six anti-taurins ont envahi la piste avant le paseo, y jetant boules puantes et …des clous ; ils ont été  rapidement appréhendés, avec sûreté et sans violence, le public ayant manifesté sa colère tout en évitant tout déchaînement de haine. L’aficion a appris à se comporter face à un harcèlement dont les anti attendent qu’il nous rende odieux et paraît- que faire d’autre ?- prendre son parti de tels incidents.

On songe cependant, après avoir vu un Mehdi si connecté au public, que des carteles moins homogènes et moins attendus que ceux que l’on nous présente généralement, offrant de la diversité et de la joie d’être en piste, des carteles plus « physiques », faisant appel à des toreros moins convenus et plus spectaculaires pourraient relever l’aficion de sa lente anémie. Car celle-ci, ce ne sont pas les anti-taurins qui la provoquent….  

La suite de l’organisation fut parfaite, paseo avec « Carmen »  chanté, l’air d’Escamillo par un ténor impeccable, banda brillante et à propos, chants provençaux divers durant la course, public bon enfant qui n’a pas réclamé la messe ménardienne, la messe hostile, la messe anti-républicaine et qui, pour le reste, n’a pas boudé son plaisir.

 

 

14/07/2015

Céret 2015, incursion en secte du Vallespir

Céret, 11 juillet 2015, Dolores Aguirre – Fernando Robleno, Alberto Aguilar, Alberto Lamenas

«  Je cherche un toro sauvage, puissant, qu’il est nécessaire de lidier, un toro qui soit un vrai toro, exigeant et qui provoque de l’émotion et pas de la pitié, comme cela arrive avec tant de toros combattus actuellement ». Parole de ganadera dont nous sommes instruits par le mâle livret distribué à l’entrée de la plaza, un vrai missel pour messe noire.

La secte du Vallespir accueille à bras ouverts les nouveaux convertis et les arènes sont quasi-pleines sous un soleil de plomb.

Et question toros qui ne font pas pitié, nous fûmes servis, qui prirent 20 piques au total et les trois premiers, 12 à eux seuls, encore que le châtiment fût incomplet sur le troisième, un manso perdido, qu’on avait sottement épargné de deux ou trois rencontres supplémentaires. Le lot était loin d’être homogène (de 520 à 620 kilos) et  deux exemplaires, l’un maigre d’apparence (le 3ème), l’autre (le 4ème) un menhir, une tour Magne, un monstre préhistorique, un cyclope homérique, un tanker échoué en piste qui se ficha au centre et n’en bougea plus, auraient mérité de rester au campo. Tous mansos à des degrés divers, à l’exception du 2 qui se grandit en trois rencontres, d’abord fuyard puis poussant comme un forcené à la troisième pique, agressifs, violents, teigneux. Tant d’intensité, tant de frayeur depuis mon rang de tendido quand le toro s’approche de la talanquera prêt à sauter dans le callejon -ou pire si affinité-, tant de présence âpre et venimeuse m’épuise et je suis essoré après les trois premiers combats. Il faudrait songer, à Céret, à organiser des corridas de trois toros pour les moins endurants....

La secte du Vallespir, en réalité assez déçue par le lot, s’est  mal comportée. L’entre soi minoritaire affecte le discernement, c’est là chose ordinaire. Mais, Grands Dieux de l’Adac, que lastima ! La secte siffle le piquero qui, sur le 4, sort de son sitio  pour aller chercher la demi-tonne d’immobilité lui faisant face dans ce qui sera le tercio de piques le plus émouvant, le plus beau, le plus exaltant de sûreté et d’intelligence de l’après-midi, qui s’achève au centre du ruedo, le piquero, un piquero d’estampe, un Botero vivant, debout sur ses étriers, le ventre sur la hampe, le toro poussant soudain en creusant les reins et,  bien sûr, le prix de la meilleur pique sera attribuée à ce picador-là (Francisco Gonzalez) auquel on a cru un instant apprendre le métier. Mal élevée et impatiente, une voix ose crier un irrévérencieux et grotesque «  Vas-y » à un banderillero aguerri qui a le tort d’attendre  que son adversaire soit mis en suerte pour s’élancer dans une pose parfaite de sincérité, le peon, qui n’aime pas les contretemps ni l’ouvrage bâclé, fermant les poings d’un orgueil enragé lorsqu’il arrive en courant à la barrière, fier de la leçon qu’il vient d’administrer moins au tio qu’au ronchon. Aveugle à ce toro auquel il manquait deux ou trois piques, le manso perdido sorti en trois  et qui comme les autres se reprenait après le tercio en se chargeant d’une énergie mauvaise, la secte chahute encore les peones, que l’on sent dubitatifs et que le tio chasse de son terrain à grands coups de cornes en ciseaux, sans s’interroger sur le bien fondé des doutes des hommes de plata qui préfèrent tout de même, y compris ici, la vie sauve à une paire de banderilles de verdad. Mais le plus grossier, le plus insupportable, l’objet de mon plus grand scandale, c’est tout de même d’avoir privé Alberto Aguilar d’une vuelta sur son premier et Alberto Lamelas, d’une oreille sur le troisième.

Voici des modestes, des rescapés de l’escalafon, des estimables à cinq contrats par an où qui travaillent à côté pour vivre, des hauts comme trois pommes face à des monstres qui font dix fois leur poids, un cœur grand comme ça, suant comme à la mine mais sérieux comme des papes, des qui ne reculent pas parce qu’ils savent que ça leur est interdit, des qui font face, des qui se croisent, des qui affrontent ce qu’on leur offre et Dieu sait qu’on n’est guère charitable, des qui, à chaque engagement, tiennent Céret ou Vic pour la chance de leur vie, celle de se relancer, de se faire une petite place, oh, pas bien au soleil la place, mais une place quand même sur la planète des toros, comme ces SDF heureux de se mettre un peu à l’ombre, non loin du passage, pour se sentir moins seuls, des qui espèrent maintenir encore une saison ou deux, trois peut-être, un nom ou leur apodo, mais eux ont choisi de toréer sous leur état civil : l’apodo leur paraît une fantaisie de riche, de bourges, de « boloss ». Voici des braves donc, gorgés de hombria, auxquels on refuse, à l’un, un signe de gratitude et de remerciement – la vuelta-  à l’autre la récompense rêvée de haute lutte et qui s’imposait d’évidence. Ô Grands Dieux de l’Adac, que lastima !

Aguilar a toujours ce physique de communiant, le visage beau et lisse comme une dragée, une allure d’ado, mais un adolescent des rues, joli physique, assez bagarreur, fort caractère. Il tombe sur un des plus hauts du jour et le seul encasté. L’ombre du toro écrase le petit torero. Peu importe ! Il l’éprouve, le sent passer – et cette masse noire qui le dérobe complètement à nos regards est saisissante-, bouge pas mal mais invente soudain un changement de main inouï, de folie pure, lié au pecho, irréfléchi et phénoménal. Vivant ! De se sortir vivant d’une telle roulette russe, Alberto s’embrase, s’enflamme, se consume, entre soudain sur le terrain du toro et tire quatre derechazos inattendus de dominio et de vérité. Ca marche, le public le suit. Alors, il crie pour se donner du courage, avance la jambe contraire et sert en hurlant trois naturelles de feu. Epée trasera. Descabello. Saludos. Il s’apprête pour la vuelta, et le public cruellement la lui refuse, comme on chasse sans façon un SDF épuisé de l’ombre où il avait enfin trouvé un peu de fraîcheur....

Lamelas a moins de cartel encore. Une impression vicoise pour bagage et son envie de tirer profit de tout lorsqu’il est en habit de lumières. "Tout" hélas n’est pas grand-chose pour qui n’est pas né sous la bonne étoile. Son toro, c’est ce manso perdido déjà évoqué, un peu maigre, pas très joli, mais plus haut encore que le précédent. Larga afarolada  de rodillas en entame et deux véroniques la main basse, le corps relâché. Assiste sans désappointement perceptible au désastre lors du tercio des banderilles. Grand toro, tête haute, irrégulier et violent, qui finit aux tablas après deux passes de muleta. Vient l’y chercher, le toro le suit puis fuit à nouveau, sans plus bouger, donnant de grands coups de tête de droite et de gauche. «  Mata lo » soupire Céret. « Que mata lo » ? C’est son troisième toro de l’année et il n’y en aura pas beaucoup d’autres. Alors, il insiste, reste auprès des barrières mais l’extrait de son cœur de querencia. Et là soudain, dans le terrain du plus grand danger, il tient ce toro violent, agressif et armé,  il le tient, le manda, l’embarque, pour une, pour deux, pour trois, pour quatre passes de la droite, denses et insoupçonnées, lui concentré, quieto, bien dans ses zapatillas, hélant gentiment son adversaire à chaque passe d’un bien étrange « Mira toro bueno ». Ce « Mira toro bueno » n’est pas du second degré ou de l’auto-persuasion.  C’est la joie de l’infortuné. Le brin de tabac encore à fumer dans le mégot ramassé par terre. Et comme si ce miracle ne suffisait pas, Alberto Lamelas tente une même série à gauche, de naturelles croisées, dessinées, con dominio. Une épée trois étoiles en todo lo alto et d’efficacité immédiate, à lui décrocher l’oreille dans toutes les places de primera. Pas à Céret.

Robleno a été très digne face à l’incommode premier qui se retournait vif comme un chat. Très belle épée.

Seconde moitié de la corrida, moins prenante (4 et 5 sifflés à l’arrastre). Lamelas sans rancune sur le six auquel il a tiré avec mérite des passes des deux côtés.

Organisation parfaite en dépit d’une manifestation anti-taurine sur le pont, clairsemée, plutôt débonnaire et sans agressivité, qui a cependant retardé le début de la corrida d’une dizaine de minutes. Message pédagogique et plein d’apaisement du palco aux spectateurs à ce propos. La grande classe.

Céret, 12 juillet matin, Fraile-Sanchez Vara, Perez Mota, Cesar Valencia

Corrida moins saturée de sauvagerie, certes moins dense mais lot très beau de présentation (de 520 à 600 kgs), incroyablement armé, au berceau large, très large, très très large, et découverte de trois toreros dont je me scandalise ne pas les voir ailleurs. Public moins intempestif que la veille.

Lui est torero mais je le connaissais. C’est Gabin, ce jour piquero dans la cuadrilla de Perez Mota. Ce type est né sur un cheval ; il faut le voir, si sûr, longer les lignes, capter le regard du toro, l’aimanter de vingt mètres, jouer avec lui, l’accoutumer de loin à sa présence, mobile et élégant sur sa monture, ne pas cesser de longer les lignes en aller-retour comme si on avait le temps, lui jeter lentement ses filets comme une araignée tisse sa toile. Le toréer ! Il faut le voir le Gabin, la pique sous le bras ou, quand il s’agit de provoquer la charge, tenue à l’horizontale comme le font les Indiens dans les westerns, mais le plus souvent sous le bras et alors la pointe vers le ciel comme au campo. Ne se mettre en garde, le cheval perpendiculaire aux lignes, qu’au bon moment, quand il sait que là, là c’est sûr, le toro accourra s’exposer à la morsure de la hampe, laquelle ne sera abaissée qu’à juridiction, laissant à son adversaire le plus de champ possible, nous offrant la course la plus longue, le galop le plus sûr. Ce tiers, dans les mains de cet homme, est une faena, une véritable faena avec un commencement, l’approche, un milieu, le jeu, et une fin, la pique elle-même ; une faena recommencée ce jour trois fois face à un toro mansote qui se défend et proteste sous le peto mais tenu, impeccablement tenu,  piqué, impeccablement piqué, avec savoir, respect et hombria. Ce tercio de varas si brillamment exécuté assure à Gabin un triomphe majuscule, toute l’arène debout pour lui rendre hommage, lui se dressant sur les étriers en torche vive telles les silhouettes aspirées du Greco, comme s’il voulait toucher le ciel en remerciement de ce moment de grâce.

Francisco Sanchez Vara, en costume vieux rose-vieil or, sans doute ressorti des lointains pour l’occasion, a un petit air de Yann Moix, en plus souriant. Très digne toute la matinée, ne négligeant pas son rôle de chef de lidia, nous régalant aux banderilles dans des tercios bien menés et sincères, agrémentés d’une spectaculaire et parfaite garrocha de son vieux peon sur son second, a servi d’abord une faena essentiellement gauchère, aussi croisée que possible compte tenu de l’envergure de cornes de son adversaire. Pinchazo, épée phénomale. Mort en brave du toro (vuelta que Céret s’est abstenu, cette fois-ci, de protester). Sera moins convaincant sur le suivant un toro, sans classe, décasté et violent, comme s’il était épuisé par l’effort sur soi, il est vrai plus que méritoire (ovation).

Manuel Jesus Perez Mota a été, pour moi, la révélation de la course. Sûr, très jolis gestes, la main basse, des effluves de basse Andalousie face à son premier adversaire conséquent mais noble qu’il temple le plus souvent dans le terrain et en se replaçant spontanément quand il s’en éloigne, sans attendre qu’on le lui intime. Hélas, son toro est  allé se ficher à la talanquera au moment de la suerte suprême, s’interdisant toute sortie hormis sur le torero. Deux vaines tentatives, puis épée en place et descabello. Tour de piste fêté, ce n’est pas si souvent, il le fait en templant à mort, le plus lentement possible, pour en profiter un maximum. A notre approche, il me voit me découvrir et m’invite à lui lancer mon chapeau. Cela ne me serait jamais venu à l’esprit, non que le torero ne le mérite mais faute de couvre-chef à la hauteur : ce geste-là aussi doit être un sacrifice et j’avais acheté le mien une poignée d’euros sur les étals autour des arènes…  Je m’exécute, il me le renvoie victorieux, dans un grand sourire, comme un panama à un milliardaire de ses amis. A cet instant, chacun de nous se la joue un max, enivré par l’illusion d’autres vies que les nôtres. C’est Ordonez et Hemingway, ridicule, affligeant, tout ce que vous voudrez. Mais pour moi, dans l’instant, c’est énorme et j’en rougis presque de plaisir. Comme les vrais imposteurs ! Le suivant sera un monstre de 600 kilos, vraiment très impressionnant de tout, manso très bien piqué en trois rencontres dont les deux dernières parfaites de sûreté. Toro à charge courte et brutale, mufle au sol, qui gratte. Perez Mota fait face puis abrège avant un engagement à l’épée qui aurait mérité que son salut ne fût pas protesté.

Quant à César Valencia, c’est un phénomène. Un vénézuélien de sang indien, à la trempe bolivarienne, à l’obstination têtue d’un Chavez. Les Cumanagotos étaient-ils minuscules  et grandioses à la fois ? Alors, il en est ! Quelques uns retiendront sans doute son impuissance à l’épée et ses larmes de rage par deux fois. Mais on l'a vu, au moment de la suerte, se hisser sur la pointe des pieds pour tenter de porter les yeux au-delà du garrot. Que pouvait-il faire de plus : se jucher sur une chaise, l’épée en mains ? Ce jeune au rêve de torero doit avoir un apoderado bien cruel. Un de ces apoderados de verdad, un grand. Un immense. Un sans pitié. Un sadique. Un qui ne veut pas perdre son temps. Un Antonio Corbacho, un Philippe Lucas, que sais-je ? Après deux ou trois mois d’alternative, il lui a dégoté deux contrats en France, un à Vic à la Pentecôte, un ici cet été. Pour se faire la main… « Si ça passe, on verra ». Et macarel ! que ça passe ! Eso es un valiente. Face au lot le plus difficile de la matinée, et Dieu sait que les lots de ses camarades n’étaient pas de repos… L’air serein et décidé, il commence par des doblones de grande allure, puis se tient droit dans le terrain. Très droit, très engagé. Presque trop. Centré, croisé, la cuisse offerte qui vient titiller la corne contraire, le derechazo bien dessiné en dépit d’enganchones en fin de passe pour cause de bras trop court et de refus de l’astuce. Ah ça, pour sûr, il torée, le moustique-tigre. Peur de rien, le bougre. Meurt d’envie de convaincre. Ou meurt de faim. Réfléchit pas. Déroule ses leçons qu’il tient de son Corbacho à lui, lequel a dû lui dire « Tu vois Manzanares et le Juli ? tu fais l’inverse, le toro ne doit pas avancer en ligne droite, faut le faire tourner sinon il te bouffe et s’il te bouffe parce que tu t’exposes trop, personne t’en voudra ». Alors, il fait cela, le torero aux fossettes de gosse. Il se régale et nous régale et la série finale sur sa première faena de six naturelles, parfaites d’orthodoxie, de vouloir, d’aguante et de toreria était un terremoto d’émotions. Le suivant, de 600 kilos, est brutal court et avisé. Cesar Valencia avance la jambe, tend le bras, se fait bousculer et revient pour avancer encore la jambe et tendre encore le bras, sans grand succès mais avec un courage et une abnégation inouïe. C’est terrible, c’est beau, on a presque honte d’assister à cela et de se sentir exalté par la volonté de ce torero de réaliser ainsi son rêve. Ceret, qui a vu, a témoigné un immense respect. Olé !

Autre joli moment d’émotion, les deux brindis (de Sanchez Vara et de César Valencia) à la banderole de soutien à l’aficion de Barcelone, tenue à bout de bras par un quarteron de quidams, dignement salués par la foule qui se dresse par deux fois au beau geste, dans une solidarité catalane de part et d'autre des Pyrénées.

Céret, 12 juillet après-midi, Adolfo Martin- Encabo, Urdiales, Robleno

Corrida bien présentée, dans le type, avec de très beaux exemplaires (le 2, le 3 changé après s’être cassé la corne, le 5) mais assez ordinaires de comportement, mansos, sans tercio de piques pour l’histoire, et plus d’un ménagés ;  fades si l’on osait écrire.

Le meilleur de l’après-midi fut le solo de tible après le cinquième et la ferveur de la cobla et du public à interpréter la dernière Santa Espina du cycle, cette sardane en bras d’honneur à l’Espagne de Primo de Rivera.

Je ne souhaite me fâcher avec personne mais me demande si les toreros du jour n’étaient pas trop « capés » pour Céret.

Urdiales qui pourrait être une figura si le G5 ne faisait pas tout pour le proscrire est tombé sur un os, un toro qui coupe, qui regarde, qui charge peu et brutal dont il n’a pas fait grand-chose puis sur un toro plus maniable auquel il a servi de beaux gestes mais à mon sens lointains, le torero un peu décentré, dans une faena esthétisante mais marginale en dépit d’un bouquet de naturelles suspendues à un poignet inouï, du meilleur parfum.

Robleno a fait face à un auroch décasté abonné aux coups de cornes vers le haut qu’il n’est pas parvenu à réduire. Comme sur le premier d’Urdiales, le public a, lors de l’arrastre,  méchamment applaudi à tout rompre la difficulté non surmontée, le problème non résolu. Beaucoup plus convaincant sur son second, maniable mais sans classe, dans une faena construite et allant a mas, sans ligazon mais avec application, à des coudées au-dessus de son toro. Céret n’avait pas l’air très convaincue, il lui manquait quelque chose- pour sûr, il manquait de toro !- mais n’a pas chipoté l’oreille, au moins au titre des services rendus.

Encabo, poussé par le public, s’est résolu à toréer son premier sur la corne contraire, le seul avec un fond de caste, en prenant beaucoup sur soi et c’était assez beau à voir. Son suivant, offrant du jeu, était le plus noble du lot. Bon début de faena, par passes par le bas, puis cite de loin avec beaucoup de mando. Plus décentré en suivant, quelques naturelles parfaites avant un désarmé, puis une fin de faena marginale avant belle épée (saludos, saludos).

Prix de la meilleure pique : desierto. Vous voyez l’ambiance ….