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01/04/2015

Madrid, Ivan Fandino, 29 mars 2015. Le lait renversé

"Quel esprit ne bat la campagne? Qui ne fait château en Espagne? Autant les sages que les fous". Jean de la Fontaine  (La laitière et le pot au lait)

Deux rêves, deux défis, l'un grandiose, l'autre clandestin, se sont télescopés et fracassés à Las Ventas. Deux fières solitudes, deux arrogances viriles, deux toreros d'estampe luttant chacun pour vaincre.

Fandino est l'un d'eux, gorgé de soi, dont le "un contre six", ce combat contre des toros d'encastes réputés et glorieux dans la plus exigeante arène du monde, nous a tenus tout l'hiver, tel un signe de la Providence que tout n'était pas foutu, qu'on pouvait encore croire à la hombria des toreros et à la confrontation solennelle de l’homme avec des adversaires de respect. Que la tauromachie pourrait encore survivre quelques temps si nous en chassions l'anodin et les jours qui se ressemblent, si un homme se levait, chassant les marchands du temple et les sépulcres blanchis aux paillettes.

Fandino a tenu son pari, et les deux ovations qui ont salué son apparition à la puerta des cuadrillas puis, une fois le paseo terminé, aux tablas était de celles qu'on réserve aux  sauveurs, aux hommes providentiels, aux héros auxquels on s'en remet comme pour une dernière bataille. Interminable, fervente, pleine de reconnaissance. Une ovation moins pour lui que pour nous tous. Pour la geste et pour la leçon. Pour la corrida qui renaît de ses cendres et peut s’ébrouer encore de nos désillusions. Pour la résurrection, non d'un torero mais d'une passion commune qui ne demande qu'à s'exalter. Le torero a déçu, mais ces acclamations d'un public debout par un après-midi de        " no hay billettes" étaient une votation de l'aficion, capitale, décisive, une ligne de front qui bouge. Un manifeste en faveur de la corrida durable, celle des hauts sommets, des épreuves incertaines et éprouvantes, de la sueur froide au col, des cornes qui menacent, d’un homme face à son destin. Et peu importe ce que le destin dit de cet homme, c’est la quête de cette confrontation intègre qui fait l’aficion.

Partido de la Resina, Adolfo Martin, Cebada Gago, José Escolar, Victorino Martin, Palha. Voulez-vous des toros de réserve ? Alors vous aurez un autre Adolfo Martin avant un El Ventorillo de possible repos. Et tous cinquenos, en cornes, astifinos, de vrais toros de Madrid. Olé Maestro !

Bien sûr, l’épreuve ne fut pas à la hauteur du rêve. Le Partido de la Resina, toro d’estampe applaudi à sa sortie en piste, le plus beau de l’après-midi, a fléchi dès la première pique et a fini aplomado ; une grosse série de la droite, pleine de toreria, une naturelle immense comme l’océan puis plus grand chose devant l’enclume où deux ou trois épées se brisent.

L’Adolfo Martin est accueilli à la barrière par un bouquet de véroniques vibrantes mais ne pousse guère sous la pique.  Il se reprend aux banderilles et Fandino, après nous avoir offert le combat, le cite du plus loin, depuis le centre, et l’embarque en trois derechazos templés, centrés, de feu. Recommence et c’est moins bien, change de côté et se fait désarmer. L’impression que le toro qui charge et humilie sur la première passe devient tardo sur la suivante, attendant l’homme qui fait face, qui aguante mais n’a ni le sitio ni la position, qui aguante sans s’adapter ni dominer, qui aguante pour rien.

Le doute s’aiguise sur le suivant qui surprend le maestro, coincé à la barrière, lequel ne parvient pas à le fixer. Le Cebada Gago sort décasté, incommode, con genio et marchant en crabe. Pas grand-chose à faire, Fandino abrège.

L’Escolar Gil va relancer la course. Autre toro d’estampe, con trapio, fougueux dans la cape dominatrice du torero, allant avec bravoure aux piques sûres et puissantes d’Israel de Pedro, ovationné, puis avec codicia y allegria aux banderilles dans un tercio qui déclenche encore l’enthousiasme, les deux banderilleros et Ambiel à la brega se découvrant aux côtés de Fandino qui avait servi une série de belles chicuelinas. La pression est énorme et on sent soudain le torero nerveux face à une démonstration qui se dérobe. Encalminé, raide, sans sitio ni juste distance, se posant là immobile en esquissant les gestes que l’on fait face à un Domecq et voyant que cela ne marche pas, faisant un geste de la main pour retarder les impatiences, mais rien ne vient. Et à cet instant, on se dit, comme dans la fable, que le lait est renversé.

Apathique face au Victorino Martin que l’on changera après la seconde pique, prise de loin et avec bravoure, mais sans doute criminelle, se faisant enfermer aux tablas à la véronique sur le Adolfo Martin de remplacement qui nous offre, avec la complicité non du torero mais du tendido 7 qui exige la distance, un galop de brave et un tercio de banderilles gouleyant, avant de se raviser à la muleta, con genio, se retournant vif comme un chat, accrocheur. Fandino se fait désarmer et abrège.

Dépassé par le Palha, un hijo de qui vous savez, dont trois grosses piques de châtiment tentent de punir en vain l’hérédité. On voit Fandino fuir devant le monstre, fuir à toutes jambes en jetant sa cape à terre, fuyant le combat pour rejoindre au plus vite le burladero.

La tristesse et la cruauté de cette épopée, c’est que le mental et le volontarisme ne suffisent pas et que les toreros du circuit long des longues après-midi languissantes, musicales et fleuries ne savent plus, quoiqu’ils en aient, combattre les corridas dures. Jamais la distance entre ces deux types de « spectacles » n’a été aussi grande. Elle semble désormais infranchissable. Et les sifflets et les quelques coussins épars jetés sur la piste à l’issue de la tarde ne visaient pas Fandino, qui eut l’orgueil de tenter ; ils étaient gestes d’amertume face à l’impitoyable leçon à tirer : qu’il avait tenté l’impossible.

Un autre rêve s'est greffé sur ce désir de triomphe, un rêve épiphyte, comme du gui sur un arbre auguste. C'était celui d'un espontaneo qui a sauté en piste depuis les gradins, profitant d'un moment de communion intense après le beau tercio de piques sur le quatrième, courant la muleta et l'épée en main vers le brave et encasté Escalar Gil avant d'être reconduit vers le callejon par les peones de la cuadrilla du torero, prestement mais sans violence, presque comme un frère. Cet incident aussi était un signe d’espérance, tant on avait oublié que cela pouvait exister encore, la rage d'être un torero sans contrat et oublié de tous. Le désir de vaincre, de convaincre, de fouler le ruedo, de toréer "à la tire", d'agiter le chiffon rouge au péril de sa vie et de sa réputation, à la fois plein de soi et oublieux du reste.

Ce geste irraisonné, ce cri d'affamé, cet estrambord d'aficion était également glorieux. Plein de passion et de sève, d'impatience de vie et de désir d'en découdre, d'être plus grand que soi.

Mais un peu comme Fandino, le novillero clandestin, Gallo Chico, c'est son nom de torero, beau mec en jean blanc immaculé, une chemise bleu nuit largement ouverte et les cheveux retenus à l'arrière en une coleta gitane de l'autre siècle, a été condamné à retrouver sa juste place.

"Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux/ Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes/ Tout le bien du monde est à nous/Tous les honneurs, toutes les femmes/Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi/ Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi/ On m'élit roi, mon peuple m'aime/ Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant/ Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ?/Je suis gros Jean comme devant".

Ni l’un ni l’autre de ces deux toreros n’ont été « Gros Jean comme devant » et leur rêve fut le nôtre. Un rêve immense et inachevé. Un rêve…    

 

   

         

 

09/10/2014

Madrid, Feria d'Otono 2014, fin de saison

Madrid, 3 octobre 2014- Finito, Fandino, Luque/ Nunez del Cuvillo

Même à Madrid… Même ici, on peut voir six toros d’une grande faiblesse et la moitié d’entre eux récusés par une présidence sous pression. Même ici, on se trouve condamné à voir sortir un toro de réserve sans cornes qui suscitera les protestations de 13 000 personnes, offensées de constater qu’un tel handicap, si spectaculaire, ait pu être tenu pour négligeable dans les corales de la plus grande arène du monde et si  peu déterminant aux yeux du placo qu’il fallut attendre que cette bête se couche à son tour sur le flanc pour qu’elle fût enfin chassée du ruedo. Oui, même à Las Ventas ! Que l’authenticité vienne manquer à ce point dans la Rome de la tauromachie afflige l’aficion des plus croyants d’entre nous. Et on rêve d’un Luther qui afficherait des placards partout sur les portes des arènes pour rappeler que « corrida » en espagnol veut dire «  course ». Course du toro, si possible avec des cornes, des pattes un peu solides et une certaine envie d’en découdre dont l’homme doit faire son affaire. Tout le reste est du cirque. Et nos chapiteaux seraient vides si l’on demandait à  l’écuyer de porter son cheval à bout de bras.

Finito, en lie de vin et or, a fait face au très faible premier et au plus exigeant quatrième (bien piqué, charge courte, brutal), a montré son poignet et très fugacement son entrega, notamment à la cape. Rien de bien notable cependant de muleta sinon le troisième temps de la passe systématiquement escamoté. Silencio deux fois, qui n’a pas déprécié son cartel.

 Luque, dans un vilain habit mandarine indienne et or, a servi les deux plus beaux quites de l’après-midi. Sur le premier toro de Fandino d’abord, par chicuelinas de macho, les jambes écartées, liées à une larga du mépris, souveraine et pleine de toreria, par véroniques sur son premier ensuite, d’un temple, d’une lenteur et d’une suavité indicibles, que le défaut de classe de son adversaire laissera cependant sans remate. Quatre passes de bandera, une  belle trinchera et deux passes par le haut en entame sur le suivant, désordonné et sans classe,  avant de se décentrer. Silencio deux fois, ses adversaires n’autorisant rien de plus.

Fandino, en pétrole et or, n’a toréé que les sobresalientes, les deux moins piètres du jour, un Juan Pedro Domecq, d’abord, manso, andarin, noble, qu’il a cité de loin et embarqué dans de belles séries, liées mais pas toujours centrées (division de opinion), puis le meilleur d’El Torero, brave et venant de loin,  auquel il a servi au centre trois grosses séries de derechazos, la cuisse offerte, de grande transmission  avant de se faire désarmer à gauche et de décharger la suerte au grand dépit du tendido 7 (silencio). Sérieux, le visage fermé, son toreo toujours sans fioriture est désormais jugé à l’aune de ses ambitions. Celles-ci sont grandes, le jugement fut sévère. Sans doute excessivement.

Madrid, 4 octobre 2014 - solo de Miguel Abellan/ Puerto de San Lorenzo

Las Ventas aime un torero. Cela me rassure. Las Ventas aime Abellan, comme un fils : rien n’est plus beau ! Savoir qui il est et d’où il vient. N’avoir rien oublié de ses blessures et de ses combats. De ses inattendus triomphes contre le sort et de son obstination à lutter contre un destin contraire et un cartel qui se dérobe. Se souvenir de ses rêves de gloire et de ses années sans contrats (4 en 2012, aucun en 2013), savoir ses espérances chiffonnées comme mouchoir dans la poche et  l’habit de lumières trop longtemps amidonné dans l’armoire d’où il ne sort que pour se recouvrir du sang versé. Mâchoire brisée par la corne en 2011, toréant blessé et l’habit dégoulinant de sang lors de la San Isidro du printemps 2014 où son abnégation et sa rusticité au mal lui ont valu une oreille de valiente. Oui, Las Ventas aime ce torero parce que Madrid n’aime rien mieux que la force d’âme. Voilà pourquoi, les toreros punteros, les stars de la tauromachie y sont généralement mal accueillis ; aux yeux de Las Ventas, leur succès durable manifeste un trop insolent désir de vivre. Ceux qui en sont dépourvus, les combattants de l’ombre, les chevaliers à la triste figure, les moines de l’Escorial et quelques toreros de second ordre qui n’ont plus rien à perdre, et qui le montrent, sont attendus avec curiosité et sympathie. Alors, quand Abellan, méritant mais modeste, a proposé une encerona, ce un contre six en guise de « roulette russe », Madrid loin de se récrier a exulté. Ce torero gorgé de hombria était bien un vrai fils !

Mais quand Miguel parut à la puerta de cuadrillas, en jeune communiant dans un bel habit dragée et vieil argent, le bras en écharpe dans un capote de paseo noir salafiste, quand il a fait face à cette arène pleine, les jambes écartées, le buste rejeté en arrière et le visage interrogeant le ciel, Las Ventas a rugi comme qui voit son fils s’apprêter au martyr. Trop tard ! Ne pouvant plus se dédire, elle lui fit un triomphe comme aux plus grands. Il ne s’agissait pas d’applaudissements d’encouragement ou d’affection. C’était autre chose. Cet ébranlement de foule, dense, interminable et exalté était comme un cercle de feu sanctifiant la scène du sacrifice, où chacun était appelé à jeter ses peurs, ses doutes et le souvenir des jours mauvais en offrande au torero,  en hommage à son innocente arrogance.

Le paseo fut grave, lent, très templé. Abellan se perfuse à petits pas de tant de gratitude, se convainc de ses mérites à traverser la rumeur d’une telle reconnaissance, devine sans doute que l’arène est inconsolable de ce qu’elle a consenti à lui offrir et espère à cet instant la rassurer et la convaincre. Mais le défi lui fait un visage de pierre. Las Ventas s’en aperçoit et taraudée de remords invite encore le torero à venir saluer après le paseo. Il sort de la talanquera, avance jusqu’aux lignes, la cape de combat, tenue d’une main, traînant au sol et salue sobrement. Ca y est, le sort en est jeté.

La première faena sera très intelligemment construite, allant a mas, de grand mérite et bien au-dessus de son toro ( 520 kgs), noble, faible et brinqueballant. Commencée par d’élégants doblones magnifiquement templés, Miguel toréé à mi-distance, le sitio des braves, sert deux séries de naturelles de cartel et termine par trois autres de face et en face suivies d’une paire d’aidées par le haut rematées d’une  trinchera pour la mise en suerte. Belle épée hélas lente d’effet et l’agonie du fauve refroidit l’ambiance (saludos après légère peticion).

Miguel s’accommodera moins souverainement du second (508 kgs, jolies cornes), faible mais con genio, qui le bouscule légèrement au quite par chicuelinas liées à un farol et conclu d’une merveilleuse revolera  et le désarme à la muleta. Quatre pinchazos (silencio).

Le suivant (572 kgs) était le toro du triomphe en dépit de la mansedubre qui l’envoya par deux fois sur le piquero de réserve, nous privant du trasteo de Tito Sandoval. Mais les piques à contre –querencia ont été fort belles, le piquero debout sur ses étriers, le corps suspendu au dessus du toro, celui-là poussant avec caste puis se donnant aux banderilles. Miguel le sent qui nous offre un quite en fin de deuxième tercio, plus alluré que réussi, par chicuelinas alternées avec des tafalleras. L’entame après le brindis au public était de toute beauté : quatre aidées par le haut, une par le bas liée à une trinchera suivie d’un pecho dans un toreo de ceinture souple et altier. Deux courtes séries de derechazos s’ensuivent, trois passes chaque fois, pas une de plus, dominatrices, habitées, longues et templées, la seconde le bras plus encore relâché, à fleur de sentimiento. Cette fois, Las Ventas s’enthousiasme de son petit torero, qui prend son temps entre les séries et goûte le silence absolu qui précède les recommencements que l’on rêve réussis. Il cite de plus loin, embarque le toro dans les mouvements de sa muleta sans jamais rompre, un peu à la manière de Manzanares. Il poursuit hélas sur cette voie de main gauche, déchargeant alors la suerte et toreant du pico, se reprend par une inattendue passe du cambio et une circulaire à l’envers qui mute, après un changement de main, en une naturelle interminable templée que le mando prolonge infiniment. La toreria gorge ses dernières naturelles de face et ses passes par le bas, ultimes rimes d’une poésie sensible et singulière, de très grand cachet. On en était là, déjà prêt à se quereller entre voisins à propos de la juste récompense (une ou deux oreilles), quand Miguel échoua lamentablement à la mort : deux pinchazos, un tiers d’épée. Le salut bien triste mit un terme aux espérances ; aux siennes - c’était manifeste- et aux nôtres- c’était à redouter. Apathique face au suivant, un cinqueno de 548 kgs, distraido, brutal, sans classe ; tout à fait absent de la lidia lors des deux premiers tiers sur le cinquième (546 kgs, de cinq ans également) dont il est parvenu à pacifier la charge en trois séries de la droite avant de se faire sérieusement aviser à gauche et de renoncer- épée phénoménale ; anodin face au dernier qui est sorti puissant et dangereux, à l’exception d’une série isolée en début de faena de naturelles dominatrices liées au pecho, mais demeurée sans suite, sauf l’épée, une entière en la crux.

Me croirez-vous ? Le tout fut d’une émouvante intensité, entretenu, vibrant, extraordinairement romantique. De la première à la dernière minute de ses combats, Las Ventas, n’a jamais lâché son torero, elle l’a encouragé par ses « olés » ou l’a attendu dans des silences pleins de bonté, toute d’attention, de compréhension, de sympathie et de bienveillance. Elle s’est gardée de lui siffler ses exigences comme elle le fait si cruellement à l’égard de tant d’autres. Et l’a entouré et choyé, comme elle l’a pu, à sa manière. Cette plaza n’a pas si grande habitude de dispenser le réconfort qu’elle sût le faire autrement que maladroitement. Comme un mec un peu bourru qui se sait contraint, à l’occasion, de témoigner de son affection, n’ayant alors d’autres limites que de ne pas passer pour trop pédé. Et voir Las Ventas applaudir le rêve inachevé de son torero, comme elle l’a fait avant la sortie du dernier toro de la course, le faire saluer encore à la fin de la corrida comme après un triomphe avant de l’accompagner jusqu’à la puerta des cuadrillas, comme s’il avait été complet et héroïque, était merveilleux, un peu transgressif et terriblement réjouissant. Las Ventas aujourd’hui a fendu l’armure : elle n’est pas dépourvue de cœur.

Madrid,  5 octobre 2014- Uceda Leal, Diego Urdiales, Serafin Marin/ Adolfo Martin

Dès l’entrée en piste du premier on est saisi par la présence du toro. Et on se dit qu’on avait oublié ce qu’était la caste. Les suivants seront pareils, déliés, musclés, bien faits, pas lourds (de 467 à 510 kgs), cornus, deux ou trois cornipasos, et d’une sauvagerie indomptée, l’air mauvais, se battant ou (les 3 et 4) attendant l’adversaire sur leur terrain, ceux-là décidés à ne charger que pour atteindre l’homme. La corrida est un combat, on l’avait oublié. Le plus encasté lot de toros de la saison, et de loin.

Une légère faiblesse de pattes de son premier adversaire gêne Uceda Leal en ouverture en l’empêchant de baisser la main comme les âpres caprices du toro pourtant le commandaient. Le torero est d’abord digne et un peu décentré puis le toro se réserve. Silencio, ce qui face à un tel adversaire n’est pas un échec. Le cinqueno qui lui échoit ensuite est brutal, manso, tardo, très dangereux. Capea à l’ancienne, virile, de jambes et de châtiment qui me plaît suivie d’un tercio de piques à contre-querencia sur le piquero de réserve, dans une scène de grande sauvagerie, avant que le toro ne jette l’effroi en accrochant un banderillero. Dix hommes entrent en piste pour sauver le peon à terre, Urdiales est lui-même à deux doigts de se faire prendre et l’arène frémit d’aise face à tant de difficultés à résoudre. « La corrida est de retour » se réjouit-t-elle, soulagée comme les vrais méchants de n’être pas condamnée deux jours de suite aux amabilités émollientes. Uceda Leal, lui, en mène moins large, châtie par doblones puis recule, à droite et à gauche, avant d’en finir sous les sifflets, cruels et imbéciles, mais hélas nombreux.

Urdiales, lui, sera le torero de cet encaste. Court de taille, visage émacié à l’extrême, peau transparente et parcheminée, paupières écorchées, il a des allures de noble du parti catholique sous le règne de Charles IX, ou d’insecte, c’est selon !  Mais quel torero, grand Dieu… Son adversaire, lui, est gris, long avec des cornes ouvertes, interminables et menaçantes. Et avec cela, gorgé de caste, brutal, tardo, mais humiliant dès qu’il charge, buvant alors la muleta. Ca tombe bien, celle d’Urdiales est sûre, gouleyante et capiteuse. Une série de derechazos avisés mais dominateurs, suivie d’une autre, beaucoup plus centrée et d’une autre encore, trois passes, pas plus, économes de tout, énormes de sûreté et de toreria. Mais c’est la main gauche qui fait rugir Las Ventas en lui tirant des arrachements de plaisir âcre et des mugissements de jouissances obscures, comme on n’en avait pas entendu depuis le début du cycle. Deux séries de deux naturelles chacune, liées au pecho, qui valent en densité presque toutes les corridas de l’année. On en sort étourdi et triomphant. Lui aussi qui se voit récompensé, après une épée superbe,  d’une oreille sans prix -mais non sans poids. Urdiales, torero du Nord, est en train de convaincre Madrid. Son compatriote Ivan Fandino devrait se méfier…. Mais rien n’est jamais parfait dans une corrida et le toro qui suit, qui sort avec grande puissance, armé comme un gangster, se casse la patte. Nous ne sommes pas ici à Nîmes : le mouchoir vert tombe aussitôt. Il est remplacé par un énorme Puerto de San Lorenzo (600 kilos), bien en cornes, mais cela ne suffit pas à dissiper la pénible impression d’avoir échangé un athlète contre un obèse. Manso de gala avec ça, fuyant le combat même quand Urdiales le cite près des barrières, ne voulant voir ni l’homme ni la muleta. Entichée de notre torero, Las Ventas applaudit la malchance.

Le Catalan Serafin Marin, précieuse relique de la Catalogne perdue, est accueilli en héros qui aurait changé de camp : torero à Madrid. Ces politesses ne suffiront pas cependant à autoriser le combat sur son premier, un grand vicieux qui regarde l’homme en ignorant cape et muleta. Il se le met dessus au capote et ne parvient pas même à tendre la flanelle ensuite, trop de danger et trop de peur (silencio). Il tombe sur le meilleur du lot, le plus noble, en inattendue récompense de sa venue dans la capitale d’Espagne et du monde taurin. Petite faena auxquelles les qualités de son adversaire donnent assez belle allure. Madrid fait semblant de ne rien voir du pico ni de la position décentrée et lui offre une oreille généreuse, après il est vrai une très belle épée.

 

 

 

23/09/2014

Feria des Vendanges, Nîmes, septembre 2014

Une impression est une impression. Intuitive, subjective et spontanée. Pas nécessairement raisonnée ni argumentée. Pas toujours fondée et quelquefois même injuste. Mais hélas, une impression est prégnante, insinuante, envahissante, obsédante. Il est toujours difficile de s’en défaire ; l’impression est par nature persistante. La féria des Vendanges en trois corridas, n’est pas toute la féria. Mais ce fut ma feria à moi, triste, dépressive et crépusculaire, sans grand public, sans grande affiche – excepté le dimanche matin-, sans présence du toro et sans competencia entre les hommes. Sans grandeur, sans étonnement et sans joie.

Résumons.  Six toreros en trois corridas, ce qui est peu en une époque taurine qui se lamente d’être condamnée aux stéréotypes, au formatage et à l’uniformité. On manque de caractères, de personnages, de tempéraments ? C’est le moment que choisit l’empresa pour  préférer la répétition à la variété.

Les toros ? Le meilleur fut un Zalduendo sans cornes qui s’est déboité la patte dans le ruedo dans un bruit sec de lanière de cuir qui claque. La bravoure est devenue si rare, et celle de ce toro qui chargeait en dépit de tout comme si de rien n’était, était si exceptionnelle, qu’il a bien fallu tirer profit des qualités de ce combattant étêté et diminué mais rustique au mal, dont la dépouille a été honorée d’une vuelta dans un moment d’exaltation collective hallucinée, terriblement livresque et oublieuse de l’essentiel : la hombria et l’intégrité de la lidia. Manzanares, qui avait eu le bon réflexe en prenant aussitôt l’épée de mort avant de se raviser, n’est coupable de rien si ce n’est d’être notre contemporain. On l’a récompensé de nous ressembler en lui attribuant les deux oreilles, et tout le monde était ravi. Moi, je n’aime pas que les toreros nous ressemblent.

La présidence ? Nîmoise comme toujours, c'est-à-dire la risée du monde et le poison de cette place. Sans résistance, sans discernement et de surcroît incohérente. Qui a fait sonner le troisième avis sur le second le toro de Finito tout en accordant une oreille miraculeuse de cet adversaire supposé vivant à l’issue d’un combat qu’elle avait fait choix d’interrompre à grands sons de trompette.

Samedi 20 septembre- Perera/ Jandilla

Perera ? Digne, très digne. Froid, très froid. Technique, très technique. Très au-dessus de ses toros, mais eux, sans vraie présence, très en-dessous de son cartel. Et qui les avait donc choisis, ces six Jandillas pareils ?  Lui sans doute et nul autre. Et qui a donc eu l’idée d’offrir un tel solo à ce torero que sa grande taille prive de charisme, sa technique d’inspiration et son aisance d’émotion ? C’est sans doute injuste mais c’est ainsi. Seuls des adversaires à sa taille lui confèrent sa dimension torera et il lasse quand ils viennent à manquer, quoiqu’il fasse, comme en ce jour où il a toréé à genoux de cape, planté les banderilles, senti la corne roder autour de ses cuisses, et s’est littéralement jeté en brave avec l’épée à quasiment chacun de ses combats. Si je relis mes notes, je vois beaucoup d’étoiles où j’accroche les souvenirs possibles pour mes chroniques tardives ;  jolie faena douce sur le faible et bonbon premier ; allure sur le deuxième – entame pleine de toreria, final sans bouger ; très sérieux sur le troisième, brutal, plus compliqué, ma lidia préférée ; avec envie par véroniques et deux faroles à genoux sur le suivant qu’il banderille avec un quiebro saisissant et de très grande élégance, avant que son adversaire, brindé au Juli, ne s’éteigne ; faena allant a mas, très templée avec final par luquesinas sur le cinquième ; rien de bien net sur le médiocre sixième. Cà, ce sont mes notes. Mais j’étais dans l’arène et me suis beaucoup ennuyé. Dans la saison triomphale de ce torero à la tête bien faite, ce solo est une page blanche. On pourra invoquer toutes les bonnes raisons de la terre, un solo peut être raté, désastreux, décevant, réussi ou triomphal, il ne peut pas être une page blanche. De celui-ci, on ne conservera aucun souvenir et les étoiles dans mon petit cahier sont comme des astres morts.  Si ! Deux choses cependant : un quite par faroles de Morenito de Nîmes, aérien, élégiaque et gorgé de toreria, tournant le dos à son toro dans un desplante plein de morgue, la cape sur l’épaule, et le pasodoble de l’ami Rudy sur le second combat.

Dimanche matin, 21 septembre- Finito, Morante, Manzanares/ Zalduendo

De jolis gestes de Finito sur l’invalide premier puis la plus belle fanea du cycle sur le suivant – et de loin !-  variée, allant a mas, d’un classicisme absolu – c’est-à-dire très peu contemporaine. Une série de naturelles, main basse, la muleta reptilienne et qui châtie, avant quatre séries de grande inspiration aux enchaînements enchanteurs. Comme un peintre reprend un tableau qu’il serait seul à deviner non encore abouti. Toréant alors pour lui-même, tentant de nouveaux pigments. Et cet achèvement en quatre séries fut une merveille : 1-   deux molinetes, un derechazo, changement de main dans le dos, naturelles à suivre ; 2- naturelle, trinchera, naturelle, passe par le bas ; 3- passes en aller-retour sur un terrain réduit au minimum, sans bouger d’un pouce ; 4- deux aidées de ceinture, trincherilla. Et une épée en la crux, formidable, hélas d’effet lent et interdisant le descabello, ce qui permettra au palco de s’illustrer (3 avis, oreille).

Morante héritera d’un médiocre et d’un invalide. Volontaire. Egréne quelques passes du pico sur le médiocre et accueille son second par des véroniques mutant en largas dès l’impulsion première imprimée à la cape. Termine par une demie très chicuelinée, baroquissime. Dans le callejon, il demande à un factotum de le protéger du soleil en lui tenant une ombrelle ; ceci fait, il allume un cigare. Ce type a des manières de maharadja rajput. 

Manzanares a dû affronter le « patte cassée » (deux oreilles). Une larga merveilleuse de temple, en fin de réception du sixième, frémit encore…. Le toro, pas beaucoup plus invalide que quelques autres, a été changé. Sort le remplaçant, brutal,  désordonné et qui s’agite beaucoup. José-Maria décharge certes la suerte mais torée, canalise la charge, domine la tête dont il fait son affaire, apaise son adversaire et le tient. Longues pauses entre les séries sur des airs de « Deguello » qui donne au tout des allures de scène finale de western spaghetti. Sable éblouissant au méridien du jour et face à face viril dans décor de carton-pâte.

Dimanche après-midi, 21 septembre- Bautista, Luque/ mesclum d’élevages

C’est le mano a mano sans competencia entre les toreros. Juan Bautista est puesto face au premier, tente un recibir sur son second et plante les banderilles sur le dernier avec une très belle paire al violin. Tente la variété, faroles à genoux, mise en suerte par mariposas, abandonne volontiers l’épée pour des luquesinas – quelle idée quand on torée aux côtés de l’inventeur !- ou des derechazos al natural, torée de muleta à genoux, sert un cambio en cours de série. Enfin, il force sa nature mais n’échappe pas au syndrome Perera : valeureux, technique et froid. Une très grande série de naturelles sur le dernier et quelques pechos de macho sont à retenir. Malheureux à l’épée (une oreille sur le cinq).

Luque m’a déçu au capote ; sans doute la médiocrité du bétail nous a–t-elle privés de ses beaux gestes. Joli toreo de ceinture, très templé, très relâché sur le premier avant des luquesinas, le corps cassé en deux, la silhouette en équerre, très vilaines et bien sûr fort applaudies (une oreille). Torée l’invalide Jandilla que ses trincheras sèches font fléchir. Fait face au quart de charge brutal de son dernier adversaire, très en cornes… au moins par comparaison.

La nuit tombe et c’est un peu triste. Les orages ont tourné sur nos têtes durant le cycle mais finalement il n’a pas plu. Le Dieu de l’aficion nous a au moins épargné cela…