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23/07/2014

Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 13 juillet 2014, Finito, Padilla,Luque et une mouette

Hier, nous avons enterré Pépita à Aigues-Mortes. 85 ans. Jeune fille et grande dame. Soixante printemps d’aficion a los toros et de passion pour Séville. Son cercueil était posé sur un châle andalou et tout entier recouvert d’une broderie végétale de fleurs blanches, trois petites bougies rouges à ses pieds, comme dans la crypte de Sainte Sara. Soudain, dans des pincements de guitare, la voix d’un cantaor, tel un oiseau pris au piège entre les murs de l’église blanche, a chanté une dernière fois Séville pour elle. « Vivo en Sévilla/ Sino me muero/ Porque Sevilla es lo que mas quiero ». «Vivo en Sévilla » n’est pas une chanson, c’est un pèlerinage, un cri de dévotion, une prière de rocieros faisant étape le long du chemin. C’est un chant d’amour, mélancolique et déchirant, à cette ville que Pépita a tant aimée, Séville qui l’avait faite sienne, où chacun l’a croisée mille fois, Séville qui lui baisait la main avec respect à chaque coin de rue en murmurant «Dona Pépita» comme à une reine d’adoption. A cet instant, les coplas se cognaient à l’aveugle à nos souvenirs et Pepita, la Pepita d’ici et celle du barrio Santa-Cruz, la Pépita de ses proches et celle de tous ses amis, était partout. Cette chanson qui nous poignait le cœur paraissait avoir été écrite pour elle. Et pour ce moment. On entendait, au milieu des coplas des « hei » et des « olés » d’encouragements du groupe entourant le cantaor et le guitariste. Ces exclamations à la fois irrépressibles et retenues qui sont comme le pouls du canto hondo avaient, ce jour dans cette église, une résonnance singulière, comme si nous devions y puiser nous-mêmes la force qui se dérobe pour accepter cette ultime traversée. A la sortie du cercueil, nous avons applaudi comme on le fait en Espagne et c’était le plus bel hommage que chacun pût rendre à une vie d’aficion et de sentimentiento que Richard, son fils, avait bellement évoquée en quelques phrases étranglées d’émotion. Au pied de la tombe, un ami du Serranito, le bar qui fait face à la Maestranza, a chanté une saeta qui a déchiré le ciel.  On songeait alors, un peu égoïstement, que les beaux yeux bleus de Pepita, si vifs et malicieux, s’étaient refermés sur des merveilles, de feria, de Semaine Sainte, de toreo grande et de canto hondo, d’odeurs de jasmins et de fleurs d’oranger, qu’elle aurait pu encore nous raconter comme elle savait si bien le faire. On a perdu un trésor ! Martine et Armand, Richard et Marie-Claude ont invité tous les fidèles- et Dieu sait…- à un déjeuner d’amitié au Caracoles où on a partagé le souvenir et l’affection en déjeunant comme jour de fête. Un immense portait de Paco Ojeda, le torero affectionné, était au-dessus du bar et, à l’entrée, une photo récente de Pepita, la montrait bien heureuse de voir les siens si généreux à qui l’avait connue.

Ce jour, nous nous retrouvons aux Saintes pour la corrida, sous un ciel en lambeaux de désert du Wadi Rum, immense et agité comme la mer, avec de grandes trouées de soleil. On a repeint les arènes en jaune de cobalt, c’est très vilain et cela fait mal aux yeux mais on s’en fout, nous sommes entre amis et avons été plus que bien reçus dans un coin de paradis au pied des Launes, buvant l’apéritif au milieu des  flamands roses, ce qui suffisait au bonheur d’une journée.

Les Zalzuendo sont sortis très correctement présentés pour une plaza comme celle des Saintes, un lot assez homogène de toros à une pique bien sûr, certains marquant une légère faiblesse, mais la plupart servant à divers titres, sauf le 5, le plus joli du lot mais complètement décasté ; le 6 supérieur, sauf de cornes.

Finito me régale. Dans son bel habit étain aux parements de neige, très sûr et détendu, il a dessiné une faena de grande classe sur son premier, tant à droite qu’à gauche, avec cette position si heureuse et hélas si rare, de trois quarts les pieds joints, qui donne une belle amplitude au geste sans vider la passe de sa profondeur possible. Passes d’ornements pour commencer ou terminer les séries, le tout de très bon goût, molinetes, passes du mépris, aidées de ceinture, desplante plein de toreria. Une demi-épée lointaine (une oreille). Le cartel ressuscité de ce torero précieux, fin et fragile, paraît le dégager désormais de toute contingence. Alors, très relâché, sans souci des trophées ni de la construction d’une faena à tout prix, il recherche la passe, une recherche intérieure, comme pour soi, pour se faire plaisir. C’est ce qu’il a fait sur son second et tout alors, sa position, son attitude, son geste nous sont des leçons d’immense classe. Qui nous rappellent le Curro où c’est non pas le geste- forcé comme souvent chez l’ami Morante- mais la position - évidente-, le sitio, qui contraint le toro. Les reins un peu raides, la passe dessinée à mi-hauteur, par la seule allonge du bras et la délicatesse d’un poignet. Et quand la passe est accomplie, Finito se retourne, comme le Curro, dans une arrogance princière, toujours une raideur au creux des reins, les épaules rejetées en arrière et les bras tenus légèrement écartés du corps, suspendus au-dessus de la taille, à la manière un peu ridicule de ces pousseurs de fonte qui, ayant développé leur triceps à l’excès, ont un air d’albatros pataud cherchant à prendre leur envol. Mais chez Curro et désormais Finito, es otra cosa !

Daniel Luque a fait les choses les plus sérieuses, non sans grâce, à la cape sur son premier, de muleta sur ses deux adversaires, le tout avec grand temple. Sans doute le mieux servi des trois, il a construit deux faenas avec beaucoup d’application et de douceur, très vertical, la main très basse. Ce qui retient encore un peu l’admiration c’est le fâcheux manque de personnalité au troisième tiers quand on est servi par tant de qualités. Ainsi, sa première faena, terrain réduit au minimum, corps dans les cornes, tres en uno et passes à l’envers, faisait-elle songer à son « moment Perera » quand la dernière – cite d’un souffle de muleta, rythme, liaison, position plus lointaine- était une copie réussie de la manière  de  Manzanares …Mais beaucoup de brio, des doblones templés à l’entame, une belle fluidité et la profondeur qui point (deux oreilles sur le dernier).

Padilla a fait modérément le spectacle. Très technique, il se gaspille et me lasse (deux oreilles à son premier).

Un mot enfin de la banda de musica de Diego Carrasco, tout à fait affligeante et presque tout le temps à contre style. Je ne suis pas sûr que le concept de corrida flamenca ait grand sens, tant l’alchimie est difficile entre deux arts aussi délicats et fugaces que le chant flamenco et le toreo. Mais la musique, ce jour, a tué le plaisir des yeux et voir Luque toréer si lentement quand Diego et ses potes hurlaient en saturant le ruedo d’une querelle de charretiers était bien pénible.

A la fin de la corrida, Luque a fait la vuelta, deux enfants à ses côtés, casquette et tee-shirt vert ; il en tenait un par la main. Cette chaîne de générations était belle à voir. A cet instant, une jolie mouette, sous un ciel indigo, a traversé lentement le ruedo. Adios Pepita.

18/06/2014

Joselito à Istres, bouleversante sonate d'automne

Istres,  vendredi 13 juin 2014- Ponce, Morante, Juan Bautista/Del Tajo, la Reina ( toros de Joselito)

Feria, et première corrida prétexte, pour se retrouver entre amis et lever le voile sur un coin de paradis que les préjugés touristiques tiennent à distance. Déguster une bouillabaisse sur terrasse face à la mer, dos à l’étang de Berre, le ciel troué d’une pleine lune rousse, des tankers illuminés dans la rade. On songe à l’accord de San Remo (1920) qui a apporté le premier pétrole Irakien ici, assurant l’emploi et le développement de la région, on songe aux marins embarqués sous pavillons de toutes les couleurs impatients des bordels marseillais, à Fos-sur-Mer, ni très écolo ni très développement durable, mais qui a offert la prospérité à des familles entières. Dureté de la tâche, solidarités ouvrières, fierté de pouvoir nourrir sa famille à la sueur de son front, congés payés et parties de pêche dès qu’on peut, sur l’étang ou dans les calanques. A la France modeste et émouvante des films de Guediguian et d’Ascaride. C’est quand même autre chose que les traders à Rolex de la Société générale ! Le lendemain on visite Niolon, un village tombé cul par-dessus tête depuis les falaises de la Côte Bleue, écrasé au fond d’une crique minuscule, baigné d’une eau turquoise entre les pins parasol, blotti entre deux bras de calanques en fermoir de roche blanche. Pas un bruit, quelques pêcheurs, un brin de plage non loin. Tournant le dos au monde. La Redonne, à quelques kilomètres, est plus pimpante.  Le pêcheur ici s’est enrichi et le port y est plutôt de plaisance. On y emprunte le chemin des douaniers sous les pins en surplomb de l’écume, puis on remonte péniblement retrouver sa voiture,  interdite à la circulation dans le village et tenue à distance sur les hauteurs. Déjeuner à Martigues, merveilleuse ville provençale avec maisonnettes aux façades pastels ou ocres, le long de canaux qu’enjambent des ponts fleuris comme à Annecy. Le quai du Miroir aux Oiseaux est un modeste bassin où mouillent quelques voiliers à la coque de bois, encoignés en motifs d’artiste, mais attention, ici ce n’est pas le Luberon et on n’y sert plus à déjeuner après 14h30 ! On y déguste ailleurs une plancha de moules et de saint-jacques,  face au canal quand même, en lisant le Provençal qui consacre sa une aux 30 ans de la sous-préfecture d’Istres, créée alors que Gaston Defferre était ministre de l’intérieur, au grand désappointement de Martigues, communiste depuis toujours, plus belle, beaucoup plus belle que sa rivale, plus centrale aussi, mais Istres était socialiste et on a préféré les copains… Et la sous-préfecture choisie, juchée sur un éperon indifférent à l’étang, est comme une sentinelle sur la Crau. Plus terrienne. Sauvageonne. Couleur feu. Son église, raide comme donjon, oppose sa façade austère aux vents qui battent la plaine. Faisant pendant à Notre-Dame de la Mer, de l’autre côté, aux Saintes, elle marque un extrême-orient camarguais où l’on resterait familier aux chevaux, aux taureaux, et aux errances gitanes. La tradition taurine y est ininterrompue, ses arènes de béton fort élégantes et l’aficion fervente.

Les toros de notre ami Joselito, que l’on s’enchante d’apercevoir dans le callejon,  inchangé, cette allure qui en impose, cette belle gueule d’acteur américain des années 50, très Corto Maltèse, solitude, mystère, sauvagerie et dandysme mêlés, sortent faibles pour la plupart et deux d’entre eux ( le 1 et le 5) très anovillados.  Dommage. Aux côtés de son mayoral, c’est lui, Joselito, très attentif, qui prend des notes dans un petit carnet.

Juan Bautista sera le mieux servi. Sa première faena sur le 3 est sérieuse, construite, et va a mas. Sitio, distance, deux grosses séries à droite, à gauche un peu de tout et pas mal de bien, bel enchaînement d’un farol à un molinete, conclue d’une entière dans la cruz.  Deux oreilles, sans doute méritées, et le lendemain rien pour le souvenir. Le suivant sera sans classe, plus compliqué et s’éteindra vite.

Morante est un peu le monsieur Loyal du cycle, c’est lui qui aurait persuadé Joselito de reprendre l’épée, il s’est occupé de tout et s’est vu autorisé à installer à deux pas du Palio son bric- à- brac de bricoles taurines, un gros camion aux couleurs putassières, allure de coffre-fort ambulant, on l’on est invité à pénétrer comme dans ces « maisons de la peur » de nos champs de foire.  Son premier adversaire est sans intérêt et il veut plaire sur le suivant, très anovillado. Mes amis ont aperçu des gestes là où je l’ai vu composer la figure pour la photo, très effectiste et pinturero comme disent les andalous. Volontaire certes mais anodin, et ces deux traits ne lui vont guère.

Ponce, lui, a choyé Istres. Entame de faena suave sur son premier, très faible, le torero très vertical dessinant des cercles lointains avec le tissu et ce léger déhanché au passage du toro en un précieux relâchement. Changement de main maison et un molinete lié au pecho de grand effet. Le suivant sera faible aussi mais plus toro, mobile et de très bon comportement après que Ponce, en trois séries, lui eut redonné confiance. C’est alors qu’un solo de trompette, « El Deguello » du film Rio Bravo, a déchiré le ciel.  La banda Chiculeo II et l’ami Rudy ont décidemment la main heureuse en ce moment ! Cette musique de grande solitude, comme un destin qui nous appelle et nous étreint, irréversible et déjà consommé, musique de peur au ventre et de souvenirs qui hantent, cette musique d’adieux regrettés et pourtant inéluctables, du sort en est jeté et de langueurs de l’âme, a saturé d’émotion la faena du Ponce, lente, élégante, précieuse, couleur sepia, comme si nous devions nous préparer, lui et nous, à la séparation. Chaque passe du maître nous étreignait de mille souvenirs et d’images à pleurer. Soudain, dans des vuelos de muleta, un changement de main dans le dos, la volupté d’une trinchera, une vie de torero défilait sous nos yeux, avec ses triomphes, ses attentes patientes et ses joies souveraines. Cette musique de silence déchiré faisait cortège, mélancolique et somptueux, aux gestes d’une vie. C’était beau et insupportable comme des adieux réussis. Et nos larmes n’étaient pas de tristesse mais d’émotion partagée. Olé Maestro ! Olé Chicuelo !

Istres, samedi 14 juin 2014- Escribano, Paco Urena, Joselito Adame/ La Quinta

Des La Quinta méconnaissables, sauf cependant cette allure ramassée et ces robes grises, le corps un peu court et, en l’espèce ici, court de tout y compris de cornes. Des toros d’un bon moral mais faibles dans l’ensemble, un (le 2) complètement déclassé, le dernier très anovillado mais qui sert.

Escribano est sottement récompensé de deux oreilles à son second combat, après une longue et ennuyeuse faena, très décentrée,  lointaine, le corps cassé en deux. Il s’était évidemment régalé aux banderilles et avait brindé sa faena à une dame brune dans le public.

Paco Urena, à peine remis de sa blessure madrilène (25 cm de corne dans la cuisse il y a quinze jours à peine) est tombé sur l’infâme deuxième, méconnaissable, étourdi et parado après la pique, s’arrêtant net en fin de passe, la tête haute mais le regard ailleurs. Il a servi des gestes de velours en début de faena suivante, avant que son adversaire ne s’avise à gauche, puis des deux côtés. Belle épée à la troisième tentative. Mine grave, épaules tristes et toujours ce pas mal assuré des grands timides.

Joselito Adame, notre Jiminy Cricket mexicain, a lui l’enthousiasme de son sosie de dessin animé. Il brinde deux fois au public, secouant frénétiquement, les bras tendus au ciel, muleta et montera comme s’il venait de les gagner au tir à la carabine sur un champ de foire. Reconnaissons qu’il sait s’en servir, même si sa courte taille lui impose de décharger la suerte pour allonger un peu la passe. Ce n’est pas chez lui tricherie, il est très courageux, c’est la correction obligée de son handicap. Belles passes de ceinture sur le troisième. Très grosse série de derechazos, fin par passes du desprecio de grande allure et épée phénoménale sur le dernier.

Une corrida de la veille, en vedette américaine de l’attendu Joselito, l’autre.

Dimanche 16 juin 2014- Joselito, Morante, Cayentano Ortiz qui prend l’alternative/ Garcigrande

Ca y est nous y sommes ! L’arène est archi-pleine, beaucoup d’Espagnols, le club taurin de Gênes au grand complet, des aficionados venus du Sud-Ouest, une ambiance de réunion de famille disposée à communier avec le fils prodigue dans l’émotion d’une nuit de Jeudi Saint face à la Macarena. Mais la Virgen sort tous les ans alors que nous n’avons plus revu Joselito en lumières depuis près de quinze. Rien à voir cependant avec l’attente magique, nerveuse, hystérisée et dévote que suscite un José Tomas. C’est d’ailleurs étrange mais ici, serait-ce l’arène, serait-ce l’affection que suscite le torero, plus forte encore que l’admiration, l’atmosphère est davantage au rendez-vous qu’à l’attente, et le plaisir d’être là est comme comblé par le seul fait d’y être. Comme si ce qui allait nous être donné, du point de vue taurin, avait au fond assez peu d’importance. Le cœur était plus au pèlerinage qu’au miracle de Lourdes. Au ravissement de revoir un torero aimé. Pour ce qu’il représentait dans les ruedos, pour sa toreria, chez lui une autre nature, pour ce que nous savons de son parcours et de ses blessures, et pour la frustration, bien sûr, où nous avait laissés sa retirada précoce, ni annoncée ni vraiment décidée, effilochée,  mêlée de spasmes et d’amertume, comme qui jette le gant, épuisé de lassitude. Et ce gant avait été pour nous comme une gifle, nous privant de ce toreo singulier et demeuré depuis quinze ans irremplacé. Comme une gifle et un remords. De n’avoir pas été à la hauteur, alors que nous le chérissions tant.

Voilà pourquoi cette réapparition, si elle nous comble, nous soulage surtout, comme d’anciens amants se pardonnent tout d’un geste de tendresse.

Alors, nous n’avons pu attendre que le paseo soit terminé, et les chevaux des aguaziles étaient encore sur la piste quand toute l’arène debout s’est mise à applaudir à toute force Joselito, notre Joselito retrouvé, comme la mère ingrate flatte le fils prodigue pour se libérer d'une secrète culpabilité, dans des effusions soudain oublieuses des ruptures et une ferveur nerveuse de famille réconciliée. Joselito, dans un merveilleux habit marine chamarré d’or, absolument inchangé, belle gueule, grande allure, s’avance magnanime au-delà des tercios, presque au centre de la piste, et son salut, la montera sur la tête tel un torero du Siècle d’Or, est celui d’un seigneur qui retrouve son fief. Il appelle ensuite ses deux compagnons de cartel, le jeune Cayetano Ortiz dont c’est l’alternative et son pote Morante qui l’a convaincu de reparaître. Morante, très amical, rigole de son bon coup pendant qu’Ortiz demeure très intelligement à distance.

Disons-le tout net, nous resterons aimantés à Joselito toute la course, en faisant semblant de ne pas voir les têtes d’un bétail de festival, aux cornes si radicalement afietées que la présidence se trouvera contrainte de changer le toro d’alternative d’Ortiz, en faisant semblant aussi de nous intéresser aux deux faenas, très dignes et la première intelligemment menée du jeune torero biterrois, ses séries de la droite allant a mas, la main basse, de jolies naturelles liées mais lointaines (une oreille), allant à puerta gayola sur le suivant (saludos), le tout écrasé par le grand malheur de passer l’alternative aux côtés de deux monstres sacrés. Faisant semblant enfin  d’attendre Morante, de très bonne humeur ce jour en dépit d’un sorteo contraire et qui se rit sans façon des difficultés sur son dernier, grand fuyard. Quelques véroniques en parones et une demie sur le cinq nous mettent l’eau à la bouche et son entame par doblones, passes basses, trinchera est lestée d’une toreria qui pèse, lourde comme l’or (saludos, oreille). Pas beaucoup plus, mais on s’en fout !

Quatre véroniques de très grande allure, le genou ployé, quatre autres lentes, templées au possible, et une demie d’éternité, de lent arrachement de soi, qui se referme et se gance délicatement un peu plus bas qu’à la ceinture, dans un remate altier où le geste s’accomplit en un irrésistible dérobement qui châtie l’adversaire en nous laissant coi. L’arène se dresse, révoltée par un tel étourdissement d’art, pour saluer le torero, la montera toujours sur la tête. Joselito est de retour ! Un quite par taffaleras, économe de tout, de tissu, de distance, de gestes se conclut par une larga, la cape aux pieds, telle la traîne de cérémonie d’un souverain. Le toro terriblement mal présenté est d’une demi-pique mais de très grande noblesse. Il sera le faire-valoir d’un toreo rare et oublié, ressuscité, intact et sûr, comme si Joselito nous avait quitté la veille. Un toreo vertical et de relâchement, la main basse, très basse, la muleta près du corps, très prés, le bras adverse tombé jusqu’à la cuisse, comme une branche morte qui nous signifie que plus rien ne doit bouger. Un sitio de grande beauté, les pieds joints, le torero de trois quarts, à mi-distance, qui place d’emblée le torero au centre de toute chose. Et des respirations dans la feana, Joselito tournant lentement autour de son adversaire dans des appels de muleta à mi-hauteur, qui ne sont pas des cites mais de doux apprivoisements, des souffles de flanelle comme on s’amuse de l’autre. Et puis une série de naturelles gorgées d’art, les épaules rejetées en arrière, le buste avantageux, le torero toujours très vertical, à la recherche d’une naturalité évidente, un brin arrogante, presque dédaigneuse, terriblement romantique. Un molinete ouvre la série suivante, un souverain changement de main la dernière où le toro s’avise. Joselito, rigolard, intime à l’insolent de la pointe de l’épée un « Tu ne me fais pas ça à moi ! » qui amuse le public, avant de reprendre où l’œuvre avait été interrompue par un nouveau changement de main dans le dos suivie d’une série d’une même eau pure. Le Palio est saisi par tant de toreria qui sature le ruedo. Cette tauromachie n’est pas celle de José Tomas en dépit de ce qui vient sous ces lignes et qui pourrait le laisser penser. Site, distance, extrême économie de moyens, soin orgueilleux mis à toutes choses sont certes de la même famille.  Mais José Tomas est un mage dont le corps s’efface en une harmonie paraissant laisser le toro seul face à son destin, alors que la planta torera de Joselito est telle que sa présence au toro, altière, fait la faena. Le destin ici, c’est celui du torero qui n’entend pas s’effacer. On songe plutôt à cette lignée des Curro Vasquez, Antonete, Nino de la Capea ou Juan Mora des grands jours, aux gestes souverains et économes, aux passes brèves et vibrantes d’art, le bâton de la muleta presque à la verticale, aux terminaisons suspendues qui nous laissent au bord du gouffre. Où l’on ne s’étend pas, préférant s’étourdir d’un plaisir à reprendre, plus intense encore à chaque passe, en une suffocation voluptueuse.

Soudain vous entendez « L’Hymne à l’amour » que l’ami Rudy fait résonner dans l’arène pour accompagner ces retrouvailles. Une musique comme un cri lent, grave et déchiré, hommage solennel à l’illusion amoureuse, le plus beau de l’amour. « Le ciel bleu sur nous peut s’effondrer/ Et la terre peut bien s’écrouler » et Joselito au centre du ruedo qui se joue de nous en esquissant un sourire. «  Peu importe que tu m’aimes/ Je me fous du monde entier » et ce toro qui s’enveloppe de muleta basse. « Tant que mon corps frémira sous tes mains/Peu m’importe les problèmes/ Mon amour puisque tu m’aimes ». Sur les gradins, c’est affreux ! Le sentiment ébranlé d’un couple déchiré qui se retrouve trop tôt, quand l’autre a si peu changé, conserve un charme à ce point inaltéré et les qualités qui nous rendaient fous naguère, que plus on le voit, plus il nous manque. Plus il torée bien, plus on souffre qu’il ne soit plus nôtre ou qu’il ne le redevienne jamais. Oui, c’est affreux et on pleure à chaudes larmes, le toreo de Joselito plein les yeux et les prières de Piaf plein la tête (deux oreilles).

Au suivant, une réception par véroniques un genou en terre, la cape à l’horizontale et une larga, toujours à genoux, à nous soulever l’âme ; à la mise en suerte, un jeu à reculons en templant l’adversaire des rebords de son capote ; au quite, des chicuelinas veloutées et suaves. Durant le tercio de banderilles, relâché, le bras à la talanquera, les jambes croisées, le maestro est un cartel de jadis. Le brindis à Morante. Une entame par passes aidées de ceinture, par le haut, par le bas, que conclut une trincherilla, le tout en gagnant le centre. La justesse du sitio est moins nette, et à gauche Joselito se trouve contraint à se replacer sans éviter quelques enganchones. Mais à droite, mon salaud ! il ne nous épargne rien qui adoucirait les émois des retrouvailles : d’abord quelques derechazos pour l’estampe, puis, en fin de faena, une série de la droite supérieure de tout, peut-être le plus beau du jour, d’une densité retenue et vibrante avec un tissu ramassé au maximum dans les langueurs du « Concerto d’Ajanjuez ». Une épée maison nous achève comme des douleurs amoureuses brisent le cœur. Deux oreilles et la queue. Les oreilles, il les jette dans les gradins, mais la queue, il ne s’en sépare pas,  jusqu’à sa sortie en triomphe, porté par une meute, tout sourire bien sûr, irradiant de bonheur, quand, nous, on se morfond déjà à l’idée qu’on pourrait ne plus le revoir.

Après ce cycle d’Istres, très sonate d’automne (dimanche de déjeuner familial, toros de papier, commémoration de toreos affectionnés, effusions de sentimiento), retour bouleversé et vaguement déprimé à la vie ordinaire. Oui, c’était très beau, mais un peu feuilles mortes. Il va falloir se reprendre ! 

11/06/2014

Nîmes, Pentecôte 2014

Nîmes, vendredi 6 juin matin, novillada de Manolo Gonzales Sanchez Dalp pour Alvaro Lorenzo, Clemente et Juan Varea

Grand abattement de chaleur et de soleil sur une arène à peu près vide (2000 personnes) pendant que trois jeunes novilleros, inconnus de moi, le tolédan Lorenzo, le montois Clemente et le castellonnais Varea, grillent gentiment sur un ruedo crayeux, comme dilaté par la température. Et sur cette loupe immense et floue aux opacités de mirage, trois jeunes gens sérieux comme des papes, dépourvus de toute entrega, vidés de jeunesse et de fantaisie comme puits secs, font face dans des clartés blanchâtres et cotonneuses à des novillos  faibles et sans transmission.

Une faena de  Alvaro Lorenzo prend forme sur le 4, intelligemment construite, rectifiée, allant a mas, le novillero réduisant les terrains avec une jolie main gauche – et le bras et le poignet- avant de s’envelopper du toro dans les luquesinas bellement dessinées et pleines de fluidité, main droite, changement dans le dos, main gauche, le tout avec l’application altière et la grâce lugubre d’un petit marquis qui ferait, sans joie, sa cour à une vieille comtesse. Epée entière, un peu en arrière et concluante : deux oreilles où nous nous ébrouons à peine de la torpeur ambiante. Et Cape d’or en prime.

Mais au fond, c’est Varea  qui m’a le plus plu sur le troisième par une sûreté qui étonne compte tenu de sa récente présentation, par ses beaux enchaînements et une jolie variété à la muleta. Très belle allonge de bras sans se tordre trop. Une oreille.  Dépassé par le dernier qui vient avec gaz et puissance.

Clémente est blond comme les blés mais, question toreo, il est encore très « blé en herbe » en dépit d’une assez jolie décision lors de l’entame de sa faena face à son premier très incommode et qui n’humilie pas. Festival d’enganchones au suivant et gros problèmes à l’épée.

On sort de là comme d’un concours de piano de jeunes prodiges japonais. Maudissant tant de technique quand elle tue à ce point la ferveur. Cette relève qui s’annonce, c’est un peu la musique morte du toreo. Une mue qui ne laisse du vif serpent que des splendeurs de peaux mortes dans le fossé.

Nîmes, vendredi 6 juin après-midi- El Cid, Perera, Luque/ Victoriano del Rio  et Los Cortes

C’est le moment Perera, c’est sûr. Depuis que ce torero tourne autour de son cartel, que l’on devine puissant sans avoir pu l’éprouver autrement que par quelques surgissements aléatoires et sans continuité, on finissait par douter un peu que son talent fût autre chose qu’un immense désir de gloire. Entêté, obstiné, irrépressible mais jamais éclos. Cette fois, ça y est ! Deux Puertas Grandes à Madrid et cette chance au sorteo qui, en tauromachie, est un signe des Dieux. Tant il est vrai que par un curieux renversement des causalités, dans l’arène on ne triomphe pas parce ce que l’on est « bien servi », on est « bien servi » parce que l’on est dans un moment de plénitude. Les Dieux de l’aficion, souverains impitoyables aux faibles, ont la prodigalité arbitraire : ils n’encouragent ni ne réconfortent, ils consacrent. Et quelquefois, pour qu’on continue tout de même à les honorer, ils ressuscitent un torero à la dérive. Alors, on oublie leur cœur sec, la parcimonie de leur grâce et qu’ils ne la dispensent qu’une fois la gloire acquise.

Perera n’était certes pas à la dérive et les Dieux n’ont pas eu grand chose à faire, hormis l’attente patiente de l’heure. L’heure est advenue et Perera est consacré.

Un très vilain lot, sans homogénéité ni effort de présentation, dépourvu de race. Des exemplaires sans trapio, faibles et pour la plupart insignifiants. Perera hérite d’un premier, faible mais aux cornes relevées, qui s’agite et pousse un peu au tercio de piques, de sorte qu’il fait illusion ce qui ne sera pas le cas de son second, en dépit d’une très noble et de jolie charge au premier tiers avant de s’éteindre tout à fait à la muleta.

Cela suffira pour faire le jeu du torero, élu provisoire des Dieux. Très sûr, très vertical, attendant sans broncher la charge de son adversaire depuis le centre par passes du cambio, avant d’enchaîner, les pieds joints, sur un  terrain réduit au minimum, notamment dans un très grosse série de derechazos. La main gauche est moins fluide (enganchones) et la faiblesse de son adversaire l’oblige à desserrer l’étreinte. Mais c’est aguantant entre les cornes, fixe et droit comme paratonnerre provoquant la charge autour de soi, dans un toreo millimétré, mathématique, de lignes brisées, en aller-retour, d’ellipses et de demi-lunes, de cercles magiques et labyrinthiques, à la Ojeda de la grande époque, presque à l’oblique sur la bête dont il se joue, les zapatillas sous le mufle et les cornes sur la cuisse, oui c’est là qu’on le préfère. Dans ce toreo qui brave la peur et se grise de sa propre puissance, un toreo sans limite ni compassion, de dominio pur qui décide seul de la suite, des repos et des ensorcellements recommencés, des pauses pour mieux reprendre souffle, dans l’attente d’autres prolongements. Un toreo de l’extrême. Extrême, pas uniquement par la position de l’homme sur le terrain du toro mais par le projet d’aller au bout, au plus loin, au finistère de ce qu’il est possible d’accomplir à deux, homme et bête ensemble mais l’homme aux commandes. Un toreo de l’extrême philosophique. En ce sens, sadien.  Un toreo sans Dieu, ah ça oui ! Nulle évocation de la Vierge Marie ni butinage d’angelots. L’homme, ici, prend toute la place, se croyant démiurge et en convaincant la foule. Epée gorgée de toute l’énergie de soi accumulée par tant de prolégomènes. Oreille. Et très belle vuelta, en dépit de la dimension assez modeste de l’adversaire.

Grand jeu de cape sur le suivant, véroniques pleines de dominio à genoux, tafalleras et gaoneras avant larga vibrante d’une toreria méprisante. Puis le plus beau sans doute, les pieds bien en terre, une alternance de huit largas d’une main l’autre, sans bouger, le buste seul s’obliquant pour accompagner la charge un peu à la manière du José Tomas de septembre 2012. Faenita devant adversaire éteint, avec les mêmes défauts du torero à gauche, mais une même impassibilité qui porte sur le public et une grande épée encore. Oreille et vuelta d’enthousiasme.

Le Cid sera quelconque face au très soso premier, et plus que précautionneux sur le suivant, un brocho qui cherche l’homme de sa tête impuissante, ce qui agace.

Très joli capote de Luque sur ses deux toros et sur le second de Perera un quite por gaoneras, la cape très basse. Mais discret à la muleta sur son premier, le plus toro du lot mais incommode, en  dépit d’une très belle entame par passes par le haut alternées avec passes par le bas voluptueuses et ne pesant pas suffisamment sur le dernier, un gros toro, assez curieusement en cornes, plein de genio et à la charge brutale. Quelques naturelles, un peu lointaines et sans impact, bien dessinées. Sur l’un et sur l’autre gros problème au troisième temps de la passe,  qu’un dérobé du plus mauvais effet, escamote, laissant la tête du toro libre, et dangereuse.

Nîmes, dimanche 8 matin- Ponce, Manzanares, Finito de Cordoba/ Juan Pedro Domecq

Il est d’usage à Nîmes, depuis près de dix ans, d’applaudir Enrique Ponce dès la fin du paseo. On ne se souvient plus très bien pourquoi. On l’applaudit par remords de l’avoir fait si tard, quand l’aficion partout ailleurs rendait des hommages tonitruants à sa régularité, à son beau cartel de torero de transition, de basse époque, la muleta large comme un drap de lit, savant et valeureux, sans doute, mais sans vraie profondeur et étranger à l’épopée. Ses très grands triomphes, ailleurs qu’à Nîmes, dans sa deuxième partie de carrière, et peut-être surtout la tardive reconnaissance sévillane en avril 2006, ont libéré ses fans d’ici et nourrit les scrupules des autres. Le torero reprenait des couleurs, sa longévité lui donnait une patine nouvelle, comme ces rois sans gloire des temps anciens que l’histoire a finalement récompensés pour leur long règne sans crime.Longue faena maison sur le faible premier depuis les larges passes du pico d’entame jusqu’au jeu de taille, la jambe ployée, alternativement l’une l’autre, vue mille fois. Affection complice du conclave qui pardonne au danseur mondain de se consacrer davantage au temps de l’apprêt qu’à celui de l’effet (saludos). Le suivant est un invalide. 

Finito a manifesté ce jour une rare décision tant à la cape qu’à la muleta. Très jolie faena d’un absolu classicisme sur son premier. Un poignet de porcelaine pour ce toro de papier. Série sérieuse et pour une fois centrée de derechazos, le bras gauche cassé au coude, gracieusement suspendu de l’autre côté, telle la baguette d’un chef d’orchestre qui donne le tempo, trinchera suave, changement de main dans le dos avant de servir trois naturelles de perfection, et pour finir des passes aidées de ceinture dans un élancement de sculpture du Bernin, l’épée n’étant plus qu’un ornement, une brise dans cette figure délicieuse. Pinchazo, épée parfaite. Son toreo est un dessin au fusain, d’une préciosité de porcelaine. Hélas, on y préfère, ici, la faïence de Grand-Gallargue et je ne crois pas que l’oreille ait été demandée. Il fera la même chose sur le suivant, un peu plus vif, mais en étant terriblement décentré et composant alors la figure, complètement fuera de cacho.  Le public semble apprécier.

Le troisième qui échoit à Manzanares est le plus joli du lot, mais se décompose hélas après le tercio de banderilles. Très belle épée (oreille). Le dernier a plus de gaz, il est faible mais de joli comportement à la pique, celle-ci évidemment retenue, et, à la différence des précédents, a un rien de caste qui donne un brin de vie aux muletazos du maître. Faena quasi exclusivement droitière après une tentative avortée à gauche, à laquelle la tête vibrante, mais tenue, du toro donne une intensité plus grande qu’à l’accoutumée. Aspirations du Juan Perdo sans toque de muleta, passes amples, torero élégant, sûr et « facile ». Le tout porté par une competencia insoupçonnée entre Manzanares et la banda de musique de l’ami Rudy qui, tel un maestro venant au quite sur un toro qui n’est pas le sien, comble les longues périodes de pause et de repos de la fanea par une retentissante Concha Flamenca dont les merveilleux solos de clarinette et de trompette occupent soudain tout l’espace et emballent les tendidos, en nous faisant un peu délaisser ce qui devrait nous occuper sur le ruedo.  Et dans ce mano a mano entre Chicuelo II et José Maria, il n’est pas sûr que les deux oreilles soient pour le torero. Très fin, Manza ne s’offusque ni des palmas unanimes mêlées de « olés » qui saluent la fin du pasodoble ni que, dans l’enthousiasme, la banda se lève comme un seul homme, en cours de faena, pour remercier le public. Beau joueur, le torero tente de reprendre la main et y parvient en un recibir de feu qui foudroie le tio.  Et la Porte des Consuls s’ouvre sur une arène en fête, joyeuse et reconnaissante à nos amis de Chicuelo II de nous avoir inventé une corrida.

Nîmes, dimanche 8 après midi-  Juan José Padilla, Ivan Fandino, Juan de Alamo/ Fuente Ymbro

Lot très bien présenté, très en cornes, mais sans puissance ni sauvagerie à la pique et la plupart tardos, réservés et peu mobiles au troisième tiers. Les deux derniers plus intéressants de comportement pour l’aficionado, jouant de la tête ou des cornes.

Padilla, complètement absent aux deux premiers tiers de son premier combat, se reprend à la muleta par un trasteo sérieux . Il fait l’inverse sur le suivant en assurant, dans l’enthousiasme, les deux premiers tiers (véroniques de rodillas, paire de banderilles al violin) avant de faire face à un toro très arrêté donnant de grands coups de cornes. En fin de faena, il se met à genoux et provoque son adversaire en plongeant son visage borgne entre les cornes, ce qui, évidemment, nous comble du plaisir rauque que procurent les folles prouesses. Epée phénoménale (une oreille).

Fandino a abrégé son premier combat, son adversaire, andarin, à la tête haute et d’une dangerosité de fin de race, ne lui laissant guère d’option. Mais il m’a déçu sur son second qui, brutal, n’humiliait pas davantage mais méritait d’être dominé. Et en dépit de sa sévère toreria, notre torero républicain n’y est pas parvenu. Il est vrai que l’arène est demeurée incompréhensiblement de glace sur une série de naturelles arrachées une à une mais de très grande valeur et en allant a mas, ce qui a lui a sans doute fait songer que Nîmes n’était ni Madrid ni Bilbao. Dommage pour lui, grand dommage pour nous.

Juan de Alamo a fait mon après-midi, sur son premier (véroniquant de verdad en gagnant du terrain jusqu’au centre, puis compas ouvert à la muleta, s’imposant encore par des enchaînements de macho, sans bouger, s’exposant à la fin par bernardinas serrées avant de conclure par une épée foudroyante) comme sur son second, celui-là, plus sérieux, le seul à venir aux piques avec puissance (mais économisé) qu’il tente de régler dès l’entame par les doblones les plus allurés du jour et qu’il torée quasi-exclusivement de main gauche, sans doute encore un peu vert mais faisant face avec courage et décision.  Certes le toro ne se rend pas mais Alamo, qui pense un peu précocement en avoir terminé, se jette, l’épée en main, comme un possédé entre les cornes.

On sort de là d’une humeur mi-chèvre mi-choux. Fuente Ymbro : deux sur six. Padilla : tricotant sa légende. Fandino : manquant, ici, un peu de cœur à l’ouvrage. Juan de Alamo : à revoir très vite.

Nîmes, lundi 9 mai après-midi- Rafaelillo, Juli, Escribano/ Miura

La corrida dont le souvenir restera attaché au cycle. La plus intéressante, la plus vivante, la plus intense, oui, une vraie corrida pour l’histoire ! Midi-Libre ne s’y est pas trompé qui y a consacré le lendemain matin cinq colonnes à la une. Et nul n’imagine, compte tenu des caractéristiques du titre, que la moquerie ou le persiflage y aient eu leur part. Une vraie corrida populaire annoncée comme un événement, une affiche avec son odeur de poudre, où la foule accourt sur la seule foi d’un cartel dont on a fait un slogan, comme souvent à Nîmes. « Juli face aux Miuras ». La vedette à l’épreuve de la légende noire ! Les gens se dirigent vers les arènes par grappes, en couple, en famille, entre amis, à gros bouillons comme le sang vers le cœur. Plus qu’un défi, on nous convie à une intervention à cœur ouvert dans le bloc opératoire. Ravis de pouvoir en être les témoins de choix. Reconnaissants au torero de nous offrir une tel challenge et excités plus encore à l’idée que le maestro vedette, le plus avisé et le plus professionnel qui soit, n’aura d’autre échappatoire que le triomphe ou la déroute. Et prêts déjà à jouir des satisfactions les plus vives dans l’une et l’autre des hypothèses. Aujourd’hui on juge, on jauge et la règle du jeu étant bien fixée, il faudra s’y tenir. Se tenir à l’affiche puisque c’est l’affiche qui a été vendue.

Hélas, rien ne s’est passé comme annoncé ! Six Miuras efflanqués et faibles sur pattes dont trois invalides complets, un président de course que son indépendance d’esprit, son aficion, et sa promptitude à dégainer le mouchoir vert sans trembler dès que la décision s’impose honorent– M. Burgoa, décidément le plus grand président de palco à Nîmes- , des toros de remplacement en provenance d’élevages tenus pour plus faciles (deux Garcigrande) ou moins prestigieux (Alcurrucen), et pour cette raison protestés dès leur sortie en piste sans égard pour leur jeu ou leur comportement et sans respect pour les toreros appelés tout de même à les affronter, et trois Miuras en tout et pour tout, en maigre pitance de jour de disette. L’un (sorti en deux) brinquebalant, à l’indigne silhouette de chien errant, qui saute comme un cabri en balançant sa tête de droite et de gauche, non par genio mais comme on secoue un chasse-mouche, pour éloigner paresseusement ce qui s’agite non loin. L’autre, potable de présentation, un cardeno oscuro de 579 kg, avec cette légère dépression au creux du dos qui fait les Miuras plus longs que les autres, mais qui fléchit plusieurs fois (le troisième pour le Juli). Le dernier (le quatre pour Rafaelillo), très en cornes, le seul à nous régaler un peu à la pique d’où il ressortira cependant invalide, condamnant le torero à abréger sous l’injonction d’un public chauffé à blanc. 

C’est qu’instruite de la seule affiche, la plus grande partie du public en a oublié qu’il y avait aussi une corrida.

Les organisateurs du show infaillible auraient dû y réfléchir à deux fois : les Français de cette fin de siècle (car nous sommes toujours à la fin du siècle dernier et le XXIème siècle n’est pas plus entamé que le XXème avant 14) sont ce qu’ils sont mais, dans leur âme d’enfants, ils croient assez curieusement aux slogans. Nos présidents de la République successifs l’ont payé au prix fort qui pensaient qu’un message sur une affiche électorale ne pouvait pas être raisonnablement tenu pour autre chose qu’une réclame avec sa part de présentation avantageuse, d’astuce commerciale et de battage vulgaire du genre « Ici, on vend des oranges pas chères ». Comme on sait, ils ont eu bien tort ! La « Fracture sociale » de l’un, le « Travailler plus pour gagner plus » du suivant, et le pire sans doute, un vrai sparadrad dont on ne peut plus se débarrasser tant il sonnait doux aux oreilles, « Le changement, c’est maintenant » ont miné quasiment vingt ans de présidence de la République et affreusement déprimé le pays. « Le Juli face aux Miuras » a eu le même effet délétère et désastreux sur l’aficion du jour. D’abord goguenards (« Interville ! », « Interville ! », « Allo Simone que voyez-vous là où vous êtes ? » « Eh Casas, tu les a achetés où tes toros ? Sur internet, sans les voir ? ») puis amers et nous enivrant d’amertume (« Remboursez » «  Remboursez »), enfin irrationnels en regrettant presque des cambios qui s’imposaient d’évidence, au motif que, faute de Miura de remplacement, on était  trompé sur la marchandise à suivre, comme si un Miura sur le flanc était préférable à un toro entier sur pattes…

Et ayant vu six Miuras, tous affreusement faibles, seule une rage exaspérée par la certitude de l’impasse pouvait laisser croire que des Miuras sobresalientes nous auraient sortis d’affaire !

Alors de scandale, il n’y avait pas, sauf un seul peut-être : que l’on ait laissé croire au plus grand nombre qu’une affiche faisait une corrida !

Alors, question corrida, s’il faut bien en dire un mot puisqu’il s’agit de cela, j’ai vu deux Miuras de présentation correcte ( le 3 et le 4) et de comportement vraiment Miura dont seule la faiblesse ( le 3) ou la faiblesse et peut-être la pique ( le 4) ont affecté le combat. Sur le 3, très tenu dans la cape du Juli, le troisième tercio s’est trouvé naturellement compromis par cet écueil interdisant les passes basses qui s’imposaient à ce toro, lequel tantôt regardait l’homme par en–dessous, tantôt relevait la tête en fin de passe. Contraint à toréer à mi-hauteur un adversaire de cette dimension, Juli a reculé, beaucoup reculé, avant de livrer, non pas une tauromachie à l’ancienne genre Damaso, Espla, Ruiz Miguel, Manili, Tomas Campuzano, le grand Rincon et le regretté Nimeno, mais des passes de châtiment à la Curro d’un mauvais jour à Séville. Qu’aurait-il fait sans la faiblesse de pattes de son adversaire ? La question demeure ouverte mais je crains de connaître la réponse.

Sur le suivant, un Garcigrande pas bien beau et marquant lui aussi divers fléchissements, Juli, dépité, s’est trouvé constamment fuera de cacho, agacé peut-être par un brutal et irrévérencieux « olé ! » d’emblée tombé des gradins comme douche froide.

Rafaelillo  ? Seul à avoir combattu ses deux adversaires annoncés, la chèvre susdite qui lui a donné un très méchant coup de plat de la corne sur le nez et le seul bravote du jour, qu’une grosse pique a suffi à vider.

Escribano n’a certes combattu lui aucun Miura. Mais son premier Garcigrande ( 609kgs) avait du piquant, a poussé avec puissance à la pique avant d’être ménagé à la seconde, avisé y con genio à la muleta. Extraordinaire pose de banderille, comme à Arles, le torero assis à l’estribo, posée al quiebro, le torero évitant l’assaut d’un por dentro millimétré et exposé au possible. Faena très sérieuse en dépit des méchants coups de tête, pas toujours centrée mais allant a mas surtout por derechazos. Grosse pétition d’oreille que le palco lui refuse comme si on devait punir le torero d’avoir été privé du Miura annoncé…

L’Alcurrucen est sorti en sobresaliente du sixième Miura, lui aussi refusé par le palco sur simple fléchissement, certes de mauvais augure compte tenu de l’expérience acquise, mais la décision était peut-être cette fois-ci prématurée, dans une ambiance digne des journées révolutionnaires d’octobre 89 quand, en pleine disette, les femmes des faubourgs ont marché sur Versailles pour ramener le Roi à Paris. Vous savez « Le Boulanger, la boulangère et le petit mitron » dans le carrosse au retour, protégés par La Fayette, mais apercevant depuis les fenêtres entre les cavaliers de la garde nationale les têtes des sacrifiés sur des piques ! On en était là des humeurs émeutières quand Escribano a pris sur lui, bien plus que Juli n’y avait précédemment consenti, pour faire face aux agitations de la foule et à l’âpre vivacité de son adversaire. Crâne ou innocent, je ne sais, il brinde son toro au Juli dans une indifférence amère et le torée très sérieusement, rectifiant à droite, un peu impuissant à gauche, mais au fond oeuvrant avec intelligence et détermination. C’est la première fois qu’Escribano me convainc à ce point, mais ne le dites à personne, on croit que je suis allé voir Juli face aux Miuras !

Sortie tumultueuse et triste de tous ceux qui étaient venus voir une affiche. Les autres, plus sages, savent qu’ils assisteront à d’autres après-midi de toros tout aussi affligeantes.

Voilà ce qu’était cette corrida historique. Un morceau in vivo de notre France 2014. A la loupe. Avec effet grossissant. L’aficion, blessée parce qu’elle se croit faussement dupée, mijotant ses dépits et ses colères à vide, dans un amphithéâtre normalement voué au spectacle, au divertissement et….. à l’alea. Et ayant oublié, sans doute trop crédule, qu’à mener une guerre si vaine contre l’alea, elle siphonne ce qui fait le prix de sa passion.