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25/08/2016

Saint-Gilles, 21 août 2016- Ivan Fandino, Paco Urena, Thomas Joubert/ Mollalta

A Patricia, une première corrida…

Une belle arène du Midi : des pampilles de soleil au feuillage des platanes ; deux toros blancs (jabonero) inattendus, comme sortis d’un rêve d’enfant, joli trapio, un fond de caste, qui poussent au cheval et se reprennent au troisième tiers, la gueule fermée, tardos mais avec du jeu ; les trois derniers, à la robe noire, superbes, le 4 encasté, le 5 noble, le 6 un toro de grande classe aux cornes cependant suspectes ; la banda Chicuelo et Rudy en grande forme sous leur auvent de canisses.

L’arène est quasiment pleine pour accueillir la belle terna du jour, en dépit du Mistral qui souffle en rafales lors du paseo : ça fait plaisir !

Fandino dans son habit étain et or de Madrid, tout en densité virile, se battra contre le vent devant un bel adversaire à la charge courte, sérieux et centré avant de se jeter entre les cornes de belle manière. Plus serein sur le suivant, dans une faena sans grande fioriture mais rythmée et dans le sitio. Il est vrai que les fioritures ne lui réussissent guère , ses manoletinas finales en témoignent.

Paco Urena est la figure du torero intemporel. On aurait pu le voir dans l’arène il y a des siècles. Sa manière est celle d’un poète anonyme ; seule sa versification compte, délicate et classique, transparente comme l’eau vive sous les ombrages ; fragile comme du papier de soie. Un torero sans physique, sans âge, sans faits de gloire hors l’arène, sans anecdote buzzante : c’est l’anti-Morante ! Grand temple et grande allure sur son premier avant un désastre à l’épée. Très bonne moitié de faena sur le suivant qui hélas s’éteint vite. Très beau geste à l’épée, cependant en arrière. Le torero sort de l’arène aussi triste qu’il y était entré, la mine basse, les épaules voutées, portant tout le poids du monde sur son bel habit de lumières.

Thomas Joubert n’a pas l’air bien gai non plus, mais ce garçon a une distinction naturelle étrange, en piste comme dans son toreo : une raideur dans le maintien, très droit, très vertical, très haut, une ombre d’aristocratie anglaise, très « landed gentry », associée à un relâchement, imperceptible et affecté, d’une grande puissance suggestive. Il fallait le voir à la barrière, quand ses compagnons de cartels toréaient, les regarder, droit et impassible comme un colonel anglais attendant sa main de bridge, les avant-bras abandonnés à la talanquera, le poignet cassé, les mains suspendues au-dessus du ruedo en un prolongement d’une grâce infinie. On songeait aux danseuses balinaises.

Cette impression n’était guère trompeuse ce jour… Que arte et quelle distinction ! Au premier, dans des rafales de vent, il est parvenu à lier trois passes souveraines de dessin, de temple et de lenteur mais c’est la fin, par naturelles de face après replacement à petits pas, qui était inouïe de présence dans le sitio, de toreria et de grâce. Il pinche dans la consternation générale et plutôt que de reprendre aussitôt l’épée, il sert à nouveau un bouquet de naturelles de face. L’arôme n’a cependant pas suffi à armer son bras. Pluie de pinchazos.

La faena sur le second, un toro de grande classe, sera d’une même eau mais plus complète. Plus centré, plus abandonné en cours de faena, illuminée par de beaux changements de main et des enchaînements sans rien concéder à son adversaire. Sans doute, Thomas torée encore trop peu : il a plus d’allure que de vrai dominio. Epée après pinchazo. Deux oreilles et vuelta al toro méritées.

On sort content….

 

17/05/2016

Feria de Nîmes-Pentecôte 2016. Derniers temps avant divorce

« La différence c’est ce silence/ Parfois au fond de moi » « Lettre à France », Michel Polnareff

Faut qu’on discute.

Il y a quelque temps que je voulais te le dire, mais je n’osais pas, je croyais encore que tout pouvait s’arranger. On est souvent lâche à l’heure d’un dénouement qu’on redoute. Alors on trouve toujours mille prétextes pour entretenir la braise des passions éteintes. On souffle encore sur l’âtre froid et sans âme, on sait que c’est foutu, mais tant qu’on souffle, on ne s’en éloigne pas, alors.. on fait semblant de croire à un nouvel embrasement….

Mais, là, après ce week-end de quatre jours, c’est trop. Ce n’est plus possible.

Oh, je sais bien que le temps qui passe est une épreuve. Nous avons bien changé toi et moi. C’est comme ça dans tous les couples. Le coup de foudre n’a qu’un temps, et l’ardeur qu’on met à s’aimer, et les surprises qui excitent. La relation change et l’heure n’est plus à l’inattendu ; ce qui nous épatait nous paraît normal, l’enthousiasme s’émousse, on devient difficile, sans doute un peu « vieux con ». Ca, c’est moi !

Mais toi aussi tu as beaucoup changé. Tu étais bravache, tu es rentrée dans le rang. Tu étais spontanée, tu es désormais répétitive. Inventive, tu es devenue prévisible. Extra tout (...vagante, …ordinaire, …vertie), tu n’as plus rien aujourd’hui d’hors du commun, pardonne-moi de te le dire.

Tu recherchais l’héroïsme, tu te satisfais de la notoriété. Tu flattais la bravoure, tu choisis aujourd’hui tes adversaires. Des adversaires à ta mesure, modeste, anémiée, et déclinante : les anti-taurins et autres animalistes qui font de toi un objet de débat qui t’occupe et te donne encore l’illusion d’exister, alors que moi j’avais épousé une passion qui n’est plus. La passion débordait. Le débat t’enferme.

Tu étais un surgissement inouï, fragile et singulier, hors du temps, l’inspiration de toutes formes de créations artistiques, parce que l’homme s’y confrontait à l’adversité brute, ensauvagée, s’y aiguisait, s’y grandissait. Tu étais L’Iliade et l’Odyssée. Désormais encartée, tu n’es plus que la militante d’une cause sans ressort, et qui donne des armes à ses adversaires. Un mauvais tract, toi pourtant si passionnée de communication et de marketing….

Et que les trophées que tu récoltes encore à l’occasion ici ou là ne te grisent pas. Ils furent notre fierté, notre titre de gloire, la marque de notre passion, comme une trace de rouge à lèvres sur la joue qu’on se gardait bien d’effacer en paradant dans la rue. Le plus souvent désormais, ils nous accablent. Ils donnaient jadis la mesure de tes triomphes dans et hors le mundillo ; ils ne sont plus que prétexte à des querelles de famille, ignorées du plus grand nombre, tant le monde que tu te plais à désaimanter te tourne le dos. Et nous, tes trophées, aujourd’hui on les tait, et, avant de sortir, on les efface d’un revers de manche pour éviter le ridicule.

Tu nous donnes rendez-vous ailleurs ? Naguère on se précipitait, maintenant on ergote.

Tu nous dit que ça irait mieux si on voyageait un peu ? On ne fait que ça et c’est partout pareil, ou presque.

Tu nous dit que c’est faute à pas de chance, que tes talons glissent sur un ruedo aux allures d’Espiguette ou que les pluies de cet hiver ont alangui tes chevilles. Peut-être, je n’en sais rien mais le pire est que je m’en fous complètement tant je pressens que même en Louboutin sur un tablao flamenco, tu te serais « mangée grave » comme disent les jeunes, tant tu as renoncé depuis si longtemps à entretenir le feu, tant tu as trahi ce que nous aimions ensemble, ce que nous étions ensemble.

Ici, à Nîmes, on t’as vu trébucher, glisser, fléchir, tomber à genoux, t’affaler sous nos yeux, te coucher sur le flanc, vaincue sans avoir combattu. Tu étais pitoyable.

Tu aimes les brindis, la musique, et les récompenses, je le sais. J’étais si triste et amer, nous étions si affligés, que nous sommes parvenus, le dimanche, par respect pour toi et pour ne pas perdre toute dignité, à dissuader un torero de nous offrir son combat (Lopez Simon au cinquième) et le jour suivant la musique d’accompagner une faena sur un invalide (Roca Rey sur le sixième). A cette allure, par respect pour ce que nous avons été, on en viendra un jour prochain à barricader les portes des arènes. Nous avons eu le tort d’applaudir des toreros qui font ce que tu es devenue mais c’était pour mieux hurler notre colère. Pour qu’elle fasse davantage contraste. Pour la purifier, la mettre en valeur. Quelle embrase le ciel puisque le ciel est tout ce qui nous reste. Et qu’une arène si insouciante, bienveillante, affectueuse, si portée à la joie et à la fête, joue aux bazardeurs de «  Nuit Debout » en dit long sur le cours de notre couple.

Voilà. Tu sais tout. Je comprendrais que tu te fâches chère Aficion.

Je ne te demande rien, ni de rester ni de me quitter. Mais je crains que tu ne te sois beaucoup éloignée de moi depuis quelques années.

Je t’ai aimée passionnément, tu le sais. Tu m’as fait pleurer de rage et d’émotion. Tu m’as fait frémir, tu m’as exalté, fait passer des nuits de folie après des après-midi de rêve ou de frayeur. Tu m’as fait lire, voyager, écouter de la musique, visiter des musées. Tu m’as présenté des amis ou des camarades, rencontrer des semblables si différents. Visiter des villes. Tu as trompé ma solitude, accompagné mes jours, habité mes nuits. Tu m’as fait écrire quelquefois aussi. Et ça aussi j’aimais bien.

Mais je crois que c’est fini. Ou presque. Si tu ne changes pas. Ou n’en donnes pas quelques gages. C’est toi qui décide. Moi, j'y suis prêt.

NB/ Dimanche matin, 15 mai- Zalduendo sans trapio mais avec un peu de cornes. Gines Marin prenant l’alternative brinde à son père, piquero de son état. N’a toréé que son premier, le sixième étant un invalide. Grand sérieux, toreo classique, jolis enchaînements sans bouger, dans le sitio (oreille). Morante ne s’accorde pas à un lot à contre style. David Mora impeccable de bout en bout, sur son premier, en tout cas la première moitié de faena sur la droite, le toro passant moins bien à gauche et les aidées finales étant très raides alors que cette passe n’est belle que de l’accompagnement du corps   (oreille). Second combat offert à la doyenne des arènes, plus de cent ans au compteur et en fauteuil . Très technique, sérieux, moyennement efficace mais très au-dessus de son toro.

Dimanche après-midi, 15 mai- JP Domecq sans intérêt, très fades. Varea qui prend l’alternative anodin aucun souvenir à J+2. Manzanares quelques pechos de la casa sur son premier et une épée al recibir à couper le souffle (oreille), rien sur son second, invalide. Lopez Simon se confirme pegapasse. Porfia pueblerina sur son premier, contrarié par le public qui proteste son brindis du second, offre un toro de réserve, faena spectaculaire, très « tout le toutim », sans souvenir à J + 2,belle épée (2 oreilles). A l’intelligence de sortir à pied et non pas en triomphe.

Lundi après-midi, 16 mai- Daniel Ruiz et Torrealta ou la coupe jusqu’à la lie. Fléchissements, affalements, et autres génuflexions. Incidents à répétition de pattes de bestiaux et de public excédé. Castella fait face, long à comprendre son second, fort médiocre mais qui tombe moins. Faut quand même le réveiller d’un tapotement sur l’arrière train comme on toque à la porte pour qu’il se retourne dans le bon sens (oreille sur le 4). Perrera, parfait qui en veut, au point de toréer une chèvre folle et le trasteo technique est fort impressionnant. Tombe sur le plus noble du jour, un toro à roulettes mais sans vraie présence qui avait poussé un peu sous la pique. Faena impressionnante surtout à gauche quand on en oublie l’anodin de l’animal, un champagne à petites bulles que l’on boit comme du sirop jusqu’à écoeurement (2 oreilles). Roca Rey, très disposé, mais sans option conséquente sur son lot d’invalides.

 

30/03/2016

Feria de Pâques, Arles 2016

Arles, samedi 26 mars 2016- Castella, Manzanares, Lopez Simon/ Garcigrande

Jolie corrida entretenida. Mais entretenida par notre aficion impatiente, le désir d’en finir avec un hiver sans toro et l’attente exaspérée de quelques frissons d’arène. Alors tout vaut mieux que rien et on se réchauffe au pas grand-chose.

Juan-Bautista dont c’est la première saison en tant qu’impresa n’a pas mégoté sur sa corrida d’ouverture : neuf toros sont sortis en piste pour six combats, dont deux faibles, très faibles (le 1 et le 2, celui-ci quasi-invalide). La plupart anovillados, de 510 à 535 kgs, sans trapio, sans grande présence, sans beaucoup de cornes (celles du cinquième bis, échu à Manzanares sont honteuses en dépit de la joliesse de ce novillo au port altier). Seul le sixième ressemblait à un toro ; hélas un incident à la patte durant le tercio de banderilles contraindra au changement. Le 3 avait un brin de jeu et le 4, très noble, du gaz.

L’arène, d’abord éclaboussée de soleil, sera bienveillante, affectueuse et patiente : la corrida a duré 3 heures et nous avons fini transis au son de l’angélus, dans un crépuscule glacial.

Sébastien Castella a été, et de très loin, le torero du jour. Un torero dans sa maturité, au geste sûr et plein d’aisance, que l’on se régale de regarder, épaté par l’évidence de tout ce qu’il entreprend, son intelligence et sa sérénité. Et avec un changement majeur depuis deux ans : il habite désormais le milieu de sa faena qui a longtemps été, entre entame saisissante et final dans les cornes, son point faible. Ce tunnel, cette dépression en cours de faena, gestes mécaniques et séries répétitives, ont disparu.

Nous avons vu deux faenas, complètes, construites, liées, pleines d’agrément et même de fantaisies talavantesques insoupçonnées. La première, adaptée et agréable jusqu’au miracle compte tenu de la faiblesse de l’adversaire, fut certes de peu de poids (une oreille où une jolie vuelta aurait largement suffi). La seconde, sur le meilleur toro du jour, fut limpide, en dépit de quelques incidents d’entame (muleta accrochée, torero gentiment bousculé), allant a mas, avec de très belles choses, du temple, de la variété dans les cites, dans les séries, dans les enchaînements, de la verticalité et des séries finales ramassées dans un terrain étroit où la corne rode, et où un poignet soudain s’impose. A l’aguante que nous lui connaissions, mais qui est une disposition plus qu’un programme, s’ajoutent désormais profondeur et toreria qui donnent une épaisseur nouvelle à son trasteo. Une épée hasardeusement al encuentro suivie d’un descabello moyen cantonne la récompense de cette œuvre épatante à une seule oreille. Mais on ne s’étonne plus que Madrid offre 4 contrats pour la San Isidro à un torero désormais à ce point accompli.

La contrefaçon ne va guère à Manzanares. Hélas, il a l’air de s’en accommoder. Toujours lointain et déchargeant la suerte plus qu’il n’est tolérable, il lui reste le temple – mais désormais celui d’un Matias Tejela- , les pechos toujours voluptueux, et l’épée, le plus souvent en place. Mais le tout irrite. Ne reste de ses gestes aucun souvenir ni de la muleta ni du toro ; seule imprime l’image envahissante et saturée d’une statue grecque habillée qui se déploie pour rien. Nous l’avons connu Apollon ou Jupiter. Il traverse sa période « Secret Story », narcissique et déprimée.  

Soyons justes : Lopez Simon plaît aux gradins et on est tout falot de se sentir exclu de la fête. Mis à part un physique légèrement dégingandé de post-ado têtu et mélancolique et ce pas à la lenteur outrageusement affectée, je n’ai rien vu ce jour qui m’ait porté à l’enthousiasme. Inapte à la véronique, toujours déployée à l’extérieur, peu convaincant aux quites, je ne lui concède que cette résolution fugace, généralement aux deux premières séries, de se placer, muleta en main, dans le terrain du toro d’où il se fait généralement déloger dans une averse d’enganchones. Après, généralement, il quitte ses zapatillas et donne des passes rapides, sans art, sans jamais se croiser, jouant quelquefois avec le toro en rentrant les reins quand il le cite par derrière, arrucina, cambio ou passe à l’envers, figures dont il se fait hélas une spécialité. Mais même quand on boude, il faut être beau joueur : son entame de faena sur le troisième, doblones un genou en terre, derechazo, changement de main, pecho et le final enchaîné sur le même, brouillon mais spectaculaire, avaient de l’allure (oreille et oreille). Ce jeune torero qui s’épuise à être porté si haut est à la fois résolu et indécis. Il aime manifestement jouer avec le feu puis ne sait plus qu’en faire. Il lui faudra choisir, et sans doute s’ouvrir un peu, se désentêter de soi et songer qu’un combat, comme l’amour, se fait mieux à deux.  

Arles, dimanche 27 mars- Juli, Roca Rey/ Daniel Ruiz

Mis à part le premier, à la robe rousse et au fort morillo et peut être le sixième qui ressemblait à un toro, la corrida fut comme un canard sans tête : ça marche tout seul, mais il y manque l’essentiel et bientôt ce sera terminé.

Impression pénible pour l’aficionado qui voit El Juli absolument parfait, pas un geste de trop face à ses « adversaires », rien à jeter, moins penché qu’à l’habitude, le julipié moins manifeste, dominant, templant, s’enivrant de son « poder ». Qui voit tout cela et s’en afflige.

Ce torero aura tué la corrida, banni le trapio et les cornes, l’émotion et l’aléa, imposé sa loi aux éleveurs et aux empresas et fermé la porte à ses petits camarades. Il faut lire son interview, généreusement distribuée à l’entrée des arènes, où il ose expliquer que si les cartels paraissaient un peu répétitifs ces dernières années, c’est qu’il manquait de jeunes toreros pour concurrencer les figuras. Jeunes ou pas, les Juan Mora, les Curro Diaz, les Diego Urdiales, les Paco Urena, les Morenito de Aranda, condamnés aux maigres restes du festin, ont dû apprécier…

Et tout d’impudence, loin de reconnaître que ce monopole qu’il avait construit et imposé avec la complicité d’un G5 ou autre G10 avait fini par vider les arènes par épuisement des meilleurs volontés, il adoube désormais la jeune génération que l’aficion et les nécessités du commerce lui imposent, comme un vieux roi sort d’ultimes atouts de sa manche quand l’ombre de la cabale approche ( deux oreilles sur le cinq).

Roca Rey est une comme une fleur miraculeuse sur ce tas de cendres. Capeador largo et inventif, muletero varié et à la main basse, il surprend et plait à raison. Il y a chez ce jeune torero de vingt ans une maturité, une aisance, un savoir-faire et une fraîcheur qui épatent. On aimerait certes le voir devant des bêtes à cornes… plus conséquentes, mais pour l’heure il est une consolation inattendue à nos peines et à nos désespérances. Un baume bienfaisant sur nos plaies ouvertes (oreille, oreille, salut).

Arles, lundi 28 mars- Escribano, Thomas Joubert, Juan de Alamo/ Pedraza de Yeltes

A Julie, en aficion et en amitié

Bien sûr, ce jour les toros sont des toros. Bien présentés, du trapio, des cornes, de la mobilité. C’en est presque exotique.

Mais le ciel est gris, il fait froid et l’arène est à demi-désertée.

Bien sûr, ce premier qui sort à petits pas du toril se ruera sur le piquero avec puissance, mais c’est surtout un manso qui fuit le châtiment puis, à la muleta, vers les tablas ; le second ne pousse pas et se laisse châtier en carrioca ; le troisième sera économisé à la pique ; le quatrième, le moins joli du lot, sera mis en valeur par Escribano qui demande à son piquero de se placer face au toril, il accourt de loin mais en zigzag, et le picador est si sûr que c’est lui que l’on applaudit, plus que le toro.

Bien sûr Escribano assure face à un lot qui s’éteint et suscite comme souvent l’enthousiasme aux banderilles (la plupart de ses poses sont exposées et le quiebro al violin sur le premier est saisissant). Bien sûr nous sommes heureux de voir reparaître Thomas Joubert dans une si grande arène, émouvant et approximatif face à un bel adversaire plein d’énergie. Bien sûr Juan de Alamo nous épate de tant de volonté en égrenant les naturelles, une à une mais en allant a mas. Bien sûr l’ami Rudy et la banda Chicuelo nous régalent de nouveaux morceaux, dont l’un, plein d’une fantaisie romantique, un peu cocotte (aux banderilles sur le premier), semble promis à un brillant avenir à Nîmes.

Bien sûr tout ça et tout le reste que vous pouvez imaginer. Mais au vrai, pour moi c’était horrible ! Taraudé par le remords de ne pas goûter autant que je l’espérais le lot au triomphe annoncé, doutant de mon aficion ( « Mais quel froid, bon Dieu ! »), sage comme un image à mon rang mais ne songeant qu’à fuguer en maudissant mon absence de force d’âme à le faire. Je me lève, fais quelques pas, me rassois, descends à la buvette, reviens. Ah, voilà Thomas pour son second. « Je regarde puis je file en loucedé. Ni texto ni couronne » me dis-je.

Mais en voyant Thomas Joubert sur ce beau toro brave, d’une vive noblesse et d’une grande classe, nous voilà soudain foudroyés par le miracle : on n’a plus envie de partir, on n’a plus froid du tout, le ciel n’est plus gris et on voudrait continuer à fréquenter les arènes et leur magie des années et des années encore.

On le voit s’avancer à pas lents vers le centre de la piste depuis le toril. Pourquoi le voit-on venir de là plutôt que du burladero des toreros ? On ne sait pas. Il y a de l’irréalité chez ce torero. Sa démarche légère, comme en suspension au-dessus du sol, sa manière de saluer la foule comme s’il voulait se souvenir de tous les visages, son long physique fragile… Quand il lève sa montera il n’y a dans son geste ni l’affectation d’un Lopez Simon, ni la religiosité d’un José Tomas. Comme écrasé par le ciel, le torero paraît un fétu de paille s’en remettant au vent. Bien sûr, le physique aidant, on songe à Manolete, à ce que l’on en sait et à ce que l’on en imagine. A l’émouvant et déchirant charisme d’un Nîmeno aussi. Mais, les salutations faites, montera lancée et muleta repliée sur le bras, on devine chez le jeune arlésien comme chez son aîné nîmois une résolution intense et bientôt irradiante.

Droit, centré, le bras le long du corps, la main basse, très basse, citant le toro d’un souffle de tissu, Thomas aimante le fauve, l’aspire tout entier au plus près, lie les passes avec le charme vénéneux des fleurs carnivores. Temple, toreria, une toreria folle, rythme et liaison. Tout y est. La première série est parfaite et inspirée, la deuxième inspirée et profonde, passe du cambio, muleta à nouveau repliée sur le bras, elle est déployée cette fois-ci à gauche et ce toro qui joue, qui joue encore et de plus en plus, donne les plus belles et vibrantes naturelles du cycle, et de loin. Dessin, rythme, relâchement complet, abandon du geste. Repos. Les naturelles reprennent, le torero se repositionne, la muleta loin en arrière du corps qui fait face, et ce geste pour citer de verdad en s’exposant tout entier est également une merveille. Le voici maintenant les jambes écartées, de profil mais exactement entre les cornes, d’où il se libère d’un geste, puis d’un autre et d’un autre encore. Le toro sert, c’est sûr, mais lui le domine à chaque passe, de sa position et de son geste, dans un art consommé de l’économie et de la profondeur. Manolete ? Non, je ne crois pas, plutôt l’austérité fiévreuse d’un Viti. Et en dépit de quelques scories ici ou là, une faena de la famille des celles qu’affectionne Madrid, celle d’un Cid inspiré, d’un Urena miraculé. Aux saveurs de toreo grande.

Une demi-épée un peu chanceuse assure à Thomas Joubert deux oreilles qui en valent dix. Des oreilles qui ne sont plus une récompense - ah le vilain mot- mais une onction, un baptême, les langues de feu sur les apôtres. «  Allez de par le monde dire la Bonne Nouvelle : ce jour un torero est né en Arles ». Et c’est vrai qu’il est né Thomas Joubert, né à lui-même, transfiguré plus encore qu’irradiant. Ce n’est pas la joie qui l’habite, c’est un sentiment d’accomplissement.

Et voilà qui change tout. Etait-il tout à l’heure écrasé par le ciel ? Il le dévore maintenant tout entier. Un fétu de paille ? A cet instant, il sature la piste de sa présence. Fragile et le pas mal assuré ? Désormais plein de décision, il organise sa vuelta et refuse de se laisser porter par les événements ; il les ordonne. Se faire applaudir, interminablement, mais ne rien oublier. Aller chercher Paquito Leal à la talanquera et le contraindre à l’accompagner au centre du ruedo. Le patron de l’Ecole taurine d’Arles résiste, on l’imagine dire à son ancien élève : «  Déconne pas, c’est ton triomphe, profite, lâche-moi ». Mais Thomas ne lâche pas. Il sait ce qu’il veut. «  Viens, viens, fait pas ch… , viens je te dis». Au centre, ils s’embrassent, ils s’agrippent, ils tanguent ensemble, ils ne font plus qu’un. Deux hommes, deux destins, une histoire. C’est à vous couper le souffle, à vous faire chialer toutes les larmes de l’aficion. Mais Thomas veut autre chose, il veut qu’on voie autre chose, il veut nous dire autre chose. L’image de ces deux hommes dans los medios, dans ce chaudron d’émotions ne lui suffit pas. Il lui faut un autre geste. Et ce geste inouï, insoupçonné, renversant, c’est celui-ci : ces deux oreilles comme un miracle si chèrement acquis, de ceux qui peuvent sans doute relancer une carrière mais qui vous inscrivent déjà dans l’histoire de cette arène, il les offre à Paquito, il ne les conserve pas sur son cœur, il s’en fout de les avoir dans son salon, il les donne, il les remet. En cet instant de triomphe absolu dont tant d’autres s'enivreraient, il abandonne le talisman de la gloire et nous dit vouloir payer sa dette. Cette leçon est proprement bouleversante.

A la sortie en triomphe par la grande porte, juché dans le tumulte, on voit la manche de son habit de lumière, un peu flottante sur un bras maigre, les passementeries d’or maculées de sang. Résurrection d’un torero un lundi de Pâques à Arles.

On pourrait s’arrêter là, mais rengorgés par ce que nous venions de voir, il serait injuste de ne rien dire du dernier combat de Juan de Alamo, si petit, bellement croisé face à un adversaire très haut sur pattes et incommode, croisé sur toutes les séries et quasiment sur chaque passe, toréant dans les canons, avec sérieux et courage. La faena a peu porté sur le public, et c’est bien dommage. Et l’impossibilité pour le petit torero, l'épée en main, de passer le bras au-dessus des cornes, encore si hautes en fin de combat, avait quelque chose de beau et de tragique.

Allez, pour sûr, on en a repris pour quelques saisons encore.