Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

17/05/2016

Feria de Nîmes-Pentecôte 2016. Derniers temps avant divorce

« La différence c’est ce silence/ Parfois au fond de moi » « Lettre à France », Michel Polnareff

Faut qu’on discute.

Il y a quelque temps que je voulais te le dire, mais je n’osais pas, je croyais encore que tout pouvait s’arranger. On est souvent lâche à l’heure d’un dénouement qu’on redoute. Alors on trouve toujours mille prétextes pour entretenir la braise des passions éteintes. On souffle encore sur l’âtre froid et sans âme, on sait que c’est foutu, mais tant qu’on souffle, on ne s’en éloigne pas, alors.. on fait semblant de croire à un nouvel embrasement….

Mais, là, après ce week-end de quatre jours, c’est trop. Ce n’est plus possible.

Oh, je sais bien que le temps qui passe est une épreuve. Nous avons bien changé toi et moi. C’est comme ça dans tous les couples. Le coup de foudre n’a qu’un temps, et l’ardeur qu’on met à s’aimer, et les surprises qui excitent. La relation change et l’heure n’est plus à l’inattendu ; ce qui nous épatait nous paraît normal, l’enthousiasme s’émousse, on devient difficile, sans doute un peu « vieux con ». Ca, c’est moi !

Mais toi aussi tu as beaucoup changé. Tu étais bravache, tu es rentrée dans le rang. Tu étais spontanée, tu es désormais répétitive. Inventive, tu es devenue prévisible. Extra tout (...vagante, …ordinaire, …vertie), tu n’as plus rien aujourd’hui d’hors du commun, pardonne-moi de te le dire.

Tu recherchais l’héroïsme, tu te satisfais de la notoriété. Tu flattais la bravoure, tu choisis aujourd’hui tes adversaires. Des adversaires à ta mesure, modeste, anémiée, et déclinante : les anti-taurins et autres animalistes qui font de toi un objet de débat qui t’occupe et te donne encore l’illusion d’exister, alors que moi j’avais épousé une passion qui n’est plus. La passion débordait. Le débat t’enferme.

Tu étais un surgissement inouï, fragile et singulier, hors du temps, l’inspiration de toutes formes de créations artistiques, parce que l’homme s’y confrontait à l’adversité brute, ensauvagée, s’y aiguisait, s’y grandissait. Tu étais L’Iliade et l’Odyssée. Désormais encartée, tu n’es plus que la militante d’une cause sans ressort, et qui donne des armes à ses adversaires. Un mauvais tract, toi pourtant si passionnée de communication et de marketing….

Et que les trophées que tu récoltes encore à l’occasion ici ou là ne te grisent pas. Ils furent notre fierté, notre titre de gloire, la marque de notre passion, comme une trace de rouge à lèvres sur la joue qu’on se gardait bien d’effacer en paradant dans la rue. Le plus souvent désormais, ils nous accablent. Ils donnaient jadis la mesure de tes triomphes dans et hors le mundillo ; ils ne sont plus que prétexte à des querelles de famille, ignorées du plus grand nombre, tant le monde que tu te plais à désaimanter te tourne le dos. Et nous, tes trophées, aujourd’hui on les tait, et, avant de sortir, on les efface d’un revers de manche pour éviter le ridicule.

Tu nous donnes rendez-vous ailleurs ? Naguère on se précipitait, maintenant on ergote.

Tu nous dit que ça irait mieux si on voyageait un peu ? On ne fait que ça et c’est partout pareil, ou presque.

Tu nous dit que c’est faute à pas de chance, que tes talons glissent sur un ruedo aux allures d’Espiguette ou que les pluies de cet hiver ont alangui tes chevilles. Peut-être, je n’en sais rien mais le pire est que je m’en fous complètement tant je pressens que même en Louboutin sur un tablao flamenco, tu te serais « mangée grave » comme disent les jeunes, tant tu as renoncé depuis si longtemps à entretenir le feu, tant tu as trahi ce que nous aimions ensemble, ce que nous étions ensemble.

Ici, à Nîmes, on t’as vu trébucher, glisser, fléchir, tomber à genoux, t’affaler sous nos yeux, te coucher sur le flanc, vaincue sans avoir combattu. Tu étais pitoyable.

Tu aimes les brindis, la musique, et les récompenses, je le sais. J’étais si triste et amer, nous étions si affligés, que nous sommes parvenus, le dimanche, par respect pour toi et pour ne pas perdre toute dignité, à dissuader un torero de nous offrir son combat (Lopez Simon au cinquième) et le jour suivant la musique d’accompagner une faena sur un invalide (Roca Rey sur le sixième). A cette allure, par respect pour ce que nous avons été, on en viendra un jour prochain à barricader les portes des arènes. Nous avons eu le tort d’applaudir des toreros qui font ce que tu es devenue mais c’était pour mieux hurler notre colère. Pour qu’elle fasse davantage contraste. Pour la purifier, la mettre en valeur. Quelle embrase le ciel puisque le ciel est tout ce qui nous reste. Et qu’une arène si insouciante, bienveillante, affectueuse, si portée à la joie et à la fête, joue aux bazardeurs de «  Nuit Debout » en dit long sur le cours de notre couple.

Voilà. Tu sais tout. Je comprendrais que tu te fâches chère Aficion.

Je ne te demande rien, ni de rester ni de me quitter. Mais je crains que tu ne te sois beaucoup éloignée de moi depuis quelques années.

Je t’ai aimée passionnément, tu le sais. Tu m’as fait pleurer de rage et d’émotion. Tu m’as fait frémir, tu m’as exalté, fait passer des nuits de folie après des après-midi de rêve ou de frayeur. Tu m’as fait lire, voyager, écouter de la musique, visiter des musées. Tu m’as présenté des amis ou des camarades, rencontrer des semblables si différents. Visiter des villes. Tu as trompé ma solitude, accompagné mes jours, habité mes nuits. Tu m’as fait écrire quelquefois aussi. Et ça aussi j’aimais bien.

Mais je crois que c’est fini. Ou presque. Si tu ne changes pas. Ou n’en donnes pas quelques gages. C’est toi qui décide. Moi, j'y suis prêt.

NB/ Dimanche matin, 15 mai- Zalduendo sans trapio mais avec un peu de cornes. Gines Marin prenant l’alternative brinde à son père, piquero de son état. N’a toréé que son premier, le sixième étant un invalide. Grand sérieux, toreo classique, jolis enchaînements sans bouger, dans le sitio (oreille). Morante ne s’accorde pas à un lot à contre style. David Mora impeccable de bout en bout, sur son premier, en tout cas la première moitié de faena sur la droite, le toro passant moins bien à gauche et les aidées finales étant très raides alors que cette passe n’est belle que de l’accompagnement du corps   (oreille). Second combat offert à la doyenne des arènes, plus de cent ans au compteur et en fauteuil . Très technique, sérieux, moyennement efficace mais très au-dessus de son toro.

Dimanche après-midi, 15 mai- JP Domecq sans intérêt, très fades. Varea qui prend l’alternative anodin aucun souvenir à J+2. Manzanares quelques pechos de la casa sur son premier et une épée al recibir à couper le souffle (oreille), rien sur son second, invalide. Lopez Simon se confirme pegapasse. Porfia pueblerina sur son premier, contrarié par le public qui proteste son brindis du second, offre un toro de réserve, faena spectaculaire, très « tout le toutim », sans souvenir à J + 2,belle épée (2 oreilles). A l’intelligence de sortir à pied et non pas en triomphe.

Lundi après-midi, 16 mai- Daniel Ruiz et Torrealta ou la coupe jusqu’à la lie. Fléchissements, affalements, et autres génuflexions. Incidents à répétition de pattes de bestiaux et de public excédé. Castella fait face, long à comprendre son second, fort médiocre mais qui tombe moins. Faut quand même le réveiller d’un tapotement sur l’arrière train comme on toque à la porte pour qu’il se retourne dans le bon sens (oreille sur le 4). Perrera, parfait qui en veut, au point de toréer une chèvre folle et le trasteo technique est fort impressionnant. Tombe sur le plus noble du jour, un toro à roulettes mais sans vraie présence qui avait poussé un peu sous la pique. Faena impressionnante surtout à gauche quand on en oublie l’anodin de l’animal, un champagne à petites bulles que l’on boit comme du sirop jusqu’à écoeurement (2 oreilles). Roca Rey, très disposé, mais sans option conséquente sur son lot d’invalides.

 

30/03/2016

Feria de Pâques, Arles 2016

Arles, samedi 26 mars 2016- Castella, Manzanares, Lopez Simon/ Garcigrande

Jolie corrida entretenida. Mais entretenida par notre aficion impatiente, le désir d’en finir avec un hiver sans toro et l’attente exaspérée de quelques frissons d’arène. Alors tout vaut mieux que rien et on se réchauffe au pas grand-chose.

Juan-Bautista dont c’est la première saison en tant qu’impresa n’a pas mégoté sur sa corrida d’ouverture : neuf toros sont sortis en piste pour six combats, dont deux faibles, très faibles (le 1 et le 2, celui-ci quasi-invalide). La plupart anovillados, de 510 à 535 kgs, sans trapio, sans grande présence, sans beaucoup de cornes (celles du cinquième bis, échu à Manzanares sont honteuses en dépit de la joliesse de ce novillo au port altier). Seul le sixième ressemblait à un toro ; hélas un incident à la patte durant le tercio de banderilles contraindra au changement. Le 3 avait un brin de jeu et le 4, très noble, du gaz.

L’arène, d’abord éclaboussée de soleil, sera bienveillante, affectueuse et patiente : la corrida a duré 3 heures et nous avons fini transis au son de l’angélus, dans un crépuscule glacial.

Sébastien Castella a été, et de très loin, le torero du jour. Un torero dans sa maturité, au geste sûr et plein d’aisance, que l’on se régale de regarder, épaté par l’évidence de tout ce qu’il entreprend, son intelligence et sa sérénité. Et avec un changement majeur depuis deux ans : il habite désormais le milieu de sa faena qui a longtemps été, entre entame saisissante et final dans les cornes, son point faible. Ce tunnel, cette dépression en cours de faena, gestes mécaniques et séries répétitives, ont disparu.

Nous avons vu deux faenas, complètes, construites, liées, pleines d’agrément et même de fantaisies talavantesques insoupçonnées. La première, adaptée et agréable jusqu’au miracle compte tenu de la faiblesse de l’adversaire, fut certes de peu de poids (une oreille où une jolie vuelta aurait largement suffi). La seconde, sur le meilleur toro du jour, fut limpide, en dépit de quelques incidents d’entame (muleta accrochée, torero gentiment bousculé), allant a mas, avec de très belles choses, du temple, de la variété dans les cites, dans les séries, dans les enchaînements, de la verticalité et des séries finales ramassées dans un terrain étroit où la corne rode, et où un poignet soudain s’impose. A l’aguante que nous lui connaissions, mais qui est une disposition plus qu’un programme, s’ajoutent désormais profondeur et toreria qui donnent une épaisseur nouvelle à son trasteo. Une épée hasardeusement al encuentro suivie d’un descabello moyen cantonne la récompense de cette œuvre épatante à une seule oreille. Mais on ne s’étonne plus que Madrid offre 4 contrats pour la San Isidro à un torero désormais à ce point accompli.

La contrefaçon ne va guère à Manzanares. Hélas, il a l’air de s’en accommoder. Toujours lointain et déchargeant la suerte plus qu’il n’est tolérable, il lui reste le temple – mais désormais celui d’un Matias Tejela- , les pechos toujours voluptueux, et l’épée, le plus souvent en place. Mais le tout irrite. Ne reste de ses gestes aucun souvenir ni de la muleta ni du toro ; seule imprime l’image envahissante et saturée d’une statue grecque habillée qui se déploie pour rien. Nous l’avons connu Apollon ou Jupiter. Il traverse sa période « Secret Story », narcissique et déprimée.  

Soyons justes : Lopez Simon plaît aux gradins et on est tout falot de se sentir exclu de la fête. Mis à part un physique légèrement dégingandé de post-ado têtu et mélancolique et ce pas à la lenteur outrageusement affectée, je n’ai rien vu ce jour qui m’ait porté à l’enthousiasme. Inapte à la véronique, toujours déployée à l’extérieur, peu convaincant aux quites, je ne lui concède que cette résolution fugace, généralement aux deux premières séries, de se placer, muleta en main, dans le terrain du toro d’où il se fait généralement déloger dans une averse d’enganchones. Après, généralement, il quitte ses zapatillas et donne des passes rapides, sans art, sans jamais se croiser, jouant quelquefois avec le toro en rentrant les reins quand il le cite par derrière, arrucina, cambio ou passe à l’envers, figures dont il se fait hélas une spécialité. Mais même quand on boude, il faut être beau joueur : son entame de faena sur le troisième, doblones un genou en terre, derechazo, changement de main, pecho et le final enchaîné sur le même, brouillon mais spectaculaire, avaient de l’allure (oreille et oreille). Ce jeune torero qui s’épuise à être porté si haut est à la fois résolu et indécis. Il aime manifestement jouer avec le feu puis ne sait plus qu’en faire. Il lui faudra choisir, et sans doute s’ouvrir un peu, se désentêter de soi et songer qu’un combat, comme l’amour, se fait mieux à deux.  

Arles, dimanche 27 mars- Juli, Roca Rey/ Daniel Ruiz

Mis à part le premier, à la robe rousse et au fort morillo et peut être le sixième qui ressemblait à un toro, la corrida fut comme un canard sans tête : ça marche tout seul, mais il y manque l’essentiel et bientôt ce sera terminé.

Impression pénible pour l’aficionado qui voit El Juli absolument parfait, pas un geste de trop face à ses « adversaires », rien à jeter, moins penché qu’à l’habitude, le julipié moins manifeste, dominant, templant, s’enivrant de son « poder ». Qui voit tout cela et s’en afflige.

Ce torero aura tué la corrida, banni le trapio et les cornes, l’émotion et l’aléa, imposé sa loi aux éleveurs et aux empresas et fermé la porte à ses petits camarades. Il faut lire son interview, généreusement distribuée à l’entrée des arènes, où il ose expliquer que si les cartels paraissaient un peu répétitifs ces dernières années, c’est qu’il manquait de jeunes toreros pour concurrencer les figuras. Jeunes ou pas, les Juan Mora, les Curro Diaz, les Diego Urdiales, les Paco Urena, les Morenito de Aranda, condamnés aux maigres restes du festin, ont dû apprécier…

Et tout d’impudence, loin de reconnaître que ce monopole qu’il avait construit et imposé avec la complicité d’un G5 ou autre G10 avait fini par vider les arènes par épuisement des meilleurs volontés, il adoube désormais la jeune génération que l’aficion et les nécessités du commerce lui imposent, comme un vieux roi sort d’ultimes atouts de sa manche quand l’ombre de la cabale approche ( deux oreilles sur le cinq).

Roca Rey est une comme une fleur miraculeuse sur ce tas de cendres. Capeador largo et inventif, muletero varié et à la main basse, il surprend et plait à raison. Il y a chez ce jeune torero de vingt ans une maturité, une aisance, un savoir-faire et une fraîcheur qui épatent. On aimerait certes le voir devant des bêtes à cornes… plus conséquentes, mais pour l’heure il est une consolation inattendue à nos peines et à nos désespérances. Un baume bienfaisant sur nos plaies ouvertes (oreille, oreille, salut).

Arles, lundi 28 mars- Escribano, Thomas Joubert, Juan de Alamo/ Pedraza de Yeltes

A Julie, en aficion et en amitié

Bien sûr, ce jour les toros sont des toros. Bien présentés, du trapio, des cornes, de la mobilité. C’en est presque exotique.

Mais le ciel est gris, il fait froid et l’arène est à demi-désertée.

Bien sûr, ce premier qui sort à petits pas du toril se ruera sur le piquero avec puissance, mais c’est surtout un manso qui fuit le châtiment puis, à la muleta, vers les tablas ; le second ne pousse pas et se laisse châtier en carrioca ; le troisième sera économisé à la pique ; le quatrième, le moins joli du lot, sera mis en valeur par Escribano qui demande à son piquero de se placer face au toril, il accourt de loin mais en zigzag, et le picador est si sûr que c’est lui que l’on applaudit, plus que le toro.

Bien sûr Escribano assure face à un lot qui s’éteint et suscite comme souvent l’enthousiasme aux banderilles (la plupart de ses poses sont exposées et le quiebro al violin sur le premier est saisissant). Bien sûr nous sommes heureux de voir reparaître Thomas Joubert dans une si grande arène, émouvant et approximatif face à un bel adversaire plein d’énergie. Bien sûr Juan de Alamo nous épate de tant de volonté en égrenant les naturelles, une à une mais en allant a mas. Bien sûr l’ami Rudy et la banda Chicuelo nous régalent de nouveaux morceaux, dont l’un, plein d’une fantaisie romantique, un peu cocotte (aux banderilles sur le premier), semble promis à un brillant avenir à Nîmes.

Bien sûr tout ça et tout le reste que vous pouvez imaginer. Mais au vrai, pour moi c’était horrible ! Taraudé par le remords de ne pas goûter autant que je l’espérais le lot au triomphe annoncé, doutant de mon aficion ( « Mais quel froid, bon Dieu ! »), sage comme un image à mon rang mais ne songeant qu’à fuguer en maudissant mon absence de force d’âme à le faire. Je me lève, fais quelques pas, me rassois, descends à la buvette, reviens. Ah, voilà Thomas pour son second. « Je regarde puis je file en loucedé. Ni texto ni couronne » me dis-je.

Mais en voyant Thomas Joubert sur ce beau toro brave, d’une vive noblesse et d’une grande classe, nous voilà soudain foudroyés par le miracle : on n’a plus envie de partir, on n’a plus froid du tout, le ciel n’est plus gris et on voudrait continuer à fréquenter les arènes et leur magie des années et des années encore.

On le voit s’avancer à pas lents vers le centre de la piste depuis le toril. Pourquoi le voit-on venir de là plutôt que du burladero des toreros ? On ne sait pas. Il y a de l’irréalité chez ce torero. Sa démarche légère, comme en suspension au-dessus du sol, sa manière de saluer la foule comme s’il voulait se souvenir de tous les visages, son long physique fragile… Quand il lève sa montera il n’y a dans son geste ni l’affectation d’un Lopez Simon, ni la religiosité d’un José Tomas. Comme écrasé par le ciel, le torero paraît un fétu de paille s’en remettant au vent. Bien sûr, le physique aidant, on songe à Manolete, à ce que l’on en sait et à ce que l’on en imagine. A l’émouvant et déchirant charisme d’un Nîmeno aussi. Mais, les salutations faites, montera lancée et muleta repliée sur le bras, on devine chez le jeune arlésien comme chez son aîné nîmois une résolution intense et bientôt irradiante.

Droit, centré, le bras le long du corps, la main basse, très basse, citant le toro d’un souffle de tissu, Thomas aimante le fauve, l’aspire tout entier au plus près, lie les passes avec le charme vénéneux des fleurs carnivores. Temple, toreria, une toreria folle, rythme et liaison. Tout y est. La première série est parfaite et inspirée, la deuxième inspirée et profonde, passe du cambio, muleta à nouveau repliée sur le bras, elle est déployée cette fois-ci à gauche et ce toro qui joue, qui joue encore et de plus en plus, donne les plus belles et vibrantes naturelles du cycle, et de loin. Dessin, rythme, relâchement complet, abandon du geste. Repos. Les naturelles reprennent, le torero se repositionne, la muleta loin en arrière du corps qui fait face, et ce geste pour citer de verdad en s’exposant tout entier est également une merveille. Le voici maintenant les jambes écartées, de profil mais exactement entre les cornes, d’où il se libère d’un geste, puis d’un autre et d’un autre encore. Le toro sert, c’est sûr, mais lui le domine à chaque passe, de sa position et de son geste, dans un art consommé de l’économie et de la profondeur. Manolete ? Non, je ne crois pas, plutôt l’austérité fiévreuse d’un Viti. Et en dépit de quelques scories ici ou là, une faena de la famille des celles qu’affectionne Madrid, celle d’un Cid inspiré, d’un Urena miraculé. Aux saveurs de toreo grande.

Une demi-épée un peu chanceuse assure à Thomas Joubert deux oreilles qui en valent dix. Des oreilles qui ne sont plus une récompense - ah le vilain mot- mais une onction, un baptême, les langues de feu sur les apôtres. «  Allez de par le monde dire la Bonne Nouvelle : ce jour un torero est né en Arles ». Et c’est vrai qu’il est né Thomas Joubert, né à lui-même, transfiguré plus encore qu’irradiant. Ce n’est pas la joie qui l’habite, c’est un sentiment d’accomplissement.

Et voilà qui change tout. Etait-il tout à l’heure écrasé par le ciel ? Il le dévore maintenant tout entier. Un fétu de paille ? A cet instant, il sature la piste de sa présence. Fragile et le pas mal assuré ? Désormais plein de décision, il organise sa vuelta et refuse de se laisser porter par les événements ; il les ordonne. Se faire applaudir, interminablement, mais ne rien oublier. Aller chercher Paquito Leal à la talanquera et le contraindre à l’accompagner au centre du ruedo. Le patron de l’Ecole taurine d’Arles résiste, on l’imagine dire à son ancien élève : «  Déconne pas, c’est ton triomphe, profite, lâche-moi ». Mais Thomas ne lâche pas. Il sait ce qu’il veut. «  Viens, viens, fait pas ch… , viens je te dis». Au centre, ils s’embrassent, ils s’agrippent, ils tanguent ensemble, ils ne font plus qu’un. Deux hommes, deux destins, une histoire. C’est à vous couper le souffle, à vous faire chialer toutes les larmes de l’aficion. Mais Thomas veut autre chose, il veut qu’on voie autre chose, il veut nous dire autre chose. L’image de ces deux hommes dans los medios, dans ce chaudron d’émotions ne lui suffit pas. Il lui faut un autre geste. Et ce geste inouï, insoupçonné, renversant, c’est celui-ci : ces deux oreilles comme un miracle si chèrement acquis, de ceux qui peuvent sans doute relancer une carrière mais qui vous inscrivent déjà dans l’histoire de cette arène, il les offre à Paquito, il ne les conserve pas sur son cœur, il s’en fout de les avoir dans son salon, il les donne, il les remet. En cet instant de triomphe absolu dont tant d’autres s'enivreraient, il abandonne le talisman de la gloire et nous dit vouloir payer sa dette. Cette leçon est proprement bouleversante.

A la sortie en triomphe par la grande porte, juché dans le tumulte, on voit la manche de son habit de lumière, un peu flottante sur un bras maigre, les passementeries d’or maculées de sang. Résurrection d’un torero un lundi de Pâques à Arles.

On pourrait s’arrêter là, mais rengorgés par ce que nous venions de voir, il serait injuste de ne rien dire du dernier combat de Juan de Alamo, si petit, bellement croisé face à un adversaire très haut sur pattes et incommode, croisé sur toutes les séries et quasiment sur chaque passe, toréant dans les canons, avec sérieux et courage. La faena a peu porté sur le public, et c’est bien dommage. Et l’impossibilité pour le petit torero, l'épée en main, de passer le bras au-dessus des cornes, encore si hautes en fin de combat, avait quelque chose de beau et de tragique.

Allez, pour sûr, on en a repris pour quelques saisons encore.

22/09/2015

Nîmes, feria des Vendanges 2015, en attendant les messies...

Nîmes, 17 septembre 2015- Nouvel arrivage de novilleros/ Los Chospes

Un chapelet de novilleros que l’on égrène en priant que le sang neuf dope enfin une aficion anémiée. Et le sang neuf aura été, une fois n’est pas coutume, celui des novillos de Los Chospes, très bien présentés, la plupart vifs et mobiles, d’une belle présence en piste en dépit de quelques signes de faiblesse (le premier et le 5), nobles mais exigeants, et non dépourvus de caste ( le 1, le 2 surtout, le 6) qui remettront certains de nos jeunes gens, peu accoutumés à une si aimable adversité, à  leur place.

Trois novillos applaudis à l’arrastre ; Louis Husson, méchamment débordé par le meilleur mais très exigeant deuxième, condamné à l’infirmerie pour une blessure au poignet ; le public protestant sottement la vuelta de Lilian Ferrani qui avait fait face dans une faena inégale mais non sans mérite à l’allant de son adversaire et fut très sincère à l’épée ; le Mexicain Leo Valladez, transparent face au plus toro du jour mais qui s’est révélé aussi mobile qu’une enclume au 3ème tiers. Trois jeunes gens ont finalement tiré leur épingle du jeu.

José Luis Munoz, d’abord, le petit-neveu chuchote-t-on du Curro Romero, qui a la démarche dodelinée et roulante, un peu sans façon, de son grand-oncle dans le ruedo. Une démarche de chemin de terre, moitié empruntée moitié auguste, très singulière, assez racée. Pas une démarche de danseur,  ah, ça non! Plutôt la résolution un peu lasse d’un rocillero. Autre chose encore des liens du sang ? Pas le capote pour sûr et hélas peut-être l’épée… Mais ce novillero de troisième tiers est incontestablement gorgé de toreria. Deux ou trois séries de la main droite, le corps très relâché, la main basse, et un final par aidées par le bas, le genou ployé restent le plus profond de l’après-midi. Gros échec à l’épée (saludos).

Joaquim Galdos, novillero péruvien plein de morgue, s’est annoncé dès le toro précédent par un quite par chicuelinas, lentes et suaves, le geste très décomposé, données d’un rebord de cape et cette figure enveloppante et altière suffisait à éclairer l’après-midi. A la muleta, face au novillo le moins intéressant du jour (faiblesse et un fond de caste âpre), il est le seul qui soit allé chercher le cacho, son adversaire sur son terrain : très centré, les pieds bien en terre, un rien de raideur dans la posture qui rappelle la manière du Fandino et la plus belle épée du jour (vuelta).

Andy Younes, un visage de poupée de porcelaine, des traits juvéniles mais déjà en proie aux médisances du mundillo qui lui reproche, à tort ou à raison, une mentalité d’enfant gâté et l’opinion qu’il aurait de lui-même, sut tirer profit de son adversaire, vif, bravote, y con gaz tant à la cape (faroles à genoux, parones très bas) qu’à la muleta où il suit avec intelligence les conseils de sa cuadrilla (une série de naturelles supérieure), avec rythme,  ligazon et main basse.  Soudain bousculé et jeté à terre par son novillo, on voit tous ses compagnons de cartel se précipiter en piste pour venir à son secours, Lilian en chef de lidia impeccable, et cette belle camaraderie fait plaisir à voir. Il se remet sur pieds pour une ultime série de la droite, avec trinchera et changement de mains dans le dos. Le tout est très joli, varié, plein d’entrain. Tue mal, ce qui le prive de trophée.

L’entrain, c’est tout de même ce qui a manqué ce jour pour des raisons peu compréhensibles. Nos jeunes gens, sans doute surpris comme nous-mêmes de voir des toros avec de la présence dans les arènes de Nîmes, étaient sérieux comme des papes ; enfin des papes avant François, bien sûr ! Et à vingt ans, c’est triste ….

Nîmes, 19 septembre 2015- Ponce, Juan Bautista, Roca Rey/ Victoriano del Rio

Joli lot de joli jeu, piques pour rire, mais toros en pointes, parfaits pour la télé et pour une alternative réussie. Le cinquième supérieur.

Roca Rey, servi par sa taille et son allonge de bras, a une aisance étonnante pour un jeune lauréat. Au point qu’on en oublierait que c’est son alternative. Il est vrai que la rumeur de ces derniers mois l’avait déjà consacré « révélation ». Et tel un torero confirmé, pas impressionné du tout, Roca Rey va au quitte sur le merveilleux toro de Juan Bautista enchaînant chicuelinas et taffaleras de beaucoup d’allure. L’Arlésien, piqué à vif, réplique brillamment et revient à la talanquera en fusillant du regard cette concurrence péruvienne qui avait eu l’impudence se s’afficher ! Une vraie competencia comme on les aime, venimeuse et réussie.

Roca Rey, c’est l’aisance et la variété plus que l’art et la profondeur. Sur son toro d’alternative, d’abord, avec une entame de faena brillante et un final par luquesinas ajustées et pures d’exécution, le reste étant agréable mais inégal, un peu superficiel à mon goût. Puis lors de la réception du sixième à la cape, une merveille d’enchaînements (gaoneras, faroles, deux passes à genoux, larga), opportunément saluée par la banda de musica. Hélas ce toro se blesse et doit être changé. Autre toro, autre réception, cette fois-ci par véroniques alternées avec des chicuelinas puis mise en suerte au cheval par gaoneras marchées de grande élégance. Ce toro est vif, noble et de belle charge dans la muleta, mais il se retourne violemment sur l’homme au troisième temps de la passe. Roca Rey affronte mais ne résout pas, se fait renverser, revient, se centre davantage et met enfin du dominio dans une série soudain pleine de toreria. Après le quite sur le toro de Bautista, ce réflexe final m’enchante, comme la décision à l’épée (une oreille et une oreille).

Le vétéran a dû, lui, faire face au toro de moins grande classe du jour, sorti en deuxième position, qui cabecea dans la muleta, reste mufle au sol quand on le cite, grattant comme un timide ou un irrégulier. Un manso sans intérêt aucun, mais le vétéran est un mage, un alchimiste et sa muleta est, ce jour, sur ce toro, une pierre philosophale. On voit Ponce entretenir cette charge irrégulière, l’apaiser, la prolonger, la polir, et de cette chose de peu il parvient à faire un diamant dont il se joue ensuite, en le faisant scintiller dans sa main, redondos, passes inversées, changement de mains, une série émouvante de lenteur et de temple de la gauche. L’immense leçon d’un grand maître, mille lieues au-dessus de  son toro. La plus belle, complète et convaincante faena du cycle (une oreille de poids après ¾ d’épée).

Diminué par une déchirure musculaire occasionnée par son premier combat et n’épargnant aux tendidos aucun signe ostensible de gêne et de souffrance, Ponce nous servira sur le toro suivant sa faena maison, répertoriée sur catalogue, son insubmersible produit d’appel dont le succès depuis trente ans ne se dément pas, la faena en cerceaux, du pico, excentrée, de mise en scène de soi et du relâchement affecté de qui consentirait par coquetterie à une dernière valse lente  devant son salon réuni, bombant le torse ou avançant la hanche au passage, sûr qu’il y aura encore d’autres cavalières transies sur son carnet de bal pour le griser de flagornerie. Une faena de derviche tourneur aux allures de toupie dont les circonvolutions ne cesseraient qu’au deuxième avis des clarines. Le tout curieusement plombé par l’accompagnement musical, « Mission » que l’ami Rudy devrait désormais exclure du répertoire dans l’arène – mêmes si les toreros la réclament, tel sans doute Ponce ce jour qui a remercié la banda en se penchant très bas avant d’exécuter la suerte suprême- tant la mélancolie répandue sur le ruedo en ces temps troublés d’aficion fait songer, pour les plus pessimistes ou déprimés d’entre nous, aux funérailles prochaines d’une passion qu’on redoute de perdre. Musique de deuil ou pas, la faena maison a plu et la récompense à Nîmes en est inéluctablement de deux oreilles. On n’a pas dérogé.

Juan Bautista dans un bel habit anthracite et blanc, aux parements quasi-goyesques, s’est monté suave, sûr, relâché et profond sur son premier, surtout à droite avant que son toro ne s’éteigne, condamnant cette belle et précieuse faena à aller un peu a menos. Un tiers d’épée en place, descabello (oreille).

Manifestement  toujours sous le coup du quite de Roca Rey dont il avait pris ombrage, Juan Bautista a banderillé son cinquième,  un toro de très grande classe en dépit de piques aussi symboliques que les autres. Juan Bautista se régale, on le sent et cela se voit. Beaucoup de choses hélas- ce torero est souvent pléthorique. Mais de belles choses et même de très belles après une entame à genoux, très toréée, des cites de loin, beaucoup de temple, et un bouquet de naturelles de face vraiment précieuses. Epée en la crux et foudroyante (deux oreilles).

Une très jolie corrida vraiment. Ni grande ni historique, au fond un peu anodine, sauf Ponce sur son premier, et la découverte de Roca Rey qui n’annonce certes pas le tremblement de terre de l’escalafon, mais a de jolies manières, gracieuses, toutes de légèreté, et fait montre d’une inventivité heureuse, à la cape surtout. Le Luque des débuts, moins l’art dans le capote.

Nîmes, 20 septembre 2015- Castella, Manzanares, Lopez Simon/ Nunez del Cuvillo

Et Lopez Simon, alors ?  Eh bien, c’est un peu comme dans un mariage arrangé… Voilà longtemps que chacun tente de nous convaincre que l’on ne sera pas déçu et quand on le voit pour la première fois, on ne l’est certes pas, mais le portrait était si flatteur qu’on demande encore à voir.

Epaté bien sûr qu’il n’ait pas renoncé à la noce après avoir été si sérieusement blessé il y a peu de jours.

Rassuré par son air sérieux, sa concentration dans le ruedo, sa démarche lente à petits pas comptés, redoutant seulement que cela ne soit qu’affectation ou, pire encore, qu’il soit vraiment dans la catégorie des cierges et des curés, ce qui pour les futurs époux serait un problème d’autant que leur voisin JT est, dans ce registre, indépassable.

Gêné dans le jugement par le vent qui souffle en bourrasques et l’insignifiance de la corrida du jour et plus encore celle de son toro d’alternative, très en dessous, de type, de trapio, de cornes et de classe que les novillos de l’autre jour. 

Saisi tout de même par cette volonté d’aller chercher le sitio, de s’y placer et de n’en plus bouger. Ce fut vrai sur ses deux toros, et Nîmes a applaudi plusieurs fois, comme Madrid a coutume de le faire, la position patiemment gagnée sur l’adversaire, avant même qu’une passe ne soit donnée et ça, pour sûr, cela rappelle notre voisin JT auquel on n’en veut pas même s’il nous déserte, préférant la compagnie mexicaine, surtout les 31 janvier où l’on travaille.

Beaucoup de beaux gestes devant son premier toro éteint dont il tente de provoquer la charge, surtout en fin de faena par derechazos de face et trois naturelles à la fois austères et profondes. Habitées.

La réserve est à suivre sur le toro suivant, le seul du jour à avoir du jeu et du jus, qui s’emploie à droite avec noblesse et les trois premières séries seront très sérieuses, sitio, distance, dominio, temple, il ne manque rien, en dépit du vent. Le toro est plus âpre à gauche, Lopez Simon tente et n’insiste guère, revient à droite, invente une pase du cambio, continue par un joli changement de main et….c’est fini. Zut alors ! Le toro est encore complet, a de la charge, du jeu et de la présence et ce coïtus interruptus surprend un peu et ….déçoit, en dépit des bernardinas ajustées, l’épée de mort en mains. Le maestro  tire certes profit de la charge pour un recibir très efficace. Vous je ne sais pas, mais moi je n’ai pas trouvé cette faena complète. C’était une très belle faena, sérieuse, méritoire mais précocement interrompue. Deux oreilles qu’il ne viendrait à l’idée de personne de chipoter d’autant que Lopez Simon a toréé encore convalescent. Oui, c’est cela au fond. Je l’ai trouvé puissant, un peu vert et encore convalescent. Pour un mariage arrangé, ce n’est pas si mal. Mais j’attends notre futur voyage de noces à Madrid pour avoir les idées plus claires. La renommée est le poison du jugement.

Castella a eu du mérite à toréer ce jabonero sans autre intérêt que son pelage couleur sable de piste nîmoise et à inventer une faena sur le suivant, intelligente, adaptant sitio, distance et dominio à la fade faiblesse de son adversaire, des passes du cambio, pieds joints, la montera sur les zapatillas de l'entame jusqu’à la porfia finale gorgée d'aguante, le corps entre les cornes qui rôdent. Belle épée (deux oreilles, la seconde dépourvue de sens vu la condition de l’adversaire).

L’ami Manzanares n’a pas forcé, ses toros non plus. 

Castella, boudeur après la contestation de sa seconde oreille protestée, a refusé de sortir à hombros par la puerta de cuadrillas, quittant l’arène le premier. Lopez Simon a fait de même peut-être par précaution sanitaire, ou par respect pour son parrain de confirmation d’alternative. Et ça, j’ai beaucoup aimé.