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30/03/2016

Feria de Pâques, Arles 2016

Arles, samedi 26 mars 2016- Castella, Manzanares, Lopez Simon/ Garcigrande

Jolie corrida entretenida. Mais entretenida par notre aficion impatiente, le désir d’en finir avec un hiver sans toro et l’attente exaspérée de quelques frissons d’arène. Alors tout vaut mieux que rien et on se réchauffe au pas grand-chose.

Juan-Bautista dont c’est la première saison en tant qu’impresa n’a pas mégoté sur sa corrida d’ouverture : neuf toros sont sortis en piste pour six combats, dont deux faibles, très faibles (le 1 et le 2, celui-ci quasi-invalide). La plupart anovillados, de 510 à 535 kgs, sans trapio, sans grande présence, sans beaucoup de cornes (celles du cinquième bis, échu à Manzanares sont honteuses en dépit de la joliesse de ce novillo au port altier). Seul le sixième ressemblait à un toro ; hélas un incident à la patte durant le tercio de banderilles contraindra au changement. Le 3 avait un brin de jeu et le 4, très noble, du gaz.

L’arène, d’abord éclaboussée de soleil, sera bienveillante, affectueuse et patiente : la corrida a duré 3 heures et nous avons fini transis au son de l’angélus, dans un crépuscule glacial.

Sébastien Castella a été, et de très loin, le torero du jour. Un torero dans sa maturité, au geste sûr et plein d’aisance, que l’on se régale de regarder, épaté par l’évidence de tout ce qu’il entreprend, son intelligence et sa sérénité. Et avec un changement majeur depuis deux ans : il habite désormais le milieu de sa faena qui a longtemps été, entre entame saisissante et final dans les cornes, son point faible. Ce tunnel, cette dépression en cours de faena, gestes mécaniques et séries répétitives, ont disparu.

Nous avons vu deux faenas, complètes, construites, liées, pleines d’agrément et même de fantaisies talavantesques insoupçonnées. La première, adaptée et agréable jusqu’au miracle compte tenu de la faiblesse de l’adversaire, fut certes de peu de poids (une oreille où une jolie vuelta aurait largement suffi). La seconde, sur le meilleur toro du jour, fut limpide, en dépit de quelques incidents d’entame (muleta accrochée, torero gentiment bousculé), allant a mas, avec de très belles choses, du temple, de la variété dans les cites, dans les séries, dans les enchaînements, de la verticalité et des séries finales ramassées dans un terrain étroit où la corne rode, et où un poignet soudain s’impose. A l’aguante que nous lui connaissions, mais qui est une disposition plus qu’un programme, s’ajoutent désormais profondeur et toreria qui donnent une épaisseur nouvelle à son trasteo. Une épée hasardeusement al encuentro suivie d’un descabello moyen cantonne la récompense de cette œuvre épatante à une seule oreille. Mais on ne s’étonne plus que Madrid offre 4 contrats pour la San Isidro à un torero désormais à ce point accompli.

La contrefaçon ne va guère à Manzanares. Hélas, il a l’air de s’en accommoder. Toujours lointain et déchargeant la suerte plus qu’il n’est tolérable, il lui reste le temple – mais désormais celui d’un Matias Tejela- , les pechos toujours voluptueux, et l’épée, le plus souvent en place. Mais le tout irrite. Ne reste de ses gestes aucun souvenir ni de la muleta ni du toro ; seule imprime l’image envahissante et saturée d’une statue grecque habillée qui se déploie pour rien. Nous l’avons connu Apollon ou Jupiter. Il traverse sa période « Secret Story », narcissique et déprimée.  

Soyons justes : Lopez Simon plaît aux gradins et on est tout falot de se sentir exclu de la fête. Mis à part un physique légèrement dégingandé de post-ado têtu et mélancolique et ce pas à la lenteur outrageusement affectée, je n’ai rien vu ce jour qui m’ait porté à l’enthousiasme. Inapte à la véronique, toujours déployée à l’extérieur, peu convaincant aux quites, je ne lui concède que cette résolution fugace, généralement aux deux premières séries, de se placer, muleta en main, dans le terrain du toro d’où il se fait généralement déloger dans une averse d’enganchones. Après, généralement, il quitte ses zapatillas et donne des passes rapides, sans art, sans jamais se croiser, jouant quelquefois avec le toro en rentrant les reins quand il le cite par derrière, arrucina, cambio ou passe à l’envers, figures dont il se fait hélas une spécialité. Mais même quand on boude, il faut être beau joueur : son entame de faena sur le troisième, doblones un genou en terre, derechazo, changement de main, pecho et le final enchaîné sur le même, brouillon mais spectaculaire, avaient de l’allure (oreille et oreille). Ce jeune torero qui s’épuise à être porté si haut est à la fois résolu et indécis. Il aime manifestement jouer avec le feu puis ne sait plus qu’en faire. Il lui faudra choisir, et sans doute s’ouvrir un peu, se désentêter de soi et songer qu’un combat, comme l’amour, se fait mieux à deux.  

Arles, dimanche 27 mars- Juli, Roca Rey/ Daniel Ruiz

Mis à part le premier, à la robe rousse et au fort morillo et peut être le sixième qui ressemblait à un toro, la corrida fut comme un canard sans tête : ça marche tout seul, mais il y manque l’essentiel et bientôt ce sera terminé.

Impression pénible pour l’aficionado qui voit El Juli absolument parfait, pas un geste de trop face à ses « adversaires », rien à jeter, moins penché qu’à l’habitude, le julipié moins manifeste, dominant, templant, s’enivrant de son « poder ». Qui voit tout cela et s’en afflige.

Ce torero aura tué la corrida, banni le trapio et les cornes, l’émotion et l’aléa, imposé sa loi aux éleveurs et aux empresas et fermé la porte à ses petits camarades. Il faut lire son interview, généreusement distribuée à l’entrée des arènes, où il ose expliquer que si les cartels paraissaient un peu répétitifs ces dernières années, c’est qu’il manquait de jeunes toreros pour concurrencer les figuras. Jeunes ou pas, les Juan Mora, les Curro Diaz, les Diego Urdiales, les Paco Urena, les Morenito de Aranda, condamnés aux maigres restes du festin, ont dû apprécier…

Et tout d’impudence, loin de reconnaître que ce monopole qu’il avait construit et imposé avec la complicité d’un G5 ou autre G10 avait fini par vider les arènes par épuisement des meilleurs volontés, il adoube désormais la jeune génération que l’aficion et les nécessités du commerce lui imposent, comme un vieux roi sort d’ultimes atouts de sa manche quand l’ombre de la cabale approche ( deux oreilles sur le cinq).

Roca Rey est une comme une fleur miraculeuse sur ce tas de cendres. Capeador largo et inventif, muletero varié et à la main basse, il surprend et plait à raison. Il y a chez ce jeune torero de vingt ans une maturité, une aisance, un savoir-faire et une fraîcheur qui épatent. On aimerait certes le voir devant des bêtes à cornes… plus conséquentes, mais pour l’heure il est une consolation inattendue à nos peines et à nos désespérances. Un baume bienfaisant sur nos plaies ouvertes (oreille, oreille, salut).

Arles, lundi 28 mars- Escribano, Thomas Joubert, Juan de Alamo/ Pedraza de Yeltes

A Julie, en aficion et en amitié

Bien sûr, ce jour les toros sont des toros. Bien présentés, du trapio, des cornes, de la mobilité. C’en est presque exotique.

Mais le ciel est gris, il fait froid et l’arène est à demi-désertée.

Bien sûr, ce premier qui sort à petits pas du toril se ruera sur le piquero avec puissance, mais c’est surtout un manso qui fuit le châtiment puis, à la muleta, vers les tablas ; le second ne pousse pas et se laisse châtier en carrioca ; le troisième sera économisé à la pique ; le quatrième, le moins joli du lot, sera mis en valeur par Escribano qui demande à son piquero de se placer face au toril, il accourt de loin mais en zigzag, et le picador est si sûr que c’est lui que l’on applaudit, plus que le toro.

Bien sûr Escribano assure face à un lot qui s’éteint et suscite comme souvent l’enthousiasme aux banderilles (la plupart de ses poses sont exposées et le quiebro al violin sur le premier est saisissant). Bien sûr nous sommes heureux de voir reparaître Thomas Joubert dans une si grande arène, émouvant et approximatif face à un bel adversaire plein d’énergie. Bien sûr Juan de Alamo nous épate de tant de volonté en égrenant les naturelles, une à une mais en allant a mas. Bien sûr l’ami Rudy et la banda Chicuelo nous régalent de nouveaux morceaux, dont l’un, plein d’une fantaisie romantique, un peu cocotte (aux banderilles sur le premier), semble promis à un brillant avenir à Nîmes.

Bien sûr tout ça et tout le reste que vous pouvez imaginer. Mais au vrai, pour moi c’était horrible ! Taraudé par le remords de ne pas goûter autant que je l’espérais le lot au triomphe annoncé, doutant de mon aficion ( « Mais quel froid, bon Dieu ! »), sage comme un image à mon rang mais ne songeant qu’à fuguer en maudissant mon absence de force d’âme à le faire. Je me lève, fais quelques pas, me rassois, descends à la buvette, reviens. Ah, voilà Thomas pour son second. « Je regarde puis je file en loucedé. Ni texto ni couronne » me dis-je.

Mais en voyant Thomas Joubert sur ce beau toro brave, d’une vive noblesse et d’une grande classe, nous voilà soudain foudroyés par le miracle : on n’a plus envie de partir, on n’a plus froid du tout, le ciel n’est plus gris et on voudrait continuer à fréquenter les arènes et leur magie des années et des années encore.

On le voit s’avancer à pas lents vers le centre de la piste depuis le toril. Pourquoi le voit-on venir de là plutôt que du burladero des toreros ? On ne sait pas. Il y a de l’irréalité chez ce torero. Sa démarche légère, comme en suspension au-dessus du sol, sa manière de saluer la foule comme s’il voulait se souvenir de tous les visages, son long physique fragile… Quand il lève sa montera il n’y a dans son geste ni l’affectation d’un Lopez Simon, ni la religiosité d’un José Tomas. Comme écrasé par le ciel, le torero paraît un fétu de paille s’en remettant au vent. Bien sûr, le physique aidant, on songe à Manolete, à ce que l’on en sait et à ce que l’on en imagine. A l’émouvant et déchirant charisme d’un Nîmeno aussi. Mais, les salutations faites, montera lancée et muleta repliée sur le bras, on devine chez le jeune arlésien comme chez son aîné nîmois une résolution intense et bientôt irradiante.

Droit, centré, le bras le long du corps, la main basse, très basse, citant le toro d’un souffle de tissu, Thomas aimante le fauve, l’aspire tout entier au plus près, lie les passes avec le charme vénéneux des fleurs carnivores. Temple, toreria, une toreria folle, rythme et liaison. Tout y est. La première série est parfaite et inspirée, la deuxième inspirée et profonde, passe du cambio, muleta à nouveau repliée sur le bras, elle est déployée cette fois-ci à gauche et ce toro qui joue, qui joue encore et de plus en plus, donne les plus belles et vibrantes naturelles du cycle, et de loin. Dessin, rythme, relâchement complet, abandon du geste. Repos. Les naturelles reprennent, le torero se repositionne, la muleta loin en arrière du corps qui fait face, et ce geste pour citer de verdad en s’exposant tout entier est également une merveille. Le voici maintenant les jambes écartées, de profil mais exactement entre les cornes, d’où il se libère d’un geste, puis d’un autre et d’un autre encore. Le toro sert, c’est sûr, mais lui le domine à chaque passe, de sa position et de son geste, dans un art consommé de l’économie et de la profondeur. Manolete ? Non, je ne crois pas, plutôt l’austérité fiévreuse d’un Viti. Et en dépit de quelques scories ici ou là, une faena de la famille des celles qu’affectionne Madrid, celle d’un Cid inspiré, d’un Urena miraculé. Aux saveurs de toreo grande.

Une demi-épée un peu chanceuse assure à Thomas Joubert deux oreilles qui en valent dix. Des oreilles qui ne sont plus une récompense - ah le vilain mot- mais une onction, un baptême, les langues de feu sur les apôtres. «  Allez de par le monde dire la Bonne Nouvelle : ce jour un torero est né en Arles ». Et c’est vrai qu’il est né Thomas Joubert, né à lui-même, transfiguré plus encore qu’irradiant. Ce n’est pas la joie qui l’habite, c’est un sentiment d’accomplissement.

Et voilà qui change tout. Etait-il tout à l’heure écrasé par le ciel ? Il le dévore maintenant tout entier. Un fétu de paille ? A cet instant, il sature la piste de sa présence. Fragile et le pas mal assuré ? Désormais plein de décision, il organise sa vuelta et refuse de se laisser porter par les événements ; il les ordonne. Se faire applaudir, interminablement, mais ne rien oublier. Aller chercher Paquito Leal à la talanquera et le contraindre à l’accompagner au centre du ruedo. Le patron de l’Ecole taurine d’Arles résiste, on l’imagine dire à son ancien élève : «  Déconne pas, c’est ton triomphe, profite, lâche-moi ». Mais Thomas ne lâche pas. Il sait ce qu’il veut. «  Viens, viens, fait pas ch… , viens je te dis». Au centre, ils s’embrassent, ils s’agrippent, ils tanguent ensemble, ils ne font plus qu’un. Deux hommes, deux destins, une histoire. C’est à vous couper le souffle, à vous faire chialer toutes les larmes de l’aficion. Mais Thomas veut autre chose, il veut qu’on voie autre chose, il veut nous dire autre chose. L’image de ces deux hommes dans los medios, dans ce chaudron d’émotions ne lui suffit pas. Il lui faut un autre geste. Et ce geste inouï, insoupçonné, renversant, c’est celui-ci : ces deux oreilles comme un miracle si chèrement acquis, de ceux qui peuvent sans doute relancer une carrière mais qui vous inscrivent déjà dans l’histoire de cette arène, il les offre à Paquito, il ne les conserve pas sur son cœur, il s’en fout de les avoir dans son salon, il les donne, il les remet. En cet instant de triomphe absolu dont tant d’autres s'enivreraient, il abandonne le talisman de la gloire et nous dit vouloir payer sa dette. Cette leçon est proprement bouleversante.

A la sortie en triomphe par la grande porte, juché dans le tumulte, on voit la manche de son habit de lumière, un peu flottante sur un bras maigre, les passementeries d’or maculées de sang. Résurrection d’un torero un lundi de Pâques à Arles.

On pourrait s’arrêter là, mais rengorgés par ce que nous venions de voir, il serait injuste de ne rien dire du dernier combat de Juan de Alamo, si petit, bellement croisé face à un adversaire très haut sur pattes et incommode, croisé sur toutes les séries et quasiment sur chaque passe, toréant dans les canons, avec sérieux et courage. La faena a peu porté sur le public, et c’est bien dommage. Et l’impossibilité pour le petit torero, l'épée en main, de passer le bras au-dessus des cornes, encore si hautes en fin de combat, avait quelque chose de beau et de tragique.

Allez, pour sûr, on en a repris pour quelques saisons encore.

22/09/2015

Nîmes, feria des Vendanges 2015, en attendant les messies...

Nîmes, 17 septembre 2015- Nouvel arrivage de novilleros/ Los Chospes

Un chapelet de novilleros que l’on égrène en priant que le sang neuf dope enfin une aficion anémiée. Et le sang neuf aura été, une fois n’est pas coutume, celui des novillos de Los Chospes, très bien présentés, la plupart vifs et mobiles, d’une belle présence en piste en dépit de quelques signes de faiblesse (le premier et le 5), nobles mais exigeants, et non dépourvus de caste ( le 1, le 2 surtout, le 6) qui remettront certains de nos jeunes gens, peu accoutumés à une si aimable adversité, à  leur place.

Trois novillos applaudis à l’arrastre ; Louis Husson, méchamment débordé par le meilleur mais très exigeant deuxième, condamné à l’infirmerie pour une blessure au poignet ; le public protestant sottement la vuelta de Lilian Ferrani qui avait fait face dans une faena inégale mais non sans mérite à l’allant de son adversaire et fut très sincère à l’épée ; le Mexicain Leo Valladez, transparent face au plus toro du jour mais qui s’est révélé aussi mobile qu’une enclume au 3ème tiers. Trois jeunes gens ont finalement tiré leur épingle du jeu.

José Luis Munoz, d’abord, le petit-neveu chuchote-t-on du Curro Romero, qui a la démarche dodelinée et roulante, un peu sans façon, de son grand-oncle dans le ruedo. Une démarche de chemin de terre, moitié empruntée moitié auguste, très singulière, assez racée. Pas une démarche de danseur,  ah, ça non! Plutôt la résolution un peu lasse d’un rocillero. Autre chose encore des liens du sang ? Pas le capote pour sûr et hélas peut-être l’épée… Mais ce novillero de troisième tiers est incontestablement gorgé de toreria. Deux ou trois séries de la main droite, le corps très relâché, la main basse, et un final par aidées par le bas, le genou ployé restent le plus profond de l’après-midi. Gros échec à l’épée (saludos).

Joaquim Galdos, novillero péruvien plein de morgue, s’est annoncé dès le toro précédent par un quite par chicuelinas, lentes et suaves, le geste très décomposé, données d’un rebord de cape et cette figure enveloppante et altière suffisait à éclairer l’après-midi. A la muleta, face au novillo le moins intéressant du jour (faiblesse et un fond de caste âpre), il est le seul qui soit allé chercher le cacho, son adversaire sur son terrain : très centré, les pieds bien en terre, un rien de raideur dans la posture qui rappelle la manière du Fandino et la plus belle épée du jour (vuelta).

Andy Younes, un visage de poupée de porcelaine, des traits juvéniles mais déjà en proie aux médisances du mundillo qui lui reproche, à tort ou à raison, une mentalité d’enfant gâté et l’opinion qu’il aurait de lui-même, sut tirer profit de son adversaire, vif, bravote, y con gaz tant à la cape (faroles à genoux, parones très bas) qu’à la muleta où il suit avec intelligence les conseils de sa cuadrilla (une série de naturelles supérieure), avec rythme,  ligazon et main basse.  Soudain bousculé et jeté à terre par son novillo, on voit tous ses compagnons de cartel se précipiter en piste pour venir à son secours, Lilian en chef de lidia impeccable, et cette belle camaraderie fait plaisir à voir. Il se remet sur pieds pour une ultime série de la droite, avec trinchera et changement de mains dans le dos. Le tout est très joli, varié, plein d’entrain. Tue mal, ce qui le prive de trophée.

L’entrain, c’est tout de même ce qui a manqué ce jour pour des raisons peu compréhensibles. Nos jeunes gens, sans doute surpris comme nous-mêmes de voir des toros avec de la présence dans les arènes de Nîmes, étaient sérieux comme des papes ; enfin des papes avant François, bien sûr ! Et à vingt ans, c’est triste ….

Nîmes, 19 septembre 2015- Ponce, Juan Bautista, Roca Rey/ Victoriano del Rio

Joli lot de joli jeu, piques pour rire, mais toros en pointes, parfaits pour la télé et pour une alternative réussie. Le cinquième supérieur.

Roca Rey, servi par sa taille et son allonge de bras, a une aisance étonnante pour un jeune lauréat. Au point qu’on en oublierait que c’est son alternative. Il est vrai que la rumeur de ces derniers mois l’avait déjà consacré « révélation ». Et tel un torero confirmé, pas impressionné du tout, Roca Rey va au quitte sur le merveilleux toro de Juan Bautista enchaînant chicuelinas et taffaleras de beaucoup d’allure. L’Arlésien, piqué à vif, réplique brillamment et revient à la talanquera en fusillant du regard cette concurrence péruvienne qui avait eu l’impudence se s’afficher ! Une vraie competencia comme on les aime, venimeuse et réussie.

Roca Rey, c’est l’aisance et la variété plus que l’art et la profondeur. Sur son toro d’alternative, d’abord, avec une entame de faena brillante et un final par luquesinas ajustées et pures d’exécution, le reste étant agréable mais inégal, un peu superficiel à mon goût. Puis lors de la réception du sixième à la cape, une merveille d’enchaînements (gaoneras, faroles, deux passes à genoux, larga), opportunément saluée par la banda de musica. Hélas ce toro se blesse et doit être changé. Autre toro, autre réception, cette fois-ci par véroniques alternées avec des chicuelinas puis mise en suerte au cheval par gaoneras marchées de grande élégance. Ce toro est vif, noble et de belle charge dans la muleta, mais il se retourne violemment sur l’homme au troisième temps de la passe. Roca Rey affronte mais ne résout pas, se fait renverser, revient, se centre davantage et met enfin du dominio dans une série soudain pleine de toreria. Après le quite sur le toro de Bautista, ce réflexe final m’enchante, comme la décision à l’épée (une oreille et une oreille).

Le vétéran a dû, lui, faire face au toro de moins grande classe du jour, sorti en deuxième position, qui cabecea dans la muleta, reste mufle au sol quand on le cite, grattant comme un timide ou un irrégulier. Un manso sans intérêt aucun, mais le vétéran est un mage, un alchimiste et sa muleta est, ce jour, sur ce toro, une pierre philosophale. On voit Ponce entretenir cette charge irrégulière, l’apaiser, la prolonger, la polir, et de cette chose de peu il parvient à faire un diamant dont il se joue ensuite, en le faisant scintiller dans sa main, redondos, passes inversées, changement de mains, une série émouvante de lenteur et de temple de la gauche. L’immense leçon d’un grand maître, mille lieues au-dessus de  son toro. La plus belle, complète et convaincante faena du cycle (une oreille de poids après ¾ d’épée).

Diminué par une déchirure musculaire occasionnée par son premier combat et n’épargnant aux tendidos aucun signe ostensible de gêne et de souffrance, Ponce nous servira sur le toro suivant sa faena maison, répertoriée sur catalogue, son insubmersible produit d’appel dont le succès depuis trente ans ne se dément pas, la faena en cerceaux, du pico, excentrée, de mise en scène de soi et du relâchement affecté de qui consentirait par coquetterie à une dernière valse lente  devant son salon réuni, bombant le torse ou avançant la hanche au passage, sûr qu’il y aura encore d’autres cavalières transies sur son carnet de bal pour le griser de flagornerie. Une faena de derviche tourneur aux allures de toupie dont les circonvolutions ne cesseraient qu’au deuxième avis des clarines. Le tout curieusement plombé par l’accompagnement musical, « Mission » que l’ami Rudy devrait désormais exclure du répertoire dans l’arène – mêmes si les toreros la réclament, tel sans doute Ponce ce jour qui a remercié la banda en se penchant très bas avant d’exécuter la suerte suprême- tant la mélancolie répandue sur le ruedo en ces temps troublés d’aficion fait songer, pour les plus pessimistes ou déprimés d’entre nous, aux funérailles prochaines d’une passion qu’on redoute de perdre. Musique de deuil ou pas, la faena maison a plu et la récompense à Nîmes en est inéluctablement de deux oreilles. On n’a pas dérogé.

Juan Bautista dans un bel habit anthracite et blanc, aux parements quasi-goyesques, s’est monté suave, sûr, relâché et profond sur son premier, surtout à droite avant que son toro ne s’éteigne, condamnant cette belle et précieuse faena à aller un peu a menos. Un tiers d’épée en place, descabello (oreille).

Manifestement  toujours sous le coup du quite de Roca Rey dont il avait pris ombrage, Juan Bautista a banderillé son cinquième,  un toro de très grande classe en dépit de piques aussi symboliques que les autres. Juan Bautista se régale, on le sent et cela se voit. Beaucoup de choses hélas- ce torero est souvent pléthorique. Mais de belles choses et même de très belles après une entame à genoux, très toréée, des cites de loin, beaucoup de temple, et un bouquet de naturelles de face vraiment précieuses. Epée en la crux et foudroyante (deux oreilles).

Une très jolie corrida vraiment. Ni grande ni historique, au fond un peu anodine, sauf Ponce sur son premier, et la découverte de Roca Rey qui n’annonce certes pas le tremblement de terre de l’escalafon, mais a de jolies manières, gracieuses, toutes de légèreté, et fait montre d’une inventivité heureuse, à la cape surtout. Le Luque des débuts, moins l’art dans le capote.

Nîmes, 20 septembre 2015- Castella, Manzanares, Lopez Simon/ Nunez del Cuvillo

Et Lopez Simon, alors ?  Eh bien, c’est un peu comme dans un mariage arrangé… Voilà longtemps que chacun tente de nous convaincre que l’on ne sera pas déçu et quand on le voit pour la première fois, on ne l’est certes pas, mais le portrait était si flatteur qu’on demande encore à voir.

Epaté bien sûr qu’il n’ait pas renoncé à la noce après avoir été si sérieusement blessé il y a peu de jours.

Rassuré par son air sérieux, sa concentration dans le ruedo, sa démarche lente à petits pas comptés, redoutant seulement que cela ne soit qu’affectation ou, pire encore, qu’il soit vraiment dans la catégorie des cierges et des curés, ce qui pour les futurs époux serait un problème d’autant que leur voisin JT est, dans ce registre, indépassable.

Gêné dans le jugement par le vent qui souffle en bourrasques et l’insignifiance de la corrida du jour et plus encore celle de son toro d’alternative, très en dessous, de type, de trapio, de cornes et de classe que les novillos de l’autre jour. 

Saisi tout de même par cette volonté d’aller chercher le sitio, de s’y placer et de n’en plus bouger. Ce fut vrai sur ses deux toros, et Nîmes a applaudi plusieurs fois, comme Madrid a coutume de le faire, la position patiemment gagnée sur l’adversaire, avant même qu’une passe ne soit donnée et ça, pour sûr, cela rappelle notre voisin JT auquel on n’en veut pas même s’il nous déserte, préférant la compagnie mexicaine, surtout les 31 janvier où l’on travaille.

Beaucoup de beaux gestes devant son premier toro éteint dont il tente de provoquer la charge, surtout en fin de faena par derechazos de face et trois naturelles à la fois austères et profondes. Habitées.

La réserve est à suivre sur le toro suivant, le seul du jour à avoir du jeu et du jus, qui s’emploie à droite avec noblesse et les trois premières séries seront très sérieuses, sitio, distance, dominio, temple, il ne manque rien, en dépit du vent. Le toro est plus âpre à gauche, Lopez Simon tente et n’insiste guère, revient à droite, invente une pase du cambio, continue par un joli changement de main et….c’est fini. Zut alors ! Le toro est encore complet, a de la charge, du jeu et de la présence et ce coïtus interruptus surprend un peu et ….déçoit, en dépit des bernardinas ajustées, l’épée de mort en mains. Le maestro  tire certes profit de la charge pour un recibir très efficace. Vous je ne sais pas, mais moi je n’ai pas trouvé cette faena complète. C’était une très belle faena, sérieuse, méritoire mais précocement interrompue. Deux oreilles qu’il ne viendrait à l’idée de personne de chipoter d’autant que Lopez Simon a toréé encore convalescent. Oui, c’est cela au fond. Je l’ai trouvé puissant, un peu vert et encore convalescent. Pour un mariage arrangé, ce n’est pas si mal. Mais j’attends notre futur voyage de noces à Madrid pour avoir les idées plus claires. La renommée est le poison du jugement.

Castella a eu du mérite à toréer ce jabonero sans autre intérêt que son pelage couleur sable de piste nîmoise et à inventer une faena sur le suivant, intelligente, adaptant sitio, distance et dominio à la fade faiblesse de son adversaire, des passes du cambio, pieds joints, la montera sur les zapatillas de l'entame jusqu’à la porfia finale gorgée d'aguante, le corps entre les cornes qui rôdent. Belle épée (deux oreilles, la seconde dépourvue de sens vu la condition de l’adversaire).

L’ami Manzanares n’a pas forcé, ses toros non plus. 

Castella, boudeur après la contestation de sa seconde oreille protestée, a refusé de sortir à hombros par la puerta de cuadrillas, quittant l’arène le premier. Lopez Simon a fait de même peut-être par précaution sanitaire, ou par respect pour son parrain de confirmation d’alternative. Et ça, j’ai beaucoup aimé.

26/08/2015

Le cartelazo de Saint-Gilles, 23 août 215

C’eût été partout ailleurs une très grosse affiche. A Saint-Gilles, c’était un cartelazo. Un sacré cartelazo.

Voici un bon mois que nous avions pris les places pour ce mano a mano Castella/Lopez Simon. Nous régalant de cette affiche de rêve. Un torero de la maturité dans sa plus belle saison face à l’inattendue révélation de la temporada.

Pris les places et organisé l’avant-corrida en réservant une forte tablée sous les platanes non loin des arènes, en terrasse du restaurant Le Cours. Nous sommes tous là ou presque à 13 heures, heureux de partager les quelques heures qu’il nous reste avant de goûter, mais alors chacun pour soi, les plaisirs ou l’inattendu de la course du jour. 

Las, le temps menace : le ciel est cardeno oscuro et le vent bourrasque les platanes au-dessus de nos têtes, comme un toro qui cabezea méchamment dans la muleta. Un vent d’en bas, épais, lourd, irrégulier tel un cinqueno auquel on ne la fait pas. Muy hijo de puta. Et quand on s’attable, c’est enganchones dans les rangs !

Aguanter l’alea d’une possible annulation de la corrida du jour, les aficionados savent faire. C’est d’ailleurs à cela qu’on les reconnaît. D’abord, parier toujours sur le maintien quoiqu’il arrive et prévoir le coup, vêtements chauds en plein mois d’août, ponchos, impers, K Way, parapluies, prêts à s’emballer, à s’empaqueter, à se saucissonner, à s’encagouler dans du plastique, et tant pis si on ne ressemble à rien, l’essentiel est de pouvoir tenir deux heures sous la pluie au cas où.  Car deux heures ainsi affublés sur les gradins, pitoyables comme des SDF sous des cartons dans la rue, c’est mieux que pas d’arènes du tout.

Ensuite, n’en rien dire,  surtout ne pas évoquer la funeste perspective d’une annulation. Ni se plaindre ni se lamenter : y croire, on ne sait jamais. La météo, le plus grand péril de l’art taurin avec la blessure du torero, est le secret de famille des aficionados : y penser toujours, n’en parler jamais.

Alors, quand ça tonnerre bas, quand de grosses goûtes rafalées par le vent s’écrasent sur les nappes, les plus exposés enfilent leur poncho comme si de rien n’était. On blague, on se charrie, on s’illusionne – «  Et Mexico le 31 janvier, ça te tente pas ? ». Et quand soudain, ça déluge un mur de pluie, épaisse comme la corde, quand le jour devient jaune et mirage sous des opacités de mousson, indifférents aux trombes d’eau qui font ployer la bâche sur nos têtes et aux tintements métalliques qui sonnent comme haubans en novembre, on échange, faussement insouciants, tel le torero feintant une attaque soudaine du fauve par un gracieux recorte, sur la salade de poulpes tièdes et l’amertume chic, un peu sophistiquée, du blanc d’Or et de Gueule. « Il se hausserait pas un peu du col, ce vin ? Tu as goûté le Mourgues du Grès ? Ca c’est du rosé ! ».

La conversation prend ses aises, circule, tourbillonne, s’emballe. Parler de tout mais pas de la rue qui s’écoule à gros bouillons le long de la terrasse ; la corrida n’est que dans trois heures ; on ne sait jamais. Cependant, la tempête qui nous tenaille imbibe sans qu’on s’en avise nos souvenirs lointains. Pas de souvenirs de corridas sous la pluie, ah ça non ! Les faenas épiques, zapatillas et sabots dans la boue, les ruedos mitraillés de grêlons, les tendidos qui cascadent sous nos fesses, on en parle uniquement quand la tenue de la corrida est définitivement compromise. Comme pour signifier, devant les taquillas rideaux fermés que, malgré tout, on aurait pu faire un effort. A cet instant à Saint-Gilles, nous enivrant encore d’illusions, nous n’en sommes pas là. Et on se garderait bien d’incommoder davantage les Dieux de l’arène.

Alors, on parle d’autre chose. Les éléments poussent néanmoins le propos, comme de gros nuages, vers les terres tropicales, les zones humides et les expéditions aventureuses, allez savoir pourquoi ? Sylvie évoque ses quatre jours dans la forêt amazonienne en Equateur, Laurent un projet de voyage à Bangkok, Bruno le chemin des Incas sous la neige (« Et quatre jours de marche, c’est pas trop dur ? ») ; on se refait Angkor. D’autres, qui préfèrent sans doute demeurer plus au sec, se chuchotent, complices, des demi-confidences sur les nuits chaudes tunisiennes. Les glorieux sont prêts à ressortir le smoking dit « de Cédric » pour le futur Prix Nobel de biochimie de Laurent. On commente la rentrée littéraire (Laurent Binet et son livre sur Barthes tient  la corde) et le billet de 20 euros qui a fait la une du Midi-Libre, qu’un avocat général, pris de repentir, a remis là où il l’avait chipé, dans le sac à main de sa voisine de bureau. La justice a sévi comme un moine se flagelle mais sans s’aviser qu’elle exhibait ainsi ses plaies hors les murs. La discrétion n’est plus de mode. Les secrets de famille non plus, sauf la pluie et le vent pour les aficionados ….!

Le Domaine de l’Hortus et l’amitié coulent à flots. Le reste aussi ; des trombes d’eau, hélas. La bâche fait de plus en plus le gros ventre sur nos têtes, de fortes occlusions et des retenues boursoufflées que les serveurs auscultent à coups de manche à balais, comme on fiche le doigt dans le gras d’un bourrelet, ici pour faire gouttières et évacuer l’eau. Ca marche :  elle coule à seaux. De gros « splatch » partout !

Il faut bien se résigner : nous prendrons le dessert en querencia.  A l’intérieur où l’on nous trouve une place : voilà beau temps que les déjeuneurs sont repartis.

C’est à cet instant que nous apercevons un fourgon de torero garé devant le restaurant. Le jeune Jean-Rafaël, un sacré feu-follet d’aficion, toujours le premier durant la vuelta à demander au torero de lui lancer son trophée, un immense collectionneur d’oreilles, va aux nouvelles. C’est Lopez-Simon dont il revient chargé de photos dédicacées. Le jeune maestro est là qui se repose dans l’hôtel où nous déjeunons et qui s’habillera peut-être, si la corrida est maintenue.

Au fond, désormais nul ne se fait plus d’illusion, mais savoir le torero à l’hôtel, c’est l’imaginer un peu parmi nous, sur le radeau en pleine tempête. Quel est son état d’esprit ? Déçu d’avoir parcouru tant de kilomètres cette nuit pour rien ? Ou finalement soulagé d’un risque qui n’a plus à être pris ?

Alors, soudain, sans s'en apercevoir, rien de prémédité, à l’heure de la corrida que l’on sait annulée, on s’excite, on s’emballe comme si on prenait place pour le paseo, et cette putain de corrida fichue on va tout de même se la faire !

Et d’abord en terrasse où, à la faveur d’une relative accalmie, nous reprenons place en disposant les tables en carré sans rien demander à personne. Jean-Raf sera notre maître d’œuvre qui se faufile partout, il nous signale des hommes de la cuadrilla qui remballent les bagages. On leur offre un verre de Jet. On ne sait pas vraiment qui est qui, piquero, banderillero, valet d’épée, chauffeur ? Peu importe. Ils n’osent pas refuser le verre mais y trempent à peine les lèvres. On leur parle de la corrida de la veille à Malaga – les toros ne sont pas bien sortis…, une vuelta pour Alberto seulement. On leur donne rendez-vous à Nîmes – mais « Vendanges », l’appellation de la feria, n’a pas l’air d’évoquer grand-chose. Ils toréent le lendemain dans la région de Murcia et pour l’heure on a l’impression qu’à chaque jour suffit sa peine. Le chapelet de triomphes de Lopez Simon s’égrène, sans doute comme les autres, prière par prière… Julie reconnaît Alberto Sandoval, le piquero : c’est ce petit jeune homme si menu, au pantalon impeccable, chaussé de mocassins, qui consulte son Facebook, un peu à l’écart des autres.

Tant de toreros sur notre brin de terrasse menacée par les éléments, c’est l’Arche de Noé ! Nous sommes ravis, un peu gauches, nerveux et embarrassés comme pour une inattendue rencontre amoureuse qui vient trop tôt. Plus spontané, Jean-Raf, une belle sacoche de cuir suspendue à l'épaule, donne un coup de main à la cuadrilla, en la rangeant dans le coffre du fourgon des toreros et on rit avec Florence des prouesses de son fils.

Voici le maestro qui apparaît, un long jeune homme mince en survêtement sans chichi, le blouson fermé à ras le cou, la tignasse mouchonnant en casquette bas le front, un peu surpris de voir tant de monde à sa sortie de l’ascenseur. Il s’approche l’air timide,  les bras drôlement collés au buste, le menton un peu dans le cou, le sourire gêné, de petits yeux en entailles profondes,  enfouis comme pour dissimuler un rien de mélancolie, mais qui s’embrasent soudain d’éclats de diamant noir. Fulgurants. Des flammèches indomptées. Des départs de feu. Dont l’intensité surprend sur un  physique aussi aimable.

Alberto- c’est son prénom- se prête avec grande gentillesse à la prise de photos, aux autographes et aux encouragements de la bande qui lance ses sesames pour entrer en conversation : « Nos vemos por Vendimia en Nîmes! » « Estaremos  en Madrid para la feria de Otono ! » « Suerte Maestro ! ». C’est étrange de voir de si près et en de telles circonstances un torero déjà puntero mais que l’on n’a pas encore vu toréer. Cherchant à deviner ses mystères à partir de sa manière d’être dans le hall d’un restau de Saint-Gilles par jour pluvieux. Et, soyons francs, on ne voit pas grand-chose, sauf ce corps qui encombre un peu et ces lueurs de forge dans le regard. Evidemment je rate toutes mes photos. Dégoûté j’en prends une de la pluie. Celle-là est réussie. Pour les autres, je compte sur Marc et sur Julie, mes amis sur Facebook.

Vous dites « toreo » ? Cette fois-ci, aussitôt désaimantés de Lopez Simon, nous y sommes ; la corrida a commencé, chacun y va de son histoire, de son anecdote, de son beau souvenir. José Tomas bien sûr, à Madrid, ses deux corridas de juin 2008. Laurent et Sylvie étaient de la première, souveraine, d’un seigneur, une Odyssée ; Jean-Pierre et Florence de la seconde, épique, d’un guerrier, l’Iliade. Chacun raconte la sienne, on l’a entendue mille fois et on ne s’en lasse pas. Julie parle cheval, de piquero et de rejon. De Cagancho qu’elle  a connu de près, pas farouche le Cagancho qui lui posait la tête entre les seins.

On évoque les toreros de naguère, Julio Robles, Roberto Dominguez, en se demandant s’ils auraient toujours leur place dans les ruedos d’aujourd’hui, si faussement exigeants, si étriqués.

On cite aussi ceux dont a perdu la trace ou à peu près.

- Damaso Gomez ?

- Damazo Gonzales ! bien sûr que je l’ai vu!

- Mais non pas Le Damaso ; Damaso Gomez ! ».

- Et El Calatraveno ?

- …..

- Oui Mossieu :  El Calatraveno » !

- Et Cordobés à Saint-Jean de Tyrosse…. Après la course, il nous a tous invités à dîner  au Grand Palais à Biarritz, enfin tous ceux qui étaient là encore ! au grand désarroi d’El Pipo qui, sachant que la femme d’El Cordobes fêtait ce soir-là son anniversaire, a fait mine d’un malaise pour précipiter le départ du maestro et l’inciter à la rejoindre.

La pluie a cessé mais pas le Jet aux glaçons…. On se refait des faenas, on enchaîne les passes, on était beaux et jeunes, on s’épate de faroles de souvenirs, de largas cambiadas de rodillas d’émotions, de trincheras de bodegon, du loup grillé de l'année dernière à Malaga après avoir vu José Tomas.On revient au temps présent, on s’organise pour Bilbao : c’est Rudy  qui fera la tournée et ira chercher les compagnons à 6 heures du matin.

- C’est pas un peu tôt 6 heures ?

On trinque en l’honneur des Pedraza de Yeltes du 15 août à Dax, chagrins que Nîmes soit aussi parcimonieuse en toros-toros.

Cà tourne, ça s’écoute plein d’admiration dans les yeux, les souvenirs des uns deviennent ceux des autres, on se connaît depuis mille ans et toujours on en apprend ! Rudy qui doit trouver la faena bien belle mais qui a laissé ses instruments aux arènes enchaîne soudain trois chansonnettes ; Philippe, son tuba, et Vincent, son trompette, se marrent, ainsi que les clients qui arrivent pour le service du soir.

Car le temps a passé. Tout à l’heure nous avons secoué les mouchoirs blancs quand Lopez Simon est parti au volant de sa belle voiture neuve avec la fierté de qui vient de gagner au loto. Il se fait tard, Alexandra et Bruno nous ont quittés et nos trois amis de Comps, des nouveaux, des amis d’amis, très charmants et assez amusés, s’en vont. On leur donne rendez-vous comme à des frères en aficion à la Petite Bourse à Nîmes pour les Vendanges. Il n’est pas question de ne plus se revoir. La course était trop belle.

Voilà plus de sept heures qu’on est là, dans ce chaudron d’aficion, toréant la pluie et le temps qui passe.  Nous lèverons le camp à 20h 30. Sans nous aviser que c’est l’heure à laquelle, si elle avait eu lieu, la corrida du jour se  serait terminée. Pour sûr, ce fut un sacré cartelazo !

PS : Lopez Simon, le torero du jour, a posté un tweet dans la nuit : «  Hoy una pena que se suspendiera el mano a mano con el maestro Castella en Francia por las lluvias », suivi d’un autre : « Pero pude sentir la felicitad de expresarme con libertad y sentir el carino  y comprension de su aficion ». Et, ça, on l’a vraiment pris pour nous…..