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14/07/2015

Céret 2015, incursion en secte du Vallespir

Céret, 11 juillet 2015, Dolores Aguirre – Fernando Robleno, Alberto Aguilar, Alberto Lamenas

«  Je cherche un toro sauvage, puissant, qu’il est nécessaire de lidier, un toro qui soit un vrai toro, exigeant et qui provoque de l’émotion et pas de la pitié, comme cela arrive avec tant de toros combattus actuellement ». Parole de ganadera dont nous sommes instruits par le mâle livret distribué à l’entrée de la plaza, un vrai missel pour messe noire.

La secte du Vallespir accueille à bras ouverts les nouveaux convertis et les arènes sont quasi-pleines sous un soleil de plomb.

Et question toros qui ne font pas pitié, nous fûmes servis, qui prirent 20 piques au total et les trois premiers, 12 à eux seuls, encore que le châtiment fût incomplet sur le troisième, un manso perdido, qu’on avait sottement épargné de deux ou trois rencontres supplémentaires. Le lot était loin d’être homogène (de 520 à 620 kilos) et  deux exemplaires, l’un maigre d’apparence (le 3ème), l’autre (le 4ème) un menhir, une tour Magne, un monstre préhistorique, un cyclope homérique, un tanker échoué en piste qui se ficha au centre et n’en bougea plus, auraient mérité de rester au campo. Tous mansos à des degrés divers, à l’exception du 2 qui se grandit en trois rencontres, d’abord fuyard puis poussant comme un forcené à la troisième pique, agressifs, violents, teigneux. Tant d’intensité, tant de frayeur depuis mon rang de tendido quand le toro s’approche de la talanquera prêt à sauter dans le callejon -ou pire si affinité-, tant de présence âpre et venimeuse m’épuise et je suis essoré après les trois premiers combats. Il faudrait songer, à Céret, à organiser des corridas de trois toros pour les moins endurants....

La secte du Vallespir, en réalité assez déçue par le lot, s’est  mal comportée. L’entre soi minoritaire affecte le discernement, c’est là chose ordinaire. Mais, Grands Dieux de l’Adac, que lastima ! La secte siffle le piquero qui, sur le 4, sort de son sitio  pour aller chercher la demi-tonne d’immobilité lui faisant face dans ce qui sera le tercio de piques le plus émouvant, le plus beau, le plus exaltant de sûreté et d’intelligence de l’après-midi, qui s’achève au centre du ruedo, le piquero, un piquero d’estampe, un Botero vivant, debout sur ses étriers, le ventre sur la hampe, le toro poussant soudain en creusant les reins et,  bien sûr, le prix de la meilleur pique sera attribuée à ce picador-là (Francisco Gonzalez) auquel on a cru un instant apprendre le métier. Mal élevée et impatiente, une voix ose crier un irrévérencieux et grotesque «  Vas-y » à un banderillero aguerri qui a le tort d’attendre  que son adversaire soit mis en suerte pour s’élancer dans une pose parfaite de sincérité, le peon, qui n’aime pas les contretemps ni l’ouvrage bâclé, fermant les poings d’un orgueil enragé lorsqu’il arrive en courant à la barrière, fier de la leçon qu’il vient d’administrer moins au tio qu’au ronchon. Aveugle à ce toro auquel il manquait deux ou trois piques, le manso perdido sorti en trois  et qui comme les autres se reprenait après le tercio en se chargeant d’une énergie mauvaise, la secte chahute encore les peones, que l’on sent dubitatifs et que le tio chasse de son terrain à grands coups de cornes en ciseaux, sans s’interroger sur le bien fondé des doutes des hommes de plata qui préfèrent tout de même, y compris ici, la vie sauve à une paire de banderilles de verdad. Mais le plus grossier, le plus insupportable, l’objet de mon plus grand scandale, c’est tout de même d’avoir privé Alberto Aguilar d’une vuelta sur son premier et Alberto Lamelas, d’une oreille sur le troisième.

Voici des modestes, des rescapés de l’escalafon, des estimables à cinq contrats par an où qui travaillent à côté pour vivre, des hauts comme trois pommes face à des monstres qui font dix fois leur poids, un cœur grand comme ça, suant comme à la mine mais sérieux comme des papes, des qui ne reculent pas parce qu’ils savent que ça leur est interdit, des qui font face, des qui se croisent, des qui affrontent ce qu’on leur offre et Dieu sait qu’on n’est guère charitable, des qui, à chaque engagement, tiennent Céret ou Vic pour la chance de leur vie, celle de se relancer, de se faire une petite place, oh, pas bien au soleil la place, mais une place quand même sur la planète des toros, comme ces SDF heureux de se mettre un peu à l’ombre, non loin du passage, pour se sentir moins seuls, des qui espèrent maintenir encore une saison ou deux, trois peut-être, un nom ou leur apodo, mais eux ont choisi de toréer sous leur état civil : l’apodo leur paraît une fantaisie de riche, de bourges, de « boloss ». Voici des braves donc, gorgés de hombria, auxquels on refuse, à l’un, un signe de gratitude et de remerciement – la vuelta-  à l’autre la récompense rêvée de haute lutte et qui s’imposait d’évidence. Ô Grands Dieux de l’Adac, que lastima !

Aguilar a toujours ce physique de communiant, le visage beau et lisse comme une dragée, une allure d’ado, mais un adolescent des rues, joli physique, assez bagarreur, fort caractère. Il tombe sur un des plus hauts du jour et le seul encasté. L’ombre du toro écrase le petit torero. Peu importe ! Il l’éprouve, le sent passer – et cette masse noire qui le dérobe complètement à nos regards est saisissante-, bouge pas mal mais invente soudain un changement de main inouï, de folie pure, lié au pecho, irréfléchi et phénoménal. Vivant ! De se sortir vivant d’une telle roulette russe, Alberto s’embrase, s’enflamme, se consume, entre soudain sur le terrain du toro et tire quatre derechazos inattendus de dominio et de vérité. Ca marche, le public le suit. Alors, il crie pour se donner du courage, avance la jambe contraire et sert en hurlant trois naturelles de feu. Epée trasera. Descabello. Saludos. Il s’apprête pour la vuelta, et le public cruellement la lui refuse, comme on chasse sans façon un SDF épuisé de l’ombre où il avait enfin trouvé un peu de fraîcheur....

Lamelas a moins de cartel encore. Une impression vicoise pour bagage et son envie de tirer profit de tout lorsqu’il est en habit de lumières. "Tout" hélas n’est pas grand-chose pour qui n’est pas né sous la bonne étoile. Son toro, c’est ce manso perdido déjà évoqué, un peu maigre, pas très joli, mais plus haut encore que le précédent. Larga afarolada  de rodillas en entame et deux véroniques la main basse, le corps relâché. Assiste sans désappointement perceptible au désastre lors du tercio des banderilles. Grand toro, tête haute, irrégulier et violent, qui finit aux tablas après deux passes de muleta. Vient l’y chercher, le toro le suit puis fuit à nouveau, sans plus bouger, donnant de grands coups de tête de droite et de gauche. «  Mata lo » soupire Céret. « Que mata lo » ? C’est son troisième toro de l’année et il n’y en aura pas beaucoup d’autres. Alors, il insiste, reste auprès des barrières mais l’extrait de son cœur de querencia. Et là soudain, dans le terrain du plus grand danger, il tient ce toro violent, agressif et armé,  il le tient, le manda, l’embarque, pour une, pour deux, pour trois, pour quatre passes de la droite, denses et insoupçonnées, lui concentré, quieto, bien dans ses zapatillas, hélant gentiment son adversaire à chaque passe d’un bien étrange « Mira toro bueno ». Ce « Mira toro bueno » n’est pas du second degré ou de l’auto-persuasion.  C’est la joie de l’infortuné. Le brin de tabac encore à fumer dans le mégot ramassé par terre. Et comme si ce miracle ne suffisait pas, Alberto Lamelas tente une même série à gauche, de naturelles croisées, dessinées, con dominio. Une épée trois étoiles en todo lo alto et d’efficacité immédiate, à lui décrocher l’oreille dans toutes les places de primera. Pas à Céret.

Robleno a été très digne face à l’incommode premier qui se retournait vif comme un chat. Très belle épée.

Seconde moitié de la corrida, moins prenante (4 et 5 sifflés à l’arrastre). Lamelas sans rancune sur le six auquel il a tiré avec mérite des passes des deux côtés.

Organisation parfaite en dépit d’une manifestation anti-taurine sur le pont, clairsemée, plutôt débonnaire et sans agressivité, qui a cependant retardé le début de la corrida d’une dizaine de minutes. Message pédagogique et plein d’apaisement du palco aux spectateurs à ce propos. La grande classe.

Céret, 12 juillet matin, Fraile-Sanchez Vara, Perez Mota, Cesar Valencia

Corrida moins saturée de sauvagerie, certes moins dense mais lot très beau de présentation (de 520 à 600 kgs), incroyablement armé, au berceau large, très large, très très large, et découverte de trois toreros dont je me scandalise ne pas les voir ailleurs. Public moins intempestif que la veille.

Lui est torero mais je le connaissais. C’est Gabin, ce jour piquero dans la cuadrilla de Perez Mota. Ce type est né sur un cheval ; il faut le voir, si sûr, longer les lignes, capter le regard du toro, l’aimanter de vingt mètres, jouer avec lui, l’accoutumer de loin à sa présence, mobile et élégant sur sa monture, ne pas cesser de longer les lignes en aller-retour comme si on avait le temps, lui jeter lentement ses filets comme une araignée tisse sa toile. Le toréer ! Il faut le voir le Gabin, la pique sous le bras ou, quand il s’agit de provoquer la charge, tenue à l’horizontale comme le font les Indiens dans les westerns, mais le plus souvent sous le bras et alors la pointe vers le ciel comme au campo. Ne se mettre en garde, le cheval perpendiculaire aux lignes, qu’au bon moment, quand il sait que là, là c’est sûr, le toro accourra s’exposer à la morsure de la hampe, laquelle ne sera abaissée qu’à juridiction, laissant à son adversaire le plus de champ possible, nous offrant la course la plus longue, le galop le plus sûr. Ce tiers, dans les mains de cet homme, est une faena, une véritable faena avec un commencement, l’approche, un milieu, le jeu, et une fin, la pique elle-même ; une faena recommencée ce jour trois fois face à un toro mansote qui se défend et proteste sous le peto mais tenu, impeccablement tenu,  piqué, impeccablement piqué, avec savoir, respect et hombria. Ce tercio de varas si brillamment exécuté assure à Gabin un triomphe majuscule, toute l’arène debout pour lui rendre hommage, lui se dressant sur les étriers en torche vive telles les silhouettes aspirées du Greco, comme s’il voulait toucher le ciel en remerciement de ce moment de grâce.

Francisco Sanchez Vara, en costume vieux rose-vieil or, sans doute ressorti des lointains pour l’occasion, a un petit air de Yann Moix, en plus souriant. Très digne toute la matinée, ne négligeant pas son rôle de chef de lidia, nous régalant aux banderilles dans des tercios bien menés et sincères, agrémentés d’une spectaculaire et parfaite garrocha de son vieux peon sur son second, a servi d’abord une faena essentiellement gauchère, aussi croisée que possible compte tenu de l’envergure de cornes de son adversaire. Pinchazo, épée phénomale. Mort en brave du toro (vuelta que Céret s’est abstenu, cette fois-ci, de protester). Sera moins convaincant sur le suivant un toro, sans classe, décasté et violent, comme s’il était épuisé par l’effort sur soi, il est vrai plus que méritoire (ovation).

Manuel Jesus Perez Mota a été, pour moi, la révélation de la course. Sûr, très jolis gestes, la main basse, des effluves de basse Andalousie face à son premier adversaire conséquent mais noble qu’il temple le plus souvent dans le terrain et en se replaçant spontanément quand il s’en éloigne, sans attendre qu’on le lui intime. Hélas, son toro est  allé se ficher à la talanquera au moment de la suerte suprême, s’interdisant toute sortie hormis sur le torero. Deux vaines tentatives, puis épée en place et descabello. Tour de piste fêté, ce n’est pas si souvent, il le fait en templant à mort, le plus lentement possible, pour en profiter un maximum. A notre approche, il me voit me découvrir et m’invite à lui lancer mon chapeau. Cela ne me serait jamais venu à l’esprit, non que le torero ne le mérite mais faute de couvre-chef à la hauteur : ce geste-là aussi doit être un sacrifice et j’avais acheté le mien une poignée d’euros sur les étals autour des arènes…  Je m’exécute, il me le renvoie victorieux, dans un grand sourire, comme un panama à un milliardaire de ses amis. A cet instant, chacun de nous se la joue un max, enivré par l’illusion d’autres vies que les nôtres. C’est Ordonez et Hemingway, ridicule, affligeant, tout ce que vous voudrez. Mais pour moi, dans l’instant, c’est énorme et j’en rougis presque de plaisir. Comme les vrais imposteurs ! Le suivant sera un monstre de 600 kilos, vraiment très impressionnant de tout, manso très bien piqué en trois rencontres dont les deux dernières parfaites de sûreté. Toro à charge courte et brutale, mufle au sol, qui gratte. Perez Mota fait face puis abrège avant un engagement à l’épée qui aurait mérité que son salut ne fût pas protesté.

Quant à César Valencia, c’est un phénomène. Un vénézuélien de sang indien, à la trempe bolivarienne, à l’obstination têtue d’un Chavez. Les Cumanagotos étaient-ils minuscules  et grandioses à la fois ? Alors, il en est ! Quelques uns retiendront sans doute son impuissance à l’épée et ses larmes de rage par deux fois. Mais on l'a vu, au moment de la suerte, se hisser sur la pointe des pieds pour tenter de porter les yeux au-delà du garrot. Que pouvait-il faire de plus : se jucher sur une chaise, l’épée en mains ? Ce jeune au rêve de torero doit avoir un apoderado bien cruel. Un de ces apoderados de verdad, un grand. Un immense. Un sans pitié. Un sadique. Un qui ne veut pas perdre son temps. Un Antonio Corbacho, un Philippe Lucas, que sais-je ? Après deux ou trois mois d’alternative, il lui a dégoté deux contrats en France, un à Vic à la Pentecôte, un ici cet été. Pour se faire la main… « Si ça passe, on verra ». Et macarel ! que ça passe ! Eso es un valiente. Face au lot le plus difficile de la matinée, et Dieu sait que les lots de ses camarades n’étaient pas de repos… L’air serein et décidé, il commence par des doblones de grande allure, puis se tient droit dans le terrain. Très droit, très engagé. Presque trop. Centré, croisé, la cuisse offerte qui vient titiller la corne contraire, le derechazo bien dessiné en dépit d’enganchones en fin de passe pour cause de bras trop court et de refus de l’astuce. Ah ça, pour sûr, il torée, le moustique-tigre. Peur de rien, le bougre. Meurt d’envie de convaincre. Ou meurt de faim. Réfléchit pas. Déroule ses leçons qu’il tient de son Corbacho à lui, lequel a dû lui dire « Tu vois Manzanares et le Juli ? tu fais l’inverse, le toro ne doit pas avancer en ligne droite, faut le faire tourner sinon il te bouffe et s’il te bouffe parce que tu t’exposes trop, personne t’en voudra ». Alors, il fait cela, le torero aux fossettes de gosse. Il se régale et nous régale et la série finale sur sa première faena de six naturelles, parfaites d’orthodoxie, de vouloir, d’aguante et de toreria était un terremoto d’émotions. Le suivant, de 600 kilos, est brutal court et avisé. Cesar Valencia avance la jambe, tend le bras, se fait bousculer et revient pour avancer encore la jambe et tendre encore le bras, sans grand succès mais avec un courage et une abnégation inouïe. C’est terrible, c’est beau, on a presque honte d’assister à cela et de se sentir exalté par la volonté de ce torero de réaliser ainsi son rêve. Ceret, qui a vu, a témoigné un immense respect. Olé !

Autre joli moment d’émotion, les deux brindis (de Sanchez Vara et de César Valencia) à la banderole de soutien à l’aficion de Barcelone, tenue à bout de bras par un quarteron de quidams, dignement salués par la foule qui se dresse par deux fois au beau geste, dans une solidarité catalane de part et d'autre des Pyrénées.

Céret, 12 juillet après-midi, Adolfo Martin- Encabo, Urdiales, Robleno

Corrida bien présentée, dans le type, avec de très beaux exemplaires (le 2, le 3 changé après s’être cassé la corne, le 5) mais assez ordinaires de comportement, mansos, sans tercio de piques pour l’histoire, et plus d’un ménagés ;  fades si l’on osait écrire.

Le meilleur de l’après-midi fut le solo de tible après le cinquième et la ferveur de la cobla et du public à interpréter la dernière Santa Espina du cycle, cette sardane en bras d’honneur à l’Espagne de Primo de Rivera.

Je ne souhaite me fâcher avec personne mais me demande si les toreros du jour n’étaient pas trop « capés » pour Céret.

Urdiales qui pourrait être une figura si le G5 ne faisait pas tout pour le proscrire est tombé sur un os, un toro qui coupe, qui regarde, qui charge peu et brutal dont il n’a pas fait grand-chose puis sur un toro plus maniable auquel il a servi de beaux gestes mais à mon sens lointains, le torero un peu décentré, dans une faena esthétisante mais marginale en dépit d’un bouquet de naturelles suspendues à un poignet inouï, du meilleur parfum.

Robleno a fait face à un auroch décasté abonné aux coups de cornes vers le haut qu’il n’est pas parvenu à réduire. Comme sur le premier d’Urdiales, le public a, lors de l’arrastre,  méchamment applaudi à tout rompre la difficulté non surmontée, le problème non résolu. Beaucoup plus convaincant sur son second, maniable mais sans classe, dans une faena construite et allant a mas, sans ligazon mais avec application, à des coudées au-dessus de son toro. Céret n’avait pas l’air très convaincue, il lui manquait quelque chose- pour sûr, il manquait de toro !- mais n’a pas chipoté l’oreille, au moins au titre des services rendus.

Encabo, poussé par le public, s’est résolu à toréer son premier sur la corne contraire, le seul avec un fond de caste, en prenant beaucoup sur soi et c’était assez beau à voir. Son suivant, offrant du jeu, était le plus noble du lot. Bon début de faena, par passes par le bas, puis cite de loin avec beaucoup de mando. Plus décentré en suivant, quelques naturelles parfaites avant un désarmé, puis une fin de faena marginale avant belle épée (saludos, saludos).

Prix de la meilleure pique : desierto. Vous voyez l’ambiance ….

07/06/2015

Madrid, San Isidro 2015

Madrid, 3 juin 2015, Beneficiencia, mano a mano Juli, Perera/ Victoriano del Rio

Vous aimez El Juli ? Alors, gardez-vous d’aller le voir à Madrid…

Il est, ici, l’incarnation du mal, du diabolique, de la contre-valeur absolue, de l’avers de la tauromachie. Il cristallise, focalise, aimante sur sa personne tout ce que Las Ventas dédaigne, méprise et jette aux orties, tout ce qu’elle abhorre, tout ce qui la scandalise : qu’il soit dans le brelan de tête de l’escalafon depuis plus de quinze ans sans se croiser jamais sur le terrain du toro, le plus souvent fuera de cacho, tordu et télescopique, la muleta à bout de bras, toreant penché et en ligne droite, toujours de côté y compris pour la suerte suprême, l’excède. Et ne dites pas à Madrid que le Juli est depuis vingt ans le meilleur connaisseur de toros, que sa vista est éblouissante et sa technique souveraine ! C’est pour cela qu’elle enrage. Tant de bagages et si peu d’engagement l’insupportent. Son refus obstiné et triomphal de la hombria, sa puissance torera étrangère au vrai poder et à l’arte del toreo sont, pour las Ventas, une cynique et funeste provocation. Alors, comme aujourd’hui, elle le siffle quand il se décentre, elle crie « miaou » quand il est précautionneux et frappe dans ses mains en milieu de faena pour signifier que, pour elle, ça suffit.

Moi, Juli, aujourd’hui à Madrid, m’a plu. Il faut certes une assez grande force d’âme pour apprécier son trasteo, constamment moqué, brocardé, houspillé, persifflé par le tendido 7. Mais au prix d’un effort sur soi-même et parfois contre nos propres préjugés, on y parvient.

Sa première faena sur un toro de quasi six ans, manso mais mobile, cornivueltissimo – et Juli face à tant de cornes, malgré tout, ça nous change- fut essentiellement gauchère et pour qui voulait bien voir, il y eut, en cinq séries de cette main, des naturelles merveilleuses, templées, main basse et le tissu au sol, los vuelos millimétrés ramenant le toro vers l’intérieur. Au moins six ou huit naturelles de cette eau, dessinées et profondes, comme voilà longtemps je n’en avais vu, suspendues à son poignet. Un tiers d’épée, trois descabellos, ovation parsemée de sifflets.

La seconde faena, brindée à David Mora, fut moins convaincante, un peu de vent, manque de lié, replacements, et beaucoup de brocards du tendido 7 qui intimait qu’on en finisse, mais Juli résista et offrit une série de plus en hommage à ses contempteurs, trois derechazos extra liés au pecho : le bras d’honneur d’un souverain. Les autres enrageaient. Une très vilaine épée leur permit d’assouvir leur vengeance dans un déchaînement grandiose.

Le dernier, complétement décasté, ne permettait rien. Le public fut soudain compréhensif : on imagine  qu’il préférait cela.

Mais le plus beau de l’après-midi fut le tercio de quites sur le quatrième, échu à Perera, un cinqueno de  660 kilos qui ne s’était alors illustré en rien, sauf la mansedubre. Juli qui avait achevé son précédent combat dans le tumulte que l’on sait vint au quite jusqu’au centre du ruedo, cita de vingt mètres, jambes écartées, et a dessiné du rebord de sa cape, trois chicuelinas d’une grande économie de tissu et d’une belle toreria.

Perera, ainsi déniaisé et qui s’était jusqu’alors beaucoup économisé au capote, a renchéri par un quite, long de mise en place mais de belle exécution torera, par taffalera, farol, gaoneras. Mais qui avait vu ce toro, sinon le Juli ?

L’entame de Perera sur cet adversaire fut éblouissante d’enchaînements heureux et inspirés (six passes sans bouger, dont deux de la flores) avant un désarmé qui marqua le début de la fin. Son premier était déclassé, le sixième, seul à pousser au cheval, fut changé pour un Montalvo désespérant.

La corrida augurait du meilleur : no hay billettes, plein soleil et l’Infante Elena au palco royal. Les gens avaient l’air heureux d’être là. Ils sont sortis après avoir crié « petardo » sur l’air des lampions, maudissant ce lot déclassé et disparate. Et en sifflant les deux toreros, avec mention spéciale au Juli.

Au fond, c’est pour cela que j’aime Las Ventas, l’exaspérée. Contre vent et marées, elle continue à y croire. Ses tonitruantes colères sont un puissant antipoison à la résignation, à la désespérance et à la lassitude. Oui, Madrid est sans doute la seule arène au monde à y croire encore. De verdad !   

Madrid, 4 juin 2015, Urdiales, Castella, Escribano/ Adolfo Martin

Aimablement installés dans un restau design et gastro, très nouvelle Espagne, à deux pas de la plaza Mayor, nous devisions entre amis, après la corrida, sur les puertas gayolas. Cette suerte de l’homme à genoux attendant face au toril la sortie de son adversaire, avec pour seules armes sa cape, son sang-froid et son courage, est-elle bien utile ? Por supesto, amigo ! Elle est la figure même de la corrida. Le défi et l’irraison, l’inattendu et la tragédie qui rôde. Une prouesse et une prière, tout à la fois.

Escribano est allé par deux fois à puerta gayola, à chacun de ses toros. Le premier, manso comme la plupart des Adolfo du jour, l’a contourné, refusant la rencontre. Que croyez-vous que fît Escribano ? Il est resté à genoux, en se replaçant face à son adversaire, persistant à provoquer la charge d’un souffle de cape, jusqu’à ce que le fuyard vienne à lui, bondisse pattes en avant sur le farol qui se dérobe. Ce n’était certes pas « utile », mais cette entame, gorgée de hombria, donnait le ton : l’heure n’était pas au salon de thé ou au thé dansant. Elle était aux barricades, à la gloire de vaincre ou d’être vaincu, au combat à force nue, au duel au premier sang.

Escribano est un rustique. Il l’a monté encore, aux banderilles, sur son second, vif, puissant et galopeur, seul encasté du jour, quand, sérieusement menacé par la corne sur la dernière paire, et alors que la présidence avait fait sonner le changement de tercio, il a sollicité, refusant l’échec ou la demi-mesure, la pose de bâtons supplémentaires. Elle lui fut accordée. Et cette paire, fichée dans le berceau, la plus belle et la plus vaillante de toutes, fit se lever les tendidos comme on salue le combattant quand il fait  honneur à sa race.

Il y eut aussi une épée, sur son premier, après quatre tentatives médiocres, une épée qu’une image a fixée dans les journaux le lendemain, parfaitement en place et le geste exposé au possible, la corne entre plexus et jugulaire, lui le visage grimaçant et les yeux fermés comme on s’en remet au dernier souffle, une épée que nous n’avons pas vue ainsi depuis nos tendidos bien sûr, mais qu’une photo zoomée nous livre. Depuis, cette photo nous hante. Cherchez-là sur internet «  Escribano entra a matar, Adolfo Martin, Las Ventas ». Cherchez-là vraiment, et vous la conserverez chèrement comme une image pieuse, une médaille miraculeuse, un objet de piété, les lauriers de César, grandiose et émouvante comme le Christ supplicié. « Cara y cruz ».

Un peu débordé en début de faena par la caste de son sixième, Manuel servira une très grosse série de naturelles liées au pecho puis, pour conclure, un bouquet de naturelles de face et en face où Las Ventas applaudit la position (oreille). Pour sûr Madrid aime les valientes.

Mais c’est tout de même Diego Urdiales qui fera la corrida, devant un premier adversaire très avisé y muy peligroso qui ne cesse de le regarder et qu’il parvient, très sûr, les zapatillas bien en terre, à embarquer dans les effluves de sa muleta puissante et lente, fixé à sa position comme un capitaine à sa barre par gros temps. Ne redoutant rien des paquets de mer qui vous tombent dessus. Obstiné et grandiose. Con toreria y arte. L’échec à l’épée le prive de trophée. Saludos, très grosse ovation.

Gestes de grande classe sur son second, qui en manquait cruellement, assez noble mais plus faible, qu’il torée à mi-distance, positionné de trois quarts, dans une faena variée plus que construite, de beaucoup d’arôme, molinetes, trinchera, passes par le bas et aidées pour conclure avant une épée décisive (saludos).

Castella a choisi de se confronter aux Adolfo. Son premier, tardo, brutal et faible, lui posera pas mal de problèmes, demeurés irrésolus. Il fera face à son second, faible et réservé, sans grand intérêt, auquel il tire en fin de faena par porfia un derechazo insoupçonné, long comme le jour, autant dire de l’eau à une pierre. Ce n’est déjà pas si mal.

Les Adolfo sont sortis médiocres, mais nous tout de même épatés par la grande classe d’Urdiales, l’engagement d’Escribano et le pari risqué de Sébastien.

Madrid, 6 juin 2015, Solo du Cid/ Victorino Martin

Ils sont sortis comme un bataillon défait, sous les huées et les coussins, les huit hommes de plata faisant bloc autour de leur torero, tous sur la même ligne de front, également éprouvés et solidaires, comme la vieille garde soucieuse d’alléger le fardeau d’un maréchal d’Empire après la déroute. Traversant le ruedo jusqu’au patio de cuadrillas dans une ultime épreuve du feu, la plus cruelle. Celle d’après la bataille.  Quand tout est consommé. Comme dans un mauvais rêve. Entre décombres et fumerolles.

Las Ventas, telle la population assiégée d’une ville vaincue, ne voulait rien savoir, rien comprendre, ne se souvenir de rien des combats auxquels elle venait d’assister. De son rêve brisé.

Ni de ce pari fou du Cid de se refaire comme à ses trente ans en se confrontant à cet élevage dont il fut le meilleur spécialiste. Ni que le vénérable maestro soit entré dans le ruedo, moins de deux heures auparavant, comme un toro sort des chiqueros, avec caste, se campant sur ses deux jambes, avec l’envie d’en découdre d’un guerrier. Ni qu’il ait brindé son premier combat à la fille d’une figura du tendido 7, décédée il y a peu. Ni qu’il soit systématiquement sorti du burladero, cape en mains, sans attendre que ses peones aient éprouvé son adversaire. Ni des Victorinos si mauvais, si médiocres, si dépourvus de caste, pas même venimeux, mais mansos, con genio, con pelligro, infumables ! Ni qu’elle les avait tous sifflés à l’arrastre, à l’exception du premier trainé sur le sable dans un silence de mort. Ni de ce peon blessé par la corne au quatrième dans la déroute du tercio de banderilles. Ni même de la seconde pique de Tito Sandoval sur le dernier, merveilleuse de mise en suerte, de cite et d’exécution. Ni encore de ce desplante du banderillero au sixième qui, poursuivi de près après une paire fameuse, refuse de sauter dans le callejon, se retourne et fait face au toro qui s’immobilise soudain devant tant aguante, comme au pied de la statue du Commandeur.

Non de tout cela, elle ne veut rien savoir. Le spectacle de ce torero naguère estimé mais qui, ce jour, a reculé, reculé six fois face à six toros, de ce torero interdit face à tant d’adversité, lui est insupportable. Et comme si cela ne suffisait pas, ses peones ont été débordés ou lamentables et les piqueros mauvais, sauf Sandoval. Et encore, la lidia sur ce sixième, qui avait levé quelques espérances comme une rémission dans une lente agonie, a-t-elle été si piètre que nous fûmes privés de la première rencontre, le toro ayant filé sur le piquero de réserve.

Alors, Madrid a lavé l’affront dans la colère. Une colère d’humilié, injuste, amère, ingrate, irraisonnée. Une colère de déni, où l’on s’étourdit de sa propre rage, s’interdisant toute pitié d’y avoir cru. Une colère pour se donner le courage d’y croire encore quand on a compris pourtant qu’il n’y a pas de miracle.

Que nul ne s’y trompe ! Ce n’était pas d’abord une colère contre un torero. C’était un chagrin d’orphelin. La fin d’une illusion. La perte d’un Empire. La France après Diên Biên Phu.

Oui, on sort peiné et attristé, pour Las Ventas, pour Le Cid et pour ses compagnons en songeant curieusement à l’Indochine. Fin de partie.

Comme à la foule en masse dans le port de la Joliette, venue insulter à leur débarquement les combattants défaits de cette sale guerre, on a envie de crier à son tour : « Respect pour le soldat. A chaque âge sa bataille. N’oublions pas les citations passées, toujours présentes à nos cœurs ».

 

28/05/2015

Nîmes, Pentecôte 2015 : un millésime de peu

Nîmes, 22 mai 2015- Juli, Morante de la Puebla/ Garcigrande

Pas envie d’aller à la plage ! Il y a des jours comme ça. On y est toujours allé, elle est à deux pas, on adore ça, le soleil et la mer, les jolis parasols et les bruits étouffés que dissipe la brise marine, cris d’enfants, rumeur des vagues, sourds rebonds de balle sur des raquettes, rires lointains… La berceuse ouatée des bords de mer.

Oui, mais là, soudain, sans rime ni raison, on dit non. Nan ! Plus envie du tout. Refus. Stop. Marre du sable, des gens et même de l’eau, des gosses turbulents, et de tout cet étalage d’huile, de crèmes à bronzer, des trop blancs qui osent, des trop bronzés qui n’ont que ça à fiche. De se trouver là parmi eux, comme eux, forcément trop. Trop blancs ou rouge écrevisse. Ou luisant. Ou trop chaud. Vice versa. Recto verso. Steak haché. Bleu, saignant, à point ou trop cuit. Je dis stop !

Et cependant on y va quand même, parce qu’on n’ose pas refuser, pour faire plaisir aux amis, parce que c’est prévu de longue date, parce qu’on ne sait jamais, une fois sur place peut-être qu’on appréciera. On a tant aimé cela…

C’est dans cet état d’esprit que j’ai pris place dans les arènes. Evidemment, le premier toro, insignifiant de tout, n’était pas de bon augure. Morante a abrégé le combat pour le punir qu’il fît du vent. Bien fait, grinçai-je.

Juli avait tout du sale gosse qui joue au foot à deux pas de votre serviette, plein d’entrain hélas, assez gavroche sur sa barricade, se battant contre le vent et se trouvant héroïque sur le premier (jolies naturelles aidées sur le final, terminant par passes à l’envers, une oreille), très élastique sur son deuxième adversaire plus conséquent, déhanché, nerveux, faisant face aux rafales, mais si agité qu’on le maudissait de nous envoyer tant de pelletées de sable sur le visage en hurlant « hei, hei » à nos oreilles.

Morante, lui, a fait le bôgosse, le piéton du bord de mer qui s’exhibe. Une promenade les pieds dans l’eau pour se laisser voir, distant et avantageux. Un quite très affecté sur son second, le meilleur du lot, bravote, petite charge et très noble, puis un temple et une lenteur inouïe par derechazos à la muleta, comme une gifle arrogante au sale gosse qui nous avait ensablé. Le Concerto d’Ajanjuez sirupait le tout, saturant le ruedo d’émotion. La musique de Ruddy tenait lieu de caste et nul ne trouvait à y redire. Oreille, c’était le trophée adapté à celui de nos sens qui avait été le plus sollicité…. Toreo de cape baroquissime sur le suivant (accueil par un inattenduet impeccable farol, suivi de chicuelinas outrepassées, chargées de broderies). Très « m’as-tu vu ». Un peu pénible.

Le baroque est la mauvaise rime de Morante. C’est ainsi qu’il versifie quand il manque d’inspiration. Juli va au quite et, soyons honnêtes, soudain on en vient à aimer la décadence de la manière précédente… Morante d’un geste las et désinvolte invite Jérémy Banti, le sobresaliente, le vrai bogosse, à faire de même, du genre « au point où nous en sommes… ». Jérémy regular. Le toro, jusqu’alors aimable et inlassable, n’a plus rien à la muleta. Quatre des six n’avaient pas grand-chose dans aucun tiers (ni trapio, ni cornes, ni présence), mais on fond je n’en sais rien : n’y tenant plus, j’ai fui le bord de mer après la mort du cinquième.

Nîmes, 23 mai 2015, Fandi, Manzanares, Talavante/ Nunez del Cuvillo

Les toros avaient un peu plus de présence que ceux de la veille et deux d’entre eux (le premier et le dernier) un brin de trapio. Pour les cornes (quatre sur six très commodes ou brochos), il faudra encore attendre un peu. Le tercio de piques fut désespérément symbolique, sauf sur le dernier. Le vent fit encore des siennes et on craint un instant, tant les « combats » nous paraissaient immatériels, futiles et anodins, que ces arènes «  de première » soient emportées par une rafale de Mistral, comme fétu de paille ou baguettes de mikado.  Mais bon, on est là et on s’accroche par fidélité à ce que nous avons aimé et une fois mentalisés, remis à l’échelle et transbordés dans une plaza de secunda (Antequera, Albacète, Fuengirola ou Palavas), on finit par apprécier. 

Je fais partie des heureux qui ont peu vu El Fandi et j’avoue que tant de saturation virile du ruedo durant au moins les deux premiers tiers (cape et banderilles) m’a beaucoup diverti. Athlétique, varié à la cape, mises en suerte heureuses, impressionnant d’aisance et de sûreté aux bâtons, ce torero populaire et pléthorique m’a enthousiasmé. Le sorteo lui a souri : son premier un peu faible avait un fond de caste intéressant, son second était mobile. Muletero court, il a marqué davantage d’engagement sur son premier (insiste joliment à la naturelle, très grand redondo de la main droite) que sur le suivant qu’il a toréé marginalement mais qu’il tue d’une épée phénoménale, en se jetant entre les cornes, quasiment allongé sur son adversaire (saluts, une oreille).

Nîmes ne sourit pas à Talavante et c’est hélas réciproque. Son premier adversaire est changé pour faiblesse, le sobresaliente n’est guère mieux  et le dernier qui sort du toril comme un bolide se révèle tardo, brutal et sans classe. Pas grand-chose à faire et Talavante, hormis une première série sur le dernier, le genou ployé où il s’expose, n’insiste guère (silencio et silencio).

Et puis, il y eut José Maria. Prince partout et infant à Nîmes, qui lui fait ses condoléances en l’appelant à saluer avant la sortie de son toro. Il se dégage du callejon, fait quelques pas et de sa montera un geste vers le ciel en hommage à son père, comme s’il lui offrait ce triomphe, en humble et parfait entremetteur d’aficion. C’était très beau.

Son premier est soso et le vent gênant. Quelques longs derechazos lents entre quatre pas de replacement et une épée (hélas à la deuxième tentative) fulminante (saludos).

La faena suivante fut toute d’intelligence et de suavité, une faena de grande patience avec de longs repos pour que le toro se reprenne, une faena couleur sépia, de papier parfumé, où on se laisse toréer par la Concha flamenca, plus belle que jamais, une faena de derechazos amples et quelquefois profonds quand la main est plus basse en milieu de série, de solos de clarinettes, de temple et de douceur, de reprises musicales sur un changement de main par devant avec les naturelles à suivre, de cites délicats, de respirations suspendues et de pechos où le toro s’aimante et s’évapore. Une faena comme une valse lente, attentionnée et languide. La faena d’un amant.

Sûr de l’effet délivrant de tant de prolégomènes et de l’abandon enivré de l’autre, Manza tente un recibir et cette tentative est émouvante de présomption. Hélas le toro, fragile, se refuse une fois et une fois encore (un tiers d’épée, descabellos, très grosse vuelta).

Nîmes, 24 mai 2015, Rafaelillo, Escribano, Paco Urena/ Victorino Martin

Et soudain la sauvagerie envahit la piste. Un toro efflanqué et gris, petit mais bien dans le type, un toro qui ne s’en laisse pas conter, qui galope sans se donner le temps de jauger ni de se laisser distraire par les hommes, qui saute comme un forcené par-dessus la barrière, court en trombe dans le callejon et revient, la gueule en sang comme qui aime la castagne, mais la bouche fermée parce que le combat ne fait que commencer. ENFIN !!!

Ce surgissement de race vicieuse, d’agressivité féroce est le premier depuis trois jours, et franchement je respire un peu. La « Fiesta Grande » est de retour ! Et soudain tout s’électrise, les « olés » deviennent rageurs, on retient son souffle. Finis les cierges imaginaires pour que le toro ne s’effondre pas, qui sont la lumière morte de nos après-midi de peu. Ce toro et la brega à l’ancienne de Rafaelillo,  c’est éclairs et tonnerre, le bruit et la fureur. On prie, certes, mais cette fois-ci à l’endroit et non à l’envers, pour que le torero ne soit pas blessé par cette peste et qu’il parvienne à peser, à dominer, à réduire cet adversaire. Oh, ce toro n’est certes pas un brave, même s’il accourt volontiers vers le piquero puis vers les banderilleros, sans pousser beaucoup sur le caparaçon mais coups de tête vers le haut ou s’étirant comme un tigre pour atteindre les hommes à pied. Et ce n’est certes pas non plus un « toro qui sert », comme Nîmes les aime sans s’aviser trop de ce que cela signifie. Sert pas la soupe au torero, ah ça non ! Mufle au sol, cornes chercheuses, se retournant vif et salopard, c’est un toro. Et Rafaelillo un torero sûr, qui torée, s’éprouve et se grandit dans une  faena valeureuse, construite, allant cependant un peu a menos quand le toro ne veut plus « jouer » mais qui s’achève par une épée de verdad, un peu contraire. Franchement, pour moi, la feria commence.

Rafaelillo sera moins convaincant sur le suivant, plus en cornes, le plus brave du jour qui s’enflamme sous la pique, la première prise de 20 mètres, la seconde de plus loin encore, le piquero, très sûr face aux assauts, salué à la sortie par la musique. Le toro se révèle brutal et avisé et Rafaelillo tout au souci contemporain de «  le faire passer » ne pèse pas suffisamment sur l’ouvrage et manque à la fois de dominio et d’idée. Dommage.

La Victorinada ne sera cependant pas de la même eau, les autres, tous assez petits et courts d’armure,  se révélant noblotes et un peu faibles.

Escribano qui brindera son premier à Alain Montcouquiol torera joliment de la gauche, mais un peu à l’extérieur, avant de se recentrer en fin de faena et de tuer d’une épée habile. Aux banderilles, ses deux premières paires étaient un peu du bout des doigts ; la dernière, « maison » (quiebro, al violin sortie por dentro), épatante (oreille). A offert le suivant au public, faible mais intéressant. J’ai trouvé Escribano un peu en dessous, en dépit d’une entame de faena par passes du cambio allurée et d’une main gauche au joli poignet. Aux banderilles, très grosse troisième paire « maison » commencée assis à l’estribo.

Paco Urena faisait sa présentation à Nîmes. L’Angkar local qui se prend pour la capitale d’un continent imaginaire lui a fait confirmer l’alternative. Le ridicule ne tue pas et tous les toreros désormais se plient à ce caprice de Petit Trianon, même ceux qui toréent depuis dix ans, ont confirmé à Madrid et à Mexico et en sont à leur dixième sortie en France. Nîmes vaut bien une messe… 

Ce torero a une allure de long jeune homme en dépit de ses 33 ans, mais ce qui étonne le plus c’est sa démarche lente dans le ruedo. Chez les toreros, il y a plusieurs sortes de démarches lentes. Il y a celle, affectée ou solennelle, des pleins de soi, de ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes, qui aiment se laisser voir en majesté. Ce n’est pas celle d’Urena. La sienne, c’est plutôt la discrétion du timide, de qui ne veut pas gêner, qui entre dans le ruedo à petits pas de crainte de n’y avoir pas sa place. Une précaution d’indécis, qui va lentement pour s’interdire de reculer ou de fuir. Curro Romero, toujours singulier, mêlait ces deux types de lenteurs ; voilà pourquoi il nous rendait fou. Paco Urena, lui, nous émeut. Son approche comme au ralenti de son adversaire paraît dictée par le poids d’une nécessité intérieure qui pèse et dont il ne peut se défaire. Vraiment l’inverse de l’affectation ou de l’arrogance. Comme un doute qu’il ne parviendrait pas à chasser. La retenue craintive d’un enfant traversant la forêt la nuit. Urena, gauche et emprunté, c’est le « Pierrot » ou le « Gilles » de Watteau.

Il a servi une faena d’un grand classicisme, templée mais un peu froide, sur son premier, noble jusqu’à la soseria, allant cependant un peu a menos (petite oreille). Neurasthénique, académique et digne sur le suivant, il a égrené les naturelles les mieux dessinées de l’après-midi, dans l’apathie générale.

Nîmes, 25 mai 2015, Juan Bautista, Ivan Fandino, Daniel Luque/ El Torero

Juan Bautista est un torero impeccable. Il l’a encore montré ce jour. Il a fait ce qu’il a pu face à son premier, manso, faible, tardo et sans classe, tué d’une belle épée, mais s’est monté allant, intelligent et brillant face à son second, joliment baptisé « Palestino ». Il a mis en valeur la suerte de piques, en intimant à son picador de se positionner sous la présidence pour citer le toro de cinquante mètres, a planté les banderilles dans une ambiance de fête, a composé une jolie faena, battue par le vent, mais rythmée, cadencée et variée, avec de très belles naturelles templées, dessinées, toréées, y compris de face, les pieds joints, d’un grand classicisme, avant de tenter obstinément un recibir qui ne s’est accompli qu’au prix d’une inversion des terrains. Pour moi, c’était parfait. Deux oreilles méritées et une vuelta un peu tiers-mondiste pour « Palestino ». Il est vrai que le destin de cette terre chère à nos cœurs, tourmentée, éprouvée et oubliée, porte souvent à l’excès.

L’aficionado, désormais, veille sur Fandino comme le lait sur le feu. Ce torero a levé tant d’espérances depuis trois ans, qu’on s’en est remis à lui, comme naguère à César Rincon, pour renouveler le genre, c’est-à-dire revenir aux canons taurins. Rigueur, sobriété, exigence, toreria, il nous paraissait le seul à pouvoir, dans les arènes de première, remettre les pendules à l’heure et bousculer un escalafon sans competencia ni enjeux véritables. Le G5, les « Cent familles » du mundillo, a aussitôt redouté cette ambition qui lui était devenue étrangère et a fait barrage, méchamment, délibérément, honteusement. Fandino a été la victime de cette attente, la nôtre, et de cette proscription, la leur, se convaincant, au-delà de toute raison, que la frustration des aficionados et la crainte de rentier de ses collègues signaient la marque de son génie. Orgueilleux et solitaire, naturellement impatient, sans doute mal conseillé, il a surestimé son cartel, multipliant les difficultés entre défis prématurés et gageures illusoires. Ses récents échecs n’en furent que plus retentissants et cruels. Nous, ils nous affligent. Alors on le regarde désormais comme un suicidé revenu à la vie, avec crainte et compassion, non sans voyeurisme.

La déroute sur son premier, non pas seulement à l’épée, mais aussi muleta en mains, Ivan apathique, doutant de tout, de son toro, du vent, du sitio, de la distance était pitoyable. Mais sur son second, en dépit des rafales, on a retrouvé notre Fandino, dans le sitio, croisé, d’un grand classicisme, toréant, allant a mas jusqu’à des bernardinas ajustées et rugueuses comme celles de JT. Bien sûr, il y eut quelques enganchones en milieu de faena, mais ce tissu qui se froisse sur la corne est le symptôme de qui se refuse à décharger la suerte ou, à gauche, à s’aider de l’épée. Il y eût surtout une très grande série de naturelles, très centrées, la main basse, allant a mas et plus encore un enchaînement avec le pecho sans consentir d’abandon de terrain et en obligeant le tio, exigeant, en TOREANT. L’épée fut caida, mais le trasteo n’était plus celui d’un convalescent. L’austérité torera, l’absence absolue de fioritures, cette concentration mentale ont été, ici, reçues très fraîchement. On croyait Nîmes protestante. Mais elle n’est pas calviniste en aficion. Dommage.

Le vent nous a privé du capote de Luque, mais les gestes à la muleta ne manquaient pas de charme, trinchera et passe du mépris émouvantes en entame, rythme, temple et fluidité, plus centrée qu’à l’accoutumée, sa première faena sur un toro un peu faible, tué d’une épée merveilleuse,  lui a valu une oreille. Brinde le suivant à Jean-Baptiste, entame relâchée et gracieuse, puis tenu en échec par le toro et par le vent.

 


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