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24/04/2015

Sévilla, Feria d'avril 2015

Séville, 17 avril 2015- El Cid, Daniel Luque, Pepe Moral/ Montalvo

Demi-arène bien affligeante pour un vendredi de pre-féria à Séville. Les tendidos  de la Maestranza sont comme chaises vides dans une réunion électorale désertée : on ne voit qu’eux. Et l’aficion des présents paraît relever davantage d’une obstinée fidélité en des temps révolus que de l’acte de foi en la résurrection prochaine d’une passion que l’on sent s’éteindre doucement, irréversiblement, comme la vie qui glisse entre nos doigts, sauf survenance de quelque miracle que rien n’annonce tant les protagonistes de la fiesta brava - oui, c’est ainsi que cela se nommait- le G4, les autres toreros, l’empresa, les ganaderos qui s’adaptent et nous autres qui persistons à nous compromettre, paraissent se liguer pour que rien de tel n’advienne.

Trois toros faibles suivis de deux décastés, après deux changements (le 3 et le 4), tous de présentation à peine correcte pour Séville, n’ont pas flatté notre moral.

Le premier du Cid était sans doute le plus noble, chargeant un peu et se replaçant comme  majordome anglais à un cocktail de la gentry, avec discrétion et à distance convenable, prêt à servir à nouveau au moindre signe, mais un majordome vieilli, usé, sans force et un peu sourd qui en approchant renverse quelquefois le plateau sans que nul ne lui en veuille, tant chacun a à cœur que tout se passe bien. Ce toro c’est « Les vestiges du jour » d’Ishiguro (le livre) et d’Ivory (le film). Luque, au quite, l’a traité avec une douceur exquise et le Cid lui a tiré une ou deux séries de longs derechazos sans l’obliger ni le contraindre, tel un maître de maison attentionné à sa domesticité déclinante.

Regain de jeunesse sur le suivant, un manso perdido qui fait trois fois le tour du ruedo et fuit tout signe de combat, que le Cid, avec métier et décision, réussit à conserver dans sa muleta templée et basse en deux séries de la droite avant de le suivre en querencia près du toril, comme qui sait prendre ce qui vient, sans illusion excessive. Tant d’abnégation torera pour combler un public qui ne demande que cela, sachant qu’il n’y a rien d’autre à faire, touche au grandiose.

Luque, aussi, a dû mettre un peu du sien au second qui lui saute au visage à la première véronique et se rue comme un brave sur le piquero par deux fois, en lui servant un quite par chicuelinas de macho, énergique et jambes écartées, conclues par une larga de grande toreria qui s’achève, avec arrogance, dos à l’adversaire et cape sur l’épaule. Daniel brinde au public mais la demi-charge qui reste de ce toro, finalement faible, ne permet rien de notable. Le cinquième, sans trapio, entre en boitant ; Luque dessine deux véroniques à genoux dans l’indifférence générale puis trois autres en parones et une demie à faire enfin saliver. Longue faena languissante…

Reste Pepe Moral qui a d’abord offert au public, pour de mystérieuses raisons, insondables au profane, son premier combat sur un cardeno sans trapio, efflanqué, apeuré et tremblant,  puis  montré ses bonnes manières sur le suivant, le dernier de l’après-midi, de présentation sérieuse dans un toreo vertical, les pieds joints, penché sur l’ouvrage, par derechazos amples et profonds. Ce torero au physique sec, au visage émacié, terriblement homme de la terre, droit et austère, sauve l’après-midi par son sentimiento. Plus marginal à gauche, il aguante en fin de faena un adversaire qui n’en peut plus et qu’il tue d’une belle épée et arrache un petit trophée, tout sauf impérissable mais pas immérité. Il sort fêté calle Iris, dans une ambiance bon enfant et pueblerina, sympathique en diable, entouré de sa famille et de ses amis de la proche banlieue.

Séville, 18 avril –Enrique Ponce, José Maria Manzanares, Lama de Gongora/ Victoriano del Rio

La Maestranza se retrouve. Plein soleil, no hay billettes et ambiance des grands jours calle Iris où l’on accueille Manzanares en sauveur de la feria. Et on a compris ce jour pourquoi il l’était.

Manzanares n’est ni artiste ni lidiador et sa recherche passionnée de l’élégance peut agacer comme les muscadins les sans-culottes après Thermidor. Mais l’heure n’est plus à la Révolution et s’il affectionne les flash et les podiums, les magazines et les défilés de mode, la jet-set et tant d’autres choses qui font los famosos, on aurait grand tort de négliger l’essentiel : il paraît dans les ruedos tous les après-midi où il risque la blessure ou la bronca, aime ça, l’adrénaline qui monte et les cornes qui rodent, la cicatrice possible sur ce physique de statue grecque ; la flétrissure ou l’ivresse narcissiques. Mais lui, ce n’est pas dans une flaque d’eau sous les ramages qu’il se contemple, c’est en toréant dans une arène, avec le superbe du gladiateur gracié, chéri par les femmes de sénateurs ou de patriciens romains du Bas–Empire, toréant à sa façon, cherchant le temple et le lié de la passe plus que toute autre chose, les joliesses immaculées du toreo de salon mais « in live » jusqu’à l’épée finale, son moment de vérité quoiqu’il advienne.

Il a certes mis du temps, ce jour, à s’accorder avec son premier, manso distraido, faible, à la charge erratique mais aux jolies cornes, qui a pris deux micro-piques, ne s’avisant qu’en fin de faena qu’il fallait le prendre par en dessous (en tapis volant) et non en lui tendant la muleta frontalement. Mais alors, bon sang, que ce fut beau et ample, un vrai chavirement, son toro en querencia près de la barrière prenant soudain feu en deux séries de verdad de derechazos longs et profonds liés à des pechos interminables sur un terrain enfin réduit à l’extrême avant une épée fulminante (une oreille). Sa seconde faena sur un toro aux armures commodes fut également intermittente, après un tercio de banderilles salué par la banda de musica : génie de Curro Javier qui n’attendant pas la mise en suerte profite opportunément de la course du toro qui poursuit encore Luis Blasquez pour réaliser un quite en plantant les bâtons.

Une entame au centre de grande allure, plus nerveuse, le torero davantage dans le sitio qu’à l’accoutumée, un manque de lié sur les séries suivantes du fait de la faiblesse du toro, avant d’aguanter aux barrières dans une faena allant a menos dont il n’y avait pas lieu d’espérer une récompense. C’était compter sans l’orgueil du torero qui se grandit et se dépasse par une épée de macho, en todo lo alto, décisive, sur le toro collé à la barrière, sans autre sortie possible que sur lui. Une épée de gladiateur de Bas-Empire qui n’escompte la grâce de quiconque et ne compte que sur ses propres forces, soudain ramassées et irrésistibles, pour que le pouce soit une fois de plus levé (oreille).

Ponce fit peu et long devant le plus piètre lot de l’après-midi, son très beau premier (585), manso qu’il fit châtier excessivement, qui s’est repris aux banderilles, mais est arrivé irrégulier à la muleta et son second, absolument dépourvu de classe.

Lama de Gongora, dont c’était l’alternative, est passé à côté du meilleur de l’après-midi (le premier), dans un trasteo lointain et précautionneux où il  n’allonge pas le bras à droite et recule à gauche.

On sort tout de même content, c’est dire où nous en sommes de notre niveau d’exigence.

Séville, 20 avril 2015 – Ferrera, Fandino, Pepe Moral- Torrestrella

Corrida affligeante dans une demi-arène écrasée de soleil, où l’on priait sans illusion pour que les toros, tous d’une faiblesse insigne, ne tombent pas. Profond abattement que n’ont durablement dissipé ni l’entrega de Ferrera, plus sérieux qu’à l’habitude et toujours spectaculaire aux banderilles, ni la confirmation des jolies manières de Pepe Moral sur son premier adversaire, offert au public avec une entame de faena en citant, depuis le centre, son toro à la barrière, pour une passe du cambio avec de beaux enchaînements, puis quelques séries droitières profondes, lentes, templées et cette discrète vibration de sentimiento, entrevue avant-hier (musique, entière lointaine, deux descabellos).

Public impassible qui ne s’est révolté qu’à la mort du cinquième, copieusement sifflé, et qui a obtenu, sans la complicité des tendidos de sombra, impénétrables face au désastre, le changement du sixième, à peine plus invalide que les précédents.

Et le basque ? Une erreur de casting manifeste avec des toros pareils. Mais aussi une grossière erreur de jugement de sa part quand il est allé par deux fois au quite sur les toros de ses camarades, des sifflets épars lui intimant de n’en rien faire tant le lot appelait aux économies de temps de crise. Hélas, un joli toro melocoton, au pelage en peluche comme un jouet d’enfant, d’un peu de présence tant à la pique qui l’épargne que durant le tercio de banderilles où il galope de bon cœur, nous déniaise sur l’essentiel : Fandino, le torero qui ne sourit pas, tout à l’édification de son personnage austère, concentré et diferente, l’orgueilleux et brave maestro, a perdu le sitio.

« Perdre le sitio », pour un torero, c’est comme pour nous autres, frères humains, perdre la main. On ne sait trop pourquoi, lassitude, faiblesse, dépression ou préoccupations diverses, mais ce qui était possible ne l’est plus. On le sent, ça se voit, et on n’y peut pas grand-chose tant que l’on n’en sait pas la cause. Les toreros vont-ils en psy ? Je ne sais. Mais ce qui est sûr, et triste, c’est que Fandino a perdu le sitio, comme il peut arriver à chacun de nous de perdre la main. L’échec de son solo de Madrid n’en est pas la cause : il en était déjà le symptôme. Le diagnostic a été confirmé à Arles, il est consacré à Séville. Ne nous affligeons pas, le sitio revient comme on le perd : toujours par surprise. Il suffit d’y croire. Courage Maestro !

Séville, 21 avril 2015- Finito, Manzanares, Luque/ El Pilar, Moises Fraile

Il y a pire qu’une faena allant a menos. Il y a les corridas qui s’effilochent.

Une arène quasi-pleine sous un soleil triomphal, des robes de sévillanes partout et une guirlande de mantilles aux palcos de sombra donnent à la Maestranza un air de fête. C’est lendemain d’alumbrado.

Finito, dans un superbe habit bordeaux et or, scintille de mille feux face au meilleur du lot- nous ne le savions pas encore-, un toro haut, un peu maigre mais en cornes, bravote et de grande noblesse. La réception à la véronique s’achève par un bouquet de trois demies enchaînées, le tissu ramassé au maximum qui se dérobe tel Aladin, devenu nuée, qui disparaît aspiré par sa lampe magique. A la muleta, les terminaisons des deux premières séries de la droite, des derechazos longs, templés et profonds, avec changement de main et passe de la firma en jet de muleta comme coup de fouet au sol sont d’une préciosité inattendue et violente ; la seconde, mieux exécutée encore, à rendre fou ! Les naturelles les plus pures du cycle – limpides, encore un peu rapides, mais templant le toro sous nos yeux- sont énormes et la variété des enchaînements à suivre de main droite (molinete, deux derechazos, molinete, passe par le bas, pecho) d’un goût exquis. Finito reprend la main gauche pour égrainer des naturelles que la faiblesse de son toro ne permet plus de lier ; la passe est belle, lente, très dessinée, mais la position après replacement marginale. Une épée basse et deux descabellos nous privent de l’attendue polémique sur l’octroi des trophées : une grosse ovation et un saludo fort templé saluent le chef d’oeuvre, fragile et durable comme la poésie.

Manzanares sera moins inspiré sur le suivant, un beaucoup plus joli toro qui pousse avec allant et force à la pique jusqu’à renverser la cavalerie et auquel Luque servira un quite par véroniques de Semaine sainte, toutes de douceur et de compassion mêlées. Le tercio brillant de banderilles à suivre (saludos pour la cuadrilla) nous laissa espérer le meilleur, mais la faena sera hélas sans inspiration ni entrega, esthétisante au passage en dépit de deux ou trois pechos de la casa.  Difficultés à la mort, le toro n’ayant à aucun moment été dominé (silencio). Nous apprendrons un peu plus tard que le torero était souffrant, victime d’une gastro, ce qui ne doit pas être plus agréable en habit de lumières qu’en costume de ville.

Retenu à l’infirmerie, Manza passera son tour au cinquième pour toréer le six qui sort en boitant mais est le seul à pousser comme il convient au tercio de piques. Brega de grande intelligence de Curro Javier qui le ménage. A la muleta, où le toro arrive faible, José Maria recherche patiemment, élégamment et avec une obstination attentive et douce, le temple, tel le sourcier de l’eau dans une terre aride, et y parvient en deux séries après quoi son toro, parado, n’a plus rien à offrir. Manza pinche, déçu. Mais, tout embarrassé qu’il soit, il se reprend et tue d’une épée superbe. Vous, je ne sais pas, mais moi en tel cas, je me mets en repos en alternant Imodium et Ercéfuryl. Lui frappe comme un belluaire. C’est quand même une sacrée différence entre le maestro et le commun…

Luque a été, comme souvent, souverain à la cape et anodin à la muleta, avec cependant le plus mauvais sorteo du jour, un très faible premier, qu’il a eu l’idée d’offrir (saludos de politesse) et un second manso, décasté, faible et très court (silencio).


07/04/2015

Feria d'Arles, Pâques 2015, Manzanares, le Dahlia Noir

Arles, 3 avril 2015- Frascuelo, Curro Diaz, Roman Perez/ Dos Hermanas,

Un tiers d’arène par beau temps et c’est panique à bord : Arles sort la grosse artillerie de la bouvine pour protéger la corrida des attaques : la reine d’Arles est annoncée qui traverse la piste, entourée de ses deux dauphines, et des confréries de gardians, oriflammes au vent, prennent place de part et d’autre du ruedo, en une haie d’honneur qui, au passage des toreros, lève les drapeaux. L’initiative est sympathique mais le spectacle bien triste. On songe aux armées victorieuses présentant les armes aux cohortes engueunillées pour rendre un ultime hommage à la bravoure du vaincu. L’honneur est sauf mais la défaite n’en est que plus cuisante. On en est donc là… Le tout sur l’air de l’Arlésienne.

Minute de silence en hommage aux disparus, Lucien Clergue et Manitas de Platas parmi d’autres.  On se dit que la corrida ne commencera jamais mais, soyons franc, on se sent alors davantage chez soi….

Les Dos Hermanos sont bien sortis, joliment présentés, robes variées, les trois premiers certes  un peu faibles (le deuxième surtout) mais les trois suivants avec beaucoup de présence, bravotes à la pique, nobles avec un fond de caste, beaucoup de mobilité, les cinq et six applaudis à la sortie.

Frascuelo c’est De Gaulle !  Quel torero, cet homme…Né en …48, il fait sa présentation à Arles à 67 ans : il était temps… Mais ne nous moquons pas ! C’est un torero rare qui n’a jamais beaucoup toréé, en tout cas hors de Madrid, qui a triomphé l’année passée à Céret et qui rêve d’une campagne française pour se relancer. Rien du vieux torero qu’on ressort à l’occasion comme tant d’autres. Rien chez lui ne fait « vieux torero », il n’a pas ce regard égrillard du vieillard qui s’excite en vain devant des jeunes filles pour amuser l’aficionado, il n’a pas la taille épaisse ni le visage pris dans la mauvaise graisse, aucun de ces tics des grands anciens qui réapparaissent pour nous livrer, souvent pathétiques, quelques citations bégayantes de leur toreo d’antan. Non, lui, Frascuelo n’a jamais beaucoup toréé mais ne s’est jamais retiré et cela se voit ; cela se sent. Un emplacement de trois quats, toujours très vertical, citant de loin, mandant, templant dans une économie de geste souveraine. Tant à la cape qu’à la muleta. Sa première faena face à un adversaire faible a été quasiment exclusivement gauchère, une faena de naturelles pures, trinchera, passes de la firma, une faenita précieuse et de très grande classe. Et face à son second adversaire plus exigeant, le temple et la douceur de la cape étaient inouïs, le quite à la chicuelina solennel où faute de pouvoir pivoter sur lui-même comme un jeune-homme, il s’enveloppe tout entier de la cape, et la faena de grande allure – trincheras, naturelles de face-, ponctuée de desplantes et de remates de bon goût qui lui évitent le pecho que n’autorisent plus une taille ankylosée et une prudence de bon aloi. Il tue mal son toro ? A la différence de tant d’autres, il reprend l’épée. A la fin du combat, il salue dignement au centre de la piste et n’entame la vuelta que sous la pression unanime du public. Ah, ça, oui, la grande classe !

Curro Diaz, en turquoise et or, a été discret face à son premier, quasi-invalide, précieux sur le suivant, avec une entame de faena très brillante, planta torera, main basse, pecho de grande allure et cette muleta comme suspendue à ses doigts, légère, aérienne. Mais cette poésie torera  ne fait pas un torero : l’indifférence au dominio se paye en fin de faena et le toro arrive à la mort sans avoir été toréé. Une jolie aquarelle.

Roman Perez, le local de l’étape, en habit couleur camion de pompier (rouge et blanc), torée, lui, un peu à la truelle. Un artisan sans façon, loin des joliesses précédentes,  mais valeureux, handicapé certes par une absence criante de grâce, mais non dénué de technique. Torée son incommode premier en faisant face de la main gauche, arrache une oreille très méritée sur le suivant tué d’une épée magnifique. Marco Leal très torero  aux banderilles sur le premier et efficace à la brega sur le second. On ne louera jamais assez le brio et l’aficion des cuadrillas arlésiennes.

 

Arles, 4 avril 2015- Finito, Juan Bautista, Manzanare/ Domingo Hernandez

Toros très jutes de présentation, cornes commodes, piques symboliques, la plupart décastés, le lot de Manzanares plus intéressant. 

Finito désormais torée pour lui, pour son plaisir, exclusivement. Et le nôtre est un peu clandestin, comme si on s’invitait à le voir toréer de salon, voleur de son intimité. Très appliqué sur son insigne premier, un capote d’or sur le suivant avec une économie de tout, de geste et de tissu. Le temple et une lenteur inouïe pour seule arme. Et Dieu sait alors s’il torée : ce temple et cette lenteur sont un vrai châtiment, une torture amoureuse, des sévices délicieux. Et l’arène, soudain ensorcelée, n’est plus que respirations suspendues, rugissements rauques, spasmes de geishas. L’acmé ? Un quite de quatre demi-véroniques à se pâmer.

Juan Bautista est certes plus prosaïque, mais il a fait sur son second, affreusement andarin,  distraido, sans classe mais mobile, ce qu’il fallait faire, c’est-à-dire de tout : pas une passe ne manquait dans un répertoire généreux, intelligent, de grande technique, certes pas pour l’histoire mais qui combla le public. Un recibir après pinchazo a fait tomber les deux oreilles, là où une aurait suffi, mais qu’importe, la corrida est une fête !

Manzanares, en grand deuil dans un habit noir superbe, très seigneur de la Renaissance, a tardé à prendre la mesure de son premier, mobile, de beaucoup de présence, auquel il a servi sans grande imagination ni dominio mais avec élégance, sa faena des jours où l’on ne force pas trop. Chacun songe qu’il se ménage pour son lendemain sévillan. Gros pinchazo avant entière caida et deux avis.

Mais la faena suivante sur un manso, paraissant complétement décasté, andarin comme le précédent mais brinqueballant et sans classe, sera d’un alchimiste qui, en deux séries de derechazos centrés, templés et d’une lenteur magique, vous invente un toro, comme on transforme du plomb en or. Une passe du cambio, la muleta non pas à l’épaule mais aux chevilles, comme une trinchera inversée, merveilleuse de délicatesse et de finesse, un pur ouvrage d’orfèvrerie, ouvrira le toro tel un sésame que l’on chuchote à l’oreille, et mettra à jour ses mystères, un toro désormais dépouillé de toute scorie, soudain plein d’allant, définitivement rectifié, noble et joueur, inlassablement. Ce n’est plus alors une faena, douceur, lenteur, volupté, c’est un ensorcellement lent, infiniment suspendu au pecho, infiniment recommencé à la naturelle, un transport féerique, une traversée cotonneuse vers des rives occultes.

Les éclats noirs de l’habit de lumière et le toro à la robe charbon autour du rouge éclatant de la muleta, sont d’une fleur carnivore. Et sous le ciel tourmenté de nuages sombres, les tours sarrasines battues par le vent, sur cette piste grise,  cette faena est un dahlia noir, venimeux et hypnotique, qui joue comme un philtre. C’est l’Oeuvre au noir. Le Grand Œuvre.

Alors, le torero va chercher l’épée, met son toro en suerte, se place à dix mètres – oui dix, au moins…-, agite sa muleta et attend, arrogant et plein de soi, la charge de son adversaire, dans un recibir inouï, impossible, un recibir « à-Dieu-va », de folie et d’effroi. Le toro voit le tissu, cet homme et peut-être cette épée, accourt, galope – Dieu que c’est long- et vient mourir en brave sur ce bras tendu qui n’a pas fléchi. A cet instant l’alchimiste était un torero de pierre.

Deux oreilles et la queue dans l’effervescence et le délire.  

On songe alors à ce maestro qui torée le lendemain à Séville et dont on avait craint un instant qu’il s’économise ici. Sa geste arlésienne, ce défi, le risque pris, inconsidéré et grandiose, est tout ce que nous aimons de la corrida, pauvres de nous, les séductions de la folie pure, le rêve faustien de triompher de la mort, la déraison et l’héroïsme.  Putain de drogue….

Arles, 5 avril 2015- Castella, Fandino, Luque/ Montalvo

Les jours se suivent…. Ambiance glaciale, grand vent, toros sans grand intérêt et le public la tête ailleurs, tout au « Classico » de ce soir au stade Velodrome, qui n’a pas su voir Fandino dans une faena sérieuse, allant a mas, ayant servi les naturelles les plus croisées et les plus classiques du cycle, aimantant son adversaire « par en dessous » comme il convenait et était très valeureux d’y parvenir. Epée superbe. Légère pétition. Salut. Castella une oreille sur son second. Nous partons, frigorifiés, après le cinquième. Quant au Classico, vous connaissez le résultat…

 

 

 

01/04/2015

Madrid, Ivan Fandino, 29 mars 2015. Le lait renversé

"Quel esprit ne bat la campagne? Qui ne fait château en Espagne? Autant les sages que les fous". Jean de la Fontaine  (La laitière et le pot au lait)

Deux rêves, deux défis, l'un grandiose, l'autre clandestin, se sont télescopés et fracassés à Las Ventas. Deux fières solitudes, deux arrogances viriles, deux toreros d'estampe luttant chacun pour vaincre.

Fandino est l'un d'eux, gorgé de soi, dont le "un contre six", ce combat contre des toros d'encastes réputés et glorieux dans la plus exigeante arène du monde, nous a tenus tout l'hiver, tel un signe de la Providence que tout n'était pas foutu, qu'on pouvait encore croire à la hombria des toreros et à la confrontation solennelle de l’homme avec des adversaires de respect. Que la tauromachie pourrait encore survivre quelques temps si nous en chassions l'anodin et les jours qui se ressemblent, si un homme se levait, chassant les marchands du temple et les sépulcres blanchis aux paillettes.

Fandino a tenu son pari, et les deux ovations qui ont salué son apparition à la puerta des cuadrillas puis, une fois le paseo terminé, aux tablas était de celles qu'on réserve aux  sauveurs, aux hommes providentiels, aux héros auxquels on s'en remet comme pour une dernière bataille. Interminable, fervente, pleine de reconnaissance. Une ovation moins pour lui que pour nous tous. Pour la geste et pour la leçon. Pour la corrida qui renaît de ses cendres et peut s’ébrouer encore de nos désillusions. Pour la résurrection, non d'un torero mais d'une passion commune qui ne demande qu'à s'exalter. Le torero a déçu, mais ces acclamations d'un public debout par un après-midi de        " no hay billettes" étaient une votation de l'aficion, capitale, décisive, une ligne de front qui bouge. Un manifeste en faveur de la corrida durable, celle des hauts sommets, des épreuves incertaines et éprouvantes, de la sueur froide au col, des cornes qui menacent, d’un homme face à son destin. Et peu importe ce que le destin dit de cet homme, c’est la quête de cette confrontation intègre qui fait l’aficion.

Partido de la Resina, Adolfo Martin, Cebada Gago, José Escolar, Victorino Martin, Palha. Voulez-vous des toros de réserve ? Alors vous aurez un autre Adolfo Martin avant un El Ventorillo de possible repos. Et tous cinquenos, en cornes, astifinos, de vrais toros de Madrid. Olé Maestro !

Bien sûr, l’épreuve ne fut pas à la hauteur du rêve. Le Partido de la Resina, toro d’estampe applaudi à sa sortie en piste, le plus beau de l’après-midi, a fléchi dès la première pique et a fini aplomado ; une grosse série de la droite, pleine de toreria, une naturelle immense comme l’océan puis plus grand chose devant l’enclume où deux ou trois épées se brisent.

L’Adolfo Martin est accueilli à la barrière par un bouquet de véroniques vibrantes mais ne pousse guère sous la pique.  Il se reprend aux banderilles et Fandino, après nous avoir offert le combat, le cite du plus loin, depuis le centre, et l’embarque en trois derechazos templés, centrés, de feu. Recommence et c’est moins bien, change de côté et se fait désarmer. L’impression que le toro qui charge et humilie sur la première passe devient tardo sur la suivante, attendant l’homme qui fait face, qui aguante mais n’a ni le sitio ni la position, qui aguante sans s’adapter ni dominer, qui aguante pour rien.

Le doute s’aiguise sur le suivant qui surprend le maestro, coincé à la barrière, lequel ne parvient pas à le fixer. Le Cebada Gago sort décasté, incommode, con genio et marchant en crabe. Pas grand-chose à faire, Fandino abrège.

L’Escolar Gil va relancer la course. Autre toro d’estampe, con trapio, fougueux dans la cape dominatrice du torero, allant avec bravoure aux piques sûres et puissantes d’Israel de Pedro, ovationné, puis avec codicia y allegria aux banderilles dans un tercio qui déclenche encore l’enthousiasme, les deux banderilleros et Ambiel à la brega se découvrant aux côtés de Fandino qui avait servi une série de belles chicuelinas. La pression est énorme et on sent soudain le torero nerveux face à une démonstration qui se dérobe. Encalminé, raide, sans sitio ni juste distance, se posant là immobile en esquissant les gestes que l’on fait face à un Domecq et voyant que cela ne marche pas, faisant un geste de la main pour retarder les impatiences, mais rien ne vient. Et à cet instant, on se dit, comme dans la fable, que le lait est renversé.

Apathique face au Victorino Martin que l’on changera après la seconde pique, prise de loin et avec bravoure, mais sans doute criminelle, se faisant enfermer aux tablas à la véronique sur le Adolfo Martin de remplacement qui nous offre, avec la complicité non du torero mais du tendido 7 qui exige la distance, un galop de brave et un tercio de banderilles gouleyant, avant de se raviser à la muleta, con genio, se retournant vif comme un chat, accrocheur. Fandino se fait désarmer et abrège.

Dépassé par le Palha, un hijo de qui vous savez, dont trois grosses piques de châtiment tentent de punir en vain l’hérédité. On voit Fandino fuir devant le monstre, fuir à toutes jambes en jetant sa cape à terre, fuyant le combat pour rejoindre au plus vite le burladero.

La tristesse et la cruauté de cette épopée, c’est que le mental et le volontarisme ne suffisent pas et que les toreros du circuit long des longues après-midi languissantes, musicales et fleuries ne savent plus, quoiqu’ils en aient, combattre les corridas dures. Jamais la distance entre ces deux types de « spectacles » n’a été aussi grande. Elle semble désormais infranchissable. Et les sifflets et les quelques coussins épars jetés sur la piste à l’issue de la tarde ne visaient pas Fandino, qui eut l’orgueil de tenter ; ils étaient gestes d’amertume face à l’impitoyable leçon à tirer : qu’il avait tenté l’impossible.

Un autre rêve s'est greffé sur ce désir de triomphe, un rêve épiphyte, comme du gui sur un arbre auguste. C'était celui d'un espontaneo qui a sauté en piste depuis les gradins, profitant d'un moment de communion intense après le beau tercio de piques sur le quatrième, courant la muleta et l'épée en main vers le brave et encasté Escalar Gil avant d'être reconduit vers le callejon par les peones de la cuadrilla du torero, prestement mais sans violence, presque comme un frère. Cet incident aussi était un signe d’espérance, tant on avait oublié que cela pouvait exister encore, la rage d'être un torero sans contrat et oublié de tous. Le désir de vaincre, de convaincre, de fouler le ruedo, de toréer "à la tire", d'agiter le chiffon rouge au péril de sa vie et de sa réputation, à la fois plein de soi et oublieux du reste.

Ce geste irraisonné, ce cri d'affamé, cet estrambord d'aficion était également glorieux. Plein de passion et de sève, d'impatience de vie et de désir d'en découdre, d'être plus grand que soi.

Mais un peu comme Fandino, le novillero clandestin, Gallo Chico, c'est son nom de torero, beau mec en jean blanc immaculé, une chemise bleu nuit largement ouverte et les cheveux retenus à l'arrière en une coleta gitane de l'autre siècle, a été condamné à retrouver sa juste place.

"Chacun songe en veillant, il n'est rien de plus doux/ Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes/ Tout le bien du monde est à nous/Tous les honneurs, toutes les femmes/Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi/ Je m'écarte, je vais détrôner le Sophi/ On m'élit roi, mon peuple m'aime/ Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant/ Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ?/Je suis gros Jean comme devant".

Ni l’un ni l’autre de ces deux toreros n’ont été « Gros Jean comme devant » et leur rêve fut le nôtre. Un rêve immense et inachevé. Un rêve…