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23/07/2014

Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 13 juillet 2014, Finito, Padilla,Luque et une mouette

Hier, nous avons enterré Pépita à Aigues-Mortes. 85 ans. Jeune fille et grande dame. Soixante printemps d’aficion a los toros et de passion pour Séville. Son cercueil était posé sur un châle andalou et tout entier recouvert d’une broderie végétale de fleurs blanches, trois petites bougies rouges à ses pieds, comme dans la crypte de Sainte Sara. Soudain, dans des pincements de guitare, la voix d’un cantaor, tel un oiseau pris au piège entre les murs de l’église blanche, a chanté une dernière fois Séville pour elle. « Vivo en Sévilla/ Sino me muero/ Porque Sevilla es lo que mas quiero ». «Vivo en Sévilla » n’est pas une chanson, c’est un pèlerinage, un cri de dévotion, une prière de rocieros faisant étape le long du chemin. C’est un chant d’amour, mélancolique et déchirant, à cette ville que Pépita a tant aimée, Séville qui l’avait faite sienne, où chacun l’a croisée mille fois, Séville qui lui baisait la main avec respect à chaque coin de rue en murmurant «Dona Pépita» comme à une reine d’adoption. A cet instant, les coplas se cognaient à l’aveugle à nos souvenirs et Pepita, la Pepita d’ici et celle du barrio Santa-Cruz, la Pépita de ses proches et celle de tous ses amis, était partout. Cette chanson qui nous poignait le cœur paraissait avoir été écrite pour elle. Et pour ce moment. On entendait, au milieu des coplas des « hei » et des « olés » d’encouragements du groupe entourant le cantaor et le guitariste. Ces exclamations à la fois irrépressibles et retenues qui sont comme le pouls du canto hondo avaient, ce jour dans cette église, une résonnance singulière, comme si nous devions y puiser nous-mêmes la force qui se dérobe pour accepter cette ultime traversée. A la sortie du cercueil, nous avons applaudi comme on le fait en Espagne et c’était le plus bel hommage que chacun pût rendre à une vie d’aficion et de sentimentiento que Richard, son fils, avait bellement évoquée en quelques phrases étranglées d’émotion. Au pied de la tombe, un ami du Serranito, le bar qui fait face à la Maestranza, a chanté une saeta qui a déchiré le ciel.  On songeait alors, un peu égoïstement, que les beaux yeux bleus de Pepita, si vifs et malicieux, s’étaient refermés sur des merveilles, de feria, de Semaine Sainte, de toreo grande et de canto hondo, d’odeurs de jasmins et de fleurs d’oranger, qu’elle aurait pu encore nous raconter comme elle savait si bien le faire. On a perdu un trésor ! Martine et Armand, Richard et Marie-Claude ont invité tous les fidèles- et Dieu sait…- à un déjeuner d’amitié au Caracoles où on a partagé le souvenir et l’affection en déjeunant comme jour de fête. Un immense portait de Paco Ojeda, le torero affectionné, était au-dessus du bar et, à l’entrée, une photo récente de Pepita, la montrait bien heureuse de voir les siens si généreux à qui l’avait connue.

Ce jour, nous nous retrouvons aux Saintes pour la corrida, sous un ciel en lambeaux de désert du Wadi Rum, immense et agité comme la mer, avec de grandes trouées de soleil. On a repeint les arènes en jaune de cobalt, c’est très vilain et cela fait mal aux yeux mais on s’en fout, nous sommes entre amis et avons été plus que bien reçus dans un coin de paradis au pied des Launes, buvant l’apéritif au milieu des  flamands roses, ce qui suffisait au bonheur d’une journée.

Les Zalzuendo sont sortis très correctement présentés pour une plaza comme celle des Saintes, un lot assez homogène de toros à une pique bien sûr, certains marquant une légère faiblesse, mais la plupart servant à divers titres, sauf le 5, le plus joli du lot mais complètement décasté ; le 6 supérieur, sauf de cornes.

Finito me régale. Dans son bel habit étain aux parements de neige, très sûr et détendu, il a dessiné une faena de grande classe sur son premier, tant à droite qu’à gauche, avec cette position si heureuse et hélas si rare, de trois quarts les pieds joints, qui donne une belle amplitude au geste sans vider la passe de sa profondeur possible. Passes d’ornements pour commencer ou terminer les séries, le tout de très bon goût, molinetes, passes du mépris, aidées de ceinture, desplante plein de toreria. Une demi-épée lointaine (une oreille). Le cartel ressuscité de ce torero précieux, fin et fragile, paraît le dégager désormais de toute contingence. Alors, très relâché, sans souci des trophées ni de la construction d’une faena à tout prix, il recherche la passe, une recherche intérieure, comme pour soi, pour se faire plaisir. C’est ce qu’il a fait sur son second et tout alors, sa position, son attitude, son geste nous sont des leçons d’immense classe. Qui nous rappellent le Curro où c’est non pas le geste- forcé comme souvent chez l’ami Morante- mais la position - évidente-, le sitio, qui contraint le toro. Les reins un peu raides, la passe dessinée à mi-hauteur, par la seule allonge du bras et la délicatesse d’un poignet. Et quand la passe est accomplie, Finito se retourne, comme le Curro, dans une arrogance princière, toujours une raideur au creux des reins, les épaules rejetées en arrière et les bras tenus légèrement écartés du corps, suspendus au-dessus de la taille, à la manière un peu ridicule de ces pousseurs de fonte qui, ayant développé leur triceps à l’excès, ont un air d’albatros pataud cherchant à prendre leur envol. Mais chez Curro et désormais Finito, es otra cosa !

Daniel Luque a fait les choses les plus sérieuses, non sans grâce, à la cape sur son premier, de muleta sur ses deux adversaires, le tout avec grand temple. Sans doute le mieux servi des trois, il a construit deux faenas avec beaucoup d’application et de douceur, très vertical, la main très basse. Ce qui retient encore un peu l’admiration c’est le fâcheux manque de personnalité au troisième tiers quand on est servi par tant de qualités. Ainsi, sa première faena, terrain réduit au minimum, corps dans les cornes, tres en uno et passes à l’envers, faisait-elle songer à son « moment Perera » quand la dernière – cite d’un souffle de muleta, rythme, liaison, position plus lointaine- était une copie réussie de la manière  de  Manzanares …Mais beaucoup de brio, des doblones templés à l’entame, une belle fluidité et la profondeur qui point (deux oreilles sur le dernier).

Padilla a fait modérément le spectacle. Très technique, il se gaspille et me lasse (deux oreilles à son premier).

Un mot enfin de la banda de musica de Diego Carrasco, tout à fait affligeante et presque tout le temps à contre style. Je ne suis pas sûr que le concept de corrida flamenca ait grand sens, tant l’alchimie est difficile entre deux arts aussi délicats et fugaces que le chant flamenco et le toreo. Mais la musique, ce jour, a tué le plaisir des yeux et voir Luque toréer si lentement quand Diego et ses potes hurlaient en saturant le ruedo d’une querelle de charretiers était bien pénible.

A la fin de la corrida, Luque a fait la vuelta, deux enfants à ses côtés, casquette et tee-shirt vert ; il en tenait un par la main. Cette chaîne de générations était belle à voir. A cet instant, une jolie mouette, sous un ciel indigo, a traversé lentement le ruedo. Adios Pepita.

11/06/2014

Nîmes, Pentecôte 2014

Nîmes, vendredi 6 juin matin, novillada de Manolo Gonzales Sanchez Dalp pour Alvaro Lorenzo, Clemente et Juan Varea

Grand abattement de chaleur et de soleil sur une arène à peu près vide (2000 personnes) pendant que trois jeunes novilleros, inconnus de moi, le tolédan Lorenzo, le montois Clemente et le castellonnais Varea, grillent gentiment sur un ruedo crayeux, comme dilaté par la température. Et sur cette loupe immense et floue aux opacités de mirage, trois jeunes gens sérieux comme des papes, dépourvus de toute entrega, vidés de jeunesse et de fantaisie comme puits secs, font face dans des clartés blanchâtres et cotonneuses à des novillos  faibles et sans transmission.

Une faena de  Alvaro Lorenzo prend forme sur le 4, intelligemment construite, rectifiée, allant a mas, le novillero réduisant les terrains avec une jolie main gauche – et le bras et le poignet- avant de s’envelopper du toro dans les luquesinas bellement dessinées et pleines de fluidité, main droite, changement dans le dos, main gauche, le tout avec l’application altière et la grâce lugubre d’un petit marquis qui ferait, sans joie, sa cour à une vieille comtesse. Epée entière, un peu en arrière et concluante : deux oreilles où nous nous ébrouons à peine de la torpeur ambiante. Et Cape d’or en prime.

Mais au fond, c’est Varea  qui m’a le plus plu sur le troisième par une sûreté qui étonne compte tenu de sa récente présentation, par ses beaux enchaînements et une jolie variété à la muleta. Très belle allonge de bras sans se tordre trop. Une oreille.  Dépassé par le dernier qui vient avec gaz et puissance.

Clémente est blond comme les blés mais, question toreo, il est encore très « blé en herbe » en dépit d’une assez jolie décision lors de l’entame de sa faena face à son premier très incommode et qui n’humilie pas. Festival d’enganchones au suivant et gros problèmes à l’épée.

On sort de là comme d’un concours de piano de jeunes prodiges japonais. Maudissant tant de technique quand elle tue à ce point la ferveur. Cette relève qui s’annonce, c’est un peu la musique morte du toreo. Une mue qui ne laisse du vif serpent que des splendeurs de peaux mortes dans le fossé.

Nîmes, vendredi 6 juin après-midi- El Cid, Perera, Luque/ Victoriano del Rio  et Los Cortes

C’est le moment Perera, c’est sûr. Depuis que ce torero tourne autour de son cartel, que l’on devine puissant sans avoir pu l’éprouver autrement que par quelques surgissements aléatoires et sans continuité, on finissait par douter un peu que son talent fût autre chose qu’un immense désir de gloire. Entêté, obstiné, irrépressible mais jamais éclos. Cette fois, ça y est ! Deux Puertas Grandes à Madrid et cette chance au sorteo qui, en tauromachie, est un signe des Dieux. Tant il est vrai que par un curieux renversement des causalités, dans l’arène on ne triomphe pas parce ce que l’on est « bien servi », on est « bien servi » parce que l’on est dans un moment de plénitude. Les Dieux de l’aficion, souverains impitoyables aux faibles, ont la prodigalité arbitraire : ils n’encouragent ni ne réconfortent, ils consacrent. Et quelquefois, pour qu’on continue tout de même à les honorer, ils ressuscitent un torero à la dérive. Alors, on oublie leur cœur sec, la parcimonie de leur grâce et qu’ils ne la dispensent qu’une fois la gloire acquise.

Perera n’était certes pas à la dérive et les Dieux n’ont pas eu grand chose à faire, hormis l’attente patiente de l’heure. L’heure est advenue et Perera est consacré.

Un très vilain lot, sans homogénéité ni effort de présentation, dépourvu de race. Des exemplaires sans trapio, faibles et pour la plupart insignifiants. Perera hérite d’un premier, faible mais aux cornes relevées, qui s’agite et pousse un peu au tercio de piques, de sorte qu’il fait illusion ce qui ne sera pas le cas de son second, en dépit d’une très noble et de jolie charge au premier tiers avant de s’éteindre tout à fait à la muleta.

Cela suffira pour faire le jeu du torero, élu provisoire des Dieux. Très sûr, très vertical, attendant sans broncher la charge de son adversaire depuis le centre par passes du cambio, avant d’enchaîner, les pieds joints, sur un  terrain réduit au minimum, notamment dans un très grosse série de derechazos. La main gauche est moins fluide (enganchones) et la faiblesse de son adversaire l’oblige à desserrer l’étreinte. Mais c’est aguantant entre les cornes, fixe et droit comme paratonnerre provoquant la charge autour de soi, dans un toreo millimétré, mathématique, de lignes brisées, en aller-retour, d’ellipses et de demi-lunes, de cercles magiques et labyrinthiques, à la Ojeda de la grande époque, presque à l’oblique sur la bête dont il se joue, les zapatillas sous le mufle et les cornes sur la cuisse, oui c’est là qu’on le préfère. Dans ce toreo qui brave la peur et se grise de sa propre puissance, un toreo sans limite ni compassion, de dominio pur qui décide seul de la suite, des repos et des ensorcellements recommencés, des pauses pour mieux reprendre souffle, dans l’attente d’autres prolongements. Un toreo de l’extrême. Extrême, pas uniquement par la position de l’homme sur le terrain du toro mais par le projet d’aller au bout, au plus loin, au finistère de ce qu’il est possible d’accomplir à deux, homme et bête ensemble mais l’homme aux commandes. Un toreo de l’extrême philosophique. En ce sens, sadien.  Un toreo sans Dieu, ah ça oui ! Nulle évocation de la Vierge Marie ni butinage d’angelots. L’homme, ici, prend toute la place, se croyant démiurge et en convaincant la foule. Epée gorgée de toute l’énergie de soi accumulée par tant de prolégomènes. Oreille. Et très belle vuelta, en dépit de la dimension assez modeste de l’adversaire.

Grand jeu de cape sur le suivant, véroniques pleines de dominio à genoux, tafalleras et gaoneras avant larga vibrante d’une toreria méprisante. Puis le plus beau sans doute, les pieds bien en terre, une alternance de huit largas d’une main l’autre, sans bouger, le buste seul s’obliquant pour accompagner la charge un peu à la manière du José Tomas de septembre 2012. Faenita devant adversaire éteint, avec les mêmes défauts du torero à gauche, mais une même impassibilité qui porte sur le public et une grande épée encore. Oreille et vuelta d’enthousiasme.

Le Cid sera quelconque face au très soso premier, et plus que précautionneux sur le suivant, un brocho qui cherche l’homme de sa tête impuissante, ce qui agace.

Très joli capote de Luque sur ses deux toros et sur le second de Perera un quite por gaoneras, la cape très basse. Mais discret à la muleta sur son premier, le plus toro du lot mais incommode, en  dépit d’une très belle entame par passes par le haut alternées avec passes par le bas voluptueuses et ne pesant pas suffisamment sur le dernier, un gros toro, assez curieusement en cornes, plein de genio et à la charge brutale. Quelques naturelles, un peu lointaines et sans impact, bien dessinées. Sur l’un et sur l’autre gros problème au troisième temps de la passe,  qu’un dérobé du plus mauvais effet, escamote, laissant la tête du toro libre, et dangereuse.

Nîmes, dimanche 8 matin- Ponce, Manzanares, Finito de Cordoba/ Juan Pedro Domecq

Il est d’usage à Nîmes, depuis près de dix ans, d’applaudir Enrique Ponce dès la fin du paseo. On ne se souvient plus très bien pourquoi. On l’applaudit par remords de l’avoir fait si tard, quand l’aficion partout ailleurs rendait des hommages tonitruants à sa régularité, à son beau cartel de torero de transition, de basse époque, la muleta large comme un drap de lit, savant et valeureux, sans doute, mais sans vraie profondeur et étranger à l’épopée. Ses très grands triomphes, ailleurs qu’à Nîmes, dans sa deuxième partie de carrière, et peut-être surtout la tardive reconnaissance sévillane en avril 2006, ont libéré ses fans d’ici et nourrit les scrupules des autres. Le torero reprenait des couleurs, sa longévité lui donnait une patine nouvelle, comme ces rois sans gloire des temps anciens que l’histoire a finalement récompensés pour leur long règne sans crime.Longue faena maison sur le faible premier depuis les larges passes du pico d’entame jusqu’au jeu de taille, la jambe ployée, alternativement l’une l’autre, vue mille fois. Affection complice du conclave qui pardonne au danseur mondain de se consacrer davantage au temps de l’apprêt qu’à celui de l’effet (saludos). Le suivant est un invalide. 

Finito a manifesté ce jour une rare décision tant à la cape qu’à la muleta. Très jolie faena d’un absolu classicisme sur son premier. Un poignet de porcelaine pour ce toro de papier. Série sérieuse et pour une fois centrée de derechazos, le bras gauche cassé au coude, gracieusement suspendu de l’autre côté, telle la baguette d’un chef d’orchestre qui donne le tempo, trinchera suave, changement de main dans le dos avant de servir trois naturelles de perfection, et pour finir des passes aidées de ceinture dans un élancement de sculpture du Bernin, l’épée n’étant plus qu’un ornement, une brise dans cette figure délicieuse. Pinchazo, épée parfaite. Son toreo est un dessin au fusain, d’une préciosité de porcelaine. Hélas, on y préfère, ici, la faïence de Grand-Gallargue et je ne crois pas que l’oreille ait été demandée. Il fera la même chose sur le suivant, un peu plus vif, mais en étant terriblement décentré et composant alors la figure, complètement fuera de cacho.  Le public semble apprécier.

Le troisième qui échoit à Manzanares est le plus joli du lot, mais se décompose hélas après le tercio de banderilles. Très belle épée (oreille). Le dernier a plus de gaz, il est faible mais de joli comportement à la pique, celle-ci évidemment retenue, et, à la différence des précédents, a un rien de caste qui donne un brin de vie aux muletazos du maître. Faena quasi exclusivement droitière après une tentative avortée à gauche, à laquelle la tête vibrante, mais tenue, du toro donne une intensité plus grande qu’à l’accoutumée. Aspirations du Juan Perdo sans toque de muleta, passes amples, torero élégant, sûr et « facile ». Le tout porté par une competencia insoupçonnée entre Manzanares et la banda de musique de l’ami Rudy qui, tel un maestro venant au quite sur un toro qui n’est pas le sien, comble les longues périodes de pause et de repos de la fanea par une retentissante Concha Flamenca dont les merveilleux solos de clarinette et de trompette occupent soudain tout l’espace et emballent les tendidos, en nous faisant un peu délaisser ce qui devrait nous occuper sur le ruedo.  Et dans ce mano a mano entre Chicuelo II et José Maria, il n’est pas sûr que les deux oreilles soient pour le torero. Très fin, Manza ne s’offusque ni des palmas unanimes mêlées de « olés » qui saluent la fin du pasodoble ni que, dans l’enthousiasme, la banda se lève comme un seul homme, en cours de faena, pour remercier le public. Beau joueur, le torero tente de reprendre la main et y parvient en un recibir de feu qui foudroie le tio.  Et la Porte des Consuls s’ouvre sur une arène en fête, joyeuse et reconnaissante à nos amis de Chicuelo II de nous avoir inventé une corrida.

Nîmes, dimanche 8 après midi-  Juan José Padilla, Ivan Fandino, Juan de Alamo/ Fuente Ymbro

Lot très bien présenté, très en cornes, mais sans puissance ni sauvagerie à la pique et la plupart tardos, réservés et peu mobiles au troisième tiers. Les deux derniers plus intéressants de comportement pour l’aficionado, jouant de la tête ou des cornes.

Padilla, complètement absent aux deux premiers tiers de son premier combat, se reprend à la muleta par un trasteo sérieux . Il fait l’inverse sur le suivant en assurant, dans l’enthousiasme, les deux premiers tiers (véroniques de rodillas, paire de banderilles al violin) avant de faire face à un toro très arrêté donnant de grands coups de cornes. En fin de faena, il se met à genoux et provoque son adversaire en plongeant son visage borgne entre les cornes, ce qui, évidemment, nous comble du plaisir rauque que procurent les folles prouesses. Epée phénoménale (une oreille).

Fandino a abrégé son premier combat, son adversaire, andarin, à la tête haute et d’une dangerosité de fin de race, ne lui laissant guère d’option. Mais il m’a déçu sur son second qui, brutal, n’humiliait pas davantage mais méritait d’être dominé. Et en dépit de sa sévère toreria, notre torero républicain n’y est pas parvenu. Il est vrai que l’arène est demeurée incompréhensiblement de glace sur une série de naturelles arrachées une à une mais de très grande valeur et en allant a mas, ce qui a lui a sans doute fait songer que Nîmes n’était ni Madrid ni Bilbao. Dommage pour lui, grand dommage pour nous.

Juan de Alamo a fait mon après-midi, sur son premier (véroniquant de verdad en gagnant du terrain jusqu’au centre, puis compas ouvert à la muleta, s’imposant encore par des enchaînements de macho, sans bouger, s’exposant à la fin par bernardinas serrées avant de conclure par une épée foudroyante) comme sur son second, celui-là, plus sérieux, le seul à venir aux piques avec puissance (mais économisé) qu’il tente de régler dès l’entame par les doblones les plus allurés du jour et qu’il torée quasi-exclusivement de main gauche, sans doute encore un peu vert mais faisant face avec courage et décision.  Certes le toro ne se rend pas mais Alamo, qui pense un peu précocement en avoir terminé, se jette, l’épée en main, comme un possédé entre les cornes.

On sort de là d’une humeur mi-chèvre mi-choux. Fuente Ymbro : deux sur six. Padilla : tricotant sa légende. Fandino : manquant, ici, un peu de cœur à l’ouvrage. Juan de Alamo : à revoir très vite.

Nîmes, lundi 9 mai après-midi- Rafaelillo, Juli, Escribano/ Miura

La corrida dont le souvenir restera attaché au cycle. La plus intéressante, la plus vivante, la plus intense, oui, une vraie corrida pour l’histoire ! Midi-Libre ne s’y est pas trompé qui y a consacré le lendemain matin cinq colonnes à la une. Et nul n’imagine, compte tenu des caractéristiques du titre, que la moquerie ou le persiflage y aient eu leur part. Une vraie corrida populaire annoncée comme un événement, une affiche avec son odeur de poudre, où la foule accourt sur la seule foi d’un cartel dont on a fait un slogan, comme souvent à Nîmes. « Juli face aux Miuras ». La vedette à l’épreuve de la légende noire ! Les gens se dirigent vers les arènes par grappes, en couple, en famille, entre amis, à gros bouillons comme le sang vers le cœur. Plus qu’un défi, on nous convie à une intervention à cœur ouvert dans le bloc opératoire. Ravis de pouvoir en être les témoins de choix. Reconnaissants au torero de nous offrir une tel challenge et excités plus encore à l’idée que le maestro vedette, le plus avisé et le plus professionnel qui soit, n’aura d’autre échappatoire que le triomphe ou la déroute. Et prêts déjà à jouir des satisfactions les plus vives dans l’une et l’autre des hypothèses. Aujourd’hui on juge, on jauge et la règle du jeu étant bien fixée, il faudra s’y tenir. Se tenir à l’affiche puisque c’est l’affiche qui a été vendue.

Hélas, rien ne s’est passé comme annoncé ! Six Miuras efflanqués et faibles sur pattes dont trois invalides complets, un président de course que son indépendance d’esprit, son aficion, et sa promptitude à dégainer le mouchoir vert sans trembler dès que la décision s’impose honorent– M. Burgoa, décidément le plus grand président de palco à Nîmes- , des toros de remplacement en provenance d’élevages tenus pour plus faciles (deux Garcigrande) ou moins prestigieux (Alcurrucen), et pour cette raison protestés dès leur sortie en piste sans égard pour leur jeu ou leur comportement et sans respect pour les toreros appelés tout de même à les affronter, et trois Miuras en tout et pour tout, en maigre pitance de jour de disette. L’un (sorti en deux) brinquebalant, à l’indigne silhouette de chien errant, qui saute comme un cabri en balançant sa tête de droite et de gauche, non par genio mais comme on secoue un chasse-mouche, pour éloigner paresseusement ce qui s’agite non loin. L’autre, potable de présentation, un cardeno oscuro de 579 kg, avec cette légère dépression au creux du dos qui fait les Miuras plus longs que les autres, mais qui fléchit plusieurs fois (le troisième pour le Juli). Le dernier (le quatre pour Rafaelillo), très en cornes, le seul à nous régaler un peu à la pique d’où il ressortira cependant invalide, condamnant le torero à abréger sous l’injonction d’un public chauffé à blanc. 

C’est qu’instruite de la seule affiche, la plus grande partie du public en a oublié qu’il y avait aussi une corrida.

Les organisateurs du show infaillible auraient dû y réfléchir à deux fois : les Français de cette fin de siècle (car nous sommes toujours à la fin du siècle dernier et le XXIème siècle n’est pas plus entamé que le XXème avant 14) sont ce qu’ils sont mais, dans leur âme d’enfants, ils croient assez curieusement aux slogans. Nos présidents de la République successifs l’ont payé au prix fort qui pensaient qu’un message sur une affiche électorale ne pouvait pas être raisonnablement tenu pour autre chose qu’une réclame avec sa part de présentation avantageuse, d’astuce commerciale et de battage vulgaire du genre « Ici, on vend des oranges pas chères ». Comme on sait, ils ont eu bien tort ! La « Fracture sociale » de l’un, le « Travailler plus pour gagner plus » du suivant, et le pire sans doute, un vrai sparadrad dont on ne peut plus se débarrasser tant il sonnait doux aux oreilles, « Le changement, c’est maintenant » ont miné quasiment vingt ans de présidence de la République et affreusement déprimé le pays. « Le Juli face aux Miuras » a eu le même effet délétère et désastreux sur l’aficion du jour. D’abord goguenards (« Interville ! », « Interville ! », « Allo Simone que voyez-vous là où vous êtes ? » « Eh Casas, tu les a achetés où tes toros ? Sur internet, sans les voir ? ») puis amers et nous enivrant d’amertume (« Remboursez » «  Remboursez »), enfin irrationnels en regrettant presque des cambios qui s’imposaient d’évidence, au motif que, faute de Miura de remplacement, on était  trompé sur la marchandise à suivre, comme si un Miura sur le flanc était préférable à un toro entier sur pattes…

Et ayant vu six Miuras, tous affreusement faibles, seule une rage exaspérée par la certitude de l’impasse pouvait laisser croire que des Miuras sobresalientes nous auraient sortis d’affaire !

Alors de scandale, il n’y avait pas, sauf un seul peut-être : que l’on ait laissé croire au plus grand nombre qu’une affiche faisait une corrida !

Alors, question corrida, s’il faut bien en dire un mot puisqu’il s’agit de cela, j’ai vu deux Miuras de présentation correcte ( le 3 et le 4) et de comportement vraiment Miura dont seule la faiblesse ( le 3) ou la faiblesse et peut-être la pique ( le 4) ont affecté le combat. Sur le 3, très tenu dans la cape du Juli, le troisième tercio s’est trouvé naturellement compromis par cet écueil interdisant les passes basses qui s’imposaient à ce toro, lequel tantôt regardait l’homme par en–dessous, tantôt relevait la tête en fin de passe. Contraint à toréer à mi-hauteur un adversaire de cette dimension, Juli a reculé, beaucoup reculé, avant de livrer, non pas une tauromachie à l’ancienne genre Damaso, Espla, Ruiz Miguel, Manili, Tomas Campuzano, le grand Rincon et le regretté Nimeno, mais des passes de châtiment à la Curro d’un mauvais jour à Séville. Qu’aurait-il fait sans la faiblesse de pattes de son adversaire ? La question demeure ouverte mais je crains de connaître la réponse.

Sur le suivant, un Garcigrande pas bien beau et marquant lui aussi divers fléchissements, Juli, dépité, s’est trouvé constamment fuera de cacho, agacé peut-être par un brutal et irrévérencieux « olé ! » d’emblée tombé des gradins comme douche froide.

Rafaelillo  ? Seul à avoir combattu ses deux adversaires annoncés, la chèvre susdite qui lui a donné un très méchant coup de plat de la corne sur le nez et le seul bravote du jour, qu’une grosse pique a suffi à vider.

Escribano n’a certes combattu lui aucun Miura. Mais son premier Garcigrande ( 609kgs) avait du piquant, a poussé avec puissance à la pique avant d’être ménagé à la seconde, avisé y con genio à la muleta. Extraordinaire pose de banderille, comme à Arles, le torero assis à l’estribo, posée al quiebro, le torero évitant l’assaut d’un por dentro millimétré et exposé au possible. Faena très sérieuse en dépit des méchants coups de tête, pas toujours centrée mais allant a mas surtout por derechazos. Grosse pétition d’oreille que le palco lui refuse comme si on devait punir le torero d’avoir été privé du Miura annoncé…

L’Alcurrucen est sorti en sobresaliente du sixième Miura, lui aussi refusé par le palco sur simple fléchissement, certes de mauvais augure compte tenu de l’expérience acquise, mais la décision était peut-être cette fois-ci prématurée, dans une ambiance digne des journées révolutionnaires d’octobre 89 quand, en pleine disette, les femmes des faubourgs ont marché sur Versailles pour ramener le Roi à Paris. Vous savez « Le Boulanger, la boulangère et le petit mitron » dans le carrosse au retour, protégés par La Fayette, mais apercevant depuis les fenêtres entre les cavaliers de la garde nationale les têtes des sacrifiés sur des piques ! On en était là des humeurs émeutières quand Escribano a pris sur lui, bien plus que Juli n’y avait précédemment consenti, pour faire face aux agitations de la foule et à l’âpre vivacité de son adversaire. Crâne ou innocent, je ne sais, il brinde son toro au Juli dans une indifférence amère et le torée très sérieusement, rectifiant à droite, un peu impuissant à gauche, mais au fond oeuvrant avec intelligence et détermination. C’est la première fois qu’Escribano me convainc à ce point, mais ne le dites à personne, on croit que je suis allé voir Juli face aux Miuras !

Sortie tumultueuse et triste de tous ceux qui étaient venus voir une affiche. Les autres, plus sages, savent qu’ils assisteront à d’autres après-midi de toros tout aussi affligeantes.

Voilà ce qu’était cette corrida historique. Un morceau in vivo de notre France 2014. A la loupe. Avec effet grossissant. L’aficion, blessée parce qu’elle se croit faussement dupée, mijotant ses dépits et ses colères à vide, dans un amphithéâtre normalement voué au spectacle, au divertissement et….. à l’alea. Et ayant oublié, sans doute trop crédule, qu’à mener une guerre si vaine contre l’alea, elle siphonne ce qui fait le prix de sa passion.

 

 

01/06/2014

Madrid, San Isidro, mai 2014

Madrid, 28 mai 2014- Fernando Robleno, Luis Bolivar, Ruben Pinar/ Baltasar Iban 

Cartel de Ceret et ciel couvert des corridas héroïques. Les modestes qu’affectionne Madrid, dignes et accoutumés au mauvais sort. Très beau paseo, chacun son allure, Bolivar solennel, Pinar macho et Robleno normal. Les toros, très bien présentés, très en cornes,  sortent avec gaz et se ruent sur le piquero avec une puissance qui fait saliver le tendido 7. Ils se révéleront, hélas,  mansos, dispersés et peu joueurs à la muleta. Le trois sous la pluie, le quatre sans classe, le cinq invalide, les deux premiers de mauvaise caste. Robleno, très lidiador à la cape, tarde ensuite à trouver le sitio et à mettre la muleta sous le mufle comme il l’aurait fallu sur le premier. Très belle épée à sa seconde tentative. Bolivar, très calme, sera dépassé par le second, tardo mais gorgé de codicia, à la charge brusque et erratique qu’il cite de loin en se croisant à mort pour la beauté du geste. Ruben Pinar ne démérite pas face à un tel bétail. A la fin de cette corrida entretenida mais âpre, sans ennui ni bonheur, on voit les peones s’embrasser avec joie en se donnant en machos de grades tapes dans le dos.  Alors on comprend qu’ils se félicitent d’avoir traversé une telle épreuve sans qu’aucun d’eux ne soit blessé. Fichu métier ! A retenir le peon de Robleno, Angel Otero ce jour sangre de toro y azabache,  très sûr à la brega sur le premier et phénoménal aux banderilles sur le suivant, notamment dans un poder a poder sur la troisième paire (saludos) et la hombria de Raul Adrada, banderillero de Bolivar, dans un joli habit blanc (espuma de mar y plata) qui manque deux fois sa cible face à l’incommode deuxième mais, ne se résignant pas à l’échec, y revient et plante alors dans les cornes en faisant rugir Las Ventas.  Toreros et cuadrillas applaudis à la sortie.

Madrid, 29 mai 2014- Sébastien Castella, José Maria Manzanares, Alejandro Talavante/ El Pilar

Le miracle, ce jour, après une matinée incertaine, c’est le soleil ! C’est aussi la présence de Castella au paseo après sa blessure d’Osuna d’il y a quelques jours. No hay billette mais attente vite déçue tant les toros, d’un lot disparate (519 à 642 kgs), sont mal présentés, de tête et de  trapio. On se croirait à Nîmes un dimanche matin !  Quant au comportement : de faibles à parados, sans jus ni présence. Las Ventas est affligée et colère : à partir du troisième, la moitié des tendidos frappe des palmitas de protestation chaque fois que l’arenero vient au centre de la piste, cartel en mains, pour annoncer le toro suivant  et, au cours de la lidia du cinq, on entend un long sifflet à la manière d’un feu d’artifice retombant en vrille sans avoir embrasé le ciel et cinq mille spectateurs ponctuer sa chute en s’exclamant  « Un pe-tar-do ». Vous voyez l’ambiance….

Cela avait pourtant bien commencé : Castella s’asseyant à l’estribo et donnant cinq passes ainsi, sans broncher, contraignant la tête de son adversaire vif et dispersé, puis se levant pour le châtier d’une paire de trincheras.  Olé !  A la série suivante, depuis le centre, ses derechazos templés tirent des « bien » murmurés comme à Séville. C’est, ici, le signe rare d’élection des toreros affectionnés. Mais le tendido 7 marquait déjà des signes d’impatience avant que le toro ne se couche sur le flanc. Ensuite, c’en fût trop pour tout le monde.

Jose Maria Manzanares à Las Ventas, c’est un commissaire européen qui ferait halte à Redessan (Gard) ! Il n’est pas « des leurs » et on ne lui pardonne rien ! Ni son toreo lisse, étranger au dominio, ni ses gestes élégants qui passent pour un accommodement complice avec des adversaires sans présence ; une pure provocation. Alors, quand il compose la figure devant ces Pilar de rien, Madrid se déchaîne, siffle la position, lointaine, la passe, du pico, et l’enveloppement, de soi puisque l’adversaire manque. Le tercio de pique(s) sur son premier avait déjà déclenché un sonore « Que malo eres » et le suivant le «  petardo » que l’on sait.

En revanche, Madrid attend désormais Talavante comme, jadis, Séville le Curro. On aime les rêves de gloire de ce torero atypique, valeureux et inspiré qui se donne du mal pour en imposer. On aime qu’il ne se prenne pas pour un artiste et qu’il ne soit pas fils d’archevêque. On aime aussi sans doute sa gueule d’enfant des rues et ce physique de sarment sec qui évoque les sévères désolations de l’Escorial. Madrid demeurant Madrid, son premier toro est cependant protesté à la sortie mais trois derechazos lents, centrés et très templés suffisent à imposer le silence et c’est très beau.  Désarmé, il abrège et nul ne lui en veut.

Et puis sort le sixième, différent, mieux armé, plus dense, et soudain l’espérance se lève. Rien n’est plus beau que ces basculements inattendus de tarde de toros, ces moments où l’arène chavire, chasse la déprime et croit soudain au miracle. Et la vista ici est telle que, la porte du toril à peine refermée, toute l’arène sait. Sait que ce toro peut servir. Son allegria et sa noblesse dès la première passe de cape tirent un rugissement de plaisir aux tendidos. Talavante sert des véroniques ramassées, centrées, templées et termine par une larga au sol pleine de toreria. Le toro se révèle flojito à la pique mais on fait semblant de ne pas voir ; on salue en revanche les étirements du torero durant le quite par passes du tablier, sur la pointe des pieds, comme aspiré par la grâce, en une figure du Greco. Et lorsqu’il offre la mort de ce toro, on ne croirait plus la même corrida, plus la même arène ni le même public. Toreo centré, vertical, relâché, un derechazo interminable dès la première série, des naturelles moins faciles et un peu accrochées mais un enchaînement au pecho très inspiré avant le meilleur, des derechazos  de face, le torero allant chercher le sitio à petits pas, comme on voyait José Tomas le faire, servis pieds joints, avec aisance et autorité. L’arène qui ne croyait plus à rien s’enthousiasme, comme moi, à l’excès. Quatre épées n’y changeront rien, on applaudit Talavante à la sortie comme après un grand triomphe.

Madrid, 30 mai 2014- Miguel Abelllan, Paco Urena, Joselito Adame/ El Montecillo

La corrida de Madrid telle qu’elle nous épouvante, où trois espadas quasiment sans contrats sont condamnées à l’héroïsme, où l’on se chauffe à blanc pendant que des aciers trempés se forgent sous nos yeux une réputation de gloire ou de martyre, dans des rougeoiements de sang et des frayeurs mythologiques. Et quelquefois l’âcre miracle de voir l’un d’eux revenir de l’enfer, pantelant mais  grandiose, que l’on fête comme les foules barbares le gladiateur romain, en lançant des bravos tels des lauriers de triomphe.

Six exemplaires de cet élevage de Tolède que l’on ne voit qu’à Madrid – 15 des 16 bêtes combattues la saison passée l’ont été à Las Ventas- impressionnant d’armures et de présence, se tanquant au centre comme des mansos, dangereux et féroces, regardant sans cesse l’homme et pas que les zapatillas, aux charges gorgées de caste et de traîtrise, la tête haute, des cornes partout.

Et face à eux, le joli Miguel Abellan qui n’a pas toréé une corrida l’an passé, le discret Paco Urena qui se relance après deux saisons sans contrat ou presque et Joselito Adame, le jeune mexicain haut comme trois pommes.

Alors, voir Abellan, ici grièvement blessé en 2011, une corne lui ayant déchiqueté la bouche, Abellan dans un bel habit blanc de communiant, la mèche de cheveux bouclés rebelle sous la montera, traverser lentement le ruedo pour aller attendre la sortie du toro à genoux devant le toril provoque une commotion irrésistible sur les tendidos. Comme ces défis insensés où des malheureux se grandissent quand leur détermination est telle qu’elle emporte tout sentiment contraire, le remords d’en être le témoin, la compassion, la gêne, l’appréhension et la pitié. Larga afarolada,  véronique, autre larga à nouveau à genoux, puis six véroniques un genou en terre en gagnant du terrain et conclusion par farol de rodillas : tant d’entrega fait se lever les tendidos comme un seul homme. Le quite par chicuelinas après une pique mouvementée est d’un même alcool fort et, comme si les cornes étaient attractives, Paco Urena vient ensuite s’y frotter par gaoneras serrées. Le toro sort du tercio de pique encore très mobile, Miguel nous l’offre, sûr et décidé, dans des ébranlements de foule. Il s’éloigne pour la deuxième série, cite de loin, très croisé, le toro accourt et le prend très violemment, le secoue, le torero cul par-dessus tête, ballotté, suspendu à la tête du toro, les jambes autour du cou du fauve comme en une prise de judo. Il retombe, le toro le piétine et quand il se relève, seul, son visage et son habit ne sont que de sang. Et c’est ainsi, en martyr bouleversant qui exhibe ses plaies mais refuse toutes les sollicitudes, qu’il fait face, met les pieds bien en terre, écarte les jambes en compas, et tire trois séries de naturelles désespérées et vibrantes, à rendre fou. Et une passe du mépris, arrogante et grandiose. On songe au José Tomas du 15 juin 2008 bien sûr, on s’en veut d’aimer ça, cet homme barbouillé de sang qui n’en a pas fini de sa démonstration ni de son rêve de gloire. C’est aujourd’hui ou jamais. Le triomphe ou la mort. Cette sortie à Madrid, cette fois-ci, doit être décisive, il lui faut une Puerta Grande, comme en 2000, pour être sûr de ne pas s’être trompé, pour se retrouver enfin et regarder ceux que l’on aime, pour vivre et non plus survivre. L’arène désormais partage la geste de ce brave qui lui donne tant ce jour. Hélas, un tiers d’épée, une entière qui ne suffit pas et quatre descabellos en décident autrement dans un silence affligé et miséricordieux soudain interrompu par un tonnerre d’applaudissements. Alors, on voit notre petit torero traverser lentement le ruedo, s’arrêter au centre, laisser tomber sa muleta à terre, vaciller un peu en saluant la foule d’un geste las et rependre sa route jusqu’à l’infirmerie en refusant tout secours du péonage. « Torero grande » murmure la foule saisie.

Paco Urena, lui aussi, fera face sur le suivant à la tête atroce, qui n’humilie pas et charge de biais. Début par passes par le haut et trinchera puis le torero, qui pèse peu sur son adversaire, est condamné à reculer. Adame s’apprête ; un homme l’encourage d’un «  Viva Mexico », assez peu approprié ce jour, mais la foule joue le jeu et réplique à l’espagnole « Viva ! ». Cela ne va pas aller de soi : son toro est une vermine qui fuit de l’autre côté du ruedo au premier doblone, désarme Adame au second, renverse un peon venu à son secours puis arrache la cape des mains d’Urena, en renfort non loin. Stupeur générale. Adame châtie le criminel d’un vilain bajonazo  que chacun lui pardonne. Abellan blessé, Urena doit toréer le quatrième. La corne gauche de ce toro est sans limite, extravagante, criminelle, mais les piques le rectifient et cet adversaire est sans doute le moins dépourvu de noblesse du lot. Urena se confie à la naturelle et, du côté du tendido 7, se replace en se croisant à chaque passe pour éviter reproches et quolibets. Cet effort sur lui-même est émouvant et tragique et le voilà méchamment pris à son tour. Il se relève. Derrière, les jambes de son habit dégoulinent de sang. Et comme Abellan, Paco Urena se remet en place pour donner quelques passes, malgré les supplications du public, et tuer son toro avant de traverser le ruedo pour rejoindre à son tour l’infirmerie.

C’est dans cette commotion, qu’on voit soudain Miguel Abellan dans le callejon, sortant du bloc médical pour venir combattre son second adversaire, sous des vagues de « Torero » et de « Olés » criés par un public debout. Cette volonté, ce courage, cette bravoure, cette rusticité au mal, sont épiques, mythologiques. Et voilà notre torero qui s’avance, résolu et déjà sûr de sa victoire. C’est Achille, c’est Hector, c’est L’Iliade, c’est fou ! Cinq véroniques très lidiées, pleines de dominio en avançant la jambe vers le centre face à son toro de 605 kilos, manso et distraido qui se retourne comme un chat, le tout sous grand vent. Miguel va chercher un sitio plus à l’abri. Ce sera au soleil face au tendido 6 pour une série de derechazos dont un superbe, templé et long après quoi il se fait désarmer. Nouvelle tentative et très belle série, avant d’enchaîner par des naturelles, le compas ouvert, croisé à mort. On applaudit le sitio puis les trois ou quatre naturelles  auxquelles cette position donne une intensité torera peu commune. Miguel s’apprête pour l’épée, parfaite, qui foudroie le tio. A peine demande-t-on l’oreille qu’elle tombe d’évidence, comme on récompense un guerrier valeureux, sans attendre qu’il ne soit trop tard. Vuelta fêtée comme je n’ai guère vu à Madrid, le callejon en ébullition, et lui, Abellan, cette oreille sur le cœur.

Adame  conclut non sans mérite, passes de banderas et passe de la firma gorgées de toreria face à son toro de 595 kilos, puis naturelles de trois quarts les pieds joints avant porfia finale, valeureuse devant de telles cornes. Une faena  courageuse et vibrionnante qu’il avait offerte au public.

Toreros et cuadrillas sont accompagnés en triomphe jusqu’à la sortie, on n’ose dire par la petite porte.

On apprendra le lendemain que Paco Urena a été blessé par 25 cm de corne dans la cuisse et que c’est ainsi qu’il a continué à toréer. Quant à Miguel Abellan, multi contusionné, notamment au niveau des cervicales, il a pissé du sang dans la nuit. On craint que le rein ne soit atteint. C’est ainsi qu’il est revenu toréer son second.

On est quelquefois dans les arènes transportés en un autre monde, où des anges de marbre triomphent d’eux-mêmes et de toutes nos contemporaines impuissances. On sort de là, chérissant un lourd et grand secret, comme d’une initiation dont nous aurions été les témoins saisis et muets. Qui nous exalte et nous afflige, tant on la sait ni transmissible, ni transposable, et moins encore imitable. Comme qui a vu le Paradis et se sait condamné au Purgatoire.