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27/04/2014

"Joselito, le vrai" José Miguel Arroyo, édit. Verdier, trad.Antoine Martin

On ne demande à un torero ni d’écrire ni de parler, voilà pourquoi je me tiens généralement à distance des interviews de toreros et autres livres rewrités qui m’ennuient et apportent peu de choses à l’aficionado. Mais un ami qui aime lire et écrire, ce cher L A, nous conseille ce « Joselito »-là. Alors, je fais exception et, venant de terminer le livre, j’en sors tout chamboulé. Comme d’une grande corrida, de celles qui exaltent les émotions sans qu’on sache aussitôt dire pourquoi mais qui nous font lever de nos gradins et crier comme des gosses « To-re-ro, to-re-ro »,  le cœur brisé par l’émotion et les yeux pleins de larmes.

Fils de la misère né à Madrid dans les dernières années du franquisme ( le 1er mai 69), abandonné à l’âge de trois ans par sa mère qu’il ne reverra plus sauf au temps de ses triomphes,  orphelin de son père quelques années plus tard, celui-là un marlou reconverti dans le trafic de drogue, quasiment enfant des rues, copain de zonards et lui-même petit voyou, le jeune José sera sauvé par la discipline de fer de l’Ecole Taurine de Madrid et l’affection de son directeur Antonio Martin Arranz qui finira par l’adopter et deviendra son apoderado. Ses frasques avec ses potes Fundi et El Bote, l’admiration pour l’aîné Yiyo - cependant «  jamais à court d’une crasse », les premières becerradas, les bottines offertes par les putes du quartier, la concurrence entre camarades, les combats dédiés « aux richards du coin » qui sauront « faire un geste », il y a dans le récit de ces premiers pas dans le « droit chemin », une sincérité bouleversante tant Joselito évite d’opposer l’arène à la ville,  cette vie d’apprenti torero à celle de fils de voyou, l’affection de son père biologique, irresponsable et dispersée, à celle de son père choisi, raide et réfléchie. Une sincérité sans  concession ni pleurnicherie sur ce passé, sans blâme à l’égard de quiconque – à l’exception de sa mère et de ses oncles qui l’ont proprement abandonné au décès de son père- et un souci de tout dire au plus juste de la fidélité aux souvenirs et aux émotions d’alors, sans gloriole et moins encore apitoiement sur soi. Le portait qu’il dresse de Pepita, la compagne de son père qui a continué à s’occuper de lui ( « mon garde-fou, mon refuge » écrit-il malgré tout) est d’une  grande justesse. Le récit de son mariage dans un Mac Do pour échapper aux paparazzi un moment d’anthologie.

Ce ton singulier fait le livre et la sincérité, le naturel du récit de sa carrière, sans bravade ni fausse-modestie, font songer à son toreo un peu altier et de grande tenue, restituent l’allure crâne du torero dans l’arène les jours avec et rappellent son visage fermé les jours sans. Il raconte ainsi sans rougir  qu’il « remplissait l’arène » de sa présence, qu’il «  avait un vrai pouvoir d’attraction sur les gens », confie de ne pas concevoir  toréer en blue-jeans et baskets «  même chez moi, en privé », être attaché à la solennité du toreo, porter des costumes de lumières qui faisaient la différence avec ceux des autres. Mais il confesse également que gamin « cador du quartier, j’étais torero et je ne me prenais pas pour une merde », reconnaît que des trois amis de l’Ecole taurine « Fundi était le plus artiste » et qu’il était alors, lui Joselito, « incapable de les surpasser », « timide et froid en piste », que ce n’était « pas alors la superclasse », puis encore après les premiers triomphes madrilènes et la première blessure- gravissime, le cou déchiré, le 15 mai 87- «  Je n’aimais pas ce que j’étais en train de faire, la façon dont je m’exprimais devant le taureau », évoque une « saison pitoyable » en 89 après un triomphe à Madrid le 1er juin, « un bide de proportions bibliques » à Bogota , le scepticisme de Séville à son égard, qui le surnommera «Pepito » jusqu’à sa sortie par la Porte du Prince en 97, sa saison 98 où il «  n’était bon ni à la muleta ni à l’épée ».   Et à aucun moment nous n’avons l’impression que José joue avec le lecteur en forçant le trait de la présomption ou de l’auto-dénigrement.

Il raconte avec cette même intégrité sans calcul apparent l’envers du décor du mundillo, la peoplisation à laquelle il s’est lui-même prêté un  temps, la puissance des grandes empresas, la presse mexicaine qu’on paie en attente de papiers flatteurs, les critiques taurins prêts à se compromettre, la pression des aficionados, les enjeux de la corrida télévisée, les rapports de force, y compris entre camarades de combat. Les annotations à cet égard sont souvent savoureuses, quelquefois un peu sèches mais jamais vachardes, tant on les sent, non pas impartiales mais sincères, Joselito ne dissimulant rien de son immense orgueil, autre nom de l’exigence, ni de ses petitesses ou de  ses évitements (il n’a jamais combattu de Miura, n’a toréé qu’une fois à Pampelune).

Tout cela ferait déjà un livre fort précieux, mais s’y ajoute tant de profondeur et d’intelligence (sur le sens du toreo, la difficulté de l’épée, la peur et les blessures, les lassitudes, le cartel qu’on voit baisser, la dépression après la retirada, le crâne que l’on se rase pour être sûr de ne pas y revenir, la difficulté d’être apoderado (de César Jimenez), la frustration de l’éleveur de s’apercevoir, non sans douleur secrète, que cette appartenance au mundillo n’a rien à voir, mais alors rien du tout, avec l’addiction à l’habit de lumières, l’évolution de la corrida et les objections nouvelles qu’elle suscite) , que l’on en sort, oui, un peu hébété, comme d’une faena inspirée. Gorgée d’hombria. Etourdi de bonheur, pétri de reconnaissance mais affreusement tourmenté à l’idée que ce dont nous avons été les témoins soit déjà de l’histoire.

Pour se consoler, avant d’aller communier à Istres ( «  Pour le dire sans détour, je n’ai pas les couilles, à cette heure, pour recommencer à jouer ma vie. Je le reconnais »p. 259), revoir sur Youtube le tercio de quites entre Joselito et Ponce à la San Isidro 96  où Francisco Rivera Ordonnez est méchamment tenu à distance pendant que Joselito, superbe et rayonnant, éblouit Las Ventas.

25/04/2014

Arles, Féria de Pâques

Arles, 20 avril 2014, Rafaelillo, Javier Castano, Mehdi Savalli/ Miura

Miurada incomplète pour cause de blessure d’un pensionnaire à la sortie du camion, marquant divers signes de faiblesse (3 et 4), noble dans l’ensemble (à l’exception du 1, une vermine non disposée à combattre), courant au cheval de loin en répétant (17 rencontres) mais sans alegria et ne poussant guère sous la pique (sauf le six), le tout par temps frais et sous un ciel menaçant qui finira par tenir ses promesses, les deux derniers combats s’étant déroulés sous la pluie. Frustrés de combats héroïques et emberlificotés dans nos ponchos en plastique qui retiennent les manifestations d’enthousiasme, nous subirons le spectacle sans broncher.

Ajoutons que la cuadrilla de Castano sera moins spectaculaire qu’à l’accoutumée, à l’exception de Fernando Sanchez à la toreria intacte et qui saluera deux fois (la dernière paire sur le 5 parvient à nous ébrouer un peu) et nous aurons l’exacte couleur assez terne de cet après-midi de grisaille. Ce cinq là est un cardeno assez léger (550 kgs) mais au port de tête altier qui nous rappelle les eaux-fortes de Goya ; il ira  sans histoire et de loin trois fois à la pique qui le tient à distance du peto auquel il est indifférent. Castano le torée élégamment, de trois quarts et à mi-hauteur, le geste ample et lointain. C’est du Manzanares face à un Garcigrande et il en faudrait plus pour nous émouvoir. A la mort, le président s’étonnera, non sans ostentation, de ne pas voir fleurir les mouchoirs….Mais il fera bien pire à la fin !

Il y a heureusement Mehdi, notre trouée de soleil sous ciel bas ! Le torero arlésien sans apoderado et sans contrat. A l’annonce de son entrée dans le cartel,  ses amis ont dû lancer une souscription publique pour lui offrir quelques bêtes de tienta à toréer avant l’échéance. La tignasse désormais poivre et sel laisse deviner les longues journées d’attente sans toro mais le voilà qui s’aligne pour le paseo entre ses deux compagnons de cartel, dans un bel habit vieux rose et or, le physique toujours puissant, l’abattage intact, irradiant de charisme, mais l’air plus grave, plus concentré que naguère. Plus dense, comme si les doutes de l’homme avaient étanché les gamineries espiègles et les illusions adolescentes.  Bien servi, il sera, cet après-midi de résurrection, un capeador sûr, facile et brillant au premier –larga afarolada de rodillas, véroniques centrées et confiantes, larga allurée- lidiador au second, plus réticent, qu’il conduit au centre par des passes ajustées, aux mises en suerte intelligentes et soignées – chicuelinas marchées sur son premier, belle mise en suerte pour une quatrième pique al regaton sur le sixième, dont nous serons privés par l’idiotie d’une partie du public qui, ne devinant ni la bravoure du toro ni la figure attendue, protestera jusqu’à ce que Mehdi renonce à nous offrir ce plaisir… Le banderillero ne se fait pas prier, provoque l’enthousiasme en offrant chaque paire à un tendido et posera les deux dernières al violin. Il sera cependant beaucoup plus centré aux bâtons sur son second. Mais c’est à la muleta qu’il étonne, par un sérieux et une concentration qu’on ne lui connaissait pas, un engagement désormais tempéré par une envie de bien toréer. Bien sûr, la diète taurine qu’il a traversée le prive d’un brin d’imagination et de quelques recours qui anémient le rythme  de fin de faena, mais le tout est convaincant  et, s’agissant d’un torero sans cartel, plus qu’épatant. Il joue de chance à la mort avec deux épées caidas mais d’effet fulminant qui déclenchent un tonnerre d’applaudissements dans des froissements de ponchos qui s’agitent.

La première oreille lui sera refusée à la fin de son premier combat, sous les applaudissements d’une partie du public, la seconde accordée sous les sifflets des mêmes. On a connu les arènes d’Arles moins chiches et regardantes dans l’octroi des trophées. Et à l’égard de qui n’avait nul besoin d’un imprimatur arlésien pour poursuivre carrière. Il ne fait pas bon, sans doute, ici, d’être l’enfant du pays…

Quant à ce président au palco qui a sorti le seul mouchoir blanc du jour en dodelinant de la tête comme si la décision  lui avait été extorquée et pour bien marquer qu’il la réprouve, on lui dit que ses mimiques étaient tout à fait inconvenantes et plus que déplacées. On prend une décision ou on ne la prend pas, mais il n’est pire que de la prendre  en manifestant qu’on la regrette. C’est ce que l’on nomme désormais en France « le syndrome Léonarda », du nom de cette jeune roumaine qui a fait trébucher un président de plus grande importance. Et à celui qui était au palco ce dimanche, à Arles, on dit avec tout le respect qui est dû à sa fonction « Dégage ! ». Ce malotru se nomme Gerald Mas.

Mehdi Savalli s’est vu remettre en fin de course par le comité de la Féria le prix du meilleur lidiador de la corrida sous les protestations et la pluie. Il regardait gentiment les gradins, levant les mains au ciel comme pour dire « Mais ce n’est pas ma faute » et nul ne pouvait suspecter qu’en effet il eût bénéficié d’un passe droit.  Les aficionados étaient nombreux  autour de lui à la sortie pour le féliciter de son beau succès et lui dire que l’on était impatient de le revoir.   

Arles, 21 avril 2014- Miguel Abellan, Manuel Escribano, Paco Urena/ Margé

Les arènes et les gens sont plus beaux au soleil, surtout les arènes qui ont enfin trouvé leur patine après une restauration qui avait fait redouter le pire : la craie après le charbon ! Ce ton désormais beige doux, avec quelques aplats miel pâle, leur va bien. Et rappelle les nuances de pierre de la place de la Mairie, entre Saint-Trophime, l’Archevêché et Sainte-Anne.

Il fait beau, très beau et ce temps gorgé de sève enchante les fanfares du pas des arènes où s’agglutinent les aficionados dans l’attente du spectacle. Et donne à ce cartel des allures de fête. Un cartel comme on les aime, un cartel de Madrid, loin des stéréotypes attendus et des triomphes annoncés, où l’on offre leur chance à des toreros de petits circuits face à un élevage, ici inédit, les toros de Margé. L’époque, hélas, n’est plus à l’aléa ni à la prise de risque et l’arène est de demi-affluence. C’est quand même un comble pour des amateurs de corridas qui se lamentent depuis des années de voir toujours les mêmes cartels, le G10 dans l’ordre ou le désordre devant les mêmes toros, ne cessent de critiquer les empresas pour leur manque d’imagination ou d’audace, et qui savent mieux que quiconque le ressort de la passion qui nous anime, faite comme toutes les autres d’illusion et de frustration, mais celle-ci d’autant plus intense qu’elle n’est récompensée que par surprise et souvent quand on s’y attend le moins.

Les Margés, lot homogène (de 510 à 540 kgs),  très joliment présentés et armés (le 1 et le 6 applaudis à leur sortie),  nous ont offert une  corrida variée, qui n’a à aucun moment manqué d’intérêt ou sombré dans la soseria. Le premier, brave à la pique et d’une grande noblesse, faisait l’avion dans la muleta de Abellan en dépit d’une faiblesse qui a nui au combat. Le deuxième, de belle allure, au physique plus délié, garrot marqué, était distaido, dispersé et au fond sans race, ce qui n’a pas empêché une partie du public de l’applaudir incompréhensiblement à l’arrastre. Le 3 était supérieur en bravoure (tercio de pique très applaudi) et en noblesse. Le 4 manso, à la charge brutale, con genio, le 5 manso, faible mais mobile et incommode, le 6 un grand toro, brave, noble, chargeant con codicia et justement récompensé par le mouchoir bleu.

Abellan a frôlé les sommets de l’escalafon au tout début des années 2000, Madrid l’estime, mais cela n’a pas suffi : il est sans contrat depuis deux ans et il lui a été offert de reprendre l’habit et l’épée ici. L’habit est couleur neige comme lorsque je l’ai découvert à Malaga il y a près de quinze ans et il a conservé, en dépit des vicissitudes du temps et de carrière, une allure de gendre idéal avec un rien d’élégance dandy qui fait sa marque. Le bras nonchalant à la talanquera durant le tercio de banderilles, de jolis gestes vaporeux et doux à la muleta face à son premier, faible mais très noble, un toreo de ceinture, souple, fluide et enveloppant. Sans peser jamais : c’est son problème. Saludos et un peu d’eau à la bouche après cette première faena, jolie mais peu significative.  Echec sur l’incommode second, à la charge brutale, qu’une lidia très désordonnée durant le deuxième tiers n’a pas amélioré. On sentait dès les doblones d’entame, dessinés mais sans dominio, que l’affaire était mal engagée. Elle sera mal conclue et le public sans charité sifflera le gentil Miguel.

Manuel Escribano m’inspire un scepticisme dont je ne parviens pas à me défaire. Un triomphe à Séville il y a deux ans face aux Miuras lui a assuré un cartel durable dont je ne devine guère le motif, et je ne peux m’empêcher de songer, l’ayant vu depuis lors maintes fois, à ces personnages de dessins animés qui courent au dessus du vide une fois le bord de la falaise franchi,  ne s’avisant qu’avec retard que le sol s’est depuis longtemps dérobé sous leurs pieds. Alors, brutalement ils sombrent. Evidemment je ne lui souhaite rien de tel et le sorteo du jour, qui lui a été peu favorable, ne permet pas de confirmer une telle impression. Varié à la cape mais s’exposant inutilement face à son premier, peu prévisible et aux retours assassins, il assurera le tercio de banderilles avec une deuxième paire phénoménale, commencée assis à l’estribo, plantée al quiebro et de laquelle il se dégage en un por dentro millimétré à la barrière. N’a rien pu faire ensuite à la muleta. Un quite travaillé sur le suivant en gaoneras par farol, plus méritoire qu’inspiré et, à la muleta,  une série de la  gauche avant de se faire manger  par un adversaire à la fois faible et incommode, ce qui est évidemment une double peine pour le torero. Saludos.

Paco Urena a des allures de long jeune homme mince en dépit de ses 32 ans, mais ce qui étonne le plus c’est sa démarche lente dans le ruedo. Chez les toreros, il y a plusieurs sortes de démarches lentes. Il y a celle, affectée ou solennelle, des pleins de soi, de ceux qui ne doutent de rien et surtout pas d’eux-mêmes, qui aiment se laisser voir en majesté, suivez mon regard. Ce n’est pas celle d’Urena. La sienne, c’est plutôt la discrétion du timide, de qui ne veut pas gêner, qui entre dans le ruedo à petits pas de crainte d’importuner ou de n’y avoir pas sa place. Une précaution d’indécis, qui va lentement pour s’interdire de reculer ou de fuir. Curro Romero, toujours singulier, mêlait ces deux types de lenteur ; voilà pourquoi il nous rendait fou. Paco Urena, lui, nous émeut. Son approche comme au ralenti de son adversaire paraît dictée par le poids d’une nécessité intérieure qui pèse et dont il ne peut se défaire. Vraiment l’inverse de l’affectation ou de l’arrogance. Comme un doute qu’il ne parviendrait pas à chasser. La retenue craintive d’un enfant traversant la forêt la nuit.

Son premier combat sur le très noble troisième m’a laissé sur ma faim et je n’étais pas loin de le juger « pégapasse ». Il cite de loin, le toro s’engouffre avide de muleta, mais alors il ne sait plus qu’en faire. La série suivante est plus réussie, l’allonge du bras  parfaite mais le tout lointain. Les manoletinas finales sont précautionneuses et sans émotion. Au fond, je le trouvais très en dessous de son bel adversaire, en dépit d’une série de naturelles très bellement dessinées, à distance mais pures qui devaient annoncer la suite.

La sixième, en effet, lui offrira le triomphe. Urena l’embarque dès la cape de réception, l’obligeant vers le centre, puis le met en suerte avec sûreté pour un tercio de piques qui nous a régalés. Ce toro est de perfection et Paco Urena, d’emblée dans le sitio et à juste distance, va lui servir une faena limpide et pure, très dessinée, qu’enluminent quelques passes la main très basse avant de se relâcher dans trois séries de derechazos amples et rythmées, mais surtout trois séries de la main gauche avec un poignet inouï. Il y a dans son toreo quelque chose de soigné et de délicat, beaucoup de fluidité, une étonnante sobriété. Ses naturelles le sont tant qu’elles en paraissent transparentes. Paco termine par trois passes à l’envers, la dernière liée à un tres en uno beaucoup plus centré et par une trinchera vaporeuse. Le timide crie alors sa rage d’avoir triomphé dans un desplante, chez lui inattendu, un genou en terre.

Une demi-épée un peu lointaine mais efficace fait tomber les deux oreilles que le torero durant sa vuelta tiendra sur le cœur comme s’il redoutait qu’on les lui vole en s’excusant auprès des solliciteurs, d’un petit mouvement de tête à l’indienne par lequel les hindous disent « oui » quand les autres comprennent « non », de ne pas pouvoir les leur offrir. Au salut final, au centre du ruedo, il  les tient si fort dans ses poings fermés qu’on a l’impression qu’il s’y accroche. On le devine les larmes plein les yeux, et avant de sortir en triomphe par la Grande Porte il embrasse tout ce que le callejon compte de visages.

Oui, vraiment, une très jolie corrida entretenida et, pour moi, la découverte d’un torero inédit que je suis impatient de revoir. Ce sera à Madrid (Inch Allah !) le 30 mai à côté d’Abellan.

NB/ Nous devons peut-être au président de la course, Rémy Varbedian, le triomphe du jour, pour avoir refusé, au tercio de piques, le changement sollicité par Paco Urena après la deuxième, en en exigeant une dernière, peut-être décisive.  

 

 

17/10/2013

Madrid, Feria de otono 2013- Le Cid à Las Ventas : avis de duende, tendido 7!

Madrid, vendredi 4 octobre 2013- Le Cid, Fandino, Sebastien Ritter/ Victoriano del Rio-Cortes

Avis de duende sur le tendido 7 ! Le sacré collège tient enfin son miracle. Sacrée récompense pour nos salafistes, avenants ce jour comme jeunes filles en fleurs. Le cœur gros comme ça et des bleus à l’âme. Méconnaissables ! Las Ventas, tel un otage voyant fléchir ses gardiens, a jeté les voiles et, brave fille, s’est donnée sans retenue aux toreros, comme l’eût fait toute autre arène, espérant un ultime triomphe avant la fin de saison, pour avoir un dernier souvenir à chérir durant les longues soirées d’hiver. Et ce jour, el siete, exceptionnellement bienveillant, a bien voulu y contribuer, pas peu fier de lui !

Alors, Las Ventas a applaudi Fandino à la fin du paseo, obligeant le torero à venir saluer pour la remercier de cette exceptionnelle gratitude. Fandino est en train de devenir le torero de Madrid, celui du tendido 7, orthodoxe, courageux et sans fioriture, un basque qui s’expose, qui « met la jambe » en citant, qui allonge le bras devant et non derrière, qui s’engage à l’épée jusqu’à sentir les cornes sur la chaquetilla, et quelquefois dans sa chair, comme à la San Isidoro où ses peones ont exhibé les trophées pendant que leur maestro se faisait opérer à l’infirmerie. Le tendido 7 aime bien les grandes cornes et l’infirmerie. Pas par cruauté, mais parce que l’infirmerie ne ment pas ! Si Ségolène n’avait pas inventé la bravitude, le tendido 7 en aurait fait son slogan.

Las Ventas a aussi applaudi Sébastien Ritter, jeune torero colombien qui a confirmé ce jour son alternative, en affrontant le premier toro,  astifino mais faible, offrant son premier combat au ciel, puis citant de trente mètres sans fléchir ni broncher, rustique à la charge, servant des derechazos templés, liés à un pecho plein de toreria avant de perdre la muleta. Le reste de la fanea fut un peu en dessous et les bernardinas finales aléatoires, mais qu’importe, le tendido 7 s’est bien comporté et Las Ventas a invité le jeune torero, un peu pâle, à saluer. Ritter a fait un drôle de brindis sur le sixième, extraordinairement cornu et applaudi à sa sortie en piste : il tient sa montera très haut et l’empoigne à  pleine main comme un gamin s’accroche à une branche. Pour se recroqueviller en cas de  danger au sol…

Il y eût bien sûr un brin d’impatience durant la lidia du Cid face à un deuxième exemplaire aussi faible que le premier, et quand Fandino est allé au quite servir des chicuelinas suaves sous les sifflets et les palmitas de protestations, on a craint un instant que Las Ventas lui tienne rigueur d’avoir ainsi manœuvré en nous privant du toro de remplacement.

Mais Las Ventas était décidément d’humeur primesautière ce jour et quand Fandino, déjà dans le ruedo, attendait la sortie de son toro près de la barrière, les mains sur les hanches, la cape posée toute droite devant lui, on perçut le « run run » de Séville, ces bouts de conversations comme on salive, ces gris-gris de palabras pour conjurer l’impatience et les curiosités faussement vénielles. On voit surgir Cantaor, très beau toro de 534 kilos, plus joli, plus compact, mieux fait que les deux précédents, on voit ce toro plein de soi dans la cape et la passe toute de frémissement se refermer en une demie d’interminables ondulations qui arrachent un tumulte de « olés ». Faena par banderas de macho suivies de trois passes par le bas de torero grande. Deux autres séries de la main gauche centrées, croisées, templées ; trinchera ; une série de la droite de moindre impact - le toro se réserve- puis fin par naturelles parfaites, le toro encore gorgé de gaz, avant manoletinas serrées et belle épée. Oreille, qu’il me vient à l’esprit de chipoter au motif que le toro était plus important que la faena, en dépit du mouchoir blanc que j’agite pour conforter mon voisin de tendido. Le cinquième sera un toro sans classe que Fandino eut le seul tort d’offrir alors qu’il ne permettait rien d’intéressant.

« Verbenero » qui doit vouloir dire quelque chose comme « fêtard » ou «gueule de bois » (addict à la verveine), est sorti brun avec des cornes extravagantes que la nature avait un peu enroulées sur elles-mêmes tant elles étaient encombrantes et qui dépassaient néanmoins de beaucoup la hauteur du burladero. Cette merveille de cauchemar fut applaudie comme il se doit par le tendido 7 tandis que le Cid pâlissait. Et quoique fît le torero avant les piques, on ne voyait que cette pâleur et ces cornes. Toro très brave face au piquero très sûr : allant, allure, puissance. Alors le Cid vint au centre et servit des delantales douces en parones, les pieds joints, la cape sans une ride, en tablier délicatement tendu devant soi, tandis que les cornes se refermaient en bracelets autour de ses chevilles. Magie du toreo qui fait se lever l’arène. Fandino s’approche dans des ébranlements de foule et, le corps entièrement exposé à ces cornes, la cape dans le dos, sert d’inattendues gaoneras. « Olé torero ! ». Mais ce n’est pas fini, le Cid, piqué au vif, revient laver l’affront en trois véroniques et une demie d’un tissu que l’on ne trouve qu’entre Triana et la Tore de Oro. Cette competencia entre ces hommes se disputant des miettes de broderie face à un adversaire si conséquent, c’est Pénélope face au Cyclope ! On disjoncte, l’arène chavire. C’est l’Iliade et l’Odyssée. Ca nous fait la saison et toutes nos soirées d’hiver. Voir cela une fois de temps en temps, on n’en demande pas plus !

Mais Le Cid et « Verbenero » allaient nous en offrir bien davantage ! Le Cid au centre de l’arène, dédie son combat à Las Ventas qui déjà s’en régale, Le Cid très droit, très vertical, citant de loin, toréant de main gauche, la main basse et le geste lent, et ce toro venant avec noblesse, caste, codicia et alegria : trois passes, peut-être quatre puis remate par passe par le bas, tissu et cornes dans les chevilles, recommencé deux fois. Le Cid d’une grande sérénité en dépit du duende qui vient de frapper le tendido 7 comme la foudre. Prenant son temps pour se relâcher à nouveau, dans une série pareille et cette série pareille paraît plus miraculeuse encore, tant le pareil semblait inaccessible. Toreria, toreo grande, le corps très relâché qui disparaît pour ne laisser que le tissu jouer avec le toro. Nouvelle fugue de naturelles et ce recommencement est irrésistible, les gens se lèvent, applaudissement, crient «  torero, torero ». Le Cid se prépare à changer de main, s’éloigne lentement, replie la muleta sur le bras, revient, d’un souffle laisse tomber le tissu, muleta dans le dos, étoffe sur le sable. Son toro le regarde. Le Cid s’arrête, avance le bras, cite d’un rien et ce rien suffit, le toro s’engouffre à nouveau et en milieu de passe on le voit soudain ralentir sa charge, la brider, la nuancer, tenu et dominé qu’il est par le temple du maestro, d’un effet fulgurant et massif, et sur nous hypnotique. Et cela par trois fois, à l’identique, cette passe normalement entamée et qui mute, soudain, au passage d’une frontière invisible qui séparerait l’ordinaire du temps en sa suspension magique, comme dans les rêves. Le Cid s’approche de la talanquera du tendido 7 pour changer d’épée. Et là, le tendido, ce tendido, se lève comme un seul homme et comme toute une armée, tous abonnés debout, au pied du torero qui vient d’accomplir ce dont ils rêvent depuis toujours, ce dont ils entretiennent le souvenir et les canons contre vents et marées, quitte à nous gâcher les corridas par tant de protestations sourdes à l’air du temps, exigeant toujours le meilleur des hommes et le meilleur des toros. Et conspuant le reste. Ce tendido enfin récompensé, qui vient de voir ce que tous les autres ont depuis si longtemps renoncé à attendre, exulte d’un bonheur sans arrogance, comme qui triomphe de ses doutes, comme la foi tient enfin sa preuve, dans un ébranlement sacré, une assomption grandiose, dans un face à face intime, muet et pourtant de tumulte avec ce torero dont la manière vient, en nous rendant fous, de lui rendre raison.

Le Cid revient avec l’épée, effeuille sa faena en naturelles de face, d’un soin, d’une économie de geste et d’un tracé de perfection. Le corps n’est plus qu’une main, cette main une muleta et cette muleta le dernier souffle du toreo ressuscité.

C’est peut-être ce que j’ai vu de plus beau, de plus simple, de plus souverain depuis José Tomas à Nîmes. Peut être plus grand encore que JT à Nîmes tant le toro du Cid avait de l’allure et des cornes. Quant au torero, il était lesté de tout ce qui encombre : les rigidités de la légende et le poids de la notoriété, la recherche narcissique d’élégance ou l’épate des citations artistiques, autant de démonstrations de soi. Non, c’était là une évidence de toreo où l’homme se fait oublier, ne force ni l’allure ni le trait, ne compose pas la figure, ne consent à rien  qui ne soit le toreo intemporel, « la musica callda del toreo ». A rendre fou !

Descabello, descabello, bajonazo ! Le torero pleure derrière le burladero. Las Ventas exige de lui une vuelta et cette vuelta il la fera en pleurant. Pour nous, c’était vuelta de Puerta Grande. Oui, ce jour le duende a soufflé aussi sur le tendido 7  et nous en avions le coeur serré! Seul tendido à se reprendre, en conspuant à juste titre le palco qui, encore tétanisé d’émotion, en a oublié le mouchoir bleu.

Madrid, samedi 5 octobre 2013- Alberto Aguilar, Joselito Adame, Jimenez Fortes/ Puerto de san Lorenzo-La Ventana del Puerto

Les jours se suivent… Gros et longs toros, aux armures sérieuses, décastés et sans classe face à une terne de petits jeunes bien méritants mais qui ne nous sortent de l’ennui que lorsqu’ils se font piétiner. Et ça, Madrid adore…

 Joselito Adame, petit torero mexicain, genre Jimmini Criquet, le cheveu en poil d’écureuil et les favoris de sa terre, se présente dans l’indifférence générale pour une puerta gayola, en réchappe, se libère d’une chicuelina et sert une larga pleine de toreria. Très présent, plein d’entrain, il va au quite dès le premier toro d’Aguilar, tombe sur dangereux colorado de 600 kilos, fait face en se faisant doucement manger, revient dans le terrain, un cœur gros comme ça et dévoré par tout, son adversaire et son envie de triomphe, s’échappe par le haut, voltigeant dans les airs après avoir été  méchamment pris en fin de fanea. Il se relève, titube, va prendre l’épée ; livide, se lance entre les cornes, attend la mort en s’asseyant à l’estribo, pas par chiqué mais parce qu’il ne tient plus debout. On le salut, il ne peut plus marcher jusqu’aux medios, alors on le transporte à l’infirmerie où l’on détectera une fracture du péroné : c’est ainsi qu’il a terminé sa faena !  La presse du lendemain glorifie la force d’âme et fait un triomphe au torero brave.

Durant le paseo, entre ses deux compagnons de petite taille, Jimenez Fortes, dans un habit crème anglaise aux parements noirs, paraît  long comme un cierge. Mais ce torero ne manque pas de tempérament. Longue faena devant son premier, vicieux à tête chercheuse, avec un peu de tout et pas mal de bon, une paire de naturelles longues et rythmées puis, à droite, soudain, le toro qui fait l’avion dans la muleta à la surprise de tous, en ce compris le torero. A l’épée, en dépit de sa grande taille, Fortes ne triche pas, il se lance entre les cornes comme un brave, reste un peu accroché et en ressort incompréhensiblement vivant. Ce type est un drôle, comme on dit chez nous ! Le suivant le souffle en plein plexus dès la deuxième passe de réception : Fortes, à terre, rampe, se dégage et, sans arrogance ni colère, demande gentiment une nouvelle cape à un peon qui passe, comme si de rien n’était. Une telle rusticité au mal fait les grands toreros, et même quelquefois les très grands. Attendons…

Alberto Aguilar dut affronter trois toros de cet encaste. Il l’a fait avec plus de métier et de sureté que ses compagnons, centré et avec une très belle épée sur le premier, valeureux sur le deuxième en dépit des imbéciles sifflets du tendido 7, me souviens plus du dernier.

Un vol retour incommode me prive des Adolfo Martin du lendemain. Qu’importe ? A l’an que ven !