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18/09/2013

Nîmes, féria des Vendanges 2013

Jeudi 12 septembre- Finito de Cordoba, David Mora, Daniel Luque/ Fuente Ymbro

Les Fuente Ymbro ont la jaunisse ! C’est le diagnostic d’une année de peu où cet élevage estimé par les aficionados pour sa mobilité, son fond de caste et sa bravoure a déçu presque partout. L’éleveur aurait fait pratiquer des analyses et se prévaut des résultats en gage d’honorabilité : la race n’est pas en cause ; le problème tient à l’alimentation : un grain, mauvais pour le foie !

La jaunisse rend les Fuente Ymbro mélancoliques, même ceux du jour, en dépit d’une présentation irréprochable : les 2, 5 et 6 très armés et muy astifinos. Mais la plupart sans race, prenant mal la pique, distraits, rechignant au combat et profondément abattus au troisième tiers.

Deux d’entre eux échappaient cependant à l’épidémie, le lot de David Mora.

David Mora a un physique et une gueule. Haute silhouette, profil et sourire hollywoodiens, cheveux dans le cou ramassés à la gitane, cuisses d’acier ; ce torero a l’allure d’un Dominguin.

Son premier adversaire est ramassé, vif et armé ; il pousse à la pique en se défendant, et le piquero est exceptionnellement sûr - toro parfaitement tenu et geste propre. A la muleta, une vivacité et une allegria dans la charge que l’on ne voit plus guère : la codicia, la vraie, l’envie de charger, d’y revenir, une noblesse gorgée de caste et d’un brin, non pas de genio mais du désir de ne pas s’en laisser conter.

David Mora, très décidé dès les passes de réception puis lors du quite par gaoneras serrées, entame la faena par doblones  et temple dès la deuxième passe, toute de féroce lenteur. Le torero s’éloigne pour citer de trente mètres, le toro charge avec fougue, se trouve embarqué par derechazos, le tout -l’homme et le toro- de beaucoup d’allure. Mais ce grand toro de muleta a besoin d’être davantage tenu et dominé et Mora, tout à son numéro de charme, en oublie les fondamentaux. Avisé à la série suivante, le torero est débordé à droite et se trouve privé du dernier mot. Même histoire sur la gauche. Mora le reprend à droite, mais le toro est toujours le plus fort. Epée entière, un peu en arrière et caidita, d’effet rapide. Une oreille et dépouille du toro – sans doute le meilleur de la feria qui ne vient pourtant que de commencer- très applaudie.

Le cinquième, haut sur pattes, long, astifino, est le plus brave du lot, mais ce toro est distraido, moins joueur à la muleta et finit tardo. Tardo mais non sans présence dans la passe quand Mora veut bien le citer convenablement. Première moitié de faena impeccable, en statuaires serrées, passes longues et templées, le torero croisé, très sûr, les jambes en compas. Mais un désarmé à gauche fait  baisser le niveau et la faena se termine par un toreo à la voix dans un silence consterné. L’épée en main, Mora reprend la gauche en hurlant et en hurlant se jette sur son adversaire. Le toro tombe, l’oreille aussi.

Luque a fait ce qu’il a pu, qui est beaucoup, face au pire sorteo qui soit. Rien à retenir de son premier faible et soso. Sur le dernier, le plus armé du lot, applaudi à sa sortie en piste, il sert en entame des véroniques très pures, le genou ployé ; à la muleta, il prend d’emblée la main gauche mais s’aperçoit que le toro est sans pile, alors il aguante avec courage entre les cornes dans un numéro de porfia qu’on ne peut lui reprocher.

Finito, dans un bel habit étain et dragée, n’a pas voulu voir son premier, qu’il a fait étourdir à la pique, ni se monter à son second, sauf une passe de la firma pleine de toreria où ce brusque dérobé de muleta était comme la métaphore de son toreo.

Sortie à hombros de David Mora souriant aux gradins, peu garnis et déjà dépeuplés. On songeait à la phrase d’Alexandre Dumas dans son « Voyage dans le Midi de la France » à propos des arènes  de Nîmes « un squelette de géant ». Voilà, c’était tout à fait cela : une vuelta maigrelette autour d’un squelette de géant.

Vendredi 13 septembre- Juli, Manzanares, Perera, Talavante, Fortes, Juan Leal/ mesclun d’élevages

La plupart des aficionados, sortis accablés de la course du jour, vous diront sans doute que ces six exemplaires issus d’un même sang ont répandu l’ennui et qu’il ne pouvait en être autrement. J’ai partagé l’ennui général, mais les toros ont bon dos…

Car enfin s’ils étaient tous mansos à des degrés divers et faibles à ne pas supporter des piques de verdad, ils étaient tous plus mobiles qu’à l’accoutumée et, précision digne d’intérêt,  plus armés que ceux ordinairement choisis par l’empresa. En tout cas, les quatre premiers combattus respectivement par Juli, Manzanares, Perera et Talavante. C’est sans doute que ces toreros punteros se font une idée de la respectabilité d’une plaza de première catégorie moins piètre que celle de l’empresa.

Festival donc, puisque chaque torero était venu avec son toro, mais festival sans âme, sans joie et sans competencia, que le public du jour n’aura rien fait pour animer.

Juli, face à un très noble et soso Daniel Ruiz a fait le job. Sans intérêt et rien pour le souvenir sauf peut-être une demie interminable après des chicuelinas sans façon, les doblones très appuyés de l’entame de faena et un changement de main savoureux. Pour le reste, un toreo télescopique, le corps penché et quelques fois cassé en deux pour allonger encore la charge. Julipie, une oreille.

Manzanares, dans un bel habit sang aux parements noirs, a du affronter un Juan Pedro Domecq aussi noble que manso. Il l’a fait avec grande intelligence en début de faena en donnant de l’air à son adversaire, cité de loin et tenu à distance dans la muleta. Le bicho paraissait aspiré dans un champ magnétique. Las, la magnitude était telle qu’il s’enfuît à la barrière, et le torero itou, sans souci de le retenir dans les plis de sa muleta. Pour un festival en telle compagnie, José Maria nous fît soudain songer à la nonchalance de son père…

Le Jandilla de Perera, fuyant, charge courte et refusant d’humilier dans la cape, fit craindre le pire. Refusant les piques  sauf la troisième où il s’est soudain enflammé, il a assuré un très bon tercio de banderilles grâce au peonage qui lui a redonné confiance en provoquant sa course sur la plus longue distance. Et c’est un toro largement amélioré par la lidia qui s’est présenté dans la muleta d’un Perera au mieux de sa forme et que je n’avais plus vu ainsi depuis longtemps. Passes pieds joints de grande allure, derechazos longs et templés, rythme, variété des enchaînements (tres en uno, passe du cambio en milieu de série) avant d’ojediser de belle manière en s’imposant dans le terrain du toro. Epée parfaite qui soulève le gradin d’enthousiasme mais hélas, trois descabellos qui nous privent de trophée(s ?). Vuelta très fêtée, la corrida est lancée !

Hélas pour la suite, Nîmes et Talavante ne s’accordent guère. Le torero qu’un sombre habit nuit et charbon rend plus livide encore qu’à l’habitude doit combattre un Zalduendo manso, qui se retourne très vite et joue méchamment de la corne. La lidia est, il est vrai, inexistante tant à la pique qu’aux banderilles, mais les doblones d’entame sont très valeureux et après une modeste série de la droite, Talavante nous offre sa main gauche pour toréer, tenir, guider et apaiser cette corne qui menace. Il y parvient en deux séries où il fait face et front dans un silence sépulcral, indifférent et glacé. Moche, très moche, l’arène à cet instant ! Talavante le sait : c’est ici l’accueil qu’on lui réserve ordinairement. Alors, sans souci de convaincre davantage, il abrège. Enfin il souhaite abréger en s’emparant de l’épée de mort. Et c’est la déroute. Quatre vaines tentatives, après je ne sais plus… Nîmes ne doit pas aimer les habits nuit et charbon. Elle préfère sans doute les lumières.

Jimenez Fortes est un torero de Malaga, d’un courage extrême, qui manque de recours et d’astuce. Long adolescent ingrat, il a pour l’heure une tauromachie d’affamé, tremendiste et sacrificielle récompensée par les publics qui attendent d’un torero qu’il s’expose. Il se croise - c’est le premier de la course à vraiment le faire- et ne redoute pas d’aller sur le terrain du toro d’où il est systématiquement chassé après avoir lié trois passes. Il y revient à nouveau, se passe le toro ( El Pilar, faible mais incommode) à la ceinture, recule de trois pas, s’obstine, cherche vainement les applaudissements, trousse pour finir des bernadinas aléatoires mais tue comme un brave, toujours engagé et cette fois-ci efficace. Olé torero !

Juan Leal, le seul Français du jour, chaleureusement accueilli par palmitas, offre la mort de son toro à ses illustres compagnons de cartels dans une jolie scène où tous les costumes brillent sous le soleil sauf celui de Talavante, qui tarde, encore boudeur, à rejoindre le groupe. Début de faena très alluré face à un exemplaire de El Tajo, la ganaderia de Joselito, manso à la charge courte, qui se retourne en donnant de la tête. On voit l’ami Rudy, le chef de la banda de musica, se préparer mais Juan, qui ne manque pas de cœur, a le bras court. Festival d’enganchones.

Cette corrida, organisée par l’union des toreros espagnols au profit de l’association qu’ils animent, est un peu le « Gala des artistes »  de la tauromachie. Mais les vedettes qui participent au « Gala des artistes » nous épatent et se grandissent par le don de soi. C’est peut être cela qui nous accablait à la sortie, plus que la mansedubre des toros,  la médiocrité du don de soi de quelques éminentes figures du G10, quand elles sont appelées à toréer pour les autres. Perera excepté.

Samedi 14 septembre 2013- Juli, Manzanares/ Garcigrande moins deux.

 Le métier et la grâce ( à l’ami Cédric R.)

 Juli a du métier, beaucoup de métier. Enfant prodige de la tauromachie, on le croirait né avec la science du toro. Il sait mieux que quiconque rectifier leur charge, la réduire, la canaliser, l’allonger, la raccourcir, l’entretenir ou la dominer, selon le cas, en mettant tous les toros qu’il veut bien affronter à sa main. Le toro pour lui ? Un problème à résoudre ! Et il est rare qu’il rende copie blanche. Mais tout à sa mécanique taurine, Juli paraît souvent n’avoir d’autre projet que la démonstration de sa propre technique. C’est un maître du profane, étranger au mystère du toreo ; il peut inventer ou grandir un toro mais pense alors en avoir terminé ! Professionnel, réaliste, régulier, assuré de l’estime de tous et de l’admiration de quelques uns – les aficionados qui aiment « en avoir pour leur argent »-, il néglige désormais de plus en plus fréquemment ce à quoi il n’a jamais été très sensible : la profondeur,  le surgissement de l’inattendu, l’inspiration, la recherche de ce qui en tauromachie est plus grand que soi.

Sa première faena du jour, sur un Domingo Hernandez lourd et manso qui s’améliore sous la seconde pique et lors du tercio de banderilles, fut parfaite : sitio, distance, cadence. Rien à jeter sinon une série de naturelles le corps cassé en deux, la muleta à bout de bras, d’un très vilain effet, avant la porfia finale, le torero dans les cornes. Epée portée avec plus d’engagement qu’à l’accoutumée. Mais le tout transmet  peu. Une oreille. (Sans mes notes je  ne me souviens que des chicuelinas de macho servies les jambes en compas, d’un bel impact).

Le Daniel Ruiz suivant manque de trapio en dépit des 537 kilos affichés. Très mobile, se défendant de la tête (très bien piqué) puis distrait, à la charge de plus en plus courte, se chargeant de genio. Juli fait face en le citant deux fois de loin, jambes écartées, avant de l’enfermer dans un terrain où il s’occupe des cornes chercheuses. Non sans valeur mais sans dominer.

Le troisième est un Garcigrande de 551 kgs. Juli a fait son métier, en mettant le toro à sa main après une longue faena allant a mas, où il n’a commencé à se centrer, porté par la musique, qu’à la septième série, réduisant alors le terrain et enluminant son trasteo d’un changement de main dans le dos, de grande aisance, et de deux très beaux molinetes bas, le tout hélas en hurlant. Oreille.

Juli a grand besoin d’être aimé des puissants, il a offert son premier combat au père de son compagnon de cartel, le suivant à Simon Casas, le dernier à nous tous mais il est sorti, certes fort applaudi,  par la porte des modestes.

Manzanares, lui, est un prince ! Un physique de conte de fée, si réussi qu’il paraît vaguement imaginaire, et une planta torera qui le laisse sans rival dans ce registre. C’est souvent très injuste mais c’est ainsi, quelques élus sont portés par la grâce, même dans le ruedo et face à un toro. José Maria est de ceux-là. Fils de torero, affectionné à Séville depuis ses débuts, il a réussi à bleuir davantage encore une lignée au sang bleu. Cette prouesse lui a épargné toutes les médisances qui affectent ordinairement les fils d’archevêque. Et aimable avec ça, paraissant gentil garçon et bon camarade. Sa saison n’a pas été fameuse ? Les aficionados, un peu déçus, en ont été chagrins plus que féroces. On l’épargne, comme une mère bienveillante son cadet. Peut-être maudit-il cette indulgence diffuse dont il n’arrive pas à se défaire et qui le marginalise dans le champ taurin. On le devine quelquefois malheureux et solitaire comme un enfant au piquet, mais un piquet inversé où l’on isolerait les chouchous, les collectionneurs de bons points, les gosses trop bien élevés, les fils charmants… les « boloss » étrangers à la classe.

Il s’est aujourd’hui vengé d’un tel sort et on l’a senti fendre l’armure, mais à sa manière élégante et raffinée. Pleine de distinction. Prince au sang bleu.

Son premier Gracigrande est un toro de 564 kilos, haut sur pattes, long, armé, qui a poussé sur la seconde pique et bousculé Juan José Trujillo. Il l’entreprend par passes par le bas précautionneuses avant des séries de derechazos amples et templés, des naturelles de moindre impact, puis les plus belles séries de la main droite, la main basse, très basse, attendant que le solo de trompette se termine pour citer à nouveau. Le tout très lent, très suave, d’une grande élégance. Des manoletinas pour finir, où José Maria provoque la charge d’un tremblé d’étoffe  quasi-imperceptible. Ce frisson de muleta qui commande à la bête est superbe ! Et puis il y a la mort, le torero face à son toro s’apprêtant à un recibir : le toro bronche, le torero ne bouge pas d’un pouce et cette maîtrise de soi, cet aguante, cette impavidité, cette science qui lui enseigne que ce mouvement de la bête n’est pas le bon, qu’il n’y a lieu ni de se lancer ni de rectifier sa position sont d’un souverain. Le temps est suspendu sur des rumeurs de foule. Le silence se fait. José Maria parle à son toro, doucement, sans forcer, sans gronder et le cite soudain d’un mouvement d’étoffe. Le toro s’élance, l’épée est parfaite, entière et en place. Alors dans un face à face avec ce toro qui se meurt, Manzanares se tend, se déploie, gorgé d’une énergie pure, guerrière et victorieuse. « Tombe ! Moi j’ai accompli mon œuvre ». Le toro s’effondre d’un bloc, sans appel ni puntilla. Cette dépouille de la bête aux pieds du torero triomphant, c’est à cet instant Achille face aux Troyens. Deux oreilles et une vuelta de feu dans un amphithéâtre en ébullition.

Son deuxième adversaire (Garcigrande), un beau castano en verdugo  à large berceau, vif, de beaucoup de présence, chassant dans la cape,  posant difficulté durant le tercio de banderilles, se confirme dangereux à la faena, se retournant à mi-passe. Manzanares le torée essentiellement de main gauche, par passes de combattant, rapides, longues, efficaces. C’est un toro manso plein de genio qu’il faut prendre par le bas, la muleta sous le mufle. Manzanares le sait mais ne le fait pas toujours. Série de la droite plus difficile encore, le toro ne cessant de s’aviser. Mete y saca, puis demi-épée.

Mais c’est le final qui nous réserve la grâce, en offrant un toro de classe à ce Raphaël du toreo : un toro sortant vif, aux armures commodes, d’une grande noblesse, s’engageant avec codicia dans la cape que José Maria, à genoux, déploie par trois fois au dessus de sa tête près des barrières, tentant de lier la passe à des delanteras en parones. Trois largas limpides, d’un dessin parfait, la cape sans une ride et les delanteras de la fin de séquence, données pieds joints, d’une lenteur et d’un temple qui aimantent le toro au tissu, avant de s’évaporer en une larga interminable, comme une caresse suspendue. Tercio de piques impeccable : allant du toro, sûreté du piquero. Banderilles rapides. José Maria dédie alors son combat à Cédric, assis en barrera. Quelques mots et une montera. «Je te la confie, à tout à l’heure ». Pour le torero, un geste d’élection, la consécration publique d’une amitié. Pour le dédicataire, au-delà de l’honneur, une émotion que l’on imagine ballottée de sentiments mêlés, entre attente insupportable et embarras testamentaire, les souvenirs qui défilent et tous ces regards sur soi. Cette montera qui change de main, de ruedo à tendido, est brûlante comme le bâton-témoin dans une course relais : elle vous transfère l’alea et le risque. Vous condamne à l’aguante. Putain, que ce doit être bon !

Mais l’ami Cédric n’aura pas eu trop de souci à se faire ! Dès les passes d’entame, le bras nonchalant à la talanquera, deux par le haut, liées à une trincherilla savoureuse, le ton était donné. Lenteur, fluidité, corps relâché, main basse, la passe au plus près du corps, tout n’était que douceur et harmonie. Une fresque de Raphaël, je vous dis ! Des séries courtes pour ménager le partenaire, trois passes et remate, qui nous suspendent à la suite, loin la mécanique huilée, belle mais sans âme, des jours ordinaires. Le torero s’éloigne, s’apprête, regarde son toro, ne le quitte pas des yeux, et ce toro le suit de loin. Ces respirations dans la faena ne sont pas des pauses ou des ruptures, ce sont des promesses de recommencement. Et quand le toro est cité à nouveau, chargé d’une énergie nouvelle, il se laisse leurrer dans une passe de las flores – ah cette passe par Manzanares ! – grandir par un changement de main par devant, libérer par un pecho de ceinture interminable, où la sortie est à peine donnée tant il est peu question de se séparer. La lenteur de la passe face un animal de 500 kilos doté de cornes est toujours un miracle et ce miracle est à peine supportable pour l’esprit, tant il suppose de mental, de puissance, de maîtrise de soi. L’esthétique de la lenteur dans le toreo puro tire sa force inouïe de son invraisemblance même, de son impossibilité rationnelle. Alors, soudain on disjoncte, on se lève, on applaudit cette lenteur virile, on crie « Toreo ! Torero ! », on ne sait plus. Et le torero est si serein, si sûr de son toro et de son toreo, le corps déployé, la ceinture relâchée, le bras contraire à l’horizontale comme s’il souhaitait se laisser emporter lui-même au rythme qu’il imprime au toro, qu’on songe à l’étreinte d’une nuit sans fin où l’on entendrait le torero chuchoter à sa bête «  N’aies pas peur, laisse toi caresser». Puisant dans sa douceur même et ses gestes attentionnés, puissance et volupté. C’est fini, ne me souviens plus comment, peu importe. Deux oreilles et la queue, amphithéâtre commotionné, vuelta de feu pour Jupiter salué par une nuée de panamas jetés d’enthousiasme sur la piste. José Maria embrasse une petite fille qui s’avance sur le ruedo à pas menus pour lui tendre une fleur, arrache quelques passementeries à son habit de lumière et les lui offre. Sortie par la Porte des Consuls. Et l’ami Cédric au paradis !

Dimanche matin, 15 septembre- Ponce, Castella, Perera/ Zalduendo

Toros sortis faibles, sans présence, sans mobilité, sans caste et cahotant. Rien à reprocher aux hommes mais rien à retenir, sinon une épée splendide de Perera sur le troisième, le quite du même sur le toro de Castella par passes de delante por detras, gaoneras serrées et larga à hurler et une faenita de Castella, niaisement récompensée de deux oreilles, où le torero a servi de très belles naturelles.

A la sortie, les trois toreros applaudis, la présidence et l’élevage copieusement conspués.

Dimanche après-midi, 15 septembre- mano a mano Robleno, Castano/ Miuras

Demie entrée pour demie Miurada et grosse déception durant la première heure à voir ces Miuras, bien présentés, longs et armés, la robe en six nuances de gris, fléchir, tomber, s’effondrer sans que la présidence ne songe à les changer en dépit des protestations du public. Elle a d’ailleurs été avisée, il n’y avait pas suffisamment de toros de réserve ! La corrida ne commence donc vraiment qu’au quatrième, toro de Castano.

Castano, désormais, torée en troupe, comme sur les planches les grands comédiens de jadis. Il y a les piqueros, bien sûr, Tito Sandoval au premier chef, la star des picadores, monture agile, cites de loin, pique orthodoxe, ajustée, puissante et brève. Il y a l’immense David Adalid, long et maigre, tout en nez, dans un costume de plata qui étrique sa silhouette. Manifestant une envie d’affamé aux banderilles, il s’élance, bondit, plante et feinte. Diabolique et fulgurant. Un djinn sorti d’une lampe magique ! Et depuis un an, Fernando Sanchez Martin, physique avantageux, rouflaquettes-siècle d’Or, allure affectée, qui compose la figure quand il cite, lève les bras dans un léger déhanché plein de toreria puis marche vers le toro à petits pas, les banderilles à bout de bras le long du corps, comme le faisait Montoliu, avant de se jeter avec décision entre les cornes, de s’en extraire avec grâce et de reprendre sa marche vers les barrières comme si de rien n’était. C’est alors qu’il s’immobilise dans un desplante plein de soi. Le tout très mis en scène, un peu maniéré,  irrésistible.

Cela commence à agacer les grincheux qui grincent. « Le maestro est le maestro et un peon un peon, chacun doit rester à sa place, les lumières n’ont pas à être partagées ! » Dieu que les grincheux se privent ! Moi, j’adore cette nuit du 4 août de la toreria, l’émotion taurine à chaque tercio, ce maestro valeureux et modeste et ces peones étincellants. Je m’en régale et j’aime, par-dessus tout, que Castano, tout sauf ombrageux, ait choisi de toréer ainsi, en troupe. Et cette troupe est un phénomène. Au fond, les grincheux n’aiment pas les phénomènes et détestent être bousculés.

Sur ce quatrième de 549 kilos, le toro vient très fort aux piques – de cinquante mètres à la seconde- et pousse comme un possédé. Tercio de banderilles illuminé par les petits pas de Sanchez, à l’allure arrogante, et le por dentro d’Adalid, à la troisième paire. Musica ! Faena correcte de Castano, un peu lointain cependant, qui torée mais ne met pas toujours la muleta sous le mufle comme il le faudrait et se dissipe en pechos enchaînés puis luquesinas qui font baisser la faena. Pinchazo, puis entière, le torero très engagé.

Le combat, le vrai, sera celui de Robleno sur le suivant, un tio de 615 kilos de beaucoup de présence, manso con caste y genio, toro à cinq piques, toro de grand danger qui, dans la muleta, bondit en direction du visage de l’homme. Le combat de ce torero de petite taille face à un adversaire immense, tout de vicieuse présence, c’est David et Goliath ! Haché, haletant, incertain, insupportable, oppressant, avec ses menaces et ses retournements, ses voies de fait perfides, ses frayeurs grandioses, ses gouttes de sueur glacée dans le col. Le torero ne lâche rien, retourne sans cesse affronter le danger, se laisse menacer mais ne recule pas. Le tout âpre et grandiose, gorgé de rage, débordant d’hombria. Epée, descabello, oreille immédiate, fêtée gravement par un public debout, toujours sous tension, vidé de tout, bruissant encore de mille rumeurs capiteuses et amères.

Le dernier est de la même eau, 630 kilos, cité quatre fois par Tito Sandoval, plus majestueux que jamais, les deux dernières sous la présidence, le toro à 50 mètres puis aux trois quarts d’arène. Musica !

Adalid et Sanchez s’apprêtent à banderiller sous un déluge d’applaudissements qui provoque Rudy, lequel, n’y tenant plus, fait jouer la musique. « Olé Maestro ! » Paire énorme d’exposition du djinn Adalid dont on ne comprend pas comment il a pu se dégager des cornes. Le toro le suit, Manolo Sanchez vient au quite à cuerpo limpio, les deux hommes se jouent du toro et le fixent au centre de la piste. Débordement de toreria encore avec Sanchez, démarche lente et chaloupée, s’approchant du toro avec arrogance, bras le long du corps, du genre « Tu vois ? c’est comme si j’allais faire mes courses à Monoprix ». Il s’élance au dernier moment, plante et se dégage. Adalid le rejoint, Castano s’avance et les trois hommes, disposés en cercle autour de la bête, bras tendu vers elle, l’immobilisent. Ce moment de camaraderie, de toreria partagée, est de magie pure. Exaltés, nous en voulons encore et Adalid veut nous en donner, qui s’apprête pour un quiebro près de la barrera dans un tumulte de musique et d’applaudissements. Mais le toro s’élance avant d’être cité, prend Adalid de plein fouet et le torchonne à la barrière. Je ne vois rien mais j’entends les cris de la foule en face, effrayants et interminables. Blessé au mollet de deux cornadas. Tout le monde vient au quite éloigner le toro de sa proie, on relève Adalid, je le vois debout maintenant. Ce ne doit pas être très grave. Mais le voila, mollet en sang, qui s’empare avec colère d’une nouvelle paire de banderilles des mains d’un sot qui les lui tend, voulant y retourner, désireux de se laver de l’échec. Sanchez et Castano se précipitent, tentent de le retenir jusqu’au centre de la piste. Il se débat et les chasse comme des mouches « Non, Non, je veux y aller, barrez-vous, laissez-moi faire ». Tout se passe très vite. Depuis les gradins, médusés, on hurle «  Non !!! » à l’orgueil blessé tout en applaudissant le courage. On ne voit que lui, défait de ses compagnons, qui, soudain immense, prend toute la place, seul en piste avec le toro. Lui et ce sang qui coule sur son bas rose. Il s’apprête, s’élance, mais le toro est le plus vif qui le prend entre les cornes, le soulève comme fétu de paille, le balance d’un coup de tête, et ce corps, qui paraît si léger dans les airs, retombe à terre, lourd et inerte. Ses compagnons accourent, on parvient à éloigner le toro qui le piétine. Ce corps allongé, pris dans un habit de lumières, long, fluet et immobile, fait songer à des restes indistincts de mante religieuse, élytres brisées dans des complications de pattes. On le soulève, mon Dieu que le paquet a l’air fragile, pour le transporter en courant mais non sans délicatesse à l’infirmerie. Et ces précautions donnent à ce transport des allures de linceul.

Pour moi, la corrida est finie. Rideau ! Je pense à Castano qui doit encore affronter son adversaire, sans rien savoir de l’état de son frère d’armes, si loin à cet instant. Je pense à lui mais ne le vois pas.

Ne veux rien savoir de ce que disent les grincheux qui ont aussitôt cherché un coupable ! Ne veux pas débattre de « c’est la faute à qui ? ». On n’a certes plus beaucoup l’habitude de tenir la corrida pour héroïque et tragique… Mais je fusillerais sans sommation et avec grand plaisir tous ceux qui médisent de cette troupe torera, de si grande allure, petite bande de durs à soi, fiers et exigeants, qui se régalent dans l’arène et ne s’en cachent pas. S’y grandissent et portent haut la toreria, matador, piqueros, banderilleros, ensemble. Insoucieux de la fadeur des temps.

 NB/ Adalid n’a finalement été blessé qu’au mollet, outre les commotions diverses sous le poids du toro. Hospitalisé un jour et demi à Nîmes, il a quitté la France pour Madrid. A fait savoir aussitôt qu’il était impatient de retourner dans les ruedos !

 

 

18/07/2013

Céret, juillet 2013, histoires d'aficion

Céret, 14 juillet matin- Palha pour Ivan Garcia, Manuel Escribano, Alberto Aguilar

Céret enfin ! Un ami m’avait prévenu : « A Céret, tu verras, on a un problème d’échelle ». Il est vrai que les toros sont bien gros pour un ruedo bien petit. Et quand on dit, ici, qu’un toro a traversé l’arène de part en part, c’est qu’il a couru vingt cinq mètres !

Céret c’est l’histoire d’une bande d’afionados qui décide, il y a vingt cinq ans, de reprendre les arènes pour monter une féria avec les moyens du bord. On prend des toros pas trop chers, issus d’élevages réputés difficiles ou négligés par les vedettes ( Cuadri, Escolar Gil, le Curé de Valverde- ah, le curé de Valverde…-, Dolores Aguirre, etc.) et on invite des toreros sans contrat à les affronter, sûrs qu’ils ne feront pas la fine bouche.

Nécessité faisant loi, cette confrontation entre toros redoutables et toreros sans cartel a conféré au tercio de piques, presque partout ailleurs négligé, ses lettres de noblesse. Car on se trouve ici condamné à s’intéresser davantage aux qualités de l’animal qu’au talent des hommes, sauf la force d’âme qui vient par surcroît.

Et ça marche ! A un point tel que des toreros confirmés sinon punteros vont y paraître à leur tour, des Ruiz Miguel, des Manili, des Francisco Espla, des César Rincon, des Padilla, faisant de Céret un rendez-vous singulier qui force le respect. En cette période de basse eaux taurines, l’aficion,  lassée des faenas standardisées face à des toros de peu, accourt désormais en masse. Et y aperçoit, flattée, la présence du très estimé Matias Gonzales, président des courses de Bilbao, au palco, qui présidera les corridas du jour.

Le public de Céret forme une manière de secte du Vallespir, éloignée des circuits plus aisément accessibles, fière d’en être et enivrée de sa propre exigence. Les afionados de Céret font songer au public de cinéma « d’Art et essai » des années 70 : savant et sûr de son fait,  indifférent au succès public et attendant obstinément la pépite qui ne saurait tarder, cérébral plus que sensible, intarissablement commentateur entre soi. Fier de sa différence.

A Céret, on diffuse du Jacques Brel avant la corrida où l’on salive du spectacle à suivre en écoutant « Les Vieux » !

La fanfare n’est pas une banda de musica ordinaire : c’est une cobla, un orchestre de sardane, avec grosse caisse qui accompagne les instruments à vents, cuivres normaux et bois nationaux, c’est-à-dire catalans  : le tenora, sorte de hautbois au son chaud, le tible, à la musique aigre,  le flabiol, pipo à peine plus long qu’un sifflet, un tambourin suspendu sous l’aisselle en prime.

Car ici, de pasodoble -trop espagnol !- il n’y a guère, et en ce 14 juillet, jour de fête nationale en France on n’honore que la catalane : hymne local, public debout et tout le toutim !

Avant la sortie du cinquième toro, la cobla joue une sardane, l’austère gradin faisant farandole sur place, guirlandes de bras levés, primesautier et  guilleret, à mille lieux des émotions du ruedo et  de l’air solennel et grave qui ouvre le paseo, genre Bolero de Ravel en plus moyenâgeux, style grand départ pour la croisade.

Ajoutons que les mâles roulements de tambours et la sonnerie des trompettes qui annoncent la sortie des toros n’ont rien à voir avec nos familières et ridicules clarines ! C’est un avertissement guerrier de tournoi de chevalerie. D’ailleurs les noms qui figurent sur le panneau que l’arenero présente au public avant chaque combat sont ceux du toro et du picador, et non pas celui de l’homme à pied. Ici, on choisit son gladiateur et on le préfère à cheval.

Enfin, il n’y a à Céret qu’un seul algualzil et non pas deux, tant il est inutile de déléguer trop abondamment le pouvoir de police ; le public y veille !

Cet alguazil a hérité de la charge de son père auprès duquel, enfant, il défilait déjà à ses six ans. Le père est mort très jeune, on a gardé l’enfant qui a grandi sur son cheval. C’est lui qui conduit  désormais le paseo. Dans cette ambiance de Puy-du-Fou sous Charlemagne, il y manquerait presque une oriflamme !

Oui, tout ici respire la Légende des siècles et son Roland de Roncevaux  : le goût âpre du combat et les défis héroïques auxquels des hommes modestes accrochent leurs rêves de gloire.

Avec les montages alentour et le merveilleux pont de pierre suspendu depuis sept siècles au-dessus du Tech, cette aficion catalane, exigeante et nationaliste, a des airs de Sarajevo.

Cette franc-maçonnerie taurine qui a ses ridicules est sympathique en diable !  Comme en loge, on est tenu au silence durant la première temporada, quelques vénérables faisant l’opinion. Mais quand on s’aperçoit que vous en êtes, on vous embrasse à bouche-que-veux-tu en signe de reconnaissance et d’adoubement du nouvel initié.

- Bon d’accord ! Mais cette corrida ?

- Eh bien, il y a deux lignes parallèles en arc de cercle sur une seule portion du ruedo sans que quiconque ait pris la peine de les prolonger tout le long de la piste. C’est ici, et nulle part ailleurs,  que la suerte de pique doit se dérouler ! Un seul piquero entre en piste. Rien ne doit le distraire de son office et s’il prenait l’envie saugrenue à un torero de faire quelques passes de quite entre deux piques, il serait fermement rappelé à l’ordre. Ici, le quite c’est la mise en suerte pour la pique prochaine et basta !

Evidemment, les piqueros ne sont pas plus brillants ici qu’ailleurs, la pique peut être trasera et les cariocas injustifiées sont légion. Mais dans ce cas on siffle en espérant que les choses iront en s’améliorant. Et quelque fois, cela advient. A force d’attente, un toro récalcitrant finira par se ruer sur le cheval, quelques uns se révèleront sur la dernière et un toro qui se donnait pour manso  finira bravote. « Patience et longueur de temps » donc. Ce tercio ne vaut  que pour lui-même, il ne sert pas à grand-chose pour la suite, d’autant que tout à la curiosité fétichiste qui l’anime, ce public de corrida à la découpe, est indifférent à la noblesse qui fait les faenas faciles et presque déçu par les toros qui servent à la muleta.

La corrida de Palha, inégale de présentation ( de 490 à 570 kgs), avec deux toros (le 3 et le 5) particulièrement armés et un exemplaire préhistorique ( le 4ème, 560 kgs, six ans), véritable auroch poussiéreux comme un éléphant et musclé comme un buffle, toro le plus complet du lot dans les trois tiers, récompensé par une vuelta contestée, a été entretenida.  Le premier noble, faible, sans transmission ; le deuxième bravote mais sans classe ; le troisième puissant mais manso aux piques qui renverse la cavalerie et sert à la muleta ; le quatrième, un grand toro ; le cinquième, regular pour Céret, difficile, à la charge courte ; le sixième, le plus joli de tous, un vrai toro de Séville, parado et décasté à la muleta.

Ivan Garcia, le cheveu blond dans le cou, ressemble à un chevalier de la Table Ronde. On le croirait inventé pour Céret ! Superbe à la cape, croisé, la main basse, la taille abandonnée, il sera appliqué à la muleta face à son premier adversaire sans transmission. Il tombe ensuite sur le grand toro de la course que ses beaux gestes (derechazos templés et longs, belles naturelles non liées), cependant sans dominio, ne parviennent pas à réduire. Le toro, gueule fermée, paraît seul en piste et le toreo périphérique. Un vilain bajonazo tire des larmes au torero qui fait les cent pas loin du massacre, la tête basse, pendant qu’un peon puntille la bête. On est triste pour Ivan et la vuelta al toro n’en est que plus cruelle. Palmitas de réconfort tout de même, Céret ne manquant pas de cœur.

Alberto Aguilar a été torero jusqu’au bout des zapatillas durant toute la course. Faena de grande classe quoique a menos sur le troisième, dans le terrain et ne reculant jamais la jambe en dépit des cornes astifinas qui menacent, épée phénoménale ; mises en suerte de perfection sur les toros de ses camarades ; sans option sur le sixième. Oreille au 3. Très forte impression.

Manuel Escribano , qui n’a certes pas été le mieux servi, a été transparent sur le 2 sans classe et sur le 5 brutal, à peine sauvé par les banderilles, un quiebro serré sur le 2 et un épatant quiebro al violin sur le cinq avant d’arrêter le toro a cuerpo limpio.

Céret, 14 juillet après-midi- Escolar Gil pour Fernando Robleno, Fernando  Cruz et Ruben Pinar

Un ciel indigo s’abat sur le Vallespir qui fait jaillir les couleurs ; tout est beau, la pierre, les fleurs, les arbres, et les nuées floues qui écrêtent les montagnes.

Robleno est le torero de Céret. C’est parfait pour Céret, mais pour lui c’est un peu tragique, aucun de ses triomphes ici ne renforçant son cartel aux yeux des empresas d’ailleurs. Bien sûr, à Céret, on ne l’en aime que davantage.  Menu, le regard bleu acier, il a l’allure modeste des hommes sans destin et qui le savent. Son application courageuse est, dans de telles circonstances, à vous tirer des larmes.

Les Escolar Gil sont également la ganaderia chérie de Céret, pour des raisons qui là m’échappent. Ceux du jour étaient gris, longs, efflanqués ( 490 à 510 kgs) et très laids,  sauf le cinquième, le moins vilain du lot. Le plus brave (le 1er) a été changé sous l’injonction imbécile du public qui a crié au scandale au motif que sa robe laissait deviner une très légère blessure sur le flanc gauche. Les autres étaient mansos à des degrés divers, se défendant de la tête pour la plupart et se collant au peto dès la seconde pique. Les tercios sur les deux  premiers (le deuxième à quatre piques) et sur le quatrième ont cependant gagné l’intérêt du public à force d’obstination qui a fait jaillir une vélocité et une puissance inattendues. Le sixième a été changé pour un San Roman, aussitôt récusé pour un autre du même fer, au grand désespoir de Ruben Pinar, qui marquait divers signes d’impatience en écoutant la banda de musique enchaîner les sardanes et autres chants catalans pour combler les intermèdes, « L’Estaca » en prime, reprise en chœur par le conclave, le public debout faisant triomphe aux solos de pipo ! Tous les toros avisés et con genio.

Robleno a été lointain et précautionneux sur son premier qui est sorti victorieux du combat, ne cessant en fin de faena, tôt interrompue, de marcher sur l’homme. Pinchazo puis épée phénoménale de décision et de placement. Le torero se refait sur « Camarista » toro de grande transmission, avec une entame souveraine de toreria, la muleta à la ceinture, le geste prolongé loin derrière la hanche, puis des séries de derechazos que le torero, très sûr, va chercher, la muleta en dessous, longs, templés, de très belle facture.  A gauche le toro s’avise et domine, Robleno reprend la main droite pour les plus beaux derechazos et, en grand torero qu’il est, revient tester la gauche par naturelles aidées puis quatre autres, limpias, forgées, dessinées, sculptées. Du grand art d’alchimiste qui répand ses mystères. C’est beau à rendre fou. Epée fulminante à laquelle le torero reste accroché. Descabello. Une oreille, pour moi énorme.

Ruben Pinar n’a plus le choix de ses cartels et on l’aiguille désormais sur les circuits courts : peu de  corridas et toros exigeants. Toreo assumé, lointain et vulgaire, où l’on se donne du courage à toréer de la voix. Respect cependant pour deux épées phénoménales qui ne sont pas sans mérite face à de tels adversaires.

Et puis, il y eût Fernando Cruz et des ébranlements d’émotions taurines, une Passion, un Golgotha, le Christ au Mont des Oliviers : solitude et silence du ciel, les apôtres endormis.  Les mystères du  tragique. Fernando Cruz, c’est le torero du fond de la mine qui ne renonce pas à son rêve. Il fut un torero estimé – « C’était un grand torero ! » me disent des amis- et il est à deux doigts de l’oubli. Un homme à la mer qui s’accroche à une planche battue par les flots. Ce bois flotté c’est Céret qui le lui offre, tu parles d’un cadeau ! mais les mains secourables se font rare. S’il échoue aujourd’hui, il arrête. Fait des petits boulots, on va saisir sa maison, il lui faudrait dix contrats dans la saison pour lui éviter la rue. Dix contrats : c’est énorme ! C’est un prolo, un chien perdu qui prend des coups. Il est pas bien beau, le visage émacié, marqué, la joue creuse, respire ni la santé ni le bonheur. Il a été grièvement blessé plusieurs fois. Mais il est là encore, en habit de lumières, et cette aficion obstinée qu’aucune des sécheresses de la vie ne parvient à tarir est une immense leçon de courage. Bien sûr, il a peur et recule la jambe, alors Céret le siffle méchamment, les assis dans les gradins croyant lui apprendre que s’il était moins fuera de cacho et se mettait davantage dans le sitio il serait moins en danger. Il le sait : il est torero et eux ne le sont pas. Mais il y faut une force d’âme, et cette force d’âme il ne l’a pas. Le  malheur ne suffit pas  à la forger. L’épreuve s’achève sur un vilain bajonazo.

Sur le suivant, très haut, terriblement haut, il entame par doblones un genou en terre, plein de toreria, rematés par une passe basse vipérine du plus bel effet. Mais il est pris violement à la série suivante, jeté à terre et on le voit longuement insupportablement empoigner les cornes du toro sur lui, pour s’en dégager, comme seul un familier du malheur peut avoir à l’esprit de le faire. Le toro le charge, le retourne, le piétine, les peones accourent, Fernando se relève et titube, l’habit déchiré, on lui verse un peu d’eau sur la nuque comme aux boxeurs groggys, il reprend sa muleta et repart à l’assaut. C’est atroce et grandiose. L’arène paraît soudain comprendre ce qu’est cette vie et soutient les derniers efforts du torero jusqu’à l’épée. A la mort du toro, il vient saluer, sans sa chaquetilla, en bretelles et bras de chemise, le pantalon déchiré. Il paraît encore plus malingre, épaules voûtées,  buste étroit, tête d’oiseau. Un vrai naufragé.  Mais survivant et si heureux de l’être qu’’il se baisse pour ramasser une poignée de sable qu’il se verse sur le cœur, comme on le fait par reconnaissance et en remerciement les jours de triomphe. Fernando est un brave, ah ça oui ! 

31/05/2013

Madrid, Sans Isidro 2013, Talavante et les peintres

Madrid, 23 mai 2013, Finito de Cordoba, Morante de la Puebla, Miguel Angel Perrera/ Jandilla

Les Jandilla sont sortis comme à Nîmes, faibles, sans trapio, décastés, les cornes en plus.

Finito a pris 15 ans depuis notre derrière fois, mais il a toujours cette gueule  d’acteur américain des années 50, le cheveu abondant et le regard délavé par la peur qui en épuise l’éclat. Dans un élégant habit étain et blanc, il n’a pu, devant de tels adversaires, justifier son retour à Madrid où il n’a plus paru durant des années. Devant son premier toro qui a fléchi dès le troisième capotazo, puis encore sous la pique, le tendido 7, peu charitable, ricanait des « olé » à chaque derechazo, mais le poignet du maestro est tel que les sarcasmes ont fléchi à chaque passe, s’effilochant en un murmure de mauvais perdant , jusqu’à la trincherilla finale qui a mis le tendido 7 échec et mat. Une mauvaise épée  a cependant donné sa revanche au tendido  : la vengeance est un plat qui se mange froid. Il nous a été resservi sur le toro suivant en dépit de véroniques très dessinées à droite, sans motif aucun à la faena, sous grand vent et face à un toro parado, le torero sans option ayant été incompréhensiblement sifflé comme s’il était passé à côté d’un brave.

La toreria de Morante a fait rugir Las Ventas comme si nous étions à Séville, en tout cas au capote. On a même eu droit, au quite sur le quatrième, à cette demie de Séville qui n’est plus un remate, une passe qui conclut une série de véroniques, comme l’on referme un éventail avec autorité ou avec grâce. Non, là, on court derrière le toro fuyard, on se pose de trois quarts, le temps s’arrête et Morante lui imprime  son rythme. La passe est donnée ainsi, isolément, pour elle-même, pour la beauté du geste. Détachée de toute chose, elle ne commence ni ne conclut rien : elle n’a aucun sens taurin. C’est très décadent, très pinturero et, avec Morante, un moment de poésie pure, un peu forcée, démonstrative. Parnassienne. Du José-Maria de Heredia.

Miguel Angel Perrera, lui, n’est pas un poète. C’est un torero de grande taille qui doit d’abord le faire oublier, et il y parvient en se tenant bien droit, la main basse, le plus souvent pieds joints, par une discipline du maintien où le naturel n’a nulle place : c’est le prix de l’élégance, comme pour les mannequins et les danseurs étoiles. Le risque est évidement la dérive Carla Bruni de la chose, mais Miguel, lui n’a rien d’évaporé et son regard est de guerrier. Il est tombé sur « Honorable », convenablement nommé. Très belle demie, le geste lent et dessiné après accueil par delantales puis parones, et faena qui a grandi son toro, cité de loin, joliment embarqué, main basse et pecho enchaîné. Bel aguante quand le toro sous le tissu le regarde. Enchaînements sans bouger d’un pouce, deux naturelles énormes mais non liées, changement de main et, à la fin, les très à la mode bernardinas, ajustées mais toutes données sur la corne droite. Saludos y vuelta. Ce torero, comme notre Sébastien, n’est vraiment d’un autre ordre qu’à Madrid. Sur le dernier, le plus brave aux piques et très allant aux banderilles, on a un temps espéré une fin de course enlevée. Hélas, il n’y eut plus de toro dans la muleta et Perrera a toréé en déchargeant la suerte sous les sifflets du tendido 7, avant d’abréger à notre complète satisfaction, pressé d’aller tapear entre amis pour oublier cette après-midi de peu.

Madrid, 24 mai, Castella, Manzanares, Talavante/ Victoriano del Rio

Il y a des journées merveilleuses : un con leche à un coin de rue sol y sombra, sur une table branlante comme souvent en Espagne, El Pais dans les mains ; la façade baroque, le pavement de jaspe et la chaire rococo de Santa Barbara, la salésienne ; une expo au Prado « La Belleza encerrada » sur les œuvres de petit format de cabinet de curiosités, où l’on aimerait tout emporter si l’on était sûr qu’on nous en laisse une à accrocher entre quatre murs pour le restant de nos jours. Une journée d’exaltation douce que rien  n’altère, pas même le tendido 7 ce jour.

J’étais au 8, déjà sol y sombra mais tenu en respect par ce voisinage ombrageux qui donne le ton. Au 8, on fait comme au 7, avec plus de mesure certes, mais tout de même en se conformant. Alors quand Manzanares a toréé comme à la Maestranza, en déchargeant la suerte pour mieux lier les redondos, quand il a fait expirer les naturelles à ses pieds, quand il a enluminé sa faena de changements de mains par devant, quand son toreo de si grande élégance n’avait plus rien d’un combat et tout d’un joli ballet avec ses entrechats et ses pointes délicates, une fin par ayudados por alto et trincherillas, le tendido 7 a hurlé sa rage, sifflé, tapé dans ses mains sur l’air des lampions. Ce toreo gracieux, facile, superficiel, décoratif, dépourvu de tragique est, pour lui, une hérésie et il s’en veut le cordon sanitaire. Véronèse et Tiepolo ne sont pas peintres en Espagne ! Au 8, on sentait un peu d’embarras ; on y est cultivé d’autres choses et on y a le goût plus fin ; Véronèse et Tiepolo tout de même… C’est alors que Manzanares, grand seigneur au sang bleu, a tué d’un merveilleux recibir, arrachant un triomphe à l’arène, comme la sorcière le coeur de Blanche-Neige. Je me suis levé, j’ai applaudi à tout rompre, j’ai secoué le mouchoir blanc et mon aimable voisin, soucieux de me faire plaisir, m’annonça que l’oreille était tombée, à voix basse comme s’il redoutait qu’on le surprenne.

Pour Sébastien Castella ce fut plus facile ; il s’est intelligemment soumis à l’injonction du tendido 7 qui lui a ordonné de ne pas combattre son premier, blessé à la patte dès l’entame de faena ( Nous avions vu deux paires de banderilles, surtout la dernière, extraordinaires, posées par Ambel, gueule de majordome de maison anglaise, dans un merveilleux habit noir) puis a dû affronter le cornivuelto suivant avec toute la sympathie qu’inspirait à l’arène une telle paire de cornes. Quand Sébastien s’est préparé, depuis le centre, à citer le toro par passe cambiada dans le dos, toute l’arène, tendido 7 compris, a dit «  chuuuut », en signe d’attente et de respect, puis a crié « olé» sur la passe du mépris de fin de série. Le toro avait plus de jeu que de présence mais Sébastien a toréé comme jamais, surtout de la main gauche dans des séries, citées mi-distance, la main bien en avant, très templées et de grande profondeur. Un instant, en cours de naturelle, l’étoffe se dérobe sous l’effet du vent : le toro suit le poignet qui continue comme si de rien n’était. Même sang froid à droite quand le toro arrête sa course au milieu de la passe et regarde l’homme. L’homme ne bouge pas d’un millimètre et Las Ventas alors exulte ! L’incident, c’est son truc, son dada, sa passion à Las Ventas, quand soudain quelque chose s’interrompt, craque, se brise mettant le torero au défi et que l’homme, alors, ne rompt pas, attendant impassible et rustique que le cours naturel des choses reprenne si Dieu veut. Porfia finale qui entretient le feu, trincherillas, épée jusqu’à la garde. Une oreille de poids. N’eût été une mort un peu lente, deux n’étaient pas loin. Félicitations du voisinage qui me complimente. Ici on n’appelle pas Sébastien autrement que  « El Frances ».

Artillero était le troisième, toro pour Talavante. Un manso de gala, qui sort du toril à petits pas, s’arrête  mufle au sol, gratouille la piste et fuit dès qu’on le cite. Le tendido 7 salive déjà de plaisir :  « a cada toro su lidia ». Ruant d’un cheval à l’autre pour mieux éviter les piques, même lorsque Talavante fait placer le piquero sobresaliente devant  le toril pour prendre le couard à contra-querencia. Aux banderilles, le toro sort violent et brusque, la charge gorgée de sauvagerie. A cet instant, on se dit que cela ne vas pas être facile pour Talavante, le torero qui n’a pas de chance.

Talavante, lui, ne sort pas d’une toile de Véronèse ou du Tiepolo. C’est d’ailleurs ce que m’explique mon voisin avec ses mots à lui, en l’opposant à Manzanares, né une cuiller en argent dans la bouche, ce qui, en tauromachie, n’est pas de bon augure. Talavante n’est pas non plus dans le quota des jolis garçons. Inégal, à la recherche d’une tauromachie hiératique, dédaigneuse des vanités de ce monde, il porte sur un visage à la Philippe II, prognathe et sans éclat, le détachement des martyrs sans gloire. Son corps aussi est d’un autre âge, noué, arthriteux, comme abîmé par les désolations d’une retraite à l’Escorial. Enfin, les jours de triomphe, son sourire est laid, sans joie ni charme, un sourire par ce qu’il faut bien remercier, comme le pauvre la main secourable. Tout en Talavante est du XVII ème siècle. Une toile de Vélasquez. Le chevalier à la triste figure et le gueux, tout en un.

Talavante cite son toro pour quatre statuaires valeureuses, Artillero vient avec force mais ça passe. Changement de main, Talavante cite à gauche et soudain c’est Moïse face à la mer Rouge : le toro se déploie, humilie, fait l’avion dans la passe et c’est miraculeux. L’arène est un peu désappointée de voir le torero reprendre la main droite, mais c’est pour le seul plaisir d’un changement de main dans le dos et tester à nouveau la reprise du bolide. Ce n’est plus un toro c’est une Ferrari qui nous régale. Talavante le remate et lui tourne le dos comme il le ferait au vulgaire ? Il est aussitôt pris et se retrouve à cheval sur Artillero. Un peu ridicule mais rien de grave. On rit gentiment et ça continue. Droite encore, changement de main à nouveau et à nouveau la caste irradiante dans des naturelles longues comme le jour, templées comme le rêve, la main basse, le poignet extraordinaire, des naturelles comme celles de Séville, plus belles encore quand elles font suite à un changement de main qu’elles prolongent comme des nuits d’ivresse qui ne se terminent jamais. On hurle de plaisir, on hurle pour ce toro-là, on hurle de joie de la joie du torero à nous rendre fous. Oui, même le tendido 7 hurle son plaisir à tant de toreria, et le 8, du coup, commence à se détendre. Talavante réduit le terrain, près des planches, son toro va et vient, lui ne bouge pas, la muleta toujours plus proche, le toro aimanté au tissu. Parfois on applaudit non pas la passe mais la seule position du corps de l’homme, exposé au-delà de la ligne de front – « Manzanares prends en de la graine » grince le tendido 7 ! Mais il faut bien achever l’œuvre. Bernadinas, deux trincheras, épée foudroyante, deux oreilles de feu et vuelta triomphale ; on offre au torero un coq qu’il tient par les pattes durant toute la vuelta. On songe à Blancanieves, le film.

Manzanares se fera encore siffler sur son second, un toro de 600 kgs sans classe et distaido et Talavante ne forcera guère  sur le dernier qui nous a offert un beau tercio de piques avant de blesser grièvement un peon – Manzanares sera tout de suite au quite- et de se révéler court et brutal à la muleta, le tout estompant un peu l’impression générale d’une corrida à Las Ventas à quatre oreilles.

 Sortie de Talavante par la Puerta Grande dans une cohue de funérailles palestiniennes, le torero, comme un martyr, à l’horizontale sur la foule, pendant qu’un grouillement de mains dévotes le dépèce férocement des passementeries de son habit de lumière.   Et je suis sûr que le tendido 7, sans lequel Madrid ne serait plus Madrid, désapprouve.