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23/07/2014

Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 13 juillet 2014, Finito, Padilla,Luque et une mouette

Hier, nous avons enterré Pépita à Aigues-Mortes. 85 ans. Jeune fille et grande dame. Soixante printemps d’aficion a los toros et de passion pour Séville. Son cercueil était posé sur un châle andalou et tout entier recouvert d’une broderie végétale de fleurs blanches, trois petites bougies rouges à ses pieds, comme dans la crypte de Sainte Sara. Soudain, dans des pincements de guitare, la voix d’un cantaor, tel un oiseau pris au piège entre les murs de l’église blanche, a chanté une dernière fois Séville pour elle. « Vivo en Sévilla/ Sino me muero/ Porque Sevilla es lo que mas quiero ». «Vivo en Sévilla » n’est pas une chanson, c’est un pèlerinage, un cri de dévotion, une prière de rocieros faisant étape le long du chemin. C’est un chant d’amour, mélancolique et déchirant, à cette ville que Pépita a tant aimée, Séville qui l’avait faite sienne, où chacun l’a croisée mille fois, Séville qui lui baisait la main avec respect à chaque coin de rue en murmurant «Dona Pépita» comme à une reine d’adoption. A cet instant, les coplas se cognaient à l’aveugle à nos souvenirs et Pepita, la Pepita d’ici et celle du barrio Santa-Cruz, la Pépita de ses proches et celle de tous ses amis, était partout. Cette chanson qui nous poignait le cœur paraissait avoir été écrite pour elle. Et pour ce moment. On entendait, au milieu des coplas des « hei » et des « olés » d’encouragements du groupe entourant le cantaor et le guitariste. Ces exclamations à la fois irrépressibles et retenues qui sont comme le pouls du canto hondo avaient, ce jour dans cette église, une résonnance singulière, comme si nous devions y puiser nous-mêmes la force qui se dérobe pour accepter cette ultime traversée. A la sortie du cercueil, nous avons applaudi comme on le fait en Espagne et c’était le plus bel hommage que chacun pût rendre à une vie d’aficion et de sentimentiento que Richard, son fils, avait bellement évoquée en quelques phrases étranglées d’émotion. Au pied de la tombe, un ami du Serranito, le bar qui fait face à la Maestranza, a chanté une saeta qui a déchiré le ciel.  On songeait alors, un peu égoïstement, que les beaux yeux bleus de Pepita, si vifs et malicieux, s’étaient refermés sur des merveilles, de feria, de Semaine Sainte, de toreo grande et de canto hondo, d’odeurs de jasmins et de fleurs d’oranger, qu’elle aurait pu encore nous raconter comme elle savait si bien le faire. On a perdu un trésor ! Martine et Armand, Richard et Marie-Claude ont invité tous les fidèles- et Dieu sait…- à un déjeuner d’amitié au Caracoles où on a partagé le souvenir et l’affection en déjeunant comme jour de fête. Un immense portait de Paco Ojeda, le torero affectionné, était au-dessus du bar et, à l’entrée, une photo récente de Pepita, la montrait bien heureuse de voir les siens si généreux à qui l’avait connue.

Ce jour, nous nous retrouvons aux Saintes pour la corrida, sous un ciel en lambeaux de désert du Wadi Rum, immense et agité comme la mer, avec de grandes trouées de soleil. On a repeint les arènes en jaune de cobalt, c’est très vilain et cela fait mal aux yeux mais on s’en fout, nous sommes entre amis et avons été plus que bien reçus dans un coin de paradis au pied des Launes, buvant l’apéritif au milieu des  flamands roses, ce qui suffisait au bonheur d’une journée.

Les Zalzuendo sont sortis très correctement présentés pour une plaza comme celle des Saintes, un lot assez homogène de toros à une pique bien sûr, certains marquant une légère faiblesse, mais la plupart servant à divers titres, sauf le 5, le plus joli du lot mais complètement décasté ; le 6 supérieur, sauf de cornes.

Finito me régale. Dans son bel habit étain aux parements de neige, très sûr et détendu, il a dessiné une faena de grande classe sur son premier, tant à droite qu’à gauche, avec cette position si heureuse et hélas si rare, de trois quarts les pieds joints, qui donne une belle amplitude au geste sans vider la passe de sa profondeur possible. Passes d’ornements pour commencer ou terminer les séries, le tout de très bon goût, molinetes, passes du mépris, aidées de ceinture, desplante plein de toreria. Une demi-épée lointaine (une oreille). Le cartel ressuscité de ce torero précieux, fin et fragile, paraît le dégager désormais de toute contingence. Alors, très relâché, sans souci des trophées ni de la construction d’une faena à tout prix, il recherche la passe, une recherche intérieure, comme pour soi, pour se faire plaisir. C’est ce qu’il a fait sur son second et tout alors, sa position, son attitude, son geste nous sont des leçons d’immense classe. Qui nous rappellent le Curro où c’est non pas le geste- forcé comme souvent chez l’ami Morante- mais la position - évidente-, le sitio, qui contraint le toro. Les reins un peu raides, la passe dessinée à mi-hauteur, par la seule allonge du bras et la délicatesse d’un poignet. Et quand la passe est accomplie, Finito se retourne, comme le Curro, dans une arrogance princière, toujours une raideur au creux des reins, les épaules rejetées en arrière et les bras tenus légèrement écartés du corps, suspendus au-dessus de la taille, à la manière un peu ridicule de ces pousseurs de fonte qui, ayant développé leur triceps à l’excès, ont un air d’albatros pataud cherchant à prendre leur envol. Mais chez Curro et désormais Finito, es otra cosa !

Daniel Luque a fait les choses les plus sérieuses, non sans grâce, à la cape sur son premier, de muleta sur ses deux adversaires, le tout avec grand temple. Sans doute le mieux servi des trois, il a construit deux faenas avec beaucoup d’application et de douceur, très vertical, la main très basse. Ce qui retient encore un peu l’admiration c’est le fâcheux manque de personnalité au troisième tiers quand on est servi par tant de qualités. Ainsi, sa première faena, terrain réduit au minimum, corps dans les cornes, tres en uno et passes à l’envers, faisait-elle songer à son « moment Perera » quand la dernière – cite d’un souffle de muleta, rythme, liaison, position plus lointaine- était une copie réussie de la manière  de  Manzanares …Mais beaucoup de brio, des doblones templés à l’entame, une belle fluidité et la profondeur qui point (deux oreilles sur le dernier).

Padilla a fait modérément le spectacle. Très technique, il se gaspille et me lasse (deux oreilles à son premier).

Un mot enfin de la banda de musica de Diego Carrasco, tout à fait affligeante et presque tout le temps à contre style. Je ne suis pas sûr que le concept de corrida flamenca ait grand sens, tant l’alchimie est difficile entre deux arts aussi délicats et fugaces que le chant flamenco et le toreo. Mais la musique, ce jour, a tué le plaisir des yeux et voir Luque toréer si lentement quand Diego et ses potes hurlaient en saturant le ruedo d’une querelle de charretiers était bien pénible.

A la fin de la corrida, Luque a fait la vuelta, deux enfants à ses côtés, casquette et tee-shirt vert ; il en tenait un par la main. Cette chaîne de générations était belle à voir. A cet instant, une jolie mouette, sous un ciel indigo, a traversé lentement le ruedo. Adios Pepita.

01/06/2014

Madrid, San Isidro, mai 2014

Madrid, 28 mai 2014- Fernando Robleno, Luis Bolivar, Ruben Pinar/ Baltasar Iban 

Cartel de Ceret et ciel couvert des corridas héroïques. Les modestes qu’affectionne Madrid, dignes et accoutumés au mauvais sort. Très beau paseo, chacun son allure, Bolivar solennel, Pinar macho et Robleno normal. Les toros, très bien présentés, très en cornes,  sortent avec gaz et se ruent sur le piquero avec une puissance qui fait saliver le tendido 7. Ils se révéleront, hélas,  mansos, dispersés et peu joueurs à la muleta. Le trois sous la pluie, le quatre sans classe, le cinq invalide, les deux premiers de mauvaise caste. Robleno, très lidiador à la cape, tarde ensuite à trouver le sitio et à mettre la muleta sous le mufle comme il l’aurait fallu sur le premier. Très belle épée à sa seconde tentative. Bolivar, très calme, sera dépassé par le second, tardo mais gorgé de codicia, à la charge brusque et erratique qu’il cite de loin en se croisant à mort pour la beauté du geste. Ruben Pinar ne démérite pas face à un tel bétail. A la fin de cette corrida entretenida mais âpre, sans ennui ni bonheur, on voit les peones s’embrasser avec joie en se donnant en machos de grades tapes dans le dos.  Alors on comprend qu’ils se félicitent d’avoir traversé une telle épreuve sans qu’aucun d’eux ne soit blessé. Fichu métier ! A retenir le peon de Robleno, Angel Otero ce jour sangre de toro y azabache,  très sûr à la brega sur le premier et phénoménal aux banderilles sur le suivant, notamment dans un poder a poder sur la troisième paire (saludos) et la hombria de Raul Adrada, banderillero de Bolivar, dans un joli habit blanc (espuma de mar y plata) qui manque deux fois sa cible face à l’incommode deuxième mais, ne se résignant pas à l’échec, y revient et plante alors dans les cornes en faisant rugir Las Ventas.  Toreros et cuadrillas applaudis à la sortie.

Madrid, 29 mai 2014- Sébastien Castella, José Maria Manzanares, Alejandro Talavante/ El Pilar

Le miracle, ce jour, après une matinée incertaine, c’est le soleil ! C’est aussi la présence de Castella au paseo après sa blessure d’Osuna d’il y a quelques jours. No hay billette mais attente vite déçue tant les toros, d’un lot disparate (519 à 642 kgs), sont mal présentés, de tête et de  trapio. On se croirait à Nîmes un dimanche matin !  Quant au comportement : de faibles à parados, sans jus ni présence. Las Ventas est affligée et colère : à partir du troisième, la moitié des tendidos frappe des palmitas de protestation chaque fois que l’arenero vient au centre de la piste, cartel en mains, pour annoncer le toro suivant  et, au cours de la lidia du cinq, on entend un long sifflet à la manière d’un feu d’artifice retombant en vrille sans avoir embrasé le ciel et cinq mille spectateurs ponctuer sa chute en s’exclamant  « Un pe-tar-do ». Vous voyez l’ambiance….

Cela avait pourtant bien commencé : Castella s’asseyant à l’estribo et donnant cinq passes ainsi, sans broncher, contraignant la tête de son adversaire vif et dispersé, puis se levant pour le châtier d’une paire de trincheras.  Olé !  A la série suivante, depuis le centre, ses derechazos templés tirent des « bien » murmurés comme à Séville. C’est, ici, le signe rare d’élection des toreros affectionnés. Mais le tendido 7 marquait déjà des signes d’impatience avant que le toro ne se couche sur le flanc. Ensuite, c’en fût trop pour tout le monde.

Jose Maria Manzanares à Las Ventas, c’est un commissaire européen qui ferait halte à Redessan (Gard) ! Il n’est pas « des leurs » et on ne lui pardonne rien ! Ni son toreo lisse, étranger au dominio, ni ses gestes élégants qui passent pour un accommodement complice avec des adversaires sans présence ; une pure provocation. Alors, quand il compose la figure devant ces Pilar de rien, Madrid se déchaîne, siffle la position, lointaine, la passe, du pico, et l’enveloppement, de soi puisque l’adversaire manque. Le tercio de pique(s) sur son premier avait déjà déclenché un sonore « Que malo eres » et le suivant le «  petardo » que l’on sait.

En revanche, Madrid attend désormais Talavante comme, jadis, Séville le Curro. On aime les rêves de gloire de ce torero atypique, valeureux et inspiré qui se donne du mal pour en imposer. On aime qu’il ne se prenne pas pour un artiste et qu’il ne soit pas fils d’archevêque. On aime aussi sans doute sa gueule d’enfant des rues et ce physique de sarment sec qui évoque les sévères désolations de l’Escorial. Madrid demeurant Madrid, son premier toro est cependant protesté à la sortie mais trois derechazos lents, centrés et très templés suffisent à imposer le silence et c’est très beau.  Désarmé, il abrège et nul ne lui en veut.

Et puis sort le sixième, différent, mieux armé, plus dense, et soudain l’espérance se lève. Rien n’est plus beau que ces basculements inattendus de tarde de toros, ces moments où l’arène chavire, chasse la déprime et croit soudain au miracle. Et la vista ici est telle que, la porte du toril à peine refermée, toute l’arène sait. Sait que ce toro peut servir. Son allegria et sa noblesse dès la première passe de cape tirent un rugissement de plaisir aux tendidos. Talavante sert des véroniques ramassées, centrées, templées et termine par une larga au sol pleine de toreria. Le toro se révèle flojito à la pique mais on fait semblant de ne pas voir ; on salue en revanche les étirements du torero durant le quite par passes du tablier, sur la pointe des pieds, comme aspiré par la grâce, en une figure du Greco. Et lorsqu’il offre la mort de ce toro, on ne croirait plus la même corrida, plus la même arène ni le même public. Toreo centré, vertical, relâché, un derechazo interminable dès la première série, des naturelles moins faciles et un peu accrochées mais un enchaînement au pecho très inspiré avant le meilleur, des derechazos  de face, le torero allant chercher le sitio à petits pas, comme on voyait José Tomas le faire, servis pieds joints, avec aisance et autorité. L’arène qui ne croyait plus à rien s’enthousiasme, comme moi, à l’excès. Quatre épées n’y changeront rien, on applaudit Talavante à la sortie comme après un grand triomphe.

Madrid, 30 mai 2014- Miguel Abelllan, Paco Urena, Joselito Adame/ El Montecillo

La corrida de Madrid telle qu’elle nous épouvante, où trois espadas quasiment sans contrats sont condamnées à l’héroïsme, où l’on se chauffe à blanc pendant que des aciers trempés se forgent sous nos yeux une réputation de gloire ou de martyre, dans des rougeoiements de sang et des frayeurs mythologiques. Et quelquefois l’âcre miracle de voir l’un d’eux revenir de l’enfer, pantelant mais  grandiose, que l’on fête comme les foules barbares le gladiateur romain, en lançant des bravos tels des lauriers de triomphe.

Six exemplaires de cet élevage de Tolède que l’on ne voit qu’à Madrid – 15 des 16 bêtes combattues la saison passée l’ont été à Las Ventas- impressionnant d’armures et de présence, se tanquant au centre comme des mansos, dangereux et féroces, regardant sans cesse l’homme et pas que les zapatillas, aux charges gorgées de caste et de traîtrise, la tête haute, des cornes partout.

Et face à eux, le joli Miguel Abellan qui n’a pas toréé une corrida l’an passé, le discret Paco Urena qui se relance après deux saisons sans contrat ou presque et Joselito Adame, le jeune mexicain haut comme trois pommes.

Alors, voir Abellan, ici grièvement blessé en 2011, une corne lui ayant déchiqueté la bouche, Abellan dans un bel habit blanc de communiant, la mèche de cheveux bouclés rebelle sous la montera, traverser lentement le ruedo pour aller attendre la sortie du toro à genoux devant le toril provoque une commotion irrésistible sur les tendidos. Comme ces défis insensés où des malheureux se grandissent quand leur détermination est telle qu’elle emporte tout sentiment contraire, le remords d’en être le témoin, la compassion, la gêne, l’appréhension et la pitié. Larga afarolada,  véronique, autre larga à nouveau à genoux, puis six véroniques un genou en terre en gagnant du terrain et conclusion par farol de rodillas : tant d’entrega fait se lever les tendidos comme un seul homme. Le quite par chicuelinas après une pique mouvementée est d’un même alcool fort et, comme si les cornes étaient attractives, Paco Urena vient ensuite s’y frotter par gaoneras serrées. Le toro sort du tercio de pique encore très mobile, Miguel nous l’offre, sûr et décidé, dans des ébranlements de foule. Il s’éloigne pour la deuxième série, cite de loin, très croisé, le toro accourt et le prend très violemment, le secoue, le torero cul par-dessus tête, ballotté, suspendu à la tête du toro, les jambes autour du cou du fauve comme en une prise de judo. Il retombe, le toro le piétine et quand il se relève, seul, son visage et son habit ne sont que de sang. Et c’est ainsi, en martyr bouleversant qui exhibe ses plaies mais refuse toutes les sollicitudes, qu’il fait face, met les pieds bien en terre, écarte les jambes en compas, et tire trois séries de naturelles désespérées et vibrantes, à rendre fou. Et une passe du mépris, arrogante et grandiose. On songe au José Tomas du 15 juin 2008 bien sûr, on s’en veut d’aimer ça, cet homme barbouillé de sang qui n’en a pas fini de sa démonstration ni de son rêve de gloire. C’est aujourd’hui ou jamais. Le triomphe ou la mort. Cette sortie à Madrid, cette fois-ci, doit être décisive, il lui faut une Puerta Grande, comme en 2000, pour être sûr de ne pas s’être trompé, pour se retrouver enfin et regarder ceux que l’on aime, pour vivre et non plus survivre. L’arène désormais partage la geste de ce brave qui lui donne tant ce jour. Hélas, un tiers d’épée, une entière qui ne suffit pas et quatre descabellos en décident autrement dans un silence affligé et miséricordieux soudain interrompu par un tonnerre d’applaudissements. Alors, on voit notre petit torero traverser lentement le ruedo, s’arrêter au centre, laisser tomber sa muleta à terre, vaciller un peu en saluant la foule d’un geste las et rependre sa route jusqu’à l’infirmerie en refusant tout secours du péonage. « Torero grande » murmure la foule saisie.

Paco Urena, lui aussi, fera face sur le suivant à la tête atroce, qui n’humilie pas et charge de biais. Début par passes par le haut et trinchera puis le torero, qui pèse peu sur son adversaire, est condamné à reculer. Adame s’apprête ; un homme l’encourage d’un «  Viva Mexico », assez peu approprié ce jour, mais la foule joue le jeu et réplique à l’espagnole « Viva ! ». Cela ne va pas aller de soi : son toro est une vermine qui fuit de l’autre côté du ruedo au premier doblone, désarme Adame au second, renverse un peon venu à son secours puis arrache la cape des mains d’Urena, en renfort non loin. Stupeur générale. Adame châtie le criminel d’un vilain bajonazo  que chacun lui pardonne. Abellan blessé, Urena doit toréer le quatrième. La corne gauche de ce toro est sans limite, extravagante, criminelle, mais les piques le rectifient et cet adversaire est sans doute le moins dépourvu de noblesse du lot. Urena se confie à la naturelle et, du côté du tendido 7, se replace en se croisant à chaque passe pour éviter reproches et quolibets. Cet effort sur lui-même est émouvant et tragique et le voilà méchamment pris à son tour. Il se relève. Derrière, les jambes de son habit dégoulinent de sang. Et comme Abellan, Paco Urena se remet en place pour donner quelques passes, malgré les supplications du public, et tuer son toro avant de traverser le ruedo pour rejoindre à son tour l’infirmerie.

C’est dans cette commotion, qu’on voit soudain Miguel Abellan dans le callejon, sortant du bloc médical pour venir combattre son second adversaire, sous des vagues de « Torero » et de « Olés » criés par un public debout. Cette volonté, ce courage, cette bravoure, cette rusticité au mal, sont épiques, mythologiques. Et voilà notre torero qui s’avance, résolu et déjà sûr de sa victoire. C’est Achille, c’est Hector, c’est L’Iliade, c’est fou ! Cinq véroniques très lidiées, pleines de dominio en avançant la jambe vers le centre face à son toro de 605 kilos, manso et distraido qui se retourne comme un chat, le tout sous grand vent. Miguel va chercher un sitio plus à l’abri. Ce sera au soleil face au tendido 6 pour une série de derechazos dont un superbe, templé et long après quoi il se fait désarmer. Nouvelle tentative et très belle série, avant d’enchaîner par des naturelles, le compas ouvert, croisé à mort. On applaudit le sitio puis les trois ou quatre naturelles  auxquelles cette position donne une intensité torera peu commune. Miguel s’apprête pour l’épée, parfaite, qui foudroie le tio. A peine demande-t-on l’oreille qu’elle tombe d’évidence, comme on récompense un guerrier valeureux, sans attendre qu’il ne soit trop tard. Vuelta fêtée comme je n’ai guère vu à Madrid, le callejon en ébullition, et lui, Abellan, cette oreille sur le cœur.

Adame  conclut non sans mérite, passes de banderas et passe de la firma gorgées de toreria face à son toro de 595 kilos, puis naturelles de trois quarts les pieds joints avant porfia finale, valeureuse devant de telles cornes. Une faena  courageuse et vibrionnante qu’il avait offerte au public.

Toreros et cuadrillas sont accompagnés en triomphe jusqu’à la sortie, on n’ose dire par la petite porte.

On apprendra le lendemain que Paco Urena a été blessé par 25 cm de corne dans la cuisse et que c’est ainsi qu’il a continué à toréer. Quant à Miguel Abellan, multi contusionné, notamment au niveau des cervicales, il a pissé du sang dans la nuit. On craint que le rein ne soit atteint. C’est ainsi qu’il est revenu toréer son second.

On est quelquefois dans les arènes transportés en un autre monde, où des anges de marbre triomphent d’eux-mêmes et de toutes nos contemporaines impuissances. On sort de là, chérissant un lourd et grand secret, comme d’une initiation dont nous aurions été les témoins saisis et muets. Qui nous exalte et nous afflige, tant on la sait ni transmissible, ni transposable, et moins encore imitable. Comme qui a vu le Paradis et se sait condamné au Purgatoire.

 

 

17/10/2013

Madrid, Feria de otono 2013- Le Cid à Las Ventas : avis de duende, tendido 7!

Madrid, vendredi 4 octobre 2013- Le Cid, Fandino, Sebastien Ritter/ Victoriano del Rio-Cortes

Avis de duende sur le tendido 7 ! Le sacré collège tient enfin son miracle. Sacrée récompense pour nos salafistes, avenants ce jour comme jeunes filles en fleurs. Le cœur gros comme ça et des bleus à l’âme. Méconnaissables ! Las Ventas, tel un otage voyant fléchir ses gardiens, a jeté les voiles et, brave fille, s’est donnée sans retenue aux toreros, comme l’eût fait toute autre arène, espérant un ultime triomphe avant la fin de saison, pour avoir un dernier souvenir à chérir durant les longues soirées d’hiver. Et ce jour, el siete, exceptionnellement bienveillant, a bien voulu y contribuer, pas peu fier de lui !

Alors, Las Ventas a applaudi Fandino à la fin du paseo, obligeant le torero à venir saluer pour la remercier de cette exceptionnelle gratitude. Fandino est en train de devenir le torero de Madrid, celui du tendido 7, orthodoxe, courageux et sans fioriture, un basque qui s’expose, qui « met la jambe » en citant, qui allonge le bras devant et non derrière, qui s’engage à l’épée jusqu’à sentir les cornes sur la chaquetilla, et quelquefois dans sa chair, comme à la San Isidoro où ses peones ont exhibé les trophées pendant que leur maestro se faisait opérer à l’infirmerie. Le tendido 7 aime bien les grandes cornes et l’infirmerie. Pas par cruauté, mais parce que l’infirmerie ne ment pas ! Si Ségolène n’avait pas inventé la bravitude, le tendido 7 en aurait fait son slogan.

Las Ventas a aussi applaudi Sébastien Ritter, jeune torero colombien qui a confirmé ce jour son alternative, en affrontant le premier toro,  astifino mais faible, offrant son premier combat au ciel, puis citant de trente mètres sans fléchir ni broncher, rustique à la charge, servant des derechazos templés, liés à un pecho plein de toreria avant de perdre la muleta. Le reste de la fanea fut un peu en dessous et les bernardinas finales aléatoires, mais qu’importe, le tendido 7 s’est bien comporté et Las Ventas a invité le jeune torero, un peu pâle, à saluer. Ritter a fait un drôle de brindis sur le sixième, extraordinairement cornu et applaudi à sa sortie en piste : il tient sa montera très haut et l’empoigne à  pleine main comme un gamin s’accroche à une branche. Pour se recroqueviller en cas de  danger au sol…

Il y eût bien sûr un brin d’impatience durant la lidia du Cid face à un deuxième exemplaire aussi faible que le premier, et quand Fandino est allé au quite servir des chicuelinas suaves sous les sifflets et les palmitas de protestations, on a craint un instant que Las Ventas lui tienne rigueur d’avoir ainsi manœuvré en nous privant du toro de remplacement.

Mais Las Ventas était décidément d’humeur primesautière ce jour et quand Fandino, déjà dans le ruedo, attendait la sortie de son toro près de la barrière, les mains sur les hanches, la cape posée toute droite devant lui, on perçut le « run run » de Séville, ces bouts de conversations comme on salive, ces gris-gris de palabras pour conjurer l’impatience et les curiosités faussement vénielles. On voit surgir Cantaor, très beau toro de 534 kilos, plus joli, plus compact, mieux fait que les deux précédents, on voit ce toro plein de soi dans la cape et la passe toute de frémissement se refermer en une demie d’interminables ondulations qui arrachent un tumulte de « olés ». Faena par banderas de macho suivies de trois passes par le bas de torero grande. Deux autres séries de la main gauche centrées, croisées, templées ; trinchera ; une série de la droite de moindre impact - le toro se réserve- puis fin par naturelles parfaites, le toro encore gorgé de gaz, avant manoletinas serrées et belle épée. Oreille, qu’il me vient à l’esprit de chipoter au motif que le toro était plus important que la faena, en dépit du mouchoir blanc que j’agite pour conforter mon voisin de tendido. Le cinquième sera un toro sans classe que Fandino eut le seul tort d’offrir alors qu’il ne permettait rien d’intéressant.

« Verbenero » qui doit vouloir dire quelque chose comme « fêtard » ou «gueule de bois » (addict à la verveine), est sorti brun avec des cornes extravagantes que la nature avait un peu enroulées sur elles-mêmes tant elles étaient encombrantes et qui dépassaient néanmoins de beaucoup la hauteur du burladero. Cette merveille de cauchemar fut applaudie comme il se doit par le tendido 7 tandis que le Cid pâlissait. Et quoique fît le torero avant les piques, on ne voyait que cette pâleur et ces cornes. Toro très brave face au piquero très sûr : allant, allure, puissance. Alors le Cid vint au centre et servit des delantales douces en parones, les pieds joints, la cape sans une ride, en tablier délicatement tendu devant soi, tandis que les cornes se refermaient en bracelets autour de ses chevilles. Magie du toreo qui fait se lever l’arène. Fandino s’approche dans des ébranlements de foule et, le corps entièrement exposé à ces cornes, la cape dans le dos, sert d’inattendues gaoneras. « Olé torero ! ». Mais ce n’est pas fini, le Cid, piqué au vif, revient laver l’affront en trois véroniques et une demie d’un tissu que l’on ne trouve qu’entre Triana et la Tore de Oro. Cette competencia entre ces hommes se disputant des miettes de broderie face à un adversaire si conséquent, c’est Pénélope face au Cyclope ! On disjoncte, l’arène chavire. C’est l’Iliade et l’Odyssée. Ca nous fait la saison et toutes nos soirées d’hiver. Voir cela une fois de temps en temps, on n’en demande pas plus !

Mais Le Cid et « Verbenero » allaient nous en offrir bien davantage ! Le Cid au centre de l’arène, dédie son combat à Las Ventas qui déjà s’en régale, Le Cid très droit, très vertical, citant de loin, toréant de main gauche, la main basse et le geste lent, et ce toro venant avec noblesse, caste, codicia et alegria : trois passes, peut-être quatre puis remate par passe par le bas, tissu et cornes dans les chevilles, recommencé deux fois. Le Cid d’une grande sérénité en dépit du duende qui vient de frapper le tendido 7 comme la foudre. Prenant son temps pour se relâcher à nouveau, dans une série pareille et cette série pareille paraît plus miraculeuse encore, tant le pareil semblait inaccessible. Toreria, toreo grande, le corps très relâché qui disparaît pour ne laisser que le tissu jouer avec le toro. Nouvelle fugue de naturelles et ce recommencement est irrésistible, les gens se lèvent, applaudissement, crient «  torero, torero ». Le Cid se prépare à changer de main, s’éloigne lentement, replie la muleta sur le bras, revient, d’un souffle laisse tomber le tissu, muleta dans le dos, étoffe sur le sable. Son toro le regarde. Le Cid s’arrête, avance le bras, cite d’un rien et ce rien suffit, le toro s’engouffre à nouveau et en milieu de passe on le voit soudain ralentir sa charge, la brider, la nuancer, tenu et dominé qu’il est par le temple du maestro, d’un effet fulgurant et massif, et sur nous hypnotique. Et cela par trois fois, à l’identique, cette passe normalement entamée et qui mute, soudain, au passage d’une frontière invisible qui séparerait l’ordinaire du temps en sa suspension magique, comme dans les rêves. Le Cid s’approche de la talanquera du tendido 7 pour changer d’épée. Et là, le tendido, ce tendido, se lève comme un seul homme et comme toute une armée, tous abonnés debout, au pied du torero qui vient d’accomplir ce dont ils rêvent depuis toujours, ce dont ils entretiennent le souvenir et les canons contre vents et marées, quitte à nous gâcher les corridas par tant de protestations sourdes à l’air du temps, exigeant toujours le meilleur des hommes et le meilleur des toros. Et conspuant le reste. Ce tendido enfin récompensé, qui vient de voir ce que tous les autres ont depuis si longtemps renoncé à attendre, exulte d’un bonheur sans arrogance, comme qui triomphe de ses doutes, comme la foi tient enfin sa preuve, dans un ébranlement sacré, une assomption grandiose, dans un face à face intime, muet et pourtant de tumulte avec ce torero dont la manière vient, en nous rendant fous, de lui rendre raison.

Le Cid revient avec l’épée, effeuille sa faena en naturelles de face, d’un soin, d’une économie de geste et d’un tracé de perfection. Le corps n’est plus qu’une main, cette main une muleta et cette muleta le dernier souffle du toreo ressuscité.

C’est peut-être ce que j’ai vu de plus beau, de plus simple, de plus souverain depuis José Tomas à Nîmes. Peut être plus grand encore que JT à Nîmes tant le toro du Cid avait de l’allure et des cornes. Quant au torero, il était lesté de tout ce qui encombre : les rigidités de la légende et le poids de la notoriété, la recherche narcissique d’élégance ou l’épate des citations artistiques, autant de démonstrations de soi. Non, c’était là une évidence de toreo où l’homme se fait oublier, ne force ni l’allure ni le trait, ne compose pas la figure, ne consent à rien  qui ne soit le toreo intemporel, « la musica callda del toreo ». A rendre fou !

Descabello, descabello, bajonazo ! Le torero pleure derrière le burladero. Las Ventas exige de lui une vuelta et cette vuelta il la fera en pleurant. Pour nous, c’était vuelta de Puerta Grande. Oui, ce jour le duende a soufflé aussi sur le tendido 7  et nous en avions le coeur serré! Seul tendido à se reprendre, en conspuant à juste titre le palco qui, encore tétanisé d’émotion, en a oublié le mouchoir bleu.

Madrid, samedi 5 octobre 2013- Alberto Aguilar, Joselito Adame, Jimenez Fortes/ Puerto de san Lorenzo-La Ventana del Puerto

Les jours se suivent… Gros et longs toros, aux armures sérieuses, décastés et sans classe face à une terne de petits jeunes bien méritants mais qui ne nous sortent de l’ennui que lorsqu’ils se font piétiner. Et ça, Madrid adore…

 Joselito Adame, petit torero mexicain, genre Jimmini Criquet, le cheveu en poil d’écureuil et les favoris de sa terre, se présente dans l’indifférence générale pour une puerta gayola, en réchappe, se libère d’une chicuelina et sert une larga pleine de toreria. Très présent, plein d’entrain, il va au quite dès le premier toro d’Aguilar, tombe sur dangereux colorado de 600 kilos, fait face en se faisant doucement manger, revient dans le terrain, un cœur gros comme ça et dévoré par tout, son adversaire et son envie de triomphe, s’échappe par le haut, voltigeant dans les airs après avoir été  méchamment pris en fin de fanea. Il se relève, titube, va prendre l’épée ; livide, se lance entre les cornes, attend la mort en s’asseyant à l’estribo, pas par chiqué mais parce qu’il ne tient plus debout. On le salut, il ne peut plus marcher jusqu’aux medios, alors on le transporte à l’infirmerie où l’on détectera une fracture du péroné : c’est ainsi qu’il a terminé sa faena !  La presse du lendemain glorifie la force d’âme et fait un triomphe au torero brave.

Durant le paseo, entre ses deux compagnons de petite taille, Jimenez Fortes, dans un habit crème anglaise aux parements noirs, paraît  long comme un cierge. Mais ce torero ne manque pas de tempérament. Longue faena devant son premier, vicieux à tête chercheuse, avec un peu de tout et pas mal de bon, une paire de naturelles longues et rythmées puis, à droite, soudain, le toro qui fait l’avion dans la muleta à la surprise de tous, en ce compris le torero. A l’épée, en dépit de sa grande taille, Fortes ne triche pas, il se lance entre les cornes comme un brave, reste un peu accroché et en ressort incompréhensiblement vivant. Ce type est un drôle, comme on dit chez nous ! Le suivant le souffle en plein plexus dès la deuxième passe de réception : Fortes, à terre, rampe, se dégage et, sans arrogance ni colère, demande gentiment une nouvelle cape à un peon qui passe, comme si de rien n’était. Une telle rusticité au mal fait les grands toreros, et même quelquefois les très grands. Attendons…

Alberto Aguilar dut affronter trois toros de cet encaste. Il l’a fait avec plus de métier et de sureté que ses compagnons, centré et avec une très belle épée sur le premier, valeureux sur le deuxième en dépit des imbéciles sifflets du tendido 7, me souviens plus du dernier.

Un vol retour incommode me prive des Adolfo Martin du lendemain. Qu’importe ? A l’an que ven !