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09/05/2011

Féria de Séville 2011

Sevilla, 5 mai 2011- El Cid, Cayetano, Daniel Luque/Torrehandilla et Torreherberos

La pluie, cette année, a gâché la Semaine sainte, de nombreux pasos ont dû être annulés et la Virgen de la Macarena a même été privée de procession. Une vierge plus modeste, mais intrépide, a bien tenté de braver les éléments dans la nuit du samedi mais, soudain prise dans la tourmente, elle a dû se réfugier dans la cathédrale d’où les paroissiens sont venus la chercher au matin pour la raccompagner chez elle. Que desgracia ! Calle Iris, le Sévillans se vengent de tant de piété rentrée, et les toreros du jours sont accueillis avec une ferveur peu commune, pressante et exaltée. Il faut dire que Cayetano est au cartel. Torero à la mode pour jeunes filles ayant d’autres préoccupations que tauromachiques, mannequin à ses heures, il est le rejeton fleuri d’une longue lignée de toreros. Fleuri et décadent, qui ne donne guère de fruits, en dépit d’une allure et de quelques gestes qui font toujours espérer le meilleur.

Le fleuri, ce jour, ce fut à la cape, avec des passes rares, des enchaînements précieux, et une douceur d’exécution en hommage à la Macarena privée de sortie. D’abord, au quite sur le premier toro du Cid, une large cambiada en farol liée à des gaoneras savoureuses, le tout très délié. Puis sur le deuxième, toujours au quite, avec des passes inconnues de moi, de la famille des tafalleras mais qui se nommeraient cordobinas d’après mon voisin -du nom d’un torero mexicain Jesus Cordoba, devais-je apprendre par la presse du lendemain, les précédentes étant des « rogerinas ». A la muleta, c’est autre chose, lointain avec son premier adversaire, faible, manso, toréable, mais très en cornes, Cayetano se fait siffler. Le suivant sera un manso con caste qui se réfugie aux tablas au soleil, ce que voyant, Cayetano s’assoit sur l’estribo à l’ombre. L’arène proteste de tant d’inintelligente arrogance, et Cayetano se résout à aller à la rencontre de son adversaire. Séville qui a gagné contre le torero est ravie et lui fait fête. Cayetano auquel la Maestranza a fait comprendre le profit qu’il pouvait tirer de ce toro, qu’il avait pourtant fait massacrer à la pique, soudain plein d’entrega, sert quatre passes basses un genou en terre, de grande toreria. Puis, il quitte les zapatillas, demeure sur le terrain du toro, fait des gestes à la Javier Condé et lie le pecho aux derechazos- et ses pechos sont souverains-, dessine une naturelle templée qui dure encore au moment où vous lisez ces lignes, mais le tout dans un registre efectista, où cependant l’art affleure quelquefois, tant il en a en réserve. Pétition féminine d’oreille qui ne lui est pas accordée. Vuelta mondaine.

L’oreille était en revanche tombée assez généreusement du palco pour le premier du Cid, toro de classe et de grande noblesse mais hélas faible, que le vétéran de Séville a toréé par cites de loin, en l’embarquant dans des séries droitières de grand temple liées au pecho, avec une aisance et un sitio retrouvés. Pas grand-chose à faire sur le quatre, faible et sans race.

C’était de ces corridas où la torpeur s’abat sur nous au quatrième, où l’on aimerait être ailleurs, où l’on s’en veut cependant de tant d’ingratitude à l’égard des toreros qui jouent ici leur saison et, toujours dans le ruedo, leur vie. Puis, il y a eu ce manso con caste de Cayetano sorti en cinq et surtout Daniel Luque sur le six.

Daniel Luque a le physique court et puissant des joueurs de hockey. Virant au roux, son profil volontaire paraît le faire sortir tout droit des séries « Flippper le dauphin » ou « Skippy le kangourou» : dans la famille untel, je demande le fils. Mais il se murmure qu’il a un caractère difficile, ce qui ne fait pas l’affaire des producteurs américains. Alors, il est torero, un de plus grande ambition, et il l’a démontré encore ce jour.

C’est d’abord un capeador de grand style. Il faut le voir sur la pointe des pieds, s’étirant, gracieux, au passage du toro, flexible, doux et lumineux comme une sculpture du Bernin, pour dessiner la véronique. Cette passe est une merveille quand le torero n’oublie pas son catéchisme et le geste de la Sainte sur le chemin de Croix, tentant de soulager les souffrances du Christ. A Séville, où les Vierges sont toutes de douleurs, le visage en larmes, un poignard fiché au cœur, cette passe est sacrée, et les toreros sévillans la chantent chacun à sa façon. C’est une saeta de Vendredi saint. Celle de Curro Romero était un geste simple et profond de compassion pure, celle de Rafael de Paula, un cri de révolte, fiévreux et vibrant, celle de Morante, plus enveloppante, déjà un luxueux linceul. Celle de Luque, maniériste, un signe élégant et discret de réconfort au passage du martyr, sans envisager la fin. Les autres toreros la font comme ils peuvent, assez républicaine en un mot, mais ils roulent davantage l’épaule quand ils sont à Séville, sans savoir pourquoi, sinon qu’ici il faut pratiquer de la sorte.

Luque avait déjà largement amélioré son premier, en deux séries puissantes, liées au pecho, terminant par trincheras dans les talons, du plus bel effet. Seule l’épée l’a privé de trophée. Mais c’est sur le dernier, manso perdido qui s’est fiché à la barrière sol du tendido 12, mais suit la muleta quand on la lui offre dans son terrain qu’il fut supérieur, torero ardent, de bel aguante, qui ne consent pas un pouce de terrain et demeure entre les cornes pour toréer de verdad. La faena est âpre mais dominatrice, si bien conduite que le remate de la dernière série déclenche la musique, le public de nos tendidos debout. Grosse oreille pour le sale gosse au cœur gros comme ça.

 

Sevilla, 6 mai 2011, Castella, Manzanares, Talavante/ Jandilla

Corrida sortie faible et compliquée, comme l’on dit dès que les toros ne se laissent pas faire. Mansos pour la plupart, brutaux à la charge irrégulière, relevant la tête en fin de passe ou ayant du mal à humilier, enfin des toros à rectifier, ce qui n’est guère facile quand leur faiblesse interdit de les toréer trop bas ou avec poder… Nous sommes donc restés sur notre faim.

Castella très calme m’est apparu un peu en dessous de son premier, avisé mais noble, auquel il a servi pourtant un joli début de faena, belle série de derechazos, une naturelle splendide et un tres en uno maison qui a tiré des « Olés » gutturaux à la Maestranza, toujours encourageante pour Sébastien. Il termine par des circulaires, tout à fait à contre style de son toro. Son second avait des allures de petit toro à charge rapide dont il sait faire son affaire, mais il n’en était rien et les éléments étaient contraires, d’abord un hélicoptère vrombissant au dessus de la Maestranza quand il prend la muleta, puis son adversaire qui le bouscule à la passe du cambio, le serre à la série suivante, menace constamment, l’accroche encore en lui prenant la jambe en cours de faena, Sébastien faisant face mais lointain et pas vraiment dans le sitio. Il est vrai que demain il baptise son gosse à la cathédrale.  Saludos chaleureux, néanmoins, pour avoir été là.

Talavante a hérité du plus mauvais lot, son premier a été changé, le sobrero est sorti très faible, le dernier faible et avisé. Travail appliqué jusqu’à tirer de valeureuses naturelles de face, insoupçonnées devant ce tio.

C’est incontestablement le moment Manzanares. Sa montée en puissance a signé sa saison dernière ;  c’était il y a quelques jours la plénitude, la Porte des Princes ouverte sur un rêve de toreo à quatre oreilles et un indulto, et aujourd’hui deux faenas remarquables, dans les styles différents que lui imposaient ses toros, sur des pasodobles grandes, colorés, très Belle Epoque, avec flute seule et castagnettes. Un bonheur d’aficionado à la Maestranza. Et la providence étant prodigue, sa cuadrilla fut un modèle d’intelligence et de savoir faire, face surtout au premier, manso et faible qu’il fallait à la fois encourager et économiser, ce que Curro Javier, peon de brega, fit en trois capotazos templés, aérés, de perfection, pour trois paires de banderilles qui soulevèrent la place et firent retentir la musique, les trois peones étant invités à saluer. Toro faible mais d’une noblesse inouïe qui se laissait aspirer par un frémissement de muleta, et le geste était lent et gracieux à la fois, et leurs prolongements doux, et le rythme exquis, un accomplissement d’art, sans fin. Un tiers d’épée puis une entière le privent de trophée et nous sortons du songe. Saludos.

Un adversaire brutal et puissant, à la corne droite redoutable, sort ensuite. José Maria s’y colle, attentif et sérieux. Une voix des tendidos sol y sombra l’invite à ne pas ménager sa peine, l’anonyme ayant sans doute perçu, en dépit de ces cornes qui menacent en fin de passe, sinon la noblesse du moins la caste, et une longue charge vibrante de muletazos largos. Manzanares l’entend ainsi qui change de main, fait face désormais à la corne droite si relevée et sert une énorme série de derechazos, puis une autre encore, qui déclenche la musique. Fin de série lié au pecho, puissant et interminable, un molinete saisissant de grâce face à tant de puissance guerrière, puis une belle série de la gauche, un pecho encore. Dans ces mains, le toro donne plus qu’il ne voudrait et s’avise, la muleta est crochetée sur les deux dernières séries et, comment dire, la tension de l’engagement du torero paraît moindre. L’impression était fausse : l’épée est fulminante. Une oreille et une vuelta d’embrassades le long de la talanquera, sombreros en prime.

L’aficion aussi est prodigue au torero qui réussit, et chacun comble d’éloges cette seconde faena. Importante sans doute, mais voir Jupiter demander sa route à un passant – cet aficionado  de sol y sombra qui lui a ouvert les yeux en début de faena- puis un peu débordé en fin de combat, me surprend.

Le vol lent d’une cigogne pendant qu’il toréait me rassure : c’est un signe de splendeurs encore à venir.

Manzanares sort de sa belle après-midi en faisant ce petit geste de salut de la main, le bras près du corps, un poignet de porcelaine, repliant les doigts sur la paume comme le font les enfants en bas âge, dans un geste étudié, mi-Angleterre, mi-revue galante. Sa traversée de la calle Iris est de ferveur électorale et il signe longuement des autographes.La Providence aussi s'entretient. 

 

 

 

 

 

30/04/2011

Feria d'Arles 2011

Arles, vendredi 22 avril 2011- Juli, Manzanares, Thomas Joubert/Garcigrande

Ca fait vingt ans qu’il y pense, ou pas vingt ans - il n’en a que vingt et un- mais alors quinze, disons. Se vêtir de lumières, se retrouver à côté des plus grands, faire le paseo devant ses parents et ses amis, devant tous ceux qui ont soutenu ses efforts ou cru en son rêve. Des années qu’il ne pense plus qu’à cela : prendre un jour l’alternative, devenir torero devant de vrais toros, non plus jouer avec un carreton ou un becerro pour tester le geste ou l’allure, mais toréer de verdad. Faire le paseo au moins une fois, en corrida formelle, et après on verra. Il sait que le parcours sera long, et aléatoire plus encore. Mais cette alternative il la prendra, et dans les arènes d’Arles, les arènes où enfant il a vu des toreros portés en triomphe ou seuls face à l’échec, des toros de grande caste et des faenas d’artistes, et voilà quinze ans que ces émotions peuplent ses nuits. Et ce jour est arrivé, ça y est, c’est programmé : c’est aujourd’hui avec El Juli, le numéro un, pour parrain et Manzanares le grand, comme témoin.

Quand on a annoncé la nouvelle, il a ressenti comme un déclic : cette alternative il la voulait prendre pour lui-même, non pour les autres, comme un acte de foi intime ; un baptême. Alors il a fait savoir qu’il entendait abandonner son apodo, le surnom de torero auquel il avait accroché ses premières armes et ses rêves de gosse. Ce ne serait plus Tomasito, ce serait Thomas Joubert, comme dans la vie. Torero d’état civil. Torero dans les gènes. Cependant, nul ne s’est avisé à temps de cette mue où l’on redevient soi-même, et c’est le nom de Tomasito qui figurait encore sur les affiches de la féria et partout encore durant la corrida…

Le ciel était gris entre les tours sarrasines. Et le paseo un peu triste sous le temps menaçant. La minute de silence pour Juan Pedro Domecq n’a rien arrangé, mais nous faisions mine de n’en rien voir, tout à notre joie de soutenir un jeune torero du pays pour la première corrida de l’année.

Après, il y a eu cette puerta gayola, Thomas Joubert, recueilli, la mine grave, debout face au toril,  droit comme un cierge de Vendredi Saint, la cape repliée sur soi, en statue orante, puis se mettant à genoux comme on va au sacrifice. Après de longues minutes, le toro de 525 kgs apparaît et se rue sur Thomas, toujours à genoux, qui esquive maladroitement d’un farol approximatif. Mais il se reprend et sert des véroniques très dessinées, lentes, un rien précieuses. Après la cérémonie d’alternative, Thomas s’approche de la barrière pour offrir ce premier combat à ses copains de l’école taurine. Une grappe de jeunes gens agités, s’agglutinant pour être au plus près de leur pote, mais demeurant dans le callejon, de l‘autre côté de la barrière, sans sortir en piste. Cette frontière-là aussi était un peu dissonante.

La fanea est propre, le bras détendu, un peu abandonné comme chez les plus grands, le geste encore  retenu, mais sûr. Le torero ne perd pas les papiers, met la jambe, rectifie sa position s’il y a lieu, récite sa leçon. Le tout ne manque pas de charme ni de variété, ici un changement de main dans le dos, là un pecho plein de desmayo. Le tout joliment mené mais pesant insuffisamment sur un toro à fond de caste qui exigeait d’être davantage contraint. Le soutien chaleureux du public ne peut rien à la mort et le toro, trop ménagé, se venge : deux épées, quelques descabellos. Tomasito se dirige vers la barrière, déçu.

Thomas sert sur le sixième les plus belles véroniques du jour, templées et douces. Après avoir restitué sa muleta et son épée à El Juli pour prendre ses propres armes, Tomasito offre ce combat au public et lance sa montera ….qui retombe à l’envers. La superstition enseigne que cela n’est pas bon signe. Tomasito se retourne pour voir ce qu’il en est et fixe longuement cette montera à l’envers, dans un murmure d’arène. Ainsi cul par-dessus tête, ce n’est plus le couvre-chef ouvragé de belle allure, comme un point fixe sur le ruedo, c’est une chose béante, la gueule ouverte vers le ciel. Le torero, tétanisé par une telle disgrâce, a paru indécis, ne sachant s’il valait mieux laisser les choses en l’état ou flatter le destin de la pointe de l’épée pour remettre sa montera à l’endroit. Finalement, il n’en fait rien et se met en suerte loin du toro, près du toril, attendant immobile la charge du fauve, attendant sans bouger que l’autre arrive pour lui faire alors une passe dans le dos. Ca y est, le toro charge à petits pas puis accélère brutalement. Tomasito hésite, se ravise, mais trop tard : c’est le drame. Le toro le soulève, Thomas tente de se dégager et tombe à terre, le toro lui marche dessus,  , cherchant, les cornes basses, sa proie au sol. Aussitôt, un, deux, dix, quinze hommes envahissent le ruedo pour venir au secours du petit torero, le relèvent, le conduisent à la barrière, pendant que d’autres éloignent le toro de la scène. Le sang coule sur l’habit de cérémonie, on se penche, on voit la blessure sur la cuisse, alors les hommes font civière de leurs bras, y juchent le blessé qu’ils ballottent jusqu’à l’infirmerie, à cet instant si lointaine. La consternation est générale, d’applaudissements et de clameurs mêlée.

Il pleut maintenant entre les tours sarrasines et la piste est sombre sous le ciel gris. Le Juli tente de s’accommoder, difficilement, du toro de Thomas Joubert qu’il lui revient de tuer en sa qualité de matador le plus ancien, mais on ne voit que la montera du jeune Tomasito, que nul n’a songé à ramasser, gueule ouverte comme un cri retenu, tombée d’un rêve d’enfant.

Les Garcigrande sont bien sortis, assez homogènes de type, de très joli trapio, des cornes plus que correctes ici et poussant à la pique comme on en a perdu l’habitude lors de ces corridas de vedettes, avec bravoure et allegria les 1, 2 et 5, puissance les autres, au moins à la première.

Juli est tombé sur un tio d’une inlassable noblesse, faible mais avec du jeu et bon moral, auquel il a servi un véritable festival de passes, depuis les six statuaires sans bouger de l’entame jusqu’à des circulaires en aller retour où, sans rompre ni changement de main, d’une seule volte du poignet, comme une passe de rock and roll, il fait se retourner le toro pour le citer dans l’autre sens. Cela plait beaucoup et si on aime le rythme, l’aisance technique et, en danse, les cavalières accommodantes, il n’y a aucune raison de ne pas aimer. Son toro a fléchi à deux reprises mais il fait aussi l’avion dans la passe. J’ai pour ma part retenu sa première série de derechazos, d’emblée liés et amples, et deux très longues naturelles templées, de grande beauté. Puis Juli a sacrifié la profondeur à la virtuosité en déchargeant la suerte à la recherche d’un plus long trajet, la muleta à bout de bras, puis a sombré dans une débauche vasarélienne par circulaires en tout sens, redondos, inversées, en aller retour, etc. Avec un matériel pareil, on rêve à d’autres artistes. Mais pour l’heure le public voit ce toro joueur et qui ne rechigne à rien, et réclame l’indulto qu’il lui paraît mériter. Juli, muni de l’épée de mort, lève le bras et aussitôt l’arène proteste pour obtenir la grâce. La présidence paraît hésiter. Alors, Juli redonne des passes en guise de démonstration, et la banda se remet à jouer. « Olé », « Olé » crie la foule à chaque nouvelle passe, joyeuse comme au rappel d’un artiste sur scène et moquant l’indécision du palco. Juli se met à nouveau en garde, l’épée levée, mais la foule proteste encore et obtient à l’arraché cet indulto tant désiré. Juli ne cesse plus de toréer, et la banda de jouer et le public d’adorer - et El Juli et ce toro, et cette grâce arrachée. Le toro (du nom « Pasion ») , un peu faible mais très allant à la pique et qui s’est laissé toréer près de quinze minutes durant à la muleta, rentre vivant au toril, dans l’espérance d’une descendance. Les oreilles et la queue symboliques récompensent El Juli qui fait une vuelta de feu.

Son second sera d’une autre eau. Désarmé à la cape, ne parvenant pas à le mettre en suerte de manière convenable à la pique, un peu sur le reculoir, El Juli s’accroche à la muleta, face à ce toro indocile et qui joue beaucoup de la tête. Intéressant travail pour rectifier la bête, des deux côtés, avec plus de dominio à droite et quelques précautions à gauche - des naturelles livrées le corps cassé en deux, la muleta à bout de bras, comme un Thomas Campuzano ou un Espla de jadis, mais alors devant d’autres toros que ceux du jour… Une circulaire inversée qu’un changement de main prolonge en fin de fanea conclut la démonstration. Un trasteo sérieux gâché à l’épée.

Manzanares, en habit de Vendredi Saint, couleur robe du Jesus del Gran Poder, a dû affronter un premier toro à charge courte, violent, irrégulier, les cornes basses toujours à hauteur de chevilles. Le torero l’a amélioré et tué d’une entière un peu basse. Un quite conclu d’une larga pleine de dominio et de mépris à la cape pour la mise en suerte devant le piquero sur le cinquième sera le plus beau du jour en matière de toreria, avec une épée de toute beauté, donnée en todo lo alto, dans un geste décomposé, sûr et décisif qui a compensé une faena restée un peu en dessous du toro. Une oreille pour l’épée, les deux sans barguiner.

Après, ce fut la blessure de Thomas Joubert, et la sortie des cuadrillas par le patio de caballos, l’ambiance n’étant pas à la fête.

Arles, 23 avril 2011- Juan Mora, Juan Bautisa, El Fandi/ Nunez del Cuvillo

Juan Bautista a la tauromachie heureuse, c’est sans doute pourquoi on conserve davantage souvenir de ses bonheurs que du nôtre.

Très joli garçon, veillant à son allure dans l’arène, le geste souvent gracieux, bien dans sa tête et dans ses zapatillas, c’est un torero propre et consciencieux. Oh, tout ne lui a pas été donné et chacun se souvient de ses doutes, de sa retirada puis de son retour dans les ruedos. Mais désormais c’est ainsi qu’il est, ou qu’il paraît : heureux. Sa première faena devant un toro un faible, à l’allure cahotante, et d’une insondable naïveté, était de celles que l’on sait de ce torero : une entame élégante avec quatre passes à genoux mais vraiment livrées de verdad avec changement de main, puis une fois debout, une trinchera et deux pechos enchaînés ; une série citée de 30 mètres, avec à suivre des derechazos templés, changement de main dans le dos et pecho alluré. A gauche, les naturelles manquent de lié, mais qu’importe on dessinera des circulaires de la droite dans la joie du conclave puis, l’épée jetée à terre, les manoletinas maison où la muleta est tenue par les deux bouts du tissu. Un interminable pecho d’une épaule à l’autre pour finir. Une demie, bien placée, sera suffisante.

Telles sont mes notes, et le souvenir que j’en garde est certes celui d’une jolie faena, un peu ornementale, la faena d’un bon garçon, peut-être timide dans les salons mais de bonne éducation. C’est si rare…Deux oreilles en récompense.

Juan Bautista parviendra à améliorer son second, qu’il accueille très bien à la véronique.  Le toro se révèle fuyard, cahote, est irrégulier et brutal ; le torero s’en sort, conseillé par sa cuadrilla. Rien de plus notable, sauf cette impression qu’au fond Juan Bautista préférera toujours une manoletina à une trinchera. Et c’est dommage.

Juan Mora, lui, vise à la toreria, au beau geste, à la grande allure, et les toros du jour ne seront guère ses complices dans cette recherche. Deux véroniques le genou en terre, d’un dessin souverain à son premier, bien présenté mais qui se réserve puis fléchit par manque de force durant la faena. La réception du quatrième sera très pinturera, avec trois passes de cape en parrones d’une lenteur inouïe, un tiers du tissu au sol, comme une corole avec le matador en son centre. L’entame de fanea pleine de toreria, un genou en terre, une série allurée de derechazos conclue par la passe du mépris, des naturelles où la planta torera se cherche, tout cela vaudra à Juan Mora une belle et forte ovation du public, qui y noie cependant sa frustration de n’avoir pas vu plus de toro.

El Fandi, un athlète en habit de lumières qui plante les banderilles et nada mas.

Tout cela ne nourrit pas son aficionado. Sans doute les Nunez del Cuvillo, faibles et sans caste, en sont-ils la cause.

Arles, 24 avril 2011- Victor Puerto, Miguel Abellan, Matias Tejela/ Fuente Ymbro

Grande ambiance sur les marches qui mènent à l’entrée principale des arènes et sous les balcons des maisons provençales qui font face. Une fanfare joue « Mexico » et deux milles aficionados donnent de la voix au refrain en hommage joyeux au patrimoine immatériel que nous venons de découvrir. Une vraie fête de village, et le bonheur à tous les étages, en attendant le spectacle du jour.

Ce jour, c’est une corrida de naguère où l’on fait appel à des seconds rôles pour affronter des toros de caste, avec attribution d’un prix à la meilleure faena pour motiver les troupes. Grand soleil, grosse chaleur, et lot très homogène de magnifique présentation, trapio et cornes surtout, rares sous ces latitudes, qui provoquent les applaudissements à la sortie pour cinq d’entre eux. La plupart, hélas, se révèleront faibles mais offriront du jeu.

Une corrida de naguère avec sa part d’aléa, donc, où le triomphe n’est pas garanti : ça rajeunit, mazette !

Victor Puerto, 37 ans et déjà sur le retour, a été discret. L’arène l’a jugé apathique. Sur le premier, très beau colorado, très armé, mais qui se révèlera faible, et sur son second surtout, aux cornes astifinas, qui fait l’avion dans la muleta mais s’effondre aussitôt. Victor, contraint de toréer à mi-hauteur, soit à contre-style de ce qu’exigent les impressionnantes armures de ses adversaires, joue la montre et sacrifie l’efficacité à la recherche patiente du beau geste, au grand désarroi du public, puis à sa colère. Il reste cependant un chef de lidia à l’ancienne, attentif à tout ce qui se passe dans l’arène, à ses camarades de cartels, à la sûreté des peones, aux quites lors des piques, et fidèle à l’usage quasiment tombé en désuétude consistant à raccompagner le piquero lors de sa sortie de piste au dernier toro.

J’aime Matias Tejela, son plaisir à porter l’habit de lumières – ce jour couleur menthe glaciale aux parements blancs- sa joie de paraître dans l’arène, mais aussi son absence de cœur à l’ouvrage, son imagination limitée, et une forme de salubre indolence que lui dicte le souci, parfaitement arbitré et assumé, de ne pas risquer sa peau. « Je suis torero ainsi, et c’est tout. C’est bien suffisant » a-t-il l’air de dire quand le public s’impatiente. Très jeune homme porté par un physique avenant, les foules s’en accommodent. C’est qu’il est servi par sa taille et une allonge du bras dont il use et abuse. Pas bégueule pour un sou, si sa cuadrilla lui hurle le mode d’emploi depuis le burladero ou si le public le rabroue, il met un peu la jambe, avance le bras ou baisse la main, et alors il temple, car c’est à peu près la seule chose qu’il sache faire, comme un don qui aurait été mal distribué. Sur son premier, l’accueil par véroniques, très appuyées, la main basse, est joli à voir, et plus encore les passes de quite par chicuelinas et passes de detras por delante (navarras ?) alternées, conclues d’une larga qui laisse le toro en suerte pour la deuxième pique. Sa faena sera lointaine, dictée par sa cuadrilla, sans imagination ni art. Très en dessous de son deuxième toro, qui a pris trois piques, il sert quand même, après une longue mise en place, deux séries très templées de la droite puis de la gauche, celle-là conclue par un farol. Se sentant enfin soutenu par le public, il exploite, soudain avec verve, le registre pueblerino, deux cambios, une passe à genoux, vite on se relève, ça passe bien à gauche, alors on termine par une autre série de naturelles fuera de cacho, le tissu à bout de bras, molinetes, une belle épée. Voilà, il est ravi. Vuelta au toro, en effet le meilleur du lot, et une oreille au torero.

Miguel Abellan a été la surprise du jour. Devant un joli jabonero sucio, un peu moins armé que les autres et marquant une faiblesse des antérieurs comme les deux premiers, il cite plusieurs fois de très loin, le toro accourt et se trouve embarqué dans des derechazos de ceinture, templés à mi-hauteur, du plus bel effet. La faena est joyeuse, deux trincheras vaporeuses signent la toreria ; hélas les naturelles, malgré l’envie, sont accrochées. Le tout est sympathique, vu le matériel, et fait tomber une oreille du palco. Mais c’est sur son second, très bien présenté, manso mais offrant du jeu, que le torero sera supérieur, construisant une faena à base de séries courtes, citées de loin, de très grande allure, d’abord à droite, puis une série de naturelles pleine d’empaque, Miguel, parfaitement placé de trois quarts, dans le sitio, toréant despacio, courant la main, tirant deux redondos parfaits. La faena se conclut par les trop rares et pourtant si belles aidées par le haut, alternant avec des passes par le bas.  Une demi-épée suivie d’un descabello rince un peu l’enthousiasme. Une grosse oreille pour le torero qui remporte le prix de la meilleure faena,remis par des Arlésiennes en habit. Vuelta très fêtée pour cette faena variée, colorée, et de ceinture devant un toro de belle présence.