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27/08/2014

Malaga, Feria 2014- Tomas, Morante et les autres....

Malaga, 18 août 2014- Cid, Castano, Escribano/Victorino Martin

On a tous nos petits secrets. Moi, j’ai toujours aimé Malaga, modeste, populaire, absolument sans distinction, longtemps orpheline des circuits touristiques et taurins. Je ne sais plus si c’est Théophile Gautier dans son « Voyage en Espagne » ou Alexandre Dumas dans son « De Paris à Tanger » qui rapportait l’expression en vogue au XIXème : « Les seigneurs de Cordoue, les petits messieurs de Séville et les gens de Malaga ». Je m’y suis d’emblée senti comme chez moi. Le soleil, la mer et, il y a près de trente ans, ma jeunesse faisaient le reste. On va aux arènes en remontant le Paseo del Parque que surplombent les hautes tours arabes de l’Alcazaba, des andalouses en tenue sont partout, de jeunes gitans ou leurs mères vendent du jasmin de table en table, on visite le musée Picasso ou désormais la fondation Thyssen et le soir on se ballade sur le port en songeant que si l’Espagne a saccagé son bord de mer, elle a décidemment, de Barcelone à Valencia, réussi ses ports. Une vraie spécialité, audacieuse et élégante. L’aménagement de Malaga est une merveille. S’agissant de l’aficion, ne le dites à personne, c’est une place de première ! Les toros y sortent mieux présentés qu’à Nîmes, le palco a la rigueur de la Maestranza, le public, évidemment local, sait distinguer une passe d’une autre dans une série inégale, la banda, toujours solennelle, porte haut la geste taurine et les toreros sont ici, comme moi, un peu chez eux.

La Malagueta nous a offert, ce jour, une bien belle Victorinada. Lot très bien présenté (de 500 à 586 kgs), encasté dans l’ensemble, le premier très en tête, un peu faible et assez vicieux, quatre très bons, poussant à la pique, mobiles et donnant du jeu, les 4 et 5 supérieurs.

Le Cid en torero d’expérience s’est accroché, très sûr, parfois un peu lointain sur son premier (saludos) et a frôlé le toreo grande à la naturelle sur le suivant, allant a mas, se centrant, se relâchant. C’était très beau jusqu’à une vilaine épée atravesada suivie de trois descabellos qui l’a privé de trophée. Mais ici, nul ne pleure ou ne récrimine. « Son cosas de toros !». La Malagueta, reconnaissante au buen toreo, lui a offert une très belle vuelta et c’était très bien ainsi.

Contrat après contrat, l’homme à la cuadrilla se fait un nom. Castano ! Torero y matador de toros ! Patiemment, consciencieusement, laborieusement et très intelligemment, Castano se construit et progresse. Le chiqué, l’allure, la toreria ostentatoire, le charisme, il les laisse à sa cuadrilla et on imagine que ses peones lui en sont infiniment reconnaissants. On devine qu’ils l’affectionnent, on voit qu’ils le protègent, qu’ils l’aiment comme un frère. Faut-il que cet homme soit admirable et, au fond, sûr de lui, pour ne pas prendre ombrage de leur fantaisie ou de leur talent. Quelques uns en ricanaient au début. Ils sont de moins en moins nombreux. Cette banda torera (Adalid, Sanchez, Galan, Sandoval), c’est lui qui a décidé qu’il en serait ainsi, que le spectacle avec eux serait plus complet et qu’il n’avait rien à en redouter. Avec sa mine pâle aux cernes creux, Il me fait penser à ces producteurs d’Hollywood des années 50 passant inaperçu dans leur mauvais costume mais dont on s’avisait, un instant trop tard, étourdi qu’on était, qu’ils étaient les véritables patrons, puissants, discrets et d’une fermeté de caractère qui fait les vrais cadors. Les leaders sans Rolex. Indifférents aux enfantillages. Forgeant, et eux seuls, leur propre destin. 

Sur son premier, très encasté et aux vilaines intentions, qui a pris la seconde pique de trente mètres, on a vu une entame par doblones un genou en terre d’une toreria saisissante, puis un sitio puissant, les pieds bien terre, les jambes en compas, supérieur à droite, manquant de liant et pesant moins à gauche, achevant par une épée bien en place, un peu tendida (saludos). Son second, qui a pris trois piques en brave face à un Tito Sandoval des grands jours, avait trois grosses séries à donner. Castano les a offertes, trois séries énormes de derechazos, longs, templés, avec rythme et liaison, cousus à trois pechos de grande allure. Il se fait désarmer deux fois à gauche, revient à droite mais son adversaire désormais se défend comme un assiégé. Une épée phénoménale met un terme au combat. C’est Fernando Sanchez qui puntilla,  et il fallait le voir le Sanchez, une fois le coup de poignard réussi, se tendre vers le ciel en bombant le torse, s’enivrant de toreria. Un peu ridicule, vraiment grandiose. C’est tout de même Castano qui a eu l’oreille !

Escribano a hérité du plus mauvais lot pour sa présentation en torero à Malaga. Il banderille bien son premier qui se révélera aplomado à la muleta et avec grand cœur le dernier, s’exposant à l’excès dans un quiebro avec sortie por dentro, se retrouvant coincé à la barrière dont il  s’esquivera par miracle un quart de seconde avant que le toro n’y fiche ses deux cornes. Le public, plein de gratitude pour ce geste d’une après-midi de peu, lui pardonnera tout le reste, le manque de métier à la muleta, la position lointaine et de s’être fait déborder par un adversaire vicieux qui aurait mérité un autre combat ( gros trois quarts d’entrée).

Malaga, 19 août 2014- Antonio Ferrera, unica espada/ Miura

Le lot fut bien affligeant et on songea méchamment que c’est ce qui pouvait arriver de mieux à Ferrera qui a quitté l’arène sans trophée. Oh, certes, les Miuras ont été moins indignes qu’à Nîmes, mais presque tous d’une insigne faiblesse. Le maestro, discret, pourra y étancher son amertume, et c’est tant mieux pour son moral. On avait déjà craint le pire quand l’éleveur avait annoncé que c’était un lot de présentation sévillane. On a redouté la litote, mais nous avons eu tort : le lot était de jolie présentation, assez homogène (540 à 566 kilos), plus « joli toro » que le sont généralement les Miuras, jolie tête mais rien de bien impressionnant. Au comportement, nous avons eu dans l’ensemble d’agréables tercios de piques, avec des mises en suerte lointaines et appliquées, davantage grâce aux hommes qu’aux toros, excepté le 5 et le 6, ce dernier entre les mains de Tito Sandoval. Mais d’une grande faiblesse, souvent diagnostiquée dès le premier tiers. Le 1, bien en tête mais sans présence, le 3, très joli castano, décasté, le 4 faible et vicieux, le 5 un vrai invalide- un Nîmois si vous voyez ce que je veux dire. Le 2, noble sur la droite, et le 6, seul Miura de comportement, sortant du lot.

Ferrera dans un habit vert perroquet, style Elisabeth d’Angleterre, apparemment très calme, a fait preuve de plus de sang froid que d’envie, laissant un peu filer la corrida comme si ce n’était pas son encerrona. Trasteo court et lointain la plupart du temps, banderilles médiocres dans l’ensemble, en échec face au genio du 4 et du 6. Sa faena fut sur le deuxième, avec deux très belles séries à droite, mais le maestro n’a pas insisté sur la gauche, corne où le toro s’avise. Une épée magnifique et foudroyante et une grosse pétition ne sont pas parvenues à faire tomber l’oreille. La réception à la cape du 5, un genou en terre avec soudain une envie de novillero nous a fait espérer un frémissement. Mais hélas, aussitôt après une belle véronique templée, Ferrera a reculé la jambe. Sans doute ne pouvait-il faire autrement…

Dans ce chapelet de « silencio », les seuls rugissements de l’après-midi furent sur les tercios de banderilles quand Ferrera eût la bonne idée de les partager avec les banderilleros (les trois derniers). Car il avait su s’entourer le bougre ! David Adalid, Fernando Sanchez, Marcos Galan, Javier Ambiel, Jaime Padilla. Adalid et Sanchez ont évidemment été extraordinaires et Ferrera bien meilleur à alterner avec eux.

On ne pouvait cependant se défendre, à la fin de la corrida, d’une sincère et affectueuse estime pour ce torero qui avait certes vu un peu grand, mais qui a fait face avec une belle sérénité, sans signe apparent de découragement, ne prenant jamais le public à témoin de sa malchance, n’hésitant pas à alterner avec le péonage pour nous offrir un peu de variété, quoique la comparaison puisse lui en coûter, et qui a tout de même combattu, seul, six Miuras (petit trois quarts d’entrée).

Malaga, 20 août 2014- Juli, Perera, Talavante/ Victoriano del Rio

Dans cette arène torerista à la folie, on frôle le « no hay billette » : c’est le cartel appelé à lancer la feria. Joli lot, de présentation sévillane (504 à 588 kgs), quatre toros de cinq ans, les trois derniers avec de jolies cornes, de deux demi-piques chacun, mansos, mobiles et décastés, sauf peut-être le dernier qui vient avec beaucoup de gaz, tous sauf le premier donnant du jeu.

Au paseo, on ne voit que Perera, qui avance le pas lent et majestueux, tel un empereur romain. C’est son moment et incontestablement sa saison. C’est fou le mental quand même ! Sa première faena confirme cette impression d’aisance, tant à la véronique, passes douces et templées en parones, qu’à la muleta, impressionnant de sitio, à la juste distance, dans une faena rythmée, main basse, cependant quasi exclusivement droitière, se terminant par circulaires. Epée trasera mais concluante (oreille). Mais Perera sera précautionneux et sans intérêt (enganchones, désarmés) face à son second, très en cornes, qu’il achève d’une épée décisive (saluts). A  cet instant on songe que son  prochain « un contre six nîmois » risque de nous paraître bien longuet…

El Juli m’a surpris ; tout arrive ! Rien à son premier, mal avisé, tant à droite qu’à gauche en dépit de deux tentatives de chaque côté (silencio). Mais c’est un Juli méconnaissable, transfiguré, vertical et relâché (oui, oui vous avez bien lu !) qui s’est présenté ensuite pour une faena habitée, essentiellement de main gauche, avec des changements de main limpides et souverains, des trincherillas dans les zapatillas, des passes du desprecio, et à droite, le bras coupé au coude, un peu codillero et non plus télescopique, avec dans le tout, face à un  adversaire en cornes et qui ne songeait, en seconde partie de faena, qu’à fuir vers les barrières, un rien de nervosité inspirée. Oui, nous avons vu ce jour un torero moins cérébral, moins techniquement démonstratif qu’à l’accoutumée (un désarmé, courant comme un possédé derrière son toro fuyard, ne prenant jamais le public à témoin), paraissant toréer pour le plaisir. Presque romantique. Ce n’est  certes pas Morante, mais ce n’est plus le marathonien des ruedos qui nous lassait. Frivole, on s’avise soudain que même quelque chose dans sa coupe de cheveux a changé, la tignasse en folie, débordant sur le front, le cheveu un peu dans le vent. A bas le brushing : tout est là ! Un tiers d’épée et deux ou trois descabellos le privent de trophée pour ce qui reste pour moi la faena la plus profonde du jour (saludos al centro). Et vérifiant une fois encore qu’en tauromachie tout est possible, surtout les miracles !

La plus belle et la plus complète fut celle de Talavante sur le second, que deux petites piques ont rectifié et concentré sur le combat qu’il fuyait au premier tiers. Toro très noble, très mobile, avec hélas un rien de soseria. Il y a dans la manière de Talavante quelque chose de léger, d’aérien, de fluide, une frivolité précieuse mélangée de gamineries espiègles qui retient encore quelques aficionados. Son toreo est une brise et donne l’impression qu’Alejandro joue avec le vent comme les enfants au cerf-volant. S’en dégage une poésie quelque fois merveilleuse, de grande inspiration, faite d’ornements discrets où rien ne pèse. Des trois toreros punteros, il serait Véronèse, Morante le Tintoret et Tomas le Titien. Il y a du Rimbaud en lui. Morante serait alors Verlaine et Tomas tous les autres poètes, le vers ample d’un Victor Hugo, l’hermétique aridité de Mallarmé et la volupté de Baudelaire.

Doblones un genou en terre, il se relève et sert deux trincherillas de cartel, où le toro paraît s’aimanter à un souffle de muleta. Suivent deux  séries de derechazos, Talavante très vertical, très relâché, la main basse, sur un terrain réduit au minimum, avec changement de main sur la dernière qui annonce les naturelles à suivre, inspirées, ralenties, souveraines. Elégance, variété des cites, par molinetes ou de main droite avant changement dans le dos, inspiration d’un kirikiki, bernardinas impressionnantes d’aguante, une dernière trincherilla qui laisse le toro à ses pieds, lui immobile dans un desplante de statue de sel. Ce n’est plus un combat, c’est du champagne qui coule à flots un jour de fête. Epée, quatre descabellos et une vuelta très fêtée en guise des deux oreilles. Sur le suivant, véroniques et demie, pleines de desmayo, comme si son capote était plus léger que celui de ses compagnons, puis une entame de faena par six statuaires sans broncher et trois trincherillas pleines de langueur. Mais Rimbaud me paraît soudain un peu en dessous de ce toro noble qui vient con gaz. Les naturelles sont aérées, liées, templées, rythmées, un ou deux pechos sont de grande saveur, mais il y a des enganchones et le tout travaillé plus qu’inspiré, comme si le garnement se disait qu’il nous en avait assez donné. Une épée, très grosse pétition, l’oreille tombe quand l’arrastre est déjà partie, on va la chercher dans le toril et on la lui offre sans façon, sans doute pour l’ensemble de son œuvre.

Très jolie après-midi de torerisme où les trois maestros sortent sous les applaudissements d’un public conquis. Je retiens la transfiguration  du Juli, la voluptueuse insouciance de Talavante et le métier, qui ne suffit pas à faire un cartel inoubliable, de Perrera.

Malaga, 21 août 2014- Javier Condé, Salvador Vega, Jimenez Fortes/ Luis Algarra (filiale Domecq)

Deux tiers d’arènes. C’est jour de corrida Picassiana pour les trois toreros malaguenos! Une spécialité locale où l’on rend hommage à l’artiste en s’habillant de goyesque, ou à peu près. Y manque le couvre-chef bicorne et c’est tant mieux ! Le ridicule finit par tuer et la montera est très belle au torero… Jimenez Fortes, sans doute conscient qu’il n’était pas né pour concourir à un prix d’élégance, a préféré l’habit de lumières, bouteille et or pâle aux très jolis ramages. L’habit de Javier est bien beau, mais plus Keith Haring que Picasso, bleu nuit sur fond blanc, avec des dessins d’enfant à découpe géométrique, des figures soulignées de grands traits noirs, une étoile orange dans le dos, genre illustration du « Petit Prince », le livre. Celui de Salvador Vega, merveilleux gris perle brodé de pompons charbon au méridien des bras et des jambes, est le plus beau. Mais ce n’est pas tout ! La Malagueta a fait appel à un artiste français, un certain Loren, pour décorer les tablas et burladeros enbleu lavande et noir. Les premières paraissent badigeonnées à coups de muleta trempée dans du goudron, les secondes représentent des têtes de toros et les portes des talanqueras lesregards de Picasso à travers les âges ; ici, amusé, là songeur, ailleurs grave et pénétré, ou bien charmeur. Le mur du fond du callejon est agrémenté de jolis médaillons à motif de minotaures et la porte du toril a été repeinte du même bleu. Le tout est très vilain, ne rappelle en rien le Picasso de la période bleue, si ce n’est peut-être sa tonalité crépusculaire, pas très heureuse quand elle fait cercle autour du ruedo pour une corrida de ce siècle qui n’a pas vraiment besoin de cela. Quelle drôle d’idée…

Toros de présentation nîmoise, sans vrai trapio, quatre sur cinq de plus de cinq ans, le cinquième, d’octobre 2008, frôlant la limite d’âge, de deux petites piques chacun, deux très faibles, le premier et le cinquième bravotes, la plupart mobiles, au moins un temps…

Javier Condé a laissé passer son lot et sans doute le meilleur toro du jour, le premier. Sifflets irrités plus que véritable bronca, sauf à la sortie, Javier, le pas lent, détaché de sa cuadrilla, faisant face. Ce fut son seul moment d’hombria.

Savaldor Vega, torero affectionné, modeste de l’étape qui ne torée plus à peu près que dans sa province, a accueilli son premier par véroniques dessinées mais sans art. La faena de muleta, brindée au public,  a débuté joliment par des cites lointains depuis le centre pour une passe du cambio, suivie de deux séries de derechazos très longs et templés, avant que le toro ne s’effondre (saludos). Il accueille le suivant, le plus toro du jour, de bon comportement à la pique, par un merveilleux pecho un genou en terre, plein de toreria, avant de prendre d’emblée la main gauche pour égrener deux séries de naturelles, quelques unes jolies, avant que le toro ne s’immobilise définitivement (saludos). A retenir aussi de très enveloppantes chicuelinas au quite sur le premier de Condé. De bien jolis gestes laissant une impression d’inachevé mais un délicat parfum de jasmin dans l’air.

Jimenez Fortes a été le torero le plus complet du jour, centré, relâché, plein d’aguante, les pieds joints et la main basse, dans une faena construite et bien menée sur son premier. Se lance de verdad entre les cornes mais l’épée, caidita, est inefficace. A la différence de pratiquement tous ses compagnons, il reprend l’épée et non le descabello et tue comme un brave (vuelta très fêtée). Son dernier combat sera plus aléatoire surtout en deuxième partie de faena. Très belle épée. Ce garçon est un tueur (saludos).

Malaga, 22 août 2014, Ponce, Morante, Manzanares/ Zalduendo

No hay billette… ni toros ! Présentation à peine correcte, le second de Ponce, très anovillado, en dépit des cinq ans affichés, les deux premiers ainsi que « Refugio » le toro du triomphe morantiste, entre faibles et invalides, piques symboliques, les deux de Manzanares étant les plus mobiles, le dernier con gaz. Sifflets, demandes de changement, slogans « des toros, des toros », tout y passe ! Dans une plaza aussi bon enfant et bienveillante aux exigences des artistes, c’est signe que le spectacle est bien affligeant.

Faena d’infirmière de Ponce sur son premier, invalide quasi-complet dont il a tendrement choyé les derniers instants en le rappelant miraculeusement à la vie. A osé saluer ! Le pire et le meilleur sur le second : sa faena du catalogue de La Redoute, toujours pareille d’une saison l’autre, de plus en plus vintage, on la voit depuis quinze ans, c’est le produit phare de la chaîne. Lointain, toreo du pico, avec léger déhanché au passage, génuflexions arthritiques suspendues à une taille, celle-ci, il est vrai élastique. Deux moments toreros et deux seuls : l’entame par doblones un genou en terre, con dominio, et une série énorme de derechazos, une peu perdue dans le reste, où Enrique, très vertical, très relâché, torée dans le sitio, la main basse, le bâton de la muleta à l’oblique. Mais comment venant de voir ceci peut-on encore supporter le reste ? Mystère… (saludos).

Manzanares a également servi sa faena sur le premier, après l’avoir conduit au centre. Séries amples, les premières à ce point qu’au pecho le toro ne passe presque plus sous l’étoffe tant il est tenu éloigné de l’homme, mais cela va a mas. Naturelles très appliquées, templées entre de longues pauses où l’on écoute, recueilli, un pasodoble très Belle Epoque, genre les Brigades du Tigre. Bigre ! Désarmé, José Maria ne parviendra plus à lier. Belle trinchera et épée en la crux (oreille). A mon humble avis, Manzanares est passé à côté du dernier toro qui s’est révélé excellent au tercio de banderilles, vif, galopant, suivant les hommes jusqu’aux tablas. A la muleta, « Maznorra », c’est le nom de la bête, surprend trois fois le torero en venant avec codicia de trente mètres sans avoir été cité. José Maria ne met pas cette charge à profit, pourtant miraculeuse ce jour. Très belles séries de la main gauche et tentatives de recibir (saludos).

Et puis, il y eût Morante ! Rien à retenir de son premier, complètement décasté. L’artiste a l’air de vouloir sur le second, toro de cinq ans, avec d’assez jolies cornes et qui sort vif. Morante s’apprête à la cape dès la réception mais il n’en ressort pas grand-chose à l’exception de fléchissements répétés de son adversaire que le public proteste avec force. La présidente reste inflexible. Deux chicuelinas ensorcellent alors le toro qui paraît sous GHB et s’aimante aux ondulations d’un capote féérique avant de s’effondrer raide-mort. On craint l’over dose mais il se relève et la présidente, sans doute insatisfaite des deux simulacres de piques, refuse de changer de tercio. On crie « Pitié pour la bête », Morante, dépité mais solennel, se découvre et la présidente sort finalement le mouchoir blanc. Ouf… Les présentations sont faites. Vous connaissez « Refugio ».

L’entame d’une toreria folle aux enchaînements insoupçonnés (trinchera, passe par le haut, molinete, passe par le haut), une série de trois derechazos lentissimes gorgée d’art, un chapelet de naturelles dans les zapatillas, et quatre autres derechazos comme tombés du ciel, plus beaux encore que les précédents, nous ont transportés sur une autre planète. Sans repères intelligibles, sans référence, sans précédent et comme sans souvenir, dans une intensité d’être là, face à cela, à la fois cotonneuse et intemporelle, qui absorbe tout, la musique que l’on n’entend plus, la faiblesse du toro que l’on ne perçoit plus, nos voisins qu’on oublie, seul face à Morante oeuvrant, et lui, seul sans nous.  C’est très étrange, le GHB…  On se moquait tout à l’heure du toro et soudain c’est nous qui nous trouvons hypnotisés, comme sous le charme puissant et doux d’un mage bienveillant. Ouverts à l’infini, bienheureux comme saints au paradis, dans une féérie indicible d’où l’on devrait revenir muet pour ne rien raconter. Le duende n’est pas transmissible. Le duende ? C’est quand on ne prend plus de note. Qu’il n’est nul besoin de se concentrer tant on se trouve transporté. C’est cette évidence que le torero ne songe à rien d’autre qu’à ce qui s’accomplit, à ce qui vient, qui va venir encore, qui ne s’arrêtera jamais, qui recommencera en mieux, en encore plus doux, en encore plus profond. Le duende ce n’est pas le temps arrêté, c’est l’éternité. Une faena comme dans un rêve et des souvenirs en lambeaux de brume, comme un réveil au petit matin, l’émotion intacte, le sentiment d’avoir été traversé, bouleversé par ce que nous avons vu, mais la certitude que toute reconstitution est illusoire et vains les efforts pour explorer à nouveau des chimères. Alors, on referme les yeux en se disant que c’est mieux ainsi. Le souvenir du rêve est scellé au monde : après tout un rêve est un rêve.

On se souvient du chapeau andalou, gris à larges bords, jeté des tendidos sur le ruedo aux pieds de Morante en milieu de feana, du kirikiki qui a suivi, d’une anodine bousculade après quoi Morante s’est repris, son toro avec lui, les deux plus forts, de l’élégance des aidées par le haut, des aidées par le bas qui expiraient aux pieds du taureau, des molinetes morantissimes où le maestro torée (pardon !) le cul outrepassé pour obliger davantage le toro. On se souvient de Morante qui torée de tout son corps, du poignet, des bras – toujours regarder le bras contraire de Morante- de la taille, du buste, des jambes, des pieds, où pas une molécule de ce type ne s’abstient de toréer, où son corps tout entier dessine le cercle de feu où sa magie opère. Ce jour, à deux pas du sombrero cordobes tombé des tendidos.  Avec arte, une douceur exquise et sans ce baroquisme (molinetes exceptés) qui quelquefois me gêne.

Epée entière et décisive. La Malagueta est en ébullition. Pour cette faena à deux oreilles et la queue à Nîmes, une seule oreille tombe en dépit des protestations unanimes du public qui en réclamait une autre. La présidente, sans doute moins douce rêveuse que nous, ou plus attentive à la commodité de cet adversaire, ou pour vouloir nous punir d’avoir demandé en vain le changement de ce toro qui s’est révélé d’une noblesse infinie et d’une charge courte mais inlassable, résiste. Vuelta très templée de Morante. Bronca majuscule au palco.

Morante est sorti à pied par la puerta de cuadrillas dans des clameurs de Puerta Grande, mais le public est resté sur les gradins, comme on le fait à chaque grande corrida, comme s’il s’agissait d’entretenir encore le feu en couvant les braises de duende de notre présence. De peur qu’elles ne s’éteignent trop vite. A cet instant on vit un arenero traverser très lentement la piste en soutenant du bras un vieillard à la démarche vacillante, un peu cassé en deux. C’était Rafael de Paula, l’occasion était trop belle, qui s’offrait une dernière ovation avant d’emprunter la sortie des toreros, dans le sillage de Morante.  «Eso si, es flamenco !

Malaga, 23 août 2014, Pablo de Hermosa, Tomas/ Deux Parlade, un V. del Rio pour JT

à Gene et Denis,

Petit tour à la Casa natal de Picasso qui exposait « La Minotauromaquia » et quinze autres gravures de la suite Vollard, des eaux-fortes réalisées par l’artiste entre 1933 et 1936 pour son marchand parisien en échange d’un Cézanne qui lui plaisait. Même les génies ont des tourments, cette série en témoigne qui vous reste dans l’œil et vous habite les jours suivant. Sur cette courte période, Picasso a quitté Olga, sa première épouse, mère de son fils Paulo, laquelle lui refuse le divorce, s’amourache de Marie-Thérèse Walter, sa jeune muse, âgée de dix sept ans quand il en a quarante six, lui fait un enfant en 1935 (c’est Maya), avant de rencontrer Dora Maar, la photographe, égérie de Bataille et Breton. Ces quelques années de la maturité d’un homme (il a alors 52-55 ans) entre ruptures et sentiments, plaisirs et complications, conduisent le peintre à se représenter en minotaure, mi-homme, mi-bête, jouissant des femmes dans la volupté de bacchanales puis les forçant quand l’animalité gagne, un minotaure puni pour ses crimes dans l’arène d’un coup de puntilla avant qu’une main miséricordieuse ne se tende vers lui depuis les tendidos, en geste d’affection et de pardon. Sur quelques estampes, le Minotaure est Œdipe aveugle soutenu par une main aimante : les crimes alors n’en sont plus ; ils ont été programmés par les dieux. Le destin a bon dos mais la punition est sévère : Œdipe est aveugle, ce qui pour un peintre n’est pas rien. « Minotauromaquia » enfin, œuvre magistrale qui préfigure Guernica, représente le Minotaure, une épée en main face à un cheval éventré qui supporte le corps d’une femme torera blessée. Face à lui une jeune fille tient une bougie et un rameau d’olivier ; elle est la lumière rédemptrice, qui éclaire et sanctifie la scène barbare. Sans doute la figure de Marie-Thérèse, la pureté de la femme-enfant. Sur le côté gauche de l’estampe, un homme torse nu et barbu grimpe à une échelle comme s’il voulait s’enfuir. Cet homme est-il Jésus, comme on l’a dit ? Est-il l’allégorie du sculpteur antique du Minotaure qui fuirait devant le monstre qu’il a créé et qui lui échappe. Est-ce Picasso terrifié par sa conduite ? On va à la corrida du jour, des doutes et des interrogations plein la tête…

Il n’est plus possible de voir et d’apprécier José Tomas avec spontanéité et naturel. Ses triomphes des années 96 à 99 brutalement interrompus, sa retirada, son retour tant attendu, ses absolus triomphes madrilènes de juin 2008, sa blessure d’Aguascalientes, sa si longue convalescence, son retour à nouveau à Valencia en juillet 2011, sa rareté depuis lors, son choix de toréer peu et avec qui il veut, son évitement des grands circuits (Madrid, Séville, Bilbao), son sommet nîmois de septembre 2012, il y a trop de légende, trop d’attente, trop de comparaisons possible pour qu’on puisse à nouveau le regarder comme on devrait regarder un torero, simplement avec les yeux , non par pour son propre compte (« je l’ai vu », « j’y étais ») mais pour le plaisir de voir toréer. Et comme si cela ne suffisait pas,  les morantistes s’en mêlent, seuls aficionados exclusifs, de marque déposée, tout à la gloire de leur maestro, qui dénigrent systématiquement José Tomas ou l’évoquent avec condescendance, entre deux soupirs affligés… Avez-vous déjà entendu un tomasiste, en un mot un madrilène, brocarder Morante ou se priver du plaisir de le voir toréer ? Moi, jamais ! Les  tomasistes savent qu’il peut y avoir deux toreros sur une même planète, à une distance galactique des autres. Pas les  morantistes, hélas, qui sont un peu le provincialisme de l’aficion, beaucoup dans l’entre-soi, hermétiques au tragique : pour eux Séville est une fête et le toreo doit l’être aussi, de préférence dans une ville calme, prévisible et fleurie.

Après ces quelques lignes qui vont me fâcher avec pratiquement tous mes amis, et sous les réserves qui précédent – on ne peut plus « voir » José Tomas et le sens de l’analyse, faussé, ne peut plus être rectifié- voici l’essentiel. La Malagueta ne m’a pas paru aussi dévote et transportée lors du paseo que Valencia en 2011 ou Nîmes en 2012. Bien sûr le public était en place un quart d’heure avant l’heure, mais nulle folie n’a accompagné le défilé des cuadrillas, les gens se sont rapidement rassis et, à la fin, les applaudissements ont aussitôt cessé. José Tomas auquel la municipalité a remis en piste le capote de oro de la ville pour sa saison… 2009 n’a pas été autrement appelé à saluer ni à la fin du paseo ni avant l’entrée de son premier toro. C’était bien ainsi ; on ne doit jamais  être la dupe de la rareté.

Au début, on l’a maudit bien sûr. Maudit d’alterner avec un cheval, ce qui saucissonne le spectacle en le privant de rythme– les travaux de réfection de la piste entre deux combats sont très longs- et de comparaison. On le maudit aussi d’avoir choisi ce premier Parlade (496 kilos, de quatre ans et demi), joli certes, bien fait, mais faible et sans jus avant même les piques dont il sera très épargné. Déçu encore par ce premier désarmé à la troisième véronique et par cette fin de faena que Tomas s’est trouvé contraint d’abréger sous les sifflets. Silencio pas tout à fait accablé (nous nous souvenions aussi des véroniques de réception templées et lentes, des chicuelinas marchées pour la mise en suerte et d’une faenita douce devant ce toro sans classe) mais qui sonnait quand même comme une gifle. De ce premier combat ne restait que le silence de cathédrale lors des passes de réception, ce qui, dans cette arène gentiment bavarde, témoignait tout de même de l’attente, asphyxiée d’impatience, que suscitait l’idole.

La suite fut un ample adagio, un hymne taurin à la lenteur, de cape mais surtout à la muleta. Le capeador fut moins convaincant, à nouveau un peu bousculé au quite sur le deuxième (un joli Victoriano del Rio de cinq ans, 526 kilos), quite aussitôt repris à l’identique bien sûr, par tafalleras et un enchaînement entre gaonera y farol alternés que l’on appelle caleserinas, en l’espèce plus original que limpide, beaucoup moins élégiaque que ses quites nîmois. Il y avait eu à la réception des véroniques templées balancées comme des navarras, des chicuelinas merveilleuses et une demie de cartel, altière, à la Joselito, de grande beauté. Une demi-pique où le toro qui s’emploie soulève la cavalerie, laquelle se laisse faire, et une seconde pique symbolique.

C’est le début de cette deuxième faena qui fut saisissant. Quatre ou cinq statuaires, où la corne menace, où l’on croit que le toro serre mais  c’est le torero qui souhaite qu’il en soit ainsi, que la corne rôde autour de ses flancs, qu’elle passe et repasse toujours au plus près, les pieds joints bien en terre pour être sûr ne pas bouger. Et soudain ces statuaires sont autre chose que des statuaires, c’est le torero qui commande, qui aguante et qui mande, immobile et solennel, figé comme statue de sel, et quand Don Tancredo décide qu’on a assez joué, c’est lui qui interrompt les passages d’une passe par le bas, de cartel, voluptueuse et définitive. Là, soudain, on ne songe plus à ce drôle de mano a mano, à l’attente irritante entre deux combats, au faible premier ;  on est pris par cette manière de toréer de verdad.

Pour comprendre ce qui va suivre, il faut aller sur Youtube écouter la chanson « Despacito » ou « Muy despacito », une ranchera mexicaine chantée par un certain José Alfredo Jimenez dont la banda de musica de la Malagueta (« Rudy sors de ce corps ! ») a livré une version orchestrale majestueuse et lente, un peu valsée, assez triste. Pleine de langueur et de nostalgie. A soulever l’âme. C’est alors que José Tomas s’est mis à toréer lentement des deux côtés, citant le toro d’un souffle de muleta pour amorcer une charge qu’il prolonge infiniment et ralentit d’une manière inouïe. Le temple chez lui, n’est plus seulement une vitesse contenue, c’est une épaisseur, une densité entre le tissu et les cornes, puissante comme un champ magnétique. La manière et la philosophie, le sens profond, du temple tomasiste sont très différents du temple morantiste. Pour Morante, le temple est un accord, une liaison entre l’homme et le toro, c’est une muleta qui butine, qui folâtre, qui caresse la tête du toro, qui mignarde, effleure, titille, papillonne, batifole dans des frôlements exquis. Pour Tomas, le temple, c’est d’abord une distance, le ressort d’une charge, comme si cette distance, dans une aimantation mystérieuse, devait devenir le carburant du toro, le gorger d’une énergie destinée à le prolonger, à le rendre davantage toro. C’est le temple pour le temple : on n’y recherche plus l’accouplement de la muleta avec les cornes, mais le miracle d’une charge, comme le sourcier le filet d’eau. Le seul objet du temple tomasiste, c’est d’aller chercher la caste ou ce qu’il en reste de très enfoui et que l’on voit affleurer, avec quelques fois une abondance insoupçonnée, comme il l’a fait ce jour sur une paire de naturelles qui tenaient du miracle, lentes, interminables, affinées. Pures. C’est très beau, un peu froid, à rendre fou.

Mais quelques enganchones plus tard- et l’enganchon est une eau trouble dans le toreo limpide de Tomas-, le toro s’est éteint. Un pecho lentissime où le toro s’engouffre de tout son corps et une fin par aidées par le bas et trincherillas concluent en beauté la faena despacissima. Pinchazo, demie qui suffit. Une oreille. Cela va mieux, mais pout toute une série de raisons sans mystère – hier nous avions vu Morante, Tomas se révèle moins souverain qu’à l’accoutumée, il est accroché à la cape et doit quelques fois rectifier sa position à la muleta, son toro finit sans transmission-, ça n’est pas encore tout à fait ça.

La dernière sera la bonne face à un Parlade castano, de près de 600 kilos, légèrement brocho, pas beaucoup plus piqué que les précédents. Sept ou huit véroniques d’entrée, trois lentissimes, plus une media parfaite. Pas de quite, on garde des forces pour la suite. En quatre passes hautes et deux trincherillas, Tomas conduit le toro au centre, où après une première série de derechazos énormes, trois, pas un de plus, mais lents comme c’est peu imaginable, et une autre de moindre envergure, il prend la main gauche pour une symphonie de naturelles liées au pecho. Le temple magnétique qui aimante interminablement le toro est cette fois-ci d’une puissance  et d’une précision nucléaires. On n’imagine pas une main gauche plus pure, un tissu plus sacré, un toro plus allant, qui va chercher le mystère aussi loin que le lui commande Tomas. Et quelques fois, dans la série, l’une est plus belle encore, plus complète, plus majestueuse. Le toreo de Tomas est, à cet instant, recherche pure. Les pechos sont tous de la même eau, des pechos non pas pour se libérer de la charge en fin de série, mais des pechos pour templer encore, cette fois-ci par le haut. Peut-être les plus beaux pechos, les plus insoupçonnés, les plus purs jamais vus. Naturelle de face, les jambes écartées, mais le toro se trouve trop contraint et deux enganchones s’ensuivent. Tomas rectifie la position, trincherilla finale. Epée de verdad. C’est fini ! Deux oreilles. Vuelta de feu. Et sortie en triomphe par la Puerta Grande aux cris de « Torero » « Torero ».

Je sens bien néanmoins que quelque chose me retient. D’abord, le constat qu’à la différence de la faena de Morante de la veille, je ne me sens pas vidé du tout, ni comme tombé d’un rêve. Ensuite Tomas a été moins souverain à la cape qu’à Nîmes ce qui n’est pas rien, le capote étant son seul moment d’allegria et de fantaisie, toutes choses qu’il bannit à la muleta. Et de faena, une manière d’être que je trouve de plus en plus solennelle et grave. Très religieuse. Qui nous tient à distance, le torero étant tout à la démonstration de ce temple magnétique qui aimante le toro à l’infini. Comme s’il n’avait plus à cœur, à ce stade de sa carrière, que de nous convaincre de sa puissance surnaturelle à douer un toro d’une charge dont la nature l’avait privé après avoir choisi des adversaires à cette seule fin. Et soudain, en y songeant, ce miracle me paraît presque une imposture. Une chose de curé qui officie le dos aux fidèles pour leur faire croire aux miracles. Une inversion majuscule du toreo. On pense que José Tomas met le toro en valeur mieux que quiconque dans une tauromachie de grande pureté où son corps se fait oublier, et c’est peut-être l’inverse qui se joue. Ce toreo, austère comme temple protestant, ne met peut-être en scène que la puissance de l’homme à créer un toro qui n’existe pas, à faire surgir un fond de caste d’un adversaire qui en est dépourvu, comme le sourcier un filet d’eau d’un sol aride. Ce qu’il met en évidence, tel un gourou, avec un sens du dépouillement recherché et ostentatoire, c’est peut-être lui José Tomas, et lui seul, lui qui ne s’oublie jamais, qui se fait rare pour entretenir artificiellement la légende, lui qui évite désormais tout compagnonnage à la loyale, l’alea des sorteos et les toros à dominer. Oui, c’est cela, bien sûr : lui seul qui se donne à voir, l’homme qui tire un fond de caste de toros perdus que les mystères de sa muleta paraissent avoir miraculeusement perfusés le temps d’une faena. Un génie et un ange noir qui annonce les temps eschatologiques de la fin des corridas. Ce n’est plus le toro qui est la jauge du torero ; c’est le torero qui fabrique un toro. Inversion du sens profond de la lidia, refus de l’altérité, épuisement interne de la tauromachie par une manière d’accomplissement absolu. Homme qui fait le toro, homme et toro à la fois, José Tomas ne combat plus qu’avec lui-même. C’est le Minotaure de Picasso !

NB : Mes lecteurs les plus fidèles comprendront que les morantistes m’ont méchamment jeté le mauvais œil ou quelque autre atroce maléfice à la fin de cette chronique. Rendez-vous donc avec José Tomas à Madrid ou Bilbao, pour l’exorcisme !

 

 

 

 

 

23/07/2014

Les Saintes-Maries-de-la-Mer, 13 juillet 2014, Finito, Padilla,Luque et une mouette

Hier, nous avons enterré Pépita à Aigues-Mortes. 85 ans. Jeune fille et grande dame. Soixante printemps d’aficion a los toros et de passion pour Séville. Son cercueil était posé sur un châle andalou et tout entier recouvert d’une broderie végétale de fleurs blanches, trois petites bougies rouges à ses pieds, comme dans la crypte de Sainte Sara. Soudain, dans des pincements de guitare, la voix d’un cantaor, tel un oiseau pris au piège entre les murs de l’église blanche, a chanté une dernière fois Séville pour elle. « Vivo en Sévilla/ Sino me muero/ Porque Sevilla es lo que mas quiero ». «Vivo en Sévilla » n’est pas une chanson, c’est un pèlerinage, un cri de dévotion, une prière de rocieros faisant étape le long du chemin. C’est un chant d’amour, mélancolique et déchirant, à cette ville que Pépita a tant aimée, Séville qui l’avait faite sienne, où chacun l’a croisée mille fois, Séville qui lui baisait la main avec respect à chaque coin de rue en murmurant «Dona Pépita» comme à une reine d’adoption. A cet instant, les coplas se cognaient à l’aveugle à nos souvenirs et Pepita, la Pepita d’ici et celle du barrio Santa-Cruz, la Pépita de ses proches et celle de tous ses amis, était partout. Cette chanson qui nous poignait le cœur paraissait avoir été écrite pour elle. Et pour ce moment. On entendait, au milieu des coplas des « hei » et des « olés » d’encouragements du groupe entourant le cantaor et le guitariste. Ces exclamations à la fois irrépressibles et retenues qui sont comme le pouls du canto hondo avaient, ce jour dans cette église, une résonnance singulière, comme si nous devions y puiser nous-mêmes la force qui se dérobe pour accepter cette ultime traversée. A la sortie du cercueil, nous avons applaudi comme on le fait en Espagne et c’était le plus bel hommage que chacun pût rendre à une vie d’aficion et de sentimentiento que Richard, son fils, avait bellement évoquée en quelques phrases étranglées d’émotion. Au pied de la tombe, un ami du Serranito, le bar qui fait face à la Maestranza, a chanté une saeta qui a déchiré le ciel.  On songeait alors, un peu égoïstement, que les beaux yeux bleus de Pepita, si vifs et malicieux, s’étaient refermés sur des merveilles, de feria, de Semaine Sainte, de toreo grande et de canto hondo, d’odeurs de jasmins et de fleurs d’oranger, qu’elle aurait pu encore nous raconter comme elle savait si bien le faire. On a perdu un trésor ! Martine et Armand, Richard et Marie-Claude ont invité tous les fidèles- et Dieu sait…- à un déjeuner d’amitié au Caracoles où on a partagé le souvenir et l’affection en déjeunant comme jour de fête. Un immense portait de Paco Ojeda, le torero affectionné, était au-dessus du bar et, à l’entrée, une photo récente de Pepita, la montrait bien heureuse de voir les siens si généreux à qui l’avait connue.

Ce jour, nous nous retrouvons aux Saintes pour la corrida, sous un ciel en lambeaux de désert du Wadi Rum, immense et agité comme la mer, avec de grandes trouées de soleil. On a repeint les arènes en jaune de cobalt, c’est très vilain et cela fait mal aux yeux mais on s’en fout, nous sommes entre amis et avons été plus que bien reçus dans un coin de paradis au pied des Launes, buvant l’apéritif au milieu des  flamands roses, ce qui suffisait au bonheur d’une journée.

Les Zalzuendo sont sortis très correctement présentés pour une plaza comme celle des Saintes, un lot assez homogène de toros à une pique bien sûr, certains marquant une légère faiblesse, mais la plupart servant à divers titres, sauf le 5, le plus joli du lot mais complètement décasté ; le 6 supérieur, sauf de cornes.

Finito me régale. Dans son bel habit étain aux parements de neige, très sûr et détendu, il a dessiné une faena de grande classe sur son premier, tant à droite qu’à gauche, avec cette position si heureuse et hélas si rare, de trois quarts les pieds joints, qui donne une belle amplitude au geste sans vider la passe de sa profondeur possible. Passes d’ornements pour commencer ou terminer les séries, le tout de très bon goût, molinetes, passes du mépris, aidées de ceinture, desplante plein de toreria. Une demi-épée lointaine (une oreille). Le cartel ressuscité de ce torero précieux, fin et fragile, paraît le dégager désormais de toute contingence. Alors, très relâché, sans souci des trophées ni de la construction d’une faena à tout prix, il recherche la passe, une recherche intérieure, comme pour soi, pour se faire plaisir. C’est ce qu’il a fait sur son second et tout alors, sa position, son attitude, son geste nous sont des leçons d’immense classe. Qui nous rappellent le Curro où c’est non pas le geste- forcé comme souvent chez l’ami Morante- mais la position - évidente-, le sitio, qui contraint le toro. Les reins un peu raides, la passe dessinée à mi-hauteur, par la seule allonge du bras et la délicatesse d’un poignet. Et quand la passe est accomplie, Finito se retourne, comme le Curro, dans une arrogance princière, toujours une raideur au creux des reins, les épaules rejetées en arrière et les bras tenus légèrement écartés du corps, suspendus au-dessus de la taille, à la manière un peu ridicule de ces pousseurs de fonte qui, ayant développé leur triceps à l’excès, ont un air d’albatros pataud cherchant à prendre leur envol. Mais chez Curro et désormais Finito, es otra cosa !

Daniel Luque a fait les choses les plus sérieuses, non sans grâce, à la cape sur son premier, de muleta sur ses deux adversaires, le tout avec grand temple. Sans doute le mieux servi des trois, il a construit deux faenas avec beaucoup d’application et de douceur, très vertical, la main très basse. Ce qui retient encore un peu l’admiration c’est le fâcheux manque de personnalité au troisième tiers quand on est servi par tant de qualités. Ainsi, sa première faena, terrain réduit au minimum, corps dans les cornes, tres en uno et passes à l’envers, faisait-elle songer à son « moment Perera » quand la dernière – cite d’un souffle de muleta, rythme, liaison, position plus lointaine- était une copie réussie de la manière  de  Manzanares …Mais beaucoup de brio, des doblones templés à l’entame, une belle fluidité et la profondeur qui point (deux oreilles sur le dernier).

Padilla a fait modérément le spectacle. Très technique, il se gaspille et me lasse (deux oreilles à son premier).

Un mot enfin de la banda de musica de Diego Carrasco, tout à fait affligeante et presque tout le temps à contre style. Je ne suis pas sûr que le concept de corrida flamenca ait grand sens, tant l’alchimie est difficile entre deux arts aussi délicats et fugaces que le chant flamenco et le toreo. Mais la musique, ce jour, a tué le plaisir des yeux et voir Luque toréer si lentement quand Diego et ses potes hurlaient en saturant le ruedo d’une querelle de charretiers était bien pénible.

A la fin de la corrida, Luque a fait la vuelta, deux enfants à ses côtés, casquette et tee-shirt vert ; il en tenait un par la main. Cette chaîne de générations était belle à voir. A cet instant, une jolie mouette, sous un ciel indigo, a traversé lentement le ruedo. Adios Pepita.

18/06/2014

Joselito à Istres, bouleversante sonate d'automne

Istres,  vendredi 13 juin 2014- Ponce, Morante, Juan Bautista/Del Tajo, la Reina ( toros de Joselito)

Feria, et première corrida prétexte, pour se retrouver entre amis et lever le voile sur un coin de paradis que les préjugés touristiques tiennent à distance. Déguster une bouillabaisse sur terrasse face à la mer, dos à l’étang de Berre, le ciel troué d’une pleine lune rousse, des tankers illuminés dans la rade. On songe à l’accord de San Remo (1920) qui a apporté le premier pétrole Irakien ici, assurant l’emploi et le développement de la région, on songe aux marins embarqués sous pavillons de toutes les couleurs impatients des bordels marseillais, à Fos-sur-Mer, ni très écolo ni très développement durable, mais qui a offert la prospérité à des familles entières. Dureté de la tâche, solidarités ouvrières, fierté de pouvoir nourrir sa famille à la sueur de son front, congés payés et parties de pêche dès qu’on peut, sur l’étang ou dans les calanques. A la France modeste et émouvante des films de Guediguian et d’Ascaride. C’est quand même autre chose que les traders à Rolex de la Société générale ! Le lendemain on visite Niolon, un village tombé cul par-dessus tête depuis les falaises de la Côte Bleue, écrasé au fond d’une crique minuscule, baigné d’une eau turquoise entre les pins parasol, blotti entre deux bras de calanques en fermoir de roche blanche. Pas un bruit, quelques pêcheurs, un brin de plage non loin. Tournant le dos au monde. La Redonne, à quelques kilomètres, est plus pimpante.  Le pêcheur ici s’est enrichi et le port y est plutôt de plaisance. On y emprunte le chemin des douaniers sous les pins en surplomb de l’écume, puis on remonte péniblement retrouver sa voiture,  interdite à la circulation dans le village et tenue à distance sur les hauteurs. Déjeuner à Martigues, merveilleuse ville provençale avec maisonnettes aux façades pastels ou ocres, le long de canaux qu’enjambent des ponts fleuris comme à Annecy. Le quai du Miroir aux Oiseaux est un modeste bassin où mouillent quelques voiliers à la coque de bois, encoignés en motifs d’artiste, mais attention, ici ce n’est pas le Luberon et on n’y sert plus à déjeuner après 14h30 ! On y déguste ailleurs une plancha de moules et de saint-jacques,  face au canal quand même, en lisant le Provençal qui consacre sa une aux 30 ans de la sous-préfecture d’Istres, créée alors que Gaston Defferre était ministre de l’intérieur, au grand désappointement de Martigues, communiste depuis toujours, plus belle, beaucoup plus belle que sa rivale, plus centrale aussi, mais Istres était socialiste et on a préféré les copains… Et la sous-préfecture choisie, juchée sur un éperon indifférent à l’étang, est comme une sentinelle sur la Crau. Plus terrienne. Sauvageonne. Couleur feu. Son église, raide comme donjon, oppose sa façade austère aux vents qui battent la plaine. Faisant pendant à Notre-Dame de la Mer, de l’autre côté, aux Saintes, elle marque un extrême-orient camarguais où l’on resterait familier aux chevaux, aux taureaux, et aux errances gitanes. La tradition taurine y est ininterrompue, ses arènes de béton fort élégantes et l’aficion fervente.

Les toros de notre ami Joselito, que l’on s’enchante d’apercevoir dans le callejon,  inchangé, cette allure qui en impose, cette belle gueule d’acteur américain des années 50, très Corto Maltèse, solitude, mystère, sauvagerie et dandysme mêlés, sortent faibles pour la plupart et deux d’entre eux ( le 1 et le 5) très anovillados.  Dommage. Aux côtés de son mayoral, c’est lui, Joselito, très attentif, qui prend des notes dans un petit carnet.

Juan Bautista sera le mieux servi. Sa première faena sur le 3 est sérieuse, construite, et va a mas. Sitio, distance, deux grosses séries à droite, à gauche un peu de tout et pas mal de bien, bel enchaînement d’un farol à un molinete, conclue d’une entière dans la cruz.  Deux oreilles, sans doute méritées, et le lendemain rien pour le souvenir. Le suivant sera sans classe, plus compliqué et s’éteindra vite.

Morante est un peu le monsieur Loyal du cycle, c’est lui qui aurait persuadé Joselito de reprendre l’épée, il s’est occupé de tout et s’est vu autorisé à installer à deux pas du Palio son bric- à- brac de bricoles taurines, un gros camion aux couleurs putassières, allure de coffre-fort ambulant, on l’on est invité à pénétrer comme dans ces « maisons de la peur » de nos champs de foire.  Son premier adversaire est sans intérêt et il veut plaire sur le suivant, très anovillado. Mes amis ont aperçu des gestes là où je l’ai vu composer la figure pour la photo, très effectiste et pinturero comme disent les andalous. Volontaire certes mais anodin, et ces deux traits ne lui vont guère.

Ponce, lui, a choyé Istres. Entame de faena suave sur son premier, très faible, le torero très vertical dessinant des cercles lointains avec le tissu et ce léger déhanché au passage du toro en un précieux relâchement. Changement de main maison et un molinete lié au pecho de grand effet. Le suivant sera faible aussi mais plus toro, mobile et de très bon comportement après que Ponce, en trois séries, lui eut redonné confiance. C’est alors qu’un solo de trompette, « El Deguello » du film Rio Bravo, a déchiré le ciel.  La banda Chiculeo II et l’ami Rudy ont décidemment la main heureuse en ce moment ! Cette musique de grande solitude, comme un destin qui nous appelle et nous étreint, irréversible et déjà consommé, musique de peur au ventre et de souvenirs qui hantent, cette musique d’adieux regrettés et pourtant inéluctables, du sort en est jeté et de langueurs de l’âme, a saturé d’émotion la faena du Ponce, lente, élégante, précieuse, couleur sepia, comme si nous devions nous préparer, lui et nous, à la séparation. Chaque passe du maître nous étreignait de mille souvenirs et d’images à pleurer. Soudain, dans des vuelos de muleta, un changement de main dans le dos, la volupté d’une trinchera, une vie de torero défilait sous nos yeux, avec ses triomphes, ses attentes patientes et ses joies souveraines. Cette musique de silence déchiré faisait cortège, mélancolique et somptueux, aux gestes d’une vie. C’était beau et insupportable comme des adieux réussis. Et nos larmes n’étaient pas de tristesse mais d’émotion partagée. Olé Maestro ! Olé Chicuelo !

Istres, samedi 14 juin 2014- Escribano, Paco Urena, Joselito Adame/ La Quinta

Des La Quinta méconnaissables, sauf cependant cette allure ramassée et ces robes grises, le corps un peu court et, en l’espèce ici, court de tout y compris de cornes. Des toros d’un bon moral mais faibles dans l’ensemble, un (le 2) complètement déclassé, le dernier très anovillado mais qui sert.

Escribano est sottement récompensé de deux oreilles à son second combat, après une longue et ennuyeuse faena, très décentrée,  lointaine, le corps cassé en deux. Il s’était évidemment régalé aux banderilles et avait brindé sa faena à une dame brune dans le public.

Paco Urena, à peine remis de sa blessure madrilène (25 cm de corne dans la cuisse il y a quinze jours à peine) est tombé sur l’infâme deuxième, méconnaissable, étourdi et parado après la pique, s’arrêtant net en fin de passe, la tête haute mais le regard ailleurs. Il a servi des gestes de velours en début de faena suivante, avant que son adversaire ne s’avise à gauche, puis des deux côtés. Belle épée à la troisième tentative. Mine grave, épaules tristes et toujours ce pas mal assuré des grands timides.

Joselito Adame, notre Jiminy Cricket mexicain, a lui l’enthousiasme de son sosie de dessin animé. Il brinde deux fois au public, secouant frénétiquement, les bras tendus au ciel, muleta et montera comme s’il venait de les gagner au tir à la carabine sur un champ de foire. Reconnaissons qu’il sait s’en servir, même si sa courte taille lui impose de décharger la suerte pour allonger un peu la passe. Ce n’est pas chez lui tricherie, il est très courageux, c’est la correction obligée de son handicap. Belles passes de ceinture sur le troisième. Très grosse série de derechazos, fin par passes du desprecio de grande allure et épée phénoménale sur le dernier.

Une corrida de la veille, en vedette américaine de l’attendu Joselito, l’autre.

Dimanche 16 juin 2014- Joselito, Morante, Cayentano Ortiz qui prend l’alternative/ Garcigrande

Ca y est nous y sommes ! L’arène est archi-pleine, beaucoup d’Espagnols, le club taurin de Gênes au grand complet, des aficionados venus du Sud-Ouest, une ambiance de réunion de famille disposée à communier avec le fils prodigue dans l’émotion d’une nuit de Jeudi Saint face à la Macarena. Mais la Virgen sort tous les ans alors que nous n’avons plus revu Joselito en lumières depuis près de quinze. Rien à voir cependant avec l’attente magique, nerveuse, hystérisée et dévote que suscite un José Tomas. C’est d’ailleurs étrange mais ici, serait-ce l’arène, serait-ce l’affection que suscite le torero, plus forte encore que l’admiration, l’atmosphère est davantage au rendez-vous qu’à l’attente, et le plaisir d’être là est comme comblé par le seul fait d’y être. Comme si ce qui allait nous être donné, du point de vue taurin, avait au fond assez peu d’importance. Le cœur était plus au pèlerinage qu’au miracle de Lourdes. Au ravissement de revoir un torero aimé. Pour ce qu’il représentait dans les ruedos, pour sa toreria, chez lui une autre nature, pour ce que nous savons de son parcours et de ses blessures, et pour la frustration, bien sûr, où nous avait laissés sa retirada précoce, ni annoncée ni vraiment décidée, effilochée,  mêlée de spasmes et d’amertume, comme qui jette le gant, épuisé de lassitude. Et ce gant avait été pour nous comme une gifle, nous privant de ce toreo singulier et demeuré depuis quinze ans irremplacé. Comme une gifle et un remords. De n’avoir pas été à la hauteur, alors que nous le chérissions tant.

Voilà pourquoi cette réapparition, si elle nous comble, nous soulage surtout, comme d’anciens amants se pardonnent tout d’un geste de tendresse.

Alors, nous n’avons pu attendre que le paseo soit terminé, et les chevaux des aguaziles étaient encore sur la piste quand toute l’arène debout s’est mise à applaudir à toute force Joselito, notre Joselito retrouvé, comme la mère ingrate flatte le fils prodigue pour se libérer d'une secrète culpabilité, dans des effusions soudain oublieuses des ruptures et une ferveur nerveuse de famille réconciliée. Joselito, dans un merveilleux habit marine chamarré d’or, absolument inchangé, belle gueule, grande allure, s’avance magnanime au-delà des tercios, presque au centre de la piste, et son salut, la montera sur la tête tel un torero du Siècle d’Or, est celui d’un seigneur qui retrouve son fief. Il appelle ensuite ses deux compagnons de cartel, le jeune Cayetano Ortiz dont c’est l’alternative et son pote Morante qui l’a convaincu de reparaître. Morante, très amical, rigole de son bon coup pendant qu’Ortiz demeure très intelligement à distance.

Disons-le tout net, nous resterons aimantés à Joselito toute la course, en faisant semblant de ne pas voir les têtes d’un bétail de festival, aux cornes si radicalement afietées que la présidence se trouvera contrainte de changer le toro d’alternative d’Ortiz, en faisant semblant aussi de nous intéresser aux deux faenas, très dignes et la première intelligemment menée du jeune torero biterrois, ses séries de la droite allant a mas, la main basse, de jolies naturelles liées mais lointaines (une oreille), allant à puerta gayola sur le suivant (saludos), le tout écrasé par le grand malheur de passer l’alternative aux côtés de deux monstres sacrés. Faisant semblant enfin  d’attendre Morante, de très bonne humeur ce jour en dépit d’un sorteo contraire et qui se rit sans façon des difficultés sur son dernier, grand fuyard. Quelques véroniques en parones et une demie sur le cinq nous mettent l’eau à la bouche et son entame par doblones, passes basses, trinchera est lestée d’une toreria qui pèse, lourde comme l’or (saludos, oreille). Pas beaucoup plus, mais on s’en fout !

Quatre véroniques de très grande allure, le genou ployé, quatre autres lentes, templées au possible, et une demie d’éternité, de lent arrachement de soi, qui se referme et se gance délicatement un peu plus bas qu’à la ceinture, dans un remate altier où le geste s’accomplit en un irrésistible dérobement qui châtie l’adversaire en nous laissant coi. L’arène se dresse, révoltée par un tel étourdissement d’art, pour saluer le torero, la montera toujours sur la tête. Joselito est de retour ! Un quite par taffaleras, économe de tout, de tissu, de distance, de gestes se conclut par une larga, la cape aux pieds, telle la traîne de cérémonie d’un souverain. Le toro terriblement mal présenté est d’une demi-pique mais de très grande noblesse. Il sera le faire-valoir d’un toreo rare et oublié, ressuscité, intact et sûr, comme si Joselito nous avait quitté la veille. Un toreo vertical et de relâchement, la main basse, très basse, la muleta près du corps, très prés, le bras adverse tombé jusqu’à la cuisse, comme une branche morte qui nous signifie que plus rien ne doit bouger. Un sitio de grande beauté, les pieds joints, le torero de trois quarts, à mi-distance, qui place d’emblée le torero au centre de toute chose. Et des respirations dans la feana, Joselito tournant lentement autour de son adversaire dans des appels de muleta à mi-hauteur, qui ne sont pas des cites mais de doux apprivoisements, des souffles de flanelle comme on s’amuse de l’autre. Et puis une série de naturelles gorgées d’art, les épaules rejetées en arrière, le buste avantageux, le torero toujours très vertical, à la recherche d’une naturalité évidente, un brin arrogante, presque dédaigneuse, terriblement romantique. Un molinete ouvre la série suivante, un souverain changement de main la dernière où le toro s’avise. Joselito, rigolard, intime à l’insolent de la pointe de l’épée un « Tu ne me fais pas ça à moi ! » qui amuse le public, avant de reprendre où l’œuvre avait été interrompue par un nouveau changement de main dans le dos suivie d’une série d’une même eau pure. Le Palio est saisi par tant de toreria qui sature le ruedo. Cette tauromachie n’est pas celle de José Tomas en dépit de ce qui vient sous ces lignes et qui pourrait le laisser penser. Site, distance, extrême économie de moyens, soin orgueilleux mis à toutes choses sont certes de la même famille.  Mais José Tomas est un mage dont le corps s’efface en une harmonie paraissant laisser le toro seul face à son destin, alors que la planta torera de Joselito est telle que sa présence au toro, altière, fait la faena. Le destin ici, c’est celui du torero qui n’entend pas s’effacer. On songe plutôt à cette lignée des Curro Vasquez, Antonete, Nino de la Capea ou Juan Mora des grands jours, aux gestes souverains et économes, aux passes brèves et vibrantes d’art, le bâton de la muleta presque à la verticale, aux terminaisons suspendues qui nous laissent au bord du gouffre. Où l’on ne s’étend pas, préférant s’étourdir d’un plaisir à reprendre, plus intense encore à chaque passe, en une suffocation voluptueuse.

Soudain vous entendez « L’Hymne à l’amour » que l’ami Rudy fait résonner dans l’arène pour accompagner ces retrouvailles. Une musique comme un cri lent, grave et déchiré, hommage solennel à l’illusion amoureuse, le plus beau de l’amour. « Le ciel bleu sur nous peut s’effondrer/ Et la terre peut bien s’écrouler » et Joselito au centre du ruedo qui se joue de nous en esquissant un sourire. «  Peu importe que tu m’aimes/ Je me fous du monde entier » et ce toro qui s’enveloppe de muleta basse. « Tant que mon corps frémira sous tes mains/Peu m’importe les problèmes/ Mon amour puisque tu m’aimes ». Sur les gradins, c’est affreux ! Le sentiment ébranlé d’un couple déchiré qui se retrouve trop tôt, quand l’autre a si peu changé, conserve un charme à ce point inaltéré et les qualités qui nous rendaient fous naguère, que plus on le voit, plus il nous manque. Plus il torée bien, plus on souffre qu’il ne soit plus nôtre ou qu’il ne le redevienne jamais. Oui, c’est affreux et on pleure à chaudes larmes, le toreo de Joselito plein les yeux et les prières de Piaf plein la tête (deux oreilles).

Au suivant, une réception par véroniques un genou en terre, la cape à l’horizontale et une larga, toujours à genoux, à nous soulever l’âme ; à la mise en suerte, un jeu à reculons en templant l’adversaire des rebords de son capote ; au quite, des chicuelinas veloutées et suaves. Durant le tercio de banderilles, relâché, le bras à la talanquera, les jambes croisées, le maestro est un cartel de jadis. Le brindis à Morante. Une entame par passes aidées de ceinture, par le haut, par le bas, que conclut une trincherilla, le tout en gagnant le centre. La justesse du sitio est moins nette, et à gauche Joselito se trouve contraint à se replacer sans éviter quelques enganchones. Mais à droite, mon salaud ! il ne nous épargne rien qui adoucirait les émois des retrouvailles : d’abord quelques derechazos pour l’estampe, puis, en fin de faena, une série de la droite supérieure de tout, peut-être le plus beau du jour, d’une densité retenue et vibrante avec un tissu ramassé au maximum dans les langueurs du « Concerto d’Ajanjuez ». Une épée maison nous achève comme des douleurs amoureuses brisent le cœur. Deux oreilles et la queue. Les oreilles, il les jette dans les gradins, mais la queue, il ne s’en sépare pas,  jusqu’à sa sortie en triomphe, porté par une meute, tout sourire bien sûr, irradiant de bonheur, quand, nous, on se morfond déjà à l’idée qu’on pourrait ne plus le revoir.

Après ce cycle d’Istres, très sonate d’automne (dimanche de déjeuner familial, toros de papier, commémoration de toreos affectionnés, effusions de sentimiento), retour bouleversé et vaguement déprimé à la vie ordinaire. Oui, c’était très beau, mais un peu feuilles mortes. Il va falloir se reprendre !